CHAPITRE XX
DÉTAILS SUR LES MALASPINA , SEIGNEURS DE LA LUNICFANE. ILS ACCUEILLENT DANTE AVEC BIENVEILLANCE. RAPPORT DE BOCACK SUR DES CHANTS DE l'eNFER , ÉCRITS EN LATIN , ET RETROUVES A FLORENCE. LES 1IALA5PINA AUROIENT 1$NGAGB DANTE A CONTI- NUER LE POÈME. MORT DE CORSO DONATI. DANTE A VÉRONE. DE LA IL RENTRE DANS LA LUNIGIANE , ET VISITE LE COUVENT DE SANTA GROCE DEL CORFO.VKEViV, HILAIRE EST PRIÉ PAR DANTE d'eNVOTER LE POÈME DE l'eNFER A UGUCCIONE. LETTRE DE FRÈrE HILAIRE A UGUCCIONE. OPINION DE M. WITTE SUR CE FAIT. l'aUTEUR COMBAT L*OPINION DE CE SAVANT.
La Lunigiane étoit depuis long-temps comme une sorte de pays neutre où se retiroient les réfugiés florentins des deux partis. On y avoit relégué Guido Cavalcanti et les blancs, pendant le priorat de Dante. Uguccione délia Faggiola y avoit été aussi exilé. Cest là même que les membres de la famille Bonaparte , bannis de Florence , avoient cherché un refuge. Les Malaspina (i) gouvernoient la Lunigiane. Il paroit que Dante se rendit auprès de Franceschino Malaspina de Mulazzo, par Mantoue et Parme , villes purement gibelines; là, ces subdivisions de blancs et de noirs n^avoient pas probablement pénétré profondément comme en Toscane, à Bologne et dans la Romagne.
(t) Balbo, tom. II, pag. 137.
Il faut parler de cette famille Malaspina ^ qui va être si admirablement célébrée par le poète.
Conrad, dit FAntique, grand guerrier et seigneur de la Lunigiane, eut un fils qui donna le jour à Conrad II : celui-ci accorda en mariage sa fille unique, la belle Spina, àFainé des Capece, fils de Madonna Beritola, et mourut avant i3oo sans héritiers mâles. L^héritage fut réclamé par Franceschino et deux autres neveux, Moroello et Conradin, fils de Obiccino. C^est auprès de ces princes que Dante va se trouver accueilli d'abord avec une affable générosité.
Dante ne peut , dans de telles circonstances , manquer de chercher à leur plaire. Des bienfaits lui sont accordés avec tant de délicatesse et d'^empressement, que la reconnoissance du réfugié dispensera Timmortalité à des seigneurs qui seroient, comme tant d^autrès, plongés dans Toubli malgré leurs qualités guerrières et politiques , si la main d^un génie puissant n^étoit pas venue tracer leur éloge , et jeter honorablement leur nom à Tadmiration de la postérité.
Un acte qui nous a été conservé prouve que Franceschino accordoit à Dante la qualité d^ambassadeur.
H Le magnifique seigneur Franceschino , marquis a Malaspina, donne ses pouvoirs à Dante Alighieri , (( de Florence, pour conclure, au nom dudit Frances- (i chino et de ses neveux, Moroello et Conradin , la (c paix avec D. Antoine, évéque de Luni. »
Ce fait est rapporté par Pelli. Le traité de paix a été signé le 6 octobre i3o6. Ce fut d'ailleurs avec Moroello que Dante contracta la plus vive amitié.
Peu de temps après , suivant Bocace , en cherchant à Florence, dans la maison de Dante, quelques papiers utiles pour appuyer des réclamations contre la confiscation ordonnée par Cante de' Gabrielli , on
trouva sept chants de XEr^ery composés par Dante avant son départ pour Rome (on sait que depuis il ne rentra pas à Florence) ; ils furent lus avec empressement (c^est toujours Bocace qui parle) par des hommes savans qui les reconnurent dignes de la renommée du poète. On pensa à envoyer ces chants au marquis Moroello, qui les montra a Dante, et qui rengagea à continuer le poème. Quelques auteurs, entre autres Marchetti et M. Troya, traitent cette narration de fable; M. Balbo ne met pas en doute ce récit de Bocace. Je m^abstiendrai de prononcer sur ce fait : d^un côté, Dante, partant pour Rome, a pu ne pas prévoir les malheurs qui alloient suivre Tarrivée de Charles de Valois. Il a pu ne pas emporter une ébauche de poème à laquelle il ne pensoit peut-être plus dans un temps de troubles, de divisions, de travaux et de correspondances, qui demandoient son attention la plus vigilante. Il a pu ne pas se souvenir de ces cahiers , et croire quMls avoient été brûlés avec une partie de ses meubles. Gemma, occupée du soin de ses enfant, aura plutôt pensé à les sauver, à les cacher, à les faire subsister, à donner quelques nouvelles à son mari , à lui faire concevoir des espérances, à consoler ses douleurs. D^un autre côté, après avoir rempli ces devoirs de concert avec sa femme, Dante a pu aussi demander des nouvelles de ces autres enfans de son génie , qui sont toujours chers à leur père. «Tai peut-être trop dit en supposant quMl n^avoit pas emporté ses vers à Rome : un poète qui cherche partout des images, pouvoit croire qu^un spectacle nouveau s^offriroit pour lui à Rome, et qu^il auroit occasion de joindre d'^autres images à celles qu^il avoit déjà mises en vers.
Dans queUe situation se trouvoit Dante , soit qu^on lui rapportât cette ébauche latine laissée à Florence ,
soit quHleût pensé a la chercher, depuis i3o2, dans les bagages qui Facconipagnoient après Pexil ?
Encore tout rempli de ses études sur la langue vulgaire , de la vivacité avec laquelle il avoit écrit longuement en cette langue son Com^ùo^ du repentir d^avoir peu réussi dans la composition latine de F'ulgari EloquiOj qui eût été peut-être plus piquante, plus naturelle y plus détaillée , si elle avoit été écrite en langue vulgaire , Dante , toujours suivant Bocace , dit à M oroetlo : u Je croyois que ces cahiers avoient été perdus « et anéantis avec tous mes autres papiers dans le « temps où ma maison fut pillée ; je ne pensois plus à N rien de cela ; mais puisqu^il a plu à Dieu quMls ne « fussent pas perdus , et que Ton vient de me les ren- <i voyer , j'^emploierai tout ce que j^ai de facultés « pour reprendre la besoo^ne , et continuer cet ou- « vrage , et faire mieux , si je puis , en faisant autre- <c ment, w
Ce fait admis , c^est donc aux seigneurs Malaspina et à leurs prières que nous devons en partie la détermination que prit Dante de recommencer son ouvrage. Je ne crois pas pouvoir admettre que ces chants aient été déjà composés en langue vulgaire. Il faut croire que Fébauche étoit latine et imparfaite, qu^elle ne renfermoit que des allusions à ce qui avoit pu arriver avant i3oo, et que Dante, se décidant à continuer son ouvrage , refit de nouveau les chants les uns après les autres , en adoptant alors le langage vulgaire. Pour nous, remercions les Malaspina. Un auteur entreprend bien, de lui-même, des tâches difficiles; mais le plus laborieux a souvent besoin qu^on le prie, qu^on Fexcite , qu^on le réconforte , qu'ion lui montre la gloire; quelquefois un indifférent, un homme médiocre s^entend mieux à inoculer ce genre de cou-
rage^ qu^un écrivain ne le sait, ne le peut lui-même.
Nous ne pouvons différer de rendre compte d^un événement qui appartient à Tépoque que nous parcourons en ce moment.
Au mois de septembre i3o8, messer Corso Donati , toujours ambitieux , cherchant à étendre son pouvoir dans Florence , celui qu^elle appeloit le baron s^étoit attiré beaucoup d^ennemis. 11 s'éleva un violent parti contre lui : en moins d^une heure, il fut accusé et condamné à Fexil. Corso, ennemi de Dante , attendoit des secours d^Uguccione délia Faggiola, son ami; mais celui-ci n^arrivoit pas à temps. Pendant quelques momens, Corso se défendit den*ière des barricades ; peu à peu ses partisans Pabandoïinèrent, et ceux qui défendoientles barricades se trouvèrent minces de monde { sottili di gente) y suivant Fexpression de Jean Villani. Le peuple apprenant qu^Uguccione ne pouvoit pas survenir assez tôt pour aider messer Corso, Tattaqua avec plus de force. Corso se défendit encore obstinément, ordonna une sortie, et parvint à la porte Alla Croce , d^où il gagna la campagne. Arrêté à Revezzano, on résolut de le reconduire à Florence. C^est alors que ne voulant pas être livré au peuple, qui lui auroit fait souffrir mille tortures , il refusa de marcher , et se laissa tomber de cheval. Un de ceux qui Ta voient arrêté le tua en ce moment d^un coup de lance dans la bouche. Machiavel , en reprochant à Corso ses airs de prépotence , le regarde cependant comme un des grands citoyens de la république. .
On croit que Dante, dans cette circonstance, suintéressoit au sort de Corso, qui, s'il eût réussi, eût protégé les réclamations de Gemma , sa parente , et de ses enfans. Quoi qu'il en soit , Dante fit alors un voyage à
Vérone , et de là il revint dans la Lunigiane. On a lieu de croire qu^a cette époque de tristes loisirs, il put s^occuper encore de son poème de VEnfer^ qui fut terminé à la fin de i3o8. Long-temps on a pensé que ce premier poème fut dédié h un des princes de la Scala. M. Troya a prouvé, par des raisons excellentes, que la dédicace fut faite à Uguccione délia Faggiola, devenu gendre de Corso, et ainsi allié de * Gemma, femme de Dante.
Il faut toujours laisser entrer dans les affaires les intérêts de famille, même lés plus minimes; nous sommes si souvent gouvernés par la famille !
Cest ainsi que s^exprime M. Troya (i) :
« Là où la Magra , fleuve majestueux , termine son cours , à droite de son embouchure, se prolonge dans la mer le Monte Caprione, ancien héritage des évéques de Luni et des Malaspina. La pointe la plus avancée de Monte Caprione se nomme del Gorvo. Là commence le golfe de la Spezzia , ancien port de Luni , sur la verdoyante plage ligurienne. Sur la hauteur dont ce golfe est couronné on voit une quantité de châteaux où commandoient les Spinola, les Doria, les Fieschi et les Malaspina.
« Autour de la pointe del Corvo , on distingue le port de Lerici. De l'autre côté s'élève un petit mont sur la Magra. En ce lieu , vers 1176, Pépin , évêque de Luni , fonda le monastère de Santa Croce del Corvo. Au commencement du xiv* siècle, les hermites de saint Augustin Thabitoient , et frère Hilaire étoit le prieur. Aujourd'hui il ne reste plus que le chœur de l'ëglise , et les marins qui échappent aux naufrages y suspendent leui*s vœux. La beauté du lieu charma l'AUghieri. Sachant que frère Hilaire étoit ami d'Uguccione , Dante alla au monastère sans être connu. Hilaire éloit à la porte avec ses reUgieux, quand il vit entrer dans Féglise un étranger. Sa figure étoit sillonnée par le malheur. Hilaire lui dit : « Que voulez-vous? » — La paix , répondit l'étranger. Le frère layant alors tiré à
(i) Del Veltro alUtgorico, Fîrcnze, i8a6, f>ag. 97.
part, demanda et sut le nom de Tinconnu. — «lYous êtes donc « celui dont la renommée parle tant? »— « C'est moi ; actuelle- « ment, j'entends aller au-^elà des monts, mais non pas telletf ment que je ne veuille pas laisser quelque monument de moi « aux Italiens, pour qu'ils ne perdent point tout-à-fait la mëu moire du banni. » En parlant ainsi, Tétranger tira un livre de son sein et ajouta x « Voilà la première partie de mon poème ; « c'est la Cantica de C Enfer ; envoie-la, je te prie, à Uguc- « cione délia Faggiola , avec quelques détails que je vais te (t donner. » Cela fini , Dante récita au frère les trois premiers vers du poème latin rapportés plus haut , et lui ayant expliqué les raisons pouf lesquell^ le poème étoit écrit en langue vulgaire , il le conjura d'écrire à Uguccione que son tendre ami Alighieri , après avoir bien considéré lltsdie , n'y avoit trouvé que trois seuls magnanimes auxquels il vouloit dédier les trois parties de son poème. Uguccione devoit agréer la première , et si un jour il vouloit les réunir toutes les trois, il demanderoit les deux autres , l'une à Moroello ,. marquis de Malaspina , fils de Franceschino , et l'autre , à Frédéric , roi de Sicile. Cela dit, il prit congé de frère Hilaire.
u Les moines étoient alors , et ils sont encore aujourd'hui, les messagers les plus sûrs et les plus respectés, et C^nte avoit agi prudemment en chargeant Hilaire d'envoyer la Cantica de l'Enfer à Uguccione. Il n'étoit pas aussi facile alors d'écrire de la Lunigiane à Ârezzo.
n A la fin de 1308, Uguccione vivoit en paix avec les noirs, quelle que fût sa première disposition. Alighieri ne pouvoit pas lui déplaire en lui révélant ^ même inopportunément, le sens de diverses allégories sous lesquelles il avoit cru nécessaire de cacher quelques-unes de ses allusions ou de ses espérances politiques. Néanmoins Dante vouloit manifester plusieurs de ses pensées les plus secrètes, et n'osant pas écrire à un homme qui tenoit ou faisoit semblant de tenir au parti contraire , il avoit recours à frère Hilaire. Celui-ci pouvoit le satisfaire. Quelques jours après, Dante se mit en route pour la France. »
On nous a conservé la lettre que frère Hilaire écrivit en latin à Uguccione :
« A l'excellent et magnifique homme messer Uguccione délia Faggiola, très-éminent parmi les grands Italiens, frère Hilairr,
[1308] ET DES QEUyRES DE DANTE. . 197
humble moine du couvent del Corvo , à rembouchure de la Magra , salut en celui qui est le salut Trai de tous , comme dit le Sauveur. — L'homme bon produit bonté du bon trésor de son cœur. En cela sont compris deux enseignemens : le premier est que , par les faits extérieurs , nous pouvons connoitre les sentimens internes des autres ; le second est que , par nos paroles , nous avons à manifester aux autres nos sentimens in* times. Il est écrit : « Au fruit vous les conncrftrez. » Quoiqu'on dise cela des pécheurs , nous pouvons l'entendre plus universellement des justes : ceux<-ci étant toujours prêts à se montrer et ceux-là à se cacher. Ce n'est pas le seul désir de gloire qui nous engage à faire porter friiit à ce que nous avons de hon en nous. Mais le même commandement de Dieu nous défend de laisser oisives les grâces qui nous sont accordées Dieu et la nature condamnent l'oisiveté , et l'on jette au feu l'arbre qui refuse des fruits dans sa saison. Or, ce qui vient d'être dit de la production du trésor intérieur n'a jamais été si bien observé par aucun Italien depuis l'enfance , comme par cet homme dont j'entends vous adresser les œirvres avec les expositions que j'ai faites. Lui , ainsi que je l'ai entendu dire à d'auties (et cela est admirable), avant sa puberté, il a tenté dé dire des choses qui n'avoient pas été dites , et ( ce qui est plus admirable encore ) ces choses que les plus savans peuvent à peine expliquer en latin , il s'est efforcé de les éclaircir en vulgaire : en vulgaire , je dis , non simple , mais musical ; et pour laisser le soin de le louer à ses ouvrages où sa langue paroitra plus claire aux sages , j'entre rapidement en matière.
« Yoilà donc que cet homme entendant aller dans les parties ultramontaines , et de passage dans le diocèse de Luni , ou par dévotion pour le lieu , ou par toute autre raison , se pr^ senta audit monastère. Je le vis , et comme il étoit inconnu à moi et à mes frères , je le priai de me dire ce qu'il demandoit. 11 ne répondit pas d'abord, et il continua d'examiner la construction du lieu. Je l'interrogeai de nouveau : «c Que demandezvous? que cherchez-vous? » Alors, regardant autour de moi et de mes frères , il répondit : « La paix, » Je m'enflammai du désir de savoir qui étoit un tel homme. Je le pris à part , je parlai avec lui , et je connus qui il étoit. Quoique je ne l'eusse jamais vu , sa réputation depuis long-temps étoit parvenue jusqu'à moi.
« Quand l'étranger vit qu'il excitoit tout mon intérêt , et
« que j'écoutois avec avidité ses paroles, alors, avec familiarité, <• il tira de son sein un petit livre, et me le montrant : « Voilà •c me dit-il , une partie de mon ouvrage que peut-être tu n'as « jamais vu ; je vous laisse de tels monumens pour que vous « gardiez plus fermement mémoire de moi ; n et comme il m'eut présenté ce livre que j'acceptai avec plaisir, je l'ouvris, et, en sa présence , j'y portai les yeux avec affection. Apercevant des paroles en langue vulgaire , et montrant que j'étois étonné, l'étranger demanda la cause de mon hésitation. Je répondis que j'étois surpris de la qualité de ce langage , et qu'il me paroissoit difficile , incroyable que l'on pût exprimer, en langue vulgaire, une intention si ardue. J'ajoutai qu'il me paroissoit in convenable de vêtir une si grande science d'un liabitsi grossier.
« L'étranger me répondit : « Vous pensez très-raisonna- « blement ; et quand , dans le principe , la semence infuse du « ciel, peut-être pour mon projet, commença à germer, je M choisis le latin , langage légitime , non-seulement je le choi- M sis , mais encore dans cette langue je commençai ainsi mon « poème :
UUima reyna canam fluido contemUna mundo Spiriiibus que la ta paient, que prœmia solvunt Pro meriiis cuicumque suis , data lege tonaniis.
« Ensuite , examinant la condition de la vie présente , je vis « que les chants des plus illustres poètes étoient méprisés , et « alors les hommes généreux qui écrivoient ainsi dans un temps « meilleur abandonnèrent, ô douleur, les arts libéraux aux plé- « béiens ; alors je déposai la petite lyre dont j'étois pourvu, en « en préparant une autre convenable aux sens des modernes. « C'est en vain qu'on présente à ceux qu'on allaite desalimens «< qu'il faut manger. »
«t Ayant parlé ainsi , il ajouta très-affectueusement que si j'avois le temps de donner des soins à ce travail , il désiroit que j'accompagnasse ce livre avec quelques notes courtes, et que je vous le transmisse accompagné de ces notes. Si je n'ai pas recueilli pleinement ce qui est caché dans les paroles de l'étranger, je vous les ai rapportées fidèlement et hbéralement; et comme il m'a été prescrit par cet homme qui m'est si cher, je vous envoie l'ouvrage que vous avez demandé. S'il y a eu
cela quelque chose d'ambigu, altribuez-le à mon insuffisance, le texte devant sans aucun doute être absolument parfait.
«( Si un jour votre magnificence cherche les deux autres parties , vous proposant de compléter l'œuvre , demandez la seconde qui suit celle-ci au noble seigneur Moroello. La troisième pourra se trouver près de l'illustre Frédéric , roi de Sicile ; car, ainsi que l'auteur me Ta assuré , c'est à eux qu'il a intention de les dédier. Il vous a choisir tous les trois pour vous offrir cet ouvrage divisé en trois cantiche, »
M.Wille, deBresIaw, appelle cette lettre une harangue , une allocution, a L^histoire et les habitudes de « cet âge , dit M. Troya , ces citations ordinaires de (( la sainte Ecriture , la modestie du langage , tout as- « sure que frère Hilaire est le vrai auteur de la lettre. »»
Elle existe dans les manuscrits de la bibliothèque Lauren tienne , n° 8 , B. xxix. L^abbé Méhus Ta publiée en i/Sg. En 1776, le chanoine Ange Bandini a décrit un manuscrit de miscellanées ; il contient quarante-deux écrits de divers auteurs. Sous le n° 10, on trouve une églogue de Jean de Virgile , dans laquelle il est parlé de TAlighieri. Le n° 24 contient cette remarquable lettre du frère Hilaire.
M. Witte, en niant Tauthenticité de cette lettre, avoue quMl n'a pas vu le manuscrit. Il falloit cepen-; dant le voir, avant de contester son antiquité.
Il faut espérer que M. Witte a depuis consenti à reconnoitre que beaucoup de savans italiens ne se sont pas trompés sur un fait aussi important. Il faut laisser Tingénieux M. Witte le moins qu'on peut dans le parti contraire, surtout quand il s'agit de Dante.
Quant à moi , qui ne me suis pas prononcé sur le récit un peu extraordinaire des sept chants retrouvés, et qui ne peux pas m'empêcher de remarquer qu'on a accumulé en cette circonstance une foule de ces
détails qui accusent quelquefois Finvention , je partage entièrement Tavis de M. Troya, fortifié depuis par M. Balbo. La lettre de frère Hilaire respire une sorte de parfum des habitudes ordinaires de Dante. Cette visite mystérieuse dans un couvent isolé , ces mots si tendres , si touchans j si résignés , si chrétiens : Je cherche la paix; cette franche déclaration du religieux , qui s^étonne de lire des vers en langue vulgaire ; cette réponse précipitée de Dante , qui répète ses argumens du Ùorufito , et du traité de Fuirgari Eloquio ; le ton général de la lettre ; cette confidence de Fauteur , qui déjà a choisi les autres grands auxquels il dédiera les parties suivantes qui ne sont pas achevées , qui ne sont peut-être pas même commencées ; les bienfaits actuels de la famille Moroello , disposant Dante à la gratitude , mais ne détruisant pas l'ancienne affection pour Uguccione , guerrier consommé , qui doit servir plus activement la cause blanche gibeline que ne le peut faire le jeune Moroello ; Tétat de guerre où Frédéric d^ Aragon , roi de Sicile , s'étoit trouvé contre Charles de Valois , ennemi des blancs gibelins ; une foule d'autres* réflexions sur ces faits ne me permettent pas de douter de l'authenticité de la lettre de frère Hilaire. Une dernière raison doit être donnée. Le manuscrit de la Laurentienne , qui contient ce document, est d'une écriture antérieure même au temps de Bocace , et l'on voit que le copiste a voulu y réunir beaucoup de pièces relatives à la vie et aux ouvrages de Dante.
Si d'ailleurs il falloit jamais renoncer à l'espoir de considérer toujours cette pièce comme authentique, j'avoue quejeperdroisavec un vif regret la jouissance que j'éprouve toutes les fois que je relis, surtout dans le texte latin , cette lettre de frère Hilaire.