‹ Histoire de Dante AlighieriChapitre 23 sur 52 · CHAPITRE XXÏ · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXÏ

DANTE PART POUR LA FRANCE. OPINION DE M. GINGDENÉ SOR l'iN- VENTION EN POESIE. OPINION DE M. ARRIYABENR SDR LES SOURCES OU DANTE PRIT l'iDÉE GÉNÉRALE DE SON POÈMQ. NOTE SUR lA VISION DE HER l'aRMÉNIEN, RAPPORTEE PAR PLATON. OPINION DE M. DE ROMANIS SUR LA MÊME QUESTION. LES MINIATURES DU TRESOR DE BRUNETTO MONTRENT LE CIEL DISTRIBUE COMME DANTE L*A DÉCRIT. OPINION DE M. BALBO SUR HOMERE, DANTE ETSHAKESPEAR. LES ALLÉGORIES DE DANTE DOIVENT ÊTRE ENTENDUES EN PLU- SIEURS SENS (POLISENS/i MENTE).

Elle est donc terminée la première partie du poème ; elle a été revne , copiée ; elle est reliée , comme on relioit dans ce temps-là , et portative. L^auteurpeut la cacher dans son sein : elle a la forme d^un livre. Frère Hilaire a reçu une copie que Fauteur avoue. La Cantka de TEnfer nous est acquise ; nous allons voir de quelles images , de quelles douleurs , de quels crimes, de quelles hautes leçons morales, de quelles colères elle se compose.

Dante part pour la France , où la renommée de notre Université appelle tous les grands talens de FEurope ; mais avant de suivre notre exilé , nous devons une analyse des trente-quatre chants de FEnfer.

Des fragmens de ce poème étoient connus. Frère Hilaire en avoit entendu parler. Quelque temps après son exil, Dante passant à Vérone, devant desfem-

mes, avec un air gi*ave, et marchant d^un pas lent, une de ces femmes avoit dit aux autres : « Vois-tu celuiu là, il descend en enfer quand il veut, et il re- « monte ici quand cela lui fait plaisir. — Je ne m^é- (t tonne pas , repartit une des femmes , s^il a les <c cheveux si crépus , et le teint si brûlé. » Dante entendit ces paroles , et continua sa route en souriant.

«I L'invention, dit M. Ginguené(l)9 est la première des qualités poétiques. Le premier rang parmi les poètes est unanimement accordé aux inventeurs. Mais en convenant de cette vérité , est-on toujours bien sûr de s'entendre? La poésie a été cultivée dans toutes les langues , toutes ont eu de grands poètes. Quels sont parmi eux les véritables inventeurs? quels sont ceux qui ont créé de nouvelles machines , fait mouvoir de nouveaux ressorts , ouvert à l'imagination un nouveau champ et frayé des routes nouvelles ? A la tête des anciens , Homère se présente le premier , et si loin devant tous les autres, qu'on peut dire même qu'il se présente seul dans l'antiquité grecque. II eut des imitateurs et n'eut pas de rivaux. Il n'en eut pas dans l'antiquité latiiie , si l'on en excepte un seul poète , qui encore emprunta à Homère les agens supérieurs de sa fable et les ressorts de son merveilleux. La poésie, jusqu'à l'extinction totale des lettres , vécut des inventions mytliologiques d'Homère , et n'v ajouta presque rien. A la renaissance des études , elle balbutia quelque temps , n'osant en quelque sorte rien inventer, parce qu'elle n'a voit pas une langue pour exprimer ses inventions.

« Dante parut enfin ; il parut vingt-deux siècles après Homère ( on croit communément qu'Homère vivoit neuf cents ans avant l'ère chrétienne ) , et le premier, depuis le créateur de la poésie antique , il créa une nouvelle machine poétique, une poésie nouvelle. Il n'y a sans doute aucune comparaison à faire entre V Iliade et la Dii^ine Comédie ; mais c'est précisément parce qu'il n'y a aucun rapport entre les deux poèmes , qu'il y en a un grand entre les deux poètes , celui de l'invention poétique et du génie créateur. Je me bornerai à les

(i) HinU litL d^ltalie, a« édit. , 1814, tom. II , pag. 1.

observer comme inventeurs , ou plutôt à considérer de quels élémens se composent leurs inventions. »

M. Ging^iené établit que des figures et des symboles imaginés poi^r exprimer les phénomèmes du ciel et de la nature avoient été personnifiés et déifiés avant Homère. Désormais inintelligibles dans leur sens primitif, ils avoient cessé d^être Tobjet d'une étude, pour devenir Tobjet d\m culte. Ils remplissoientFOlympe , couvroient la terre, présidoient aux élémens ou aux saisons , aux fleuves et aux forêts , aux fleurs, aux moissons et aux fruits.

Orphée, Linus, Musée chantèrent ces dieux, et furent presque divinisés pour le charme et Télégance de leurs chants. D'autres avoient célébré dans leurs vers les victoires des premiers héros. La matière poétique existoit; il ne manquoit plus qu'un grand poète pour en rassembler et en coordonner les élémens épars : ce poète fut Homère. Il se proposa deux buts. « L'Iliade a, dit Gravina (i), un caractère « politique et guerrier. U Odyssée offre un intérêt tiré « des affections domestiques. » Enfin , ajoute M. Ginguené , « Homère , soit de dessein fbrmé , soit par u l'instinct seul de son génie, réunit dans ses poèmes « les croyances adoptées de son temps , les faits cén lèbres. qui intéressoient sa nation , et les opinions (( philosophiques , fruit des méditations des anciens «sages (a), »

M. Ginguené poursuit son raisonnement :

« C'est aussi ce que fit Dante (3) ; mais avec quelle différence dans les temps, dans les événemens publics, dans les croyances,

(i) Délia ragion poetica, lib. I, cap. xyi.

[i) HUt, Htt., tom. II, pag. 4. (3) /&«/., pag. 5.

dans lés maximes de la morale ! Une harbarie plus féroce que celle des premiers siècles de la Grèce avoii couvert FEurope; on en sortoità peine, ou plutôt elle régnoit encore. Il n'y avoit point eu entr'elle et le poète, des siècles héroïques qui laissassent de grands souvenirs, qui pussent fournir à la poésie des peintures de mœurs touchantes, des récits d'exploits et de travaux entrepris pour le bonheur des hommes , ou de grands actes de dévouement et de vertu. »

Les querelles entre les gibelins et les guelfes, continue M. Ginguené, ainsi qu^entreles blancs et les noirs, c^étoit là tout ce qui, en Italie , occupoit les esprits , parce que c^étoit tout ce qui touchoit aux intérêts , tout ce qui disposoit des fortunes et presque de Texistençe de tous. Dante, de guelfe, devenu gibelin, pour avoir voulu n^appartenir à aucun parti , ne pouvoit , lorsqu'il conçut, et surtout lorsqu'il exécuta le plan de son poème , voir d'autres faits publics à y placer que ceux de ces querelles et de ces guerres.

Nous remarquerons ici que des croyances qui n'étoient pas aussi opposées que le dit M. Ginguené, à celles des païens , puisque celles - ci annonçoient aussi , pour l'autre vie , des récompenses et des peines, avoient été apportées par le bienfaisant christianisme.

C'est dans de telles circonstances , c'est avec des matériaux si différens de ceux qu'avoit pu employer Homère (i), que Dante conçut le dessein d'élever un monument qui frappe l'imagination par sa hardiesse et l'étonne par sa grandeur. Des terreurs , qui redoubloient surtout àla fin de chaque siècle, présageoient au monde une fin prochaine ou un dernier jugement. On étoit avide de connoitre quelle seroit la vie future ; on vou-

(i] Hist. litt. , pag. 6.

loii savoir, et savoir sur-le-champ , ce que signifioient les paroles des prophètes , les menaces d^un supplice étemel pour les méchans, ces annonces d^une expiation temporaire pour les fautes qui pouvoient obtenir un pardon , ces tableaux d^une béatitude ineffable pour les esprits sages qui auroient pratiqué la vertu.

Dante dit a son siècle : « Cest moi qui vais expli- « qiier ces mystères. Je visiterai les vallées où sont « entassés les damnés. Je parcourrai les sinuosités (I de la montagne qu^habite Tespérance ; je serai « enlevé jusqu^au séjour céleste où je confondrai a mes yeux dans Fexcellencede la splendeur éteru neUe. Chemin faisant , je m^enquerrai du nom , « des actions et du sort de ceux que je connoitrai ou n que je ne connoitrai pas. Je passerai devant les « hommes des temps anciens , des temps modernes , « et je reviendrai vous rapporter ce que j^aurai vu. »

« On a pensé , dit M. Arrivabene (1), que Dante prit Tidée générale de son poème dans la vision d'Albéric de Mont-Cassin , dans le Tesoreiio de Latini , dans la novelle française de Raoul de Houdan , jongleur qui va à l'Enfer ; dans le livre romans dit Guérin Mesquin. La vérité est que Dante imita le sixième livre de TEnéide , comme Virgile a imité révocation de Tirésias , et plus encore la descente d'Orphée dans les Champs-Elysées, et encore la vision de Her , décrite par Platon , dans le septième de ses livres sur les lois (2). Quant au Guérin

(i) Il êee9lo di Dante , 3« édit. Monza, i838, pag. 196.

(a) liëêcolo di Dante, pag. 197. M. Arrivabene se trompe, en disant (mais c'est peut-être une faute lypograpliique) que la vision de Her rArménien est décrite par Platon dans le septième livre de s^ lois. Cette vision fait partie do livre X de la République de ce philosophe. Je viens de lire bien attentivement ce récit , rois dans la bouche de Socrate. Her T Arménien, originaire de Pamphylie, est tué dans une bataille. On vint, dix jours après, pour enlever les corps qui étoient déjà en décomposition ; le sien fut trouvé sain et entier : on le porta chez lui. Le douzième jour , Her ressuscita , et raconta ce qu'il avoit vu dans Tautrc monde. Aussitôt que son ame fut sortie de

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Mesquin, Bottari pense qu'il a été écrit originellement en langue d'oc, qu'on l'a traduit en florentin , après le temps de Dante , et que le traducteur l'a augmenté et embelli d'idées et de comparaisons dérobées à Dante. »

On ne peut pas établir la même induction, suivant M. Arrivabene, pour la vision d'Albérie, qui, âgé de neuf ans, fut reçu moine à Mont-Cassin, en ii23. L^abbé de Costanzo soutient que cette vision servit de modèle pour Tancien édifice du poème (i). Il nVst pas invraisemblable que Dante , qui a été ambassadeur à Rome et à Naples, ait visité touis les monastères situés entre ces deux capitales , et quMl ait pris lecture de la relation de cette extase prodigieuse et de cette frénétique narration , comme l'appelle Ghérardo de^

son corps , Her s^avança avec plusieurs autres vers un lieu merveilleux , où l'on remarquoit dans la terre deux ouvertures voisines l'une de l'autre > et deux autres au ciel qui répondoient à celles-là. Des juges étoient assis entre ces ouvertures. Dès qu'ils a voient prononcé leur sentence , ils onlonnoieut aux justes d'entrer à droite par une des ouvertures du ciel ; les mé~ chans prenoient leur route a gauche par une des ouvertures de la terre. Her s''étant présenté pour connottre son sort, les juges lui déclarèrent qu'il lui falloit porter aux hommes le récit de ce qui se passoit aux enfers. 11 obéit à Tordre qui lui est donné. Quelquefois on sort de l'ouverture de la terre quand on a subi une longue peine ; mais aussi au moment où de grands scélérats s'attendent à sortir , l'ouverture leur refuse le passage en poussant un horrible mugissement. Plus loin , Her décrit la vitesse respective des planètes. Dante a pu prendre quelques idées dans cette vision; alors il seroit étonnant qu'il n'eût pas été frappé de la terrible impression que produit cette ouverture qui^ par un horrible mugissement , refuse le passage aux grands scélérats que leur présomption porte à se présenter pour sortir en même temps que d'autres âmes purifiées. Je ne penche pas à croire que Dante ait attaché beaucoup d'importance à cette vision , s'il l'a connue. Tout ce qu'on y raconte blesse trop directement nos dogmes catiioliques , et Dante ne se laisse pas entratner hors du sentier de la foi. Il cherche , au contraire , à s'y maintenir avec insistance , et l'on remaraue aussi que , pour ne pas perdre la voie , il n'articule que les roots directs qu'annonce l'Écriture sainte , et que les conciles ont déclarés la règle de toute orthodoxie.

{\)Divina Commedia , édit de M. de Romanis, "«-4**, Rome, i8i5-i8i7, tpm. IV, pag. 1 \5,

Rossî (i) ; mais en résulte-l-il que Dante soit un plagiaire ? Avant la rédaction de la vision d^Albéric ^ dit M. de Romanis (2), on avoit connoissance de la vision de Tantaloj d'une origine très-obscure, et qui est Tœuvre de quelque rapsode ascétique du v' ou du vi^ siècle , conséquemment antérieur à Albéric. Ce Tantalo peut lui-même avoir été pillé par Albéric, plutôt qu^on ne peut dire que Dante a pillé ce dernier. Dans le livre v de la Vie des saints Pères ( Venise, édition de Christophe di Pensa, ^499) 9 ^n Ht: ti Ici commence la vision de Tantalo ^ qui alla en enci fer, en purgatoire et en paradis, j» Ilétoit mort dans un banquet. Son ame est conduite en enfer par un ange ; et là , elle voit des diables , des supplices, ime partie de ce qu^a vu Dante.

Ces idées, continue M. de Romanis, avec une sagacité très-spirituelle et une logique puissante , n^ont point été volées à Tantalo par Albéric, et à Albéric par Dante. Ces idées étoient du temps, et elles occupoient profondément Tesprit de tout le monde. Je vois dans le manuscrit du Trésor y de Brunetto , que j^ai analysé , je vois des miniatures où le réfugié guelfe , qui écrivoit à Paris, auprès de saint Louis, vers l'année 1261 , distribuoit les planètes comme elles sont distribuées dans le poème de Dante, et il Viy a pas de doute que Brunetto n^ait remis à Dante une copie de ce Trésor j et ne lui ait adressé les mêmes leçons qu'il donnoit à Paris, avant la naissance de cet élève. Résumons-nous. (Je cite encore avec plaisir M. de Romanis. ) Tantalo , Albéric , Dante nWt rien fait autre que réunir les idées matérielles qui, dans leurs siècles

(1) Ibid., toin. IV, pag. i^;.

(a) Ibid,, tom. IV, pg. i58.

respectifs , étoient répandues sur de semblables questions. Les deux premiers , qui n'^étoient pas poètes , se sont contentés de dire ce qu^ils croyoient savoir , ou ce qu^ils vouloient que Ton crût. Ils n^ont pas entrepris une épopée continue , ni cherché des expressions adaptées au sujet. Celui-ci , Dante , qui parmi les hommes grands et sublimes , en laisse peu passer avant lui, en agit avec ces pensées de tout le monde , qu^il vouloit exprimer en vers, comme le peintre avec les couleurs, le sculpteur avec Targile, Parchitecte avec la chaux , et construisit ce magnifique édifice d^une manière élégante et majestueuse , qu^il produisit avec des élémens communs et inertes, et où son vaste génie rassembla ce que son esprit et son cœur possédoient d^idées élevées, filles des idées renaissantes des anciens, de passions tantôt empreintes d^amour et vertueuses , tantôt moins raisonnables et moins dignes des regards de la postérité , toutes nées au milieu des partis dont il fut une victime que les malheurs conduisirent à la gloire.

« C'est perdreson temps, ditM. Balbo(l), de comparer les prits médiocres avec les gi*ands esprits. Il est plus court, plus à propos de comparer sur-le-champ ceux-ci entr'eux , de chercher quel rang appartient à eux seuls dans l'histoire générale de l'humanité. Quand dans les autres parties du présent récit nous nous sommes efforcés de peindre Dante, jeune homme amoureux , rimeurd^ amour, étudiant les belles-lettres et la philosophie , citoyen , magistrat , homme de parti et exilé , il nous a suffi de le comparer avec ses autres compatriotes , et nousne sommes pas sortis de l'Italie. Ayant aujourd'hui à parler de lui, comme auteur du poème divin , les comparaisons nous manquent dans la patrie, et nous voilà obligés d'en aller chercher dans tous les pays et dans tous les âges. En voyageant

(i] BalbOi tom. H, pag. 178.

ainsi , nous n'en trouverons peut-être pas plus de deux , un avant , et l'autre après lui , Homère et Shakespeare , qui lui soient comparables dans ce système de peinture varié et complet de l'humanité , qui est la copie de la nature elle-même , qui est l'imitation , non d'aucun ouvrage humain , mais de l'idée divine , la seule qui puisse s'appeler haute et créatrice poésie. Si nous comparons la grandeur et l'universaUté des tableaux que tous trois ont laissés , celui de Dante , qui comprend toute la destinée humaine pendant et après cette vie terrestre , sera peut-être sans égal , et ainsi sans rivaux.

« Ce ne sont pas là des jugeraens à moi seul. Ils ont été portés par des hommes plus habiles que moi. Ces jugemens sont ceux non-seulement de grands poètes, mais encore de plusieurs écrivains grands dans d'autres arts , qui sont peutêtre les seuls juges légitimes de leurs pairs.

« n est vrai que d'autres les récusent : ceux-là ne s'attachent qu'à un art seul , ne tiennent compte que des minuties et des règles factices et exagérées de cet art ; ils jugent des pensées par les syllabes , et , caressant leurs propres polissures , vous répètent que le style est tout Phomme (1). Mais encore dans le style Dante doit être appelé grand. Il faut opposer aux passages moins bons, ou mauvais de la dipine Comédie , les beautés qui y sont si fréquentes. A ceux qui voudroient des ouvrages moins riches de beautés et moins gâtés par des défauts , il n'y auroit rien à répondre , sinon qu'il y a dans les hommes divers goûts , diverses admirations, diverses voluptés intellectuelles ; et nous , nous suivons encore le goût de la patrie, de notre âge ; et depuis que Dante a envoyé la première

(i) M. Balbo 66 trompe ici ; beaucoup de Français se aont trompés ayant lui , et cette citation , faite inexactement dans quelques-uns de nos linres , doit être la cause de son erreur. Je rapporterai ici le passage entier de Buffi>n :

« Les ouvrages bien écrits sont les seuls qui passeront à la postérité ; la

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c écrits sans goût , sans noblesse et sans génie , ils périront , parce que « les connoissances , les faits et les découvertes s'enlèvent aisément , se « transportent , et gagnent même à être mis en oeuvre par des mains plus « habiles; ces choses sont hors de l'homme : U stylo est fkamtne même* » ( Discours prononcé à l'Académie française par M. de Buffon , le jour de sa réception, le samedi 25 août 1753. (ouvres complètes de Buffon. Paris, 1827, tom. I, pag. t3. ]

Caniica à Uguccione , jusqu'aux hommes d'aujourd'hui , le poème n'a jamais été plus répandu , plus lu , plus étudié. On peut dire que Dante est devenu populaire en ItaUe, comme Homère en Grèce, ou comme Shakespeare l'est parmi les nations de langue germanique. Cette mienne étude, à moi, n'est rien autre chose qu'un effet de cette même popularité, Y enfant perdu d'un seul , au milieu de tant d'enthousiastes contemporains. « Les trois poètes ont de commun ce mélange de quelques défauts et de beaucoup de quaUtés. Tous trois fils d'âges sortant à peine de la barbarie , ik en empruntèrent leurs vertus de jeunesse , la spontanéité , la liberté de génie , un style à eux , Famour , la force et la simplicité. Ils en reçoivent en même temps leurs défauts de jeunesse ; ils manquent de ce goût , de ce poli , de cette proportion qui , dans les littératures et les hommes , sont les avantages des seconds âges , comme dans toute œuvre des seconds travaux. Ces défauts nous heurtent moins dans Homère , ou à cause de cette grande vénération qui s'est accumulée à travers les siècles , ou à cause du respect qui lui est acquis dans le cours de nos études ; mais ils blessèrent Horace , l'homme le plus éminent par son goût dans l'âge le plus civilisé des anciens. Homère est le grand poète de l'origine des lettres , Dante et Shakespeare sont les plus grands du temps de la renaissance ; Homère, le plus profond dans la civiUsation antique , Dante et Shakespeare , grands ensemble dans la civiUsation chrétienne. De la différence des âges provinrent les différences de leurs défauts, de leurs qualités : la sublimité surnaturelle ne pouvoit être comme dans l'âge si détourné du ciel, que l'on croyoit la divinité haineuse et Ubertine. Les dieux d'Homère sont des hommes. Le ciel d'Homère est encore la terre; et entre les deux poètes chrétiens, l'avantage devoit demeurer à l'enfant de notre renaissance, à l'Italie, au catholique (1), plutôt qu'à celui qui appartenoit à une renaissance dérivant de la nôtre (2), et déjà éloignée de la source, primitive et plus poétique (3).

(t) M. Villemain , articfc Shakespeare, dans la biographie imivenellc , déclare qu'on ne sait pas bien si ce poète étoit catholique ou prolcsUnl.

(a) Beaucoup d'ouvrages de Shakespeare prouvent qu'il avoit connoissance de la littérature italienne.

(3) C'est un Italien, un digue et généreux Italien qui parle, et que je me garde bien d'interrompre.

N Ce ne sera qu'en élevant le mot de poésie^ de sa signification vulgaire à sa signification la plus antique , et en appelant sur nous non-seulement les divinations , mais encore la révélation des choses divines , que nous trouverons une poé • sie encore plus sublime que celle dont nous parlons; mais celle-là est une poésie qui, dans toute impossibilité de comparaison , porte avec soi une des preuves de son origine surhumaine.

« Parmi les trois, Dante est non-seulement le plus sublime, mais celui qui mérite le plus d*étre aimé. Les deux autres chantèrent de verve et par attrait de la gloire , et peut-être pour vivre ; Dante chanta surtout par amour, et par l'impulsion du plus noble amour qui ait existé.

« Le poème , conçu dans une angoisse d*amour , développé dans un songe et dans un vœu d'amour, laissé pendant le cours des affaires, et repris ensuite dans un retour à l'amour; ce poème dure plus de trente ans dans ce cœur, dans cet esprit si souceneur ; il s'y transforme, se fortifie et s'élève toujours davantage , jusqu'à ce que le vœu accompli , l'ouvrage et la vie du poète se terminent ensemble. Ici l'histoire est plus élégante qu'aucun ouvrage de l'art 9 plus romanesque qu'aucun roman ; la vérité est plus riche qu'aucune imagination, qui ne pourroit jamais inventer une semblable preuve , un pareil fruit d'amour comme est le divin poème.

« Parmi tant de dégâts , d'emmanchemens , de diminutions faits à ce poème , aucune pensée n'excite plus l'indignation et ne doit être plus vivement combattue par quiconque veut comprendre cet ouvrage et se délecter de ses charmes , que cette manie continuelle , sentiment tantôt faux , tantôt exagéré , de substituer à la Béatrix vraie et vivante dans le ciel , tantôt la théologie, tantôt la philosophie, tantôt l'Italie, et que sais-je? De ces trois allégories prétendues , les deux premières sont fausses absolument , et la dernière ne fait que s'approcher de la vérité : car Dante n'a pas pu , sous le nom de Béatrix , qui parcourt tout le ciel , et qu'il célèbre dans tout le poème, avoir caché la théologie qu'il place d'une manière déterminée dans le cinquième ciel , et dont il traite expressément dans les chants X et XIV du Paradis.

« Si nous voulons lire Dante selon son intention , avant d'admettre aucun sens allégorique , nous devons admettre le sens littéral, et ainsi , chaque fois que nous trouvons Béatrix, nous

212 mSTOIRE DE LA VIE [1308]

devons entendre la Bëatrix yraie , la gentille enfant de Poi^ tinarl , la femme que Dante a vu mourir, i*

« Mais il est vrai qu'au sens littéral peut être attaché aussi quelquefois un sens allégorique. Qu'on ne soit donc pas fâché si nous courons souvent après ce sens caché. Le meilleur fruit de toute vie de Dante est de faciliter l'intelligence du poème. »

M. Balbo continue de soutenir qu^il faut chercher d^abord le sens littéral , sans méconnoitre cependant que , sous ce sens , il peut en exister un qui soit allégorique.

Ainsi , il veut décidément que , par Béatrix , on entende la jeune fille aimée par Dante. Cependant, sous ce nom se glisse souvent une allégorie. Pétrarque a agi de même avec sa Laure , qui est un laurier. Il y a aussi des écrivains non poètes et non amoureux , qui , dans une femme vertueuse et chérie , assurent quUls voient un moyen de s^élever du vice à la vertu , de la terre au ciel , de la préoccupation des choses matérielles et viles à la connoissance des choses spirituelles, divines, et même de la divinité. Cet enseignement a été celui de beaucoup d^auteurs platoniciens.

Cette connoissance^ cette admiration , cette béatitude , ou félicité en Dieu, est ce qui est figuré sous le nom de Béatrix. Nous tenons à ces explications avant de commencer Tanalyse de FEnfer, car Béatrix y sera rappelée dès les premières scènes. L^allégorie , ainsi entendue, ne détruit pas Timage vraie de Béatrix Florentine ; mais elle Télève , ainsi qu^il est arrivé à d^autres poètes avec des images aimées. Comme Béatrix est à la fois la jeune fille qui accorde ou refuse le salut , et cette connaissance ou béatitude en Dieu ( car le nom devoit aider Dante à toutes ces transformations et a toutes ces exaltations), de même le Vir-

gile du poème est d^abord te vrai Virgile de Mantoue, et ensuite la poésie ; pais le soleil est la science théologique , et ainsi de suite.

Tout le poème , du commencement à la fin , est rempli de semblables allégories (i) ^ presque tontes belles, quelques-unes médiocres, quelques-unes, convenons-en, inutiles, discontinuées, obsciu«s et mauvaises.

Oui , il y en a de très-belles , et une de celles-là , sans doute , c^est la première, en même temps que la pins importante de Touvrage. On n^a pas voulu bien l'entendre en plusieurs sens (^polùensamenle)^ et en relation avec la vie de l'auteur. C'est d'ailleurs une introduction très-opportune et nécessaire dans un ouvrage dont Tauteur se fait bii-mème le héros.

(0 Bdbo, bm.II, p.g.t90.

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