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CHAPITRE XIX

BOCACE PARLE DU TEIITÉ DE FULGÂRI ELOQUIO , COMPOSÉ PAR DANTE. ANALYSE DU TRAITÉ. PASSAGES IMITÉS d'aRISTOTB ET DE PLATON. ON A TORT DE SOUTENIR QUE DANTE n'eST PAS AUTEUR DE CE TRAITÉ SUR LA LANGUE VULGAIRE. OPINION DE M. BALBO SUR CETTE QUESTION. NOUVEAUX DIFFÉRENDS ENTRE LES GUELFES ET LES GIBELINS. CLÉMENT V NOMME PACIBRE LE CARDINAL NAPOLÉON 0R8INT. DANTE QUITTE PADOUE ET SB RAPPROCHE DE FLORENCE.

Nous lisons dans la vie de Dante , par Bocace : « Peu a de temps avant sa mort , Dante composa en prose « latine, un livre qu'ail intitula de VidgariEloquio (i), <c où il entendoit enseigner à qui vouloit Fécouter, tf Fart d^écrire en vers. Il annonçoit que son ouvrage « auroit quatre livres : ou il n^en a pas fait autant, ou <( ceux qu'ail a faits ne nous sont pas parvenus. Il n^en « reste plus que deux seulement. »

Bocace a raison pour cette dernière circonstance. Il ne nous reste plus que deux livres du traité de Vuigari Eloquio; mais il paroit évident que ce n'^est pas peu de temps avant sa mort que Dante a composé cet ouvrage, et il faut lui donner une date antérieure. M. Balbo, le dernier auteurqui ait écrituneviede Dante, s^appuyant sur un grand nombre d^historiens ses devanciers, croit que cet ouvrage a été écrit en i3o4 ; que douze chapitres du livre premier étoient composés en i3o5,

(i) Bocace, Vie de Dant9, pag. 53.

puisqu^on y parle de Guillaume, marquis de Montferraty comme d^un prince vivant, et ce prince est mort en janvier i3o5, ce qui à la rigueur veut dire i3o4f puisque Tannée i3o5 n^a commencé que le i5 mars i3o4- Le reste a pu être écrit plus tard, mais bien probablement avant la publication de ï Enfer. Par publication , j^entends le moment où la première copie du manuscrit de Dante a été remise dans une main étrangère.

Je ferai ici, comme j^ai fait pourleCo/îi/iVo, quej'ai analysé du commencement à la fin , cherchant à présenter au lecteur les passages les plus remarquables , ne prenant pour règle que mon désir d^être utile , et détaillant sommairement mes impressions telles que je les reçois, ceque j^ai fait constamment dans tout ce que j'ai eu Thonneur d^oflFrir au public, lorsqu^ii s^est agi d^analyses d^ouvrages.

Je rapporterai d^abord ce que j^ai dit à ce sujet dans V Univers (i) ; ensuite j^examinerai le livre encore plus en détail.

u Nous devons à Dante un ouvrage très-peu connu, et intitulé : Du Langage vulgaire, c'est-à-dire à peu près au parler en usage. On a inventé , dit-on , une science , qu'on appelle statistique. Les personnes qui s'émerveillent de cette invention n'ont pas lu le traité de Dante que nous citons ici. C'est une véritable statistique de l'état du langage en Italie, vers le commencement du XIV' siècle. Dante n'a laissé rien à faire à ceux qui veulent savoir quel étoit à cette époque l'état de la langue italienne. Il définit, avec une sagacité digne d'admiration, ce que cette langue étoit après une collision avec le langage de tant de peuples conquérans et les débris de la langue latine. Il explique ce qu'il entend par langage vulgaire , il spécifié comment ce langage diffère du langage grammatical : plus d'uu métaphysicien voudroit avoir prouvé , aussi bien que Dante ,

(i) V Italie, Bidot, pag. loi.

pourquoi c'est à l'honime seul qu'a pu être accordée la faculté de parler. L'auteur décrit les variétés dû langage de la partie droite et de la partie gauche de l'Apennin , il nomme les villes dans le plus grand détail ; c'est dans ce genre un cadastre complet des temps d alors. Le scrupuleux observateur dit qu'il YàpcLtserau crible (en vérité, cette expression pittoresque donneroit peut-être l'explication de l'origine de notre académie de la Crusca; je dis notre, parce que j'ai l'honneur de lui appartenir , et qu'ainsi que le grand IManzoni , j'ai obtenu la faveur d'être nommé à l'unanimité); l'observateur dit qu'il va passer au. crible chaque mode de langage de l'Italie. Parmi ceux qu'il distingue , il nomme le sicilien , la langue que l'on parloit à la cour somptueuse de Frédéric et de Manfred. Ici Dante se montre Italien indigné. « Ces princes magnifiques « savoient attirer autour d'eux ce qui avoit de la grâce et de « l'élégance. » Puis l'auteur s'écrie : « Raca, Raca, » quels sons font entendre aujourd'hui les trompettes du dernier Frédéric (Frédéric, successeur de Pierre d'Aragon j? les clairons da second Charles (le fils de Charles d'Anjou, mort le 5 mai 1309)? les cors des Jean et des Azzo , ces marquis puissans ? les flûtes des autres magnats 7 Que veulent nous dire ces instrumens , sinon : « Accourez , bourreaux , accourez , vous qui êtes tou- « jours à l'autre (1), accourez sectateurs d'avarice! » Ici il s'interrompt , comme s'il se repentoit d'avoir inséré , dans un ouvrage didactique , des pensées aussi belles , aussi sévères et aussi sublimes que dans un poème. Il rentre dans son sujet ; nous n'avons qu'à le suivre aveuglément , nous qui voulons absolument un état de la langue de ce siècle. Dante examine la langue toscane qu'il loue en partie , puis la langue génoise , dont il dit : <» Si les Génois perdoient la lettre z , il faudroit « qu'ils devinssent muets , ou qu'ils cherchassent une autre « langue. » De là il passe aux** idiomes de Romagne et aux idiomes transpadans ( au-delà du Pô ) ; il ne veut pas s'arrêter avec eux plus qu'avec les Vénitiens. Il donne quelques louanges à Bologne ; il loue en passant la loquacité des Lombards. Il ne trouve pas au fond du crible les langues des villes frontières

(i) Dante a écrit ce trailé en latin , et il se sert du mot altripUces , que l'on ne trouve dans aucun auteur précédent. Je crois que be mot signifie : a Appartenant au premier venu, indécis, perfide, séditieux.» Le traducteur italien , le Trissin , a éludé ia diffîcullé, en disant : u AUriplici. u

de la Péninsule. Alexandrie , Turin et Trente sont trop près des confins. L'auteur , après avoir parcouru toutes les vallées , les monts , les pâturages de lltalie , n'a pas rencontré la panthère qu'il a cherchée ; il va recommencer une chasse plus savante et plus étendue , et il découvre que le langage vulgaire de l'Italie y illustre, cardinal, aulique et de cour, est dans toutes les villes , sans appartenir à aucune. Il l'appelle illustre , parce qu'il éclaire. Il dit à la fin de ce chapitre ces paroles touchantes : « Je sub convaincu que ce langage élève ceux qui le possèdent, u et comble de gloire ceux qui le cultivent. Nous l'avons « éprouvé nous-méme, et pour la douceur de cette gloire, nous « rejetons notre ex il -par-dessus nos épaules. »

tt Dante explique pourquoi il a appelé ce langage cardinal, indique et de cour. Cet idiome , dit-il , est le père de famille ^ il plante des semences utiles , il déracine les herbes vénéneuses ; il est le gond sur lequel roule la porte. Il est cardinal, il est aulique , parce qu'un tribunal suprême est le point auquel vient ressortir tout le royaume et le régulateur sacré de ses parties. Il est de cour, parce que le ton de la cour est l'art de peser avec sagesse toutes ses actions. L'ItaUe n'a pas de cour , ajoute-t-il ; on se trompe , elle a une cour ; seulement elle est dispersée. Il veut ensuite que ce langage de choix ne soit employé qu'à chanter les trois plus beaux avantages de la condition humaine : la santé; V amour, qui charme la vie par ses délices ; Vhonnéteté, qui porte à la vertu (1); enfin, il donne une poétique raisonnée pour l'art de2composer dans ce langage épuré. »

Quelques personnes veulent que cet ouvrage n^appartienne pas à Dante , malgré Bocace qui ne s^est trompé que sur la date de la composition. Ne trouve-t-on pas au contraire tout Dante dans

(i) Dante s'inspire ici de Tinscription de DéloB , gravée sur les propylées du temple de Latone , et d'an distique attribué à Théognis , mais en intervertissant Tordre dans lequel sont rapportés les avantages que l'homme doit désirer. Voici ce distique : a Ce qu'il y a de plus beau, c'est la justice} de « meilleur , c'est la santé , et de plus agréable , la jouissance de ce qu'on « désire. » Voy. lalâtoralê d'Aristole, liv. I, chap. viu, pag. 3i, traduction de M. Thurot. Voy. les Lois de Platon, tom. Vil , liv. ii, pag. 93, traduction de M. Cousin.

une pareille œuvre ? C'est le livre d^un proscrit forcé de parcourir les divers Etals de Tltalie^ et qui étudie leur langage. Cest le livre d'un homme de goût qui a déjà dit qu^il faut fonder la langue vulgaire. Ce système de logique, de distinctions, de définition, qui veut que la langue chante la santé, Famour et la vertu, c^est le banni qui souffre de la faim, et qui demande la santé ; c^est Uamant de Béatrix et de la seconde femme consolatrice, qui est préoccupé de leur souvenir ; c^est le poète qui a publié que la vertu est la seule noblesse ; c^est Dante tout entier : Texilé voyoit sans doute avec quelque sagacité plusieurs des défauts de la langue toscane. D^ailleurs, Tinfortuné qui recevoit du pain chez Tétranger pouvoit trouver plus douce la parole de Thôle qui Taccueilloit avec bienveillance. Tous ceux qui appro— choient Dante, même Dante malheureux, mais déjà célèbre par ses Canzones d^un Toscan pur et châtié, tel quMl pouvoit Pêtre alors, ne dévoient s^exprimer qu^avec une recherche d^élégance pour être compris et appréciés. Il me semble que tout ce que nous avons dit de Dante demande la parole subitement, et lui attribue ce que la prévention seule peut lui contester. D'^ailleurs, ne dit-on pas à tout instant que Dante a fondé la langue vulgaire, ek Fa élevée à, un degré de grâce et d^énergie qu^elle n^avoit pas atteint avant lui? Donc cette langue, dont il étoit le père, il la portoit avec lui. Il se jugeoit lui-même en la jugeant. Si la langue toscane acquit ensuite une haute célébrité, c^est après Dante. Il n'^a pu parler que de la langue toscane de iSoo, et pour défendre la langue toscane des temps qui succédèrent, il ne faut pas s^armer de colère et défendre la langue des Florentins restés à Florence au commencement du xiv"" siècle.

Venons à d^autres considérations sur Pauthenticité du livre. Qui peut ignorer que les ouvrages d'un auteur sont frères, et que tous gardent un air de famille ? Nous allons de plus près chercher Pâmant de la F'ita nuo^^a^ le dialecticien du Convito. C'est le dialecticien qui dominera, parce que Pâmant est trop misérable pour conserver encore le style, la naïveté, Pardeur exaltée de ses premières passions. Il ne faut à un dialecticien qu'un peu de pain et de repos, pour qu'il reprenne quelque temps la marche de l'argument, Pallure et l'assurance du docteur, et la hardiesse imposante et impertinente même de celui qui ne veut pas être contredit. Nous ajouterons encore que le fond de tant d'observations est vrai, qu'il est bien de le proclamer, qu'il y a prudence à ne pas ravaler tant de parties qui divergent du centre; et je ne balance pas à dire, même à mes confrères de la Crusca^ et avec le respect convenable dû à mes maîtres, que toute suprématie, toute autorité doit être maintenue avec modestie, que jamais le commandement ne doit cesser d'être honnête^ comme disoit Bossuet, et qu'il y avoit alors, ainsi qu'il y a aujourd'hui, une règle de civilité, de droit, de justice, d'élégance, qui veut que la bonne compagnie d'un pays soit la bonne compagnie d'un autre. De nos jours, cela est prouvé dans toutes les capitales, et, avec quelques nuances diverses, l'homme bien élevé, bien appris, de Vienne et de Londres, n'est autre que Phomme bien élevé et bien appris de Paris et de Florence. A ce dernier égard, je n'ai jamais mis de différences entre les manières du prince duc de Laval, et celles du prince Thomas Corsini. Je ne voudrois pas être réduit à dire enfin que s'il y a quelques réponses à faire aux argumens de Dante sur la langue

toscane, à ce jugement d^un mécontent, fj consens; d^un ennemi, je le veux bien ; d'^un homme injuste, je vais encore jusque là : on m^accordera au moins que ces réflexions de Dante sur la langue vulgaire sont singulièrement spécieuses, d^une forme agréable, d^une pétulance gracieuse, et réunissent ce qui plait au goût exercé , et même à la plus rigoureuse exigence. Voyons encore si d^autres moyens de convaincre le lecteur ne nous auroient pas échappé ; examinons si nous avons exprimé suffisamment ce que ce traité renferme de netteté , de profondeur, d^observations fines et d^admirable fécondité.

Ne rencontrons-nous pas ces hardiesses de langage, ces métaphores attachantes qui plus tard nous sembleront si naturelles dans le grand poème ?

« Nous employons l'eau de notre esprit à désaltérer ceux que nous voulons instruire. Melons ce qui est à nous avec ce que nous empruntons aux autres , nous en composerons un suave hydromel.

« J'appelle le vulgaire, la langue dans laquelle les enfans distinguent les voix ; c'est ce qu'on apprend sans aucune règle, en imitant la nourrice. Il y a la langue grammaticale , mais elle est artificielle. La langue vulgaire est plus noble ; c'est de celle-là que je veux parler. Les anges , les animaux n'ont pas besoin de la parole. I^es anges ont une intelligence suffisante pour exprimer leurs idées ; tous se comprennent et se réflécliissent dans ce miroir où ils sont si beaux , et qu'ils contemplent avec tant d'avidité. Les animaux ont les mêmes actions, les mêmes passions ; tout est borné chez eux ; ils savent tout ce qu'un autre médite : Thomme seul doit parler. Chacun préfère son propre idiome et la langue maternelle. Mais nous à qui le monde sert de patrie ( l'infortuné ! ) , comme la mer est la patrie des poissons , quoique nous ayons bu l'eau de l'Amo avant que nous eussions des dents (il y a ici une figure, car on ne boit pas souvent l'eau de l'Arno , et si Florence comptoit sur l'Arno dans l'été , elle ne boiroit pas) ; nous qui aimons tant Florence que , pour l'avoir aimée , nous souffrons

un iDJuste exil , nous appuyons cependant notre jugement plus à la raison qu'au sentiment , et bien que y selon notre plaisir, ou selon le repos de notre sensualité , il n'y ait pas sur terre un lieu plus ancien que Florence, cependant , considérant les ouvrages des poètes et des autres écrivains qui décrivent universellement et particulièrement le monde, et parcourant, à part nous, ses divers sites et ses habitudes sous l'un et l'autre pôle et le cercle de l'équateur, je comprends fermement et je cirois qu'il y a beaucoup de contrées plus nobles et plus délicieuses que Toscane et Florence où je suis né , et dont je suis citoyen. Je pense que plusieura nations parlent une langue plus délectable (delitaiibles, disoit Brunet Latin) et plus utile que les Italiens. Retournant à ce que je me propose , je dis qu'une certaine forme de parler a été créée de Dieu, ensemble avec Famé , et je dis une forme quant aux vocables des choses et quant aux constructions ; laquelle forme chaque langue emploieroit aujourd'hui , si , par la faute de la présomption humaine , cette forme n'avoit pas été dissipée , ainsi que je le démontrerai ci-après. C'est cette forme de parler que parloit Adam et toute sa postérité jusqu'à la tour de Babel, appelée la tour de la confusion. Les fils d'Héber ont hérité de cette forme de locution, d'où ils ont été nommés hébreux. Elle leur resta à eux seuls après cette punition, afin que notre Rédempteur, qui devoit naître parmi nous , parlât , devenu homme , la langue de la grâce et non celle de la confusion. Ce fut donc la langue hébraïque qui fut fabriquée par les lèvres du premier qui parla. »

On peut répondre aussi à ceux qui ne veulent pas que Dante soit auteur du traité de Vulgari Eloquio , qu^en plusieurs circonstances il y rappelle ses écrits précédens, et particulièrement ce vers cité dans la f^ita nuoifa :

Donne cir avete intelletto d*amore.

Florence ne peut pas se montrer injuste au point de déclarer que Dante n^est pas auteur du traité de Vulgari Eloquio , parce qu^il n^aui*oit pas mal parlé

de ridiome tosban. Nous verrons bien d^autres attaques du gibelin; il parlera mal des femmes, des mœurs, de la fidélité conjugale, des magistrats, des guerriers, du peuple, des marchands ; il maudira le lieu de sa naissance. Quand on n^a rien épargné, s'^arrête-t-on devant la réputation du langage? Le banni furieux, au contraire, qui a été condamné àétre brûlé, réduit à cette dernière imprécation, peut-il la laisser échapper? S'il revenoit paimi les Florentins, il sauroil bien leur dire : » Vos querelles sont finies, vous u m^avez accordé des regrets et un tombeau ; que par- « lez- vous de votre idiome? Seriez-vous ces nobles <r des plus grandes maisons, reconnus pour tels, qui «I veulent encore faire remonter leur origine par-delà a les âges? Jouissez de ce que vous me devez, à moi, « à mes imitateurs ou à mes rivaux; souvenez-vous u quHl est des époques dans la vie des peuples , ou il « n^y a de première place pour personne. J'ai jeté « dans mes ouvrages des mots lombards et des mots « de patois de tous nos pays ; malheureux ! c'est avec « ces mots qu'on me donnoit du pain , c'est avec ce *t pain que je vous donnois delà gloire. )>

Je remarquerai avec M. Balbo que ce traité est d'ailleurs pur de toute injure personnelle contre les Florentins. L'auteur est souvent un homme qui voyage, qui compare, qui, s'apprêtant à écrire en langage vulgaire, cherche partout des matériaux. L'éloge qu'il fait d'une langue illustrcj auliguCj cardinale et de cour est l'annonce du progrès qu'il cherche, du succès qu'il prépare, du but qu'il veut atteindre. Les Toscans ont peut-être tort de se croire en cause : Dante pense à son poème , à ses inspirations qu'il ne peut plus contenir, à ce plan qu'il a ébauché et qu'il remanie de nouveau. On peut dire que bien évidemment

]a langue poursuivie des vœux d^Alighieri est celle qui deviendra la sienne, et qu^il charge de transmettre à la postérité la gloire immortelle du poète qui la découvre.

M. Balbo pense encore avec raison que Dante trouva moyen , dans cette circonstance , d^aimer avec passion toute Fltalie, sans aucun détriment de tendresse pour sa ville, et qu^il faut le louer en cela plus que ceux qui semblent ne pouvoir aimer Fltalie sans désaimer ( disamare ) leur propre province , comme sHls pouvoient être Italiens sans avoir été précédemment Piémontais, Lombards, Toscans, Komagnols, Vénitiens, Romains et Napolitains.

« Mais certains esprits sont tels qu'ils ne peuvent laisser entrer en eux un peu d'un amour sans en chasser un autre, sans poursuivre la compensation de quelque haine ; ils blâment chaque langue , toute littérature étrangère , tout dialecte provincial , comme si en lire ou en entendre une parole devoit nuire à leur beau style dans une langue qu'ils n'écrivent pas bien. Ils vont avec des loupes chercher tant de qualités microscopiques de l'Italie qui en a d'immenses et de si patentes. Ils disent que seuls ils aiment l'Italie , ils la louent en toutes choses, l'adulent dans ses vices, l'engourdissent dans sa vieille oisiveté, et la caressent, s'il est permis de parler comme Dante, moins comme une souveraine que comme ime courtisane. Dante ne fit pas ainsi. Large et viril dans tous ses amours , il sut louer et aimer les langues étrangères, et la langue nationale, et les dialectes provinciaux. Il sut aimer et louer en même temps, et encore réprimander avec un cœur d'amant, et lltalie, et la Toscane, et Florence, sa nation, sa province, sa ville, trois divers modes de patrie compris l'un dans l'autre.

« Alfiéri ne fit pas ainsi. »

Je m^arréte, pour ne pas mHmmiscer hors de propos dans les querelles des Italiens. |Je ne veux pas blâmer les hommages d^Alfieri à la langue florentine ; je ne

veux pas excuser les injures hors de toute sagesse qu^il adresse au Piémont.

Quelques Italiens ont, à propos de plusieurs ouvrages toscans, qui leur paroissent trop vanter la langue de Florence, cherché à nier une sorte de/?n>icipat de la langue toscane. M. Balbo, après avoir blâmé des essais de réforme minutieuse publiés à Florence, déclare que nier Fexistence de ce principaux c^est nier un fait, c^est mériter le reproche dVne solennelle ingratitude envers tant d'^illustres Florentins, c'est ignorer les vrais intérêts de la langue, qui ne peut se maintenir belle et vive que dans les lieux où elle est universellement et vulgairement parlée (i).

On voit, il me semble, que le Com^ùo et le traité de J^iJgari Eloquio sont plus ou moins contemporains. Voici ce qui se passoit dans Tesprit de Dante relativement à la langue vulgaire ; il la loue dans la Vita nuoi^af il y revient dans le Corufito^ il Tabandonne pour le latin dans son traité de Vulgari Eloquio. Mais le latin , là , n'empèchoit pas que les prédilections pour la langue vulgaire ne commençassent à bien s'établir et à devenir une idée arrêtée chez Dante. 11 s'occupoit en même tçmps de Féducation de Pierre , son fils , qui Faccompagnoit dans ses fréquents voyages. Un acte du 27 août i3o6 , daté de Padoue, nous montre Dante servant de témoin dans une affaire :. nous le trouverons, trente-neuf jours après, employé ailleurs dans des négociations politir^ ques. Ceci nous ramène naturellement aux trames par lesquelles les partis se combattoient. Il faut rentrer, malgré nous , dans les divisions des guelfes et des gibelins.

(1) Balbo, tom. 11, pag. 118.

Bologne, Pistoie,Pise et Arezzo se prononçoicntpour le parti gibelin ou blanc; Florence, guelfe noire, tenoit tête à toutes ces villes, et, avec Faide deLucques, non-seulement elle se défendoit, mais encore elle attaquoit.

Le 26 mai i3o5, Tannée florentine , conduite par Robert, duc de Calabre, devenu Fainé des enfants du roi de Naples, depuis la mort de Charles-Martel, excita contre Pistoie une foule de blancs réfugiés commandés par Tolosato Degli Uberti. Le siège de Pistoie fut formé. En septembre, deux légats du nouveau pape Clément V vinrent pour ordonner de lever le siège ; le duc de Calabre obéit et se retira. Les Florentins et les Lucquois ne voulurent pas céder. Le siège prit un caractère de férocité : si un homme sortoit de la ville, on lui coupoit les pieds ; si c^étoit une femme, on lui coupoit le nez. Pendant ce temps, les Bolonais, de blancs gibelins, devinrent noirs guelfes. Les habitants de Pistoie , n^attendant plus de secours des Bolonais, se rendirent le i3 avril i3o6. Toutes mes dates , ici , sont conformes aux anciennes, parce quHl s^agit de mois qui suivirent le i5 mars. Pistoie fut démantelée ; son territoire , confisqué , fut partagé entre Florence et Lucques. Le nom de blancs j né à Pistoie, y fut comme détruit.

Le pape , mécontent de voir son intervention mal accueillie, nommai paciere le cardinal Napoléon Orsini. Ce prince de TËglise se présenta devant Florence et VLj fut pas reçu; entré à Bologne, il en fut chassé. Il excommunia les deux villes, supprima, comme nous Pavons vu, le studio de Bologne, et entreprit de rassembler en Italie une armée de blancs gibelins pour intimider Florence. Si Dante s^est montré animé contre Boniface VIII, qui avoit voulu pacifier la Tos-

cane, et qui fut plus malheureux que coupable dans son désir d^j ramener la paix^ le réfugié toscan ne peut point aujourd'hui ne pas applaudir au zèle du ppe Clément V, qui se déclare pour les exilés dont la seule pensée est de rentrer à Florence. Comme les choses étoient changées! dit M. Balbo (i); un légat du pape étoit à la tète d'une armée gibeline pour s^emparer de Tautique rempart du parti guelfe.

Dante, qui de Bologne s'étoit rendu à Padoue, chercha naturellement à s^approcher de Florence, sous la protection de Tannée de Napoléon Orsini.

(i) Bdbo, tom. II, pi«. i35.

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