CHAPITRE XXII
DANTE SB DÉCLARE LE HÉROS DE SON PROPRE POEME. ANALYSE DES DEUX PREMIERS CHANTS DE h^ENFER. APPARITION DE VIRGILE. LA PANTHÈRE, LE LION, LA LOUVE. CES ALLÉGORIES SONT PROBABLE- MENT EMPRUNTÉES DE IÉRÉMIB. INSCRIPTION PLACÉE SUR LA PORTE DE L* ENFER. RÉPONSE A DES OBSERVATIONS DE M. 6IN- GUENÉ. CELUI QUI FIT LE GRAND REFUS n'eST PROBABLEMENT PAS CÉLESTIN V. CONJECTURES DE l' AUTEUR A CE SUJET. CARON PASSE LES AMES DANS SA BARQUE. HOMERE, HORACE, OVIDE, LU- CAIN. MINOS JUGE LES PÉCHEURS. FRANÇOISE DE RIMINI ET PAUL MALATESTA. REFLEXIONS DE M. FOSCOLO SUR CES ÉPISODES. PLA- TON. ANALYSE DU HUITIEME CHANT. FARINATA. DESCRIPTION DE l'aurore. DANTE MONTRE SES GONNOISSANCES EN ASTRONOMIE.
Le lectear a dû nous suivre : nous lui avons expliqué les diverses circonstances où Dante s^est trouvé. On comprendra aisément les trois colères du poète , son aniraosité contre Rome, ses griefs contre la maison de France, ses dépits contre Florence. Nous avons , pour bien nous pénétrer du résumé , Thistoire rétrospective de toute la vie intellectuelle du poète.
Cette manière de se déclarer le héros de sa propre poésie a quelque chose de haut et de superbe (i), et ne peut être excusée que dans les grands hommes, à cause des beautés qu^ils en savent faire sortir. Il faut bien la pardonner à Dante , comme on Ta pardonnée
(i) Balboy tom. 11 , pag. 191.
à Byron. Il convenoit qu^ayant de commencer son récit , Dante parlât de sa vie antérieure , de Foccasion de sa vision. Il convenoit que , comme d^autres Pont fait , il en parlât sous le voile de Tallégorie.
Dante dit (premier chant de PEnfer ) qu^au milieu de sa vie, à trente-cinq ans (âge qu^il avoit à peu près le 4 avril i3oo), il se trouva dans une forêt obscure , sauvage, âpre et forte ; et certainement, dans le sens allégorique moral , cela veut dire la forêt des vices.
Cependant pour lui , cette forêt ne sera pas toujours la forêt des vices. N^oublions pas qu'avec lui Tallégorie va et vient pour ainsi dire au commandement du vers et du caprice poétique. Florence sera appelée trista seli^a. Le royaume de France sera aussi appelé une seha.
La première seha est donc la forêt des vices , mais des vices florentins. Le poète dit qu^il ne peut savoir comment il y est entré , tant il étoit rempli de sommeil quand il y entra , abandonnant la vraie voie ^ c^est-àndire la fidélité à Béatrix , la vie vertueuse gardée par amour pour elle tant qu^elle vécut.
Il arrive au pied d^une colline , et la voit éclairée par le soleil levant , c^est-à-dire par la science ou la philosophie humaine et divine à laquelle il avoit aspiré depuis la mort de Béatrix. Mais il avoit abandonné cette étude de I2g3 à i3oo, pour mener une vie de luxure , pour suivre les magistratures , pour servir les opinions de parti , pour entrer en communication avec les vices qui , sous la figure de trois bêtes , une panthère , un lion et une louve , Tempêchent de s^élever jusqu'au chiaro monte.
On ne doute pas , diaprés les anciennes interprétations , que les trois bêtes ne soient la luxure , Forgueil et Favarice. La luxure est la luxure florentine;
Forgaeil est Forgueil des princes de France , et particulièrement de Charles de Valois , qui menace déjà Florence en i3oo ; et l'avarice est celle des guelfes qui , dans tout le poème, sont appelés loups. Toutes ces bêtes empêchent le passage. La louve est celle qui est le plus grand obstacle.
N^oublions pas aussi , sans aller si loin dans nos conjectures , que Dante emprunta peut-être ce passage de Jérémie : Percussà eosLeo de sjrhd; Lupus ad vesperam vastant eos; Pardus viffilans super civùates eorum. (Jérém. ^prophét.^ chap. v, v. 6.)
Ceci est une magnifique exposition , une protase admirable. Alors Virgile apparoit ; il dit à Dante qu^il ne pourra jamais gravir la montagne , parce qu'il en sera empêché par la louve, prise évidemment ici pour le parti de Rome, qui protégeoit Valois. Virgile prédit les persécutions que les guelfes feront subir à leur ennemi , jusqu^à ce que la louve soit vaincue par un lévrier , c^est-à-dire par un gibelin de Tltalie méridionale. Il paroit aussi que ce lévrier est Uguccione délia Faggiola , à qui cette cantica est dédiée , et qui , comme nous le savons , doit la recevoir par Tentremise de frère Hilaire. Virgile conseille de prendre une autre route. Dante lui adresse des vers pleins de grâce et de sensibilité. Il faut les lire dans Foriginal.
Je ne pourrai pas ici , devant m^astreindre à une courte analyse , offrir absolument aux lecteurs toutes les beautés du poème : je les indiquerai. Ma traduction des trois cantiche est à la disposition du public. Je me réserve cependant d^insister quelquefois sur les passages qui mériteront une attention particulière. Dans ce cas j^appellerai le texte à Pappui de mes louanges , comme je le devrai citer lorsqu^il y aura une faute à signaler.
Après avoir parlé du lévrier sauveur de Fltalie , Virgile continue ainsi :
• Suis-moi 9 je serai ton guide ; je te ferai sortir de ce lieu terrible ; je te conduirai à travers le royaume éternel , où tu entendras les accens du désespoir , où tu yerras le supplice de ces anciens coupables , qui invoquent à grands cris une seconde mort. Tu visiteras ensuite ceux qui vivent satisfaits au milieu des flammes , parce qu'ils espèrent jouir , quand le ciel le permettra , d'une divine béatitude. Si tu veux monter au séjour des ombres bienheureuses , une ame plus digne que moi de cet honneur te protégera dans ce glorieux voyage. A mon départ, je te laisserai auprès d'elle. Le souverain qui r^ne sur les mondes ne veut pas que je serve de guide dans son empire I parce que je n'ai pas connu la foi véritable. »
Dante demande pourquoi il a le bonheur d^entreprendre un tel voyage , et fait allusion à Enée , descendant aux enfers, et entendant des choses qui présagèrent sa victoire et les destinées du gouvernement pontifical. Nous reviendrons sur cette belle expression , Papale ammanto y prise ici dans un sens dont Dante ne se ressouviendra pas assez plus tai*d. Virgile raconte pourquoi il est venu à la rencontre du poète. Le Mantouan étoit dans les limbes où demeurent ceux dont le sort est suspendu ( intra color che son sospesi). Il est appelé par Béatrix, qui lui dit : « Mon ami , et non celui de la fortune , a trouvé sur « la plage déserte des obstacles qui Tout fait retource ner en arrière. Je crains qu^il ne lui soit déjà ar- « rivé dWreux malheurs. Peut-être irai -je trop « tard à son secours , diaprés ce que j^ai entendu « dans le ciel? va , emploie les grâces de ton élo- « quence , fais mille eflforts pour le sauver ; apaise « ma douleur , c^est Béairix qui Ten conjure. » Vir^ gile a demandé pourquoi une reine de vertu n^a
pas craint de descendre dans ce centre ténébreux ; Béatrix a répondu qu^une ferame bienveillante ( la vierge Marie) a envoyé Lucie pour la prier d'avertir Virgile qu'il doit servir de guide au voyageur.
Nous avons vu dans la Vita nuova ce que Dante a promis à Béatrix : il doit dire d'elle ce qu'on n'a jamais dit de personne. Nous pouvons reconnoitre ici qu'il tient sa parole.
Le chant m s'ouvre par cette belle inscription de la porte de \ Enfer :
Par me si va nella città dolente ; Per me si va nelFetemo dolore ; Per me si va ira la perduta gente :
Giustizia mosse'l mio alto fattore ; Fece mi la divina potestate, La somma sapienza e*l primo amore.
Dinanzi a me non fur cose create , Se non eterne, ed io eterno duro :
Lasciate ogni speranza, voi ch'entrate.
<( Par moi , l'on va dans la cité des larmes ; par « moi , l'on va dans l'abime des douleurs ; par moi , « l'on va parmi les races criminelles et proscrites. La (c justice anima mon sublime créateur : je suis l'ou- « vrage de la divine puissance , de la suprême sagesse « et du premier amour. Rien ne fut créé avant moi , <( que les choses étemelles ; et moi , je dure étemel- « lement. O vous qui entrez , laissez toute espéra rance ! »
Quelques personnes ont traduit ainsi le commencement des trois premiers vers : Cest par moi que Port va. Mais notre langue n'est pas obligée de prendre un bagage inutile , qui alourdit encore celui dont elle est forcée de se charger. On évite deux mots en n'ad -
jxiettaDt pas celui de dest qui emporte avec lui comme valet nécessaire le que^ on nVmploie ainsi que quatre mots au lieu de six. Je crois qu^on peut essayer dans notre langage , qui a besoin d^harmonie plus qu^un autre , de placer à la fin le mot espérance^ au lieu de dire, « Laissez toute espérance, ô vous qui entrez! m Eniraie ne manque pas d^harmonie , et le mot entrez en est absolument dépourvu.
Quelle majesté dans cette sentence irrévocable !
M. Ginguené regrette que Dante ait cru devoir exprimer en détail Fopération des trois personnes de la Trinité dans la création de la porte de Fenfer :
« Gela peut s'allier (1) avec Tidée de la divine puissance et de la suprême sagesse^ telles du moins que l'homme aussi présomptueux que borné ose les figurer dans sa pensée ; mais on ne peut sans répugnance y voir coopérer le premier amour. Si Ton en excepte ce seul trait, quelle sublime inscription ! quelle éloquente prosopopée, que celle de cette porte qui se présente d'elle-même, et qui prononce ces sombres et menaçantes paroles I »
Le regret de M. Ginguené est bien celui d^un homme qui craint de passer pour orthodoxe , et qui , d^ailleui*s, ne se reporte pas au siècle de Dante. U j a deux parts à faire dans cette question : il faut distinguer ce qui appartient à Dante , et ce qu^il a emprunté à saint Thomas, que Brunetto connoissoit bien, puisquUl Tavoit vu à Paris , probablement à la table de Louis IX, et qui a pu parler de ce grand sage à Alighieri. Saint Thomas dit expressément (2) : a Satis
(1) Hist. Hit, d'Italie, tom. II, pag. 34. (a) P. 1 , q. 55, art. 6.
Cl attribuitur et appropriatuv potentia,.. Filio autem <i appropriatnr sapientia. . . Spiritui autem sancto apte propriatur amor^ n Dante , voulant faire mention d^une définition de la Trinité y a dû dire ce qu^il a dit. Le reste quHl a ajouté comme poète est ensuite une si admirable conception , que chicaner devant un chef-d^oeuvre de Pesprit humain , et chicaner à faux ^ annonce une préoccupation qu^il faut déplorer. Que de passages de la Bible rappellent celui qui aime et qui châtie ! La nécessité de châtier est imposée à la puissance et à la sagesse. Vindii^isible Trinité ne peut se composer que àà puissance^ de sagesse et dCamour. Pour nous , Dante a montré ici son esprit logique , sa conviction catholique , son érudition toujours obéissante dans ces sortes de matières, et cette haute raison qui ne lui laisse jamais rejeter en arrière un devoir prescrit par la foi. Si Dante avoit pu oublier Fintervention de FEsprit saint , que d^accusations d^hérésie n^auroit-on pas lancées contre le poète !
Je ne devrois pas parler de la répugnance qui a porté M. Ginguené, au moment où il consentoit à citer les neuf vers de Dante , à ne donner qu^une traduction tronquée , et à ne pas mentionner non-seulement le vers où il est question du premier amour (la sentence étoit portée par le philosophe), mais encore le commencement du vers où il s^agit de la ^upréme sagesse^ et le vers entier qui concerne la diçine puissance , quoique la puissance et la sagesse eussent déjà trouvé grâce devant la philosophie. Si Dante avoit à parler à son tour en Usant la traduction que M. Ginguené donne du dernier vers de Finscription, le poète s^écrieroit, comme quand il grondoit Fhomme à VArri: « Tu chantes ; « Vous qui entrez ici. m Je n'ai « pas mis cet te/ dans mes vers, u
[1308] ET DES OEUYRES DE DAMTE. 221
M. Ginguené , cet esprit habituellement si juste , ce critique laborieux qui a si bien mérité de la littérature italienne , ne sera pas toujours traité avec cette
sévérité.
Les deux poètes passent sous la porte infernale. Ils trouvent les anges qui ne partagèrent pas la rébellion de Lucifer , et qui cependant ne furent pas fidèles , mêlés aux hommes qui véeui^ent sans renommée et sans infamie. « Ne parlons plus d^eux ; regarde , et « passe ! » Us rencontrent une ombre qui fit , par viieté , le grand refus.
Beaucoup d'auteurs pensent qu^il s^agit ici de Celestin , qui abdiqua la papauté , et auquel succéda Boniface VIII. On explique ainsi Tintention de Dante. L^abdication de Célestin avoit été suivie de Télection de Boniface. Ce dernier n^a pas assez soutenu les guelfes blancs. Dante se venge sur Célestin . Je consulte à ce sujet un manuscrit de la bibliothèque du roi (n* 7002 — 2). Ce manuscrit, dédié à Nicolas III, qui devint marquis d^£st en iSgS, et mourut en i44i 9 contient en tête la vie de Dante par Bocace, des vers latins en Fhonneur de Dante , un discours préliminaire en latin , et autour du texte les commentaires attribués à Benvenuto dlmola, et traduits, dit-on , par Jacopo délia Lana (1).
(1) La preuve d'une partie de ces faits est dans cet extrait dudit manoscrit , pag. lo, verso. Le commentateur, après avoir dit que Dante, ayant commencé son poème en latin , Pacheva en langue vulgaire , ajoute : a Bt « io nmOê Hpugnatua ko provatoinmê, guando iù prtêi audacia a volên « êcrwerê supra questo Uhro ianio universale , e g«» nasce una quêstionê...^ Le commenUteur déclare que si Dante eut écrit en latin , il n'eût écrit que pour les hommes lettrés qui sont en petit nombre ; ensuite on lit : a 17 &i c Mopra êita ragionê mi mosse a trantlatare in vulyare, quêsto seritio o a vêT ehomento el quaU per maestro Benvenuto da Imola era ttaio faito in a Hngua gnmmaHcate, » Ceci prouve que le commentaire , qui est sous mes yeux, est celui de Benvenuto traduit en iUlien. Quant à une certitude relaUvement an nom du traducteur, je ^-ois seulement dans un autre passage
222 HISTOIRE DE LA VIE [ia08]
Dans le commentaire on lit que Dante n^a pas pu désigner ici Célestin quic( fil de grande animoa^antielpa" « patOy enel papato^ e drieto elpapato. » L^auteur explique sa proposition d^une manière très-exacte et trèslumineuse. Ensuite il essaie de prouver que Tombre au grand refus peut être celle ctEsaû, Puis , revenant à Célestin, le commentateur croit que Dante a parlé ainsi à cause de Boniface qui Fa fait handigiare.
On travailloit à la canonisation de Célestin depuis quelque temps , non pas quand Dante a prétendu faire son voyage ,mais à Fépoque où il Fécrivit réellement, en i3o8. Cette canonisation fut promulguée en i3i3 , par Clément V. La même raison qui portera Dante à ménager Louis IX pouvoit retenir la colère du gibelin ; avec cela il faut toujours se rappeler que le poète étoit alors un fougueux mécontent , plus occupé peut-être des détails du malheur de son parti , que de vieilles et inutiles colères contre des grands qui , d^ailleurs , ne lui avoient pas fait un mal direct. Que n^a-t-on pas dit pour expliquer quel est ce Veltro qui vengera Fltalie ? Il est reconnu à présent que ce Veltro est Uguccione, et non Can le grand y et non pas un empereur d^ Allemagne. Ce que M. le comte Troya a répandu de lumière sur ce point de critique est immense. Ne finirons-nous pas quelque jour par oser dire , et n^arrivera-t-on pas à prouver
qq'il appelle Bocace son vénérable matlre. Ici est-ce Benvenuto qui est traduit , ou bien est-ce Jacopo délia Lana , ou tout autre qui parle ? Je l'ignore encore. Le copiste nous a transmis son nom dans ce distique qu'on trouve à la fin de la vie de Bocace :
Zorzi Zancbani la scripto pcr amore
Per quel da Certaldo e Dante al suo honore.
Ce manuscrit est, je crois, de Tannée iSgS, d'après plusieurs calculs que j'ai faits en le lisant tout entier.
queceluiqui fi\.le grand refus n^est pas autre qu^unde ces Florentins pour nous obscurs et indifférens , mais qui excitèrent vivement la colère de Dante, par exemple, un guelfe blanc qui, comme Torreggiano de^Cerchi , aui*a refusé de se faire déclarer généralissime des Florentins? On est quelquefois bien près de la vérité, et on s^égare en la cherchant si loin qu^on ne peut plus la trouver. Le chagrin de voir un pape de moins insulté par le gibelin arrêtera peut-être quelques incrédules ; mais ce n'^est pas avec des préventions , avec des dépits et des injustices que Ton écrit Thistoire. Si nous prouvons plus tard que , pour le pape Anastase , Dante s^est trompé, que pour le pape Cèles tin, on n^a pas deviné le poète , ne restera-t-il pas assez de victimes , et Boniface VIII n^est-il pas cité directement ? Dans quels termes ne Ta-t-ilpas été? Ce que Dante en a ditn^est-il pas suffisant pour la malice des hommes ? Je hasardé à mon tour mes conjectures, et je les soumets avec respect à ceux qui ont pu consulter d^autres documens , et à qui il est permis de se faire entendre plus puissamment que ne le peut un étranger réduit naturellement a des informations plus circonscrites.
Nous revenons aux deux poètes voyageurs. Ils rencontrent Caron , qui passe les âmes dans sa barque.
Dante est porté dans le premier cercle par une force supérieure. Quand Virgile paroit , une voix s^écrie : f< Honorez le sublime poète qui nous avoit quit- « tés, et dont Fombre revient parmi nous. » Dante voit venir quatre personnages majestueux.
u Leur visage n'annonçoit ni joie ni tristesse. «Vois, me dit mon maître, vois celui qui, un glaive à la main, précède les autres comme leur roi ; c'est Homère , le prince des poètes. Après lui s'avance Horace le satirique. Ovide est le troisième ; le dernier est Lucain : chacun d'eux mente
comme moi le nom qu'une yoix vient de faire entendre. Ils s'avancent pour me rendre les honneurs dont je suis digne. » Je vis alors se réunir cette école imposante du prince de la haute poésie qui, comme un aigle, plane sur la tête des autres poètes. Ces illustres personnages parlèrent quelque temps ensemble. Ensuite, ils se tournèrent vers moi. Leur salut amical fit sourire mon guide. Ils m'honorèrent encore davantage , puisqu'ils m'admirent dans leur auguste compagnie, et je me trouvai le sixième parmi des honmies si renommés, a
Voici d^excellentes réflexions de M. Gitiguené:
« Toute cette fiction (1) a un ton de noblesse et de dignité simple qui frappe l'imagination et y laisse une grande image. Ceux qui ne pardonnent pas au génie de se sentir lui-même^ et de se mettre à sa place, comme Tout fait presque tous les grands poètes , y trouveront peut-être trop d'amour-propre ; mais ceux qui lui accordent ce privilège, et qui savent qu'en ne le donnant qu'au génie on ne risque jamais de le voir devenir commun, aimeront cette noble franchise assaisonnée d'ailleurs d'une modestie qui » dans la distribution des rangs, du moins à l'égard d'un de ces anciens poètes, est peut-être ici plus sévère que la justice. »
M. Ginguené veut parler apparemment de Lucain , et il a pleinement raison.
Les six poètes , en poursuivant leur entretien , arrivent au pied d^un château environné de sept murailles, et défendu par un fleuve. Il y a des commentateurs qui voient dans ces sept murailles les sept arts , ceux du trivio et du quadrivw. C^est dans cette enceinte que Dante place une espèce d^Eljsée où se trouvent Aristote , Socrate , Platon, TuUius , Euclide, Hippocrate, AveiThoès, et beaucoup d^autres.
Les poètes descendent au second cercle. Là , ils trouvent Minos jugeant les pécheurs.
(t) HUU lut, y tom. II, pag. 4i'
« Quand il comparoitdevantMinos, un coupable est contraint de tout avouer. Cet immuable ministre des yengeances célestes «onnolt bientôt la région de Tenfer où cette ame doit souffrir, et il indique par le nombre des replis de sa queue celui des neuf cercles où l'ombre doit être précipitée. ••
Plus loin sont punis les lascifs. Une tempête effroyable emporte, choque, repousse et ramène les damnés, sans qu'^aucune espèce de relâche vienne leur rendre quelque courage :
« Lorsque mon guide me nommoit ces princesses des premiers âges et ces antiques guerriers, la compassion entra dans mon coeur. « O poète, dis-je à mon maître, je parlerois avec « plaisir à ces deux ombres qui volent ensemble, et qui s'a- M bandonnent au vent dans leur course légère. » — « Attends,. « reprit-il, qu'elles soient arrivées plus près de toi, et prie-les, « au nom de l'amour qui les tient encore unies, de s'arrêter un M moment. Elles viendront à nous. » — Lorsque le vent les dirigea de notre côté, j'élevai la voix, et je leur parlai ainsi : « O âmes « infortunées ! venez vous entretenir avec nous , si aucun « obstacle ne s'y oppose. » Telles que des colombes appelées â leur nid, objet de leur tendre affection, sillonnent l'air d'un vol rapide, les deux âmes , pour répondre à mon invitation touchante, quittent la foule où se trouvoit Didon, et accourent à nous à travers la tempête. L'une d'elles me dit : « Nous te « saluons, être gracieux et l^ien veillant qui viens nous visiter « dans cet air de ténèbres, nous qui avons teint le monde de a notre sang : si le roi de l'univers nous étoit favorable, nous « le conjurerions de t'accorder des jours de paix, puisque tu • as quelque pitié de nos maux éternels. Pendant que le « vent se tait, comme à présent, nous écouterons ce que tu « vas dire, et nous répondrons à tes demandes. La contrée « qui m'a vu naître est voisine de la mer où descend le Pô , «■ fatigué du tribut des diverses eaux qu'il a reçues dans son « sein. L'amour, qui enflamme avec rapidité une ame sensible, « rendit celui que tu vois près de moi passionné pour ces « charmes séduisans qui me furent si cruellement enlevés « (le souvenir de cette barbarie oppresse mon cœur). L'amour, « qui ne dispense du retour aucun objet aimé , m'enivroit à
« mon tour d'une tendresse si vive, qu'elle ne m'a pas encore « abandonnée. L'amour nous entridna tous deux k la même « mort. Le lieu où CaSn est tourmenté attend le monstre qui M nous arracha le jour. »
« Ici l'ombre acheva de parler. A ces mots déchirans, toudié d'une profonde douleur, je baissai les yeux. Mon guide me dit : « Que fais-tu ?» « Hélas ! » répondis-je, « combien de douces « pensées et de désirs brûlans ont dû les conduire au terme de « la vie ! » — Je me retournai ensuite vers les deux âmes, et je dis : « Françoise, ton suppUce excite la douleur et la pitié ; « mais écoute encore : au temps de vos doux soupirs, quand u et comment connûtes-vous la tendre intelligence de vos « cœurs? » L'ame répondit ainsi : « Il n'est pas de peine plus « vive que celle de se rappeler dans le malheur les jours de la « félicité. C'est une vérité enseignée par le sage écrivain que « tu préfères. Puisque tu veux connoître la première source u de notre amour, tu vas m'entendre pleurer et parler à la fois, « Nous lisions im jour, pour nous distraire , l'histoire des « amours de Lancelot : nous étions seuls sans aucune défiance. « Plusieurs fois, cette lecture nous arracha des lannes et nous « fit changer de couleur. Un seul moment décida de notre sort. « Quand nous lûmes que cet amant si tendre avoit imprimé M un baiser sur le doux sourire de son amante, celui-ci, qui dés- M ormais ne sera pas séparé de moi, imprima tout tremblant « un baiser sur mes lèvres. Le livre et celui qui Vécrivoit fu- « rent pour nous un autre Gallehaut. Ce jour-là même nous M ne lûmes pas davantage. »
« Pendant que Tune des deux âmes parloit ainsi , l'autre pleuroit si amèrement, que dans une émotion pénible de pitié, je perdis l'usage de mes sens, et je tombai comme tombe un corps sans vie. »
Nous D^avoDs pas entendu donner une traduction suffisante d^un morceau qui ne doit, qui ne peut pas être traduit. Cest pour aider à lire Foriginal que nous avons placé ici cet essai.
U y a, dans les réflexions de M. Foscolo sur cet épisode, des aperçus, des observations, des jugemens d^une telle finesse et d'une telle grâce, que je les
consignerai ici. Il rapporte aussi diverses circonstances historiques dignes d^intérèt.
Le lecteur connoit déjà révénement : nous Pavons rapporté. Il est du nombre de ces faits qui s'amonceloient {^affblla^^ano)^ dit avec vivacité M. Balbo, dans Fesprit de Dante avant qu^il commençât son poème. Le poète, à Fâge de vingt-quatre ans, avoit appris la catastrophe de Françoise et de Paul , et il paroit que cet événement avoit vivement frappé rimagination de Tamant de Bé'atrix , qui n^étoit pas encore morte.
« Toute rhistoire de l'amour d'une femme, dit M. Foscolo, est vivemeat retracée et renfermée en peu de lignes. C'est ainsi qu'il en a été pour Juliette dans la tragédie de Shakespeare. Françoise attribue la passion de Paul pour die non pas à un sentiment de dépravation, mais à sa propre beauté, et à une noblesse d'ame dans le jeune homme. Avec une effusion d'angoisse amère et d'ingénuité compatissante, elle dît qu'elle étoit belle, et qu'une indigne mort l'a frappée. Elle confesse qu'elle aimoit, parce qu'elle étoit aimée. Cette douce pensée avoit triomphé d'eUe. Elle déclare aussi avec énergie que ce plaisir ne l'a pas abandonnée, inéme dans l'enfer.
Placer si forte Che eome vedi, amor non m'abandona.
« Cela est exprimé de telle manière , que Dante unit la clarté à la concision, et la simplicité la plus naïve à la plus profonde connoissance du cœur. La flamme coupable de Francesca survit au châtiment que le ciel lui inflige, mais cette flamme survit sans aucune ombre d'impiété. Le juge est inflexible : puis nous sommes au'-delà de cette porte où on laisse Tespirancey mais il n'interdit pas un tendre regret.
« De quel effet n'est pas ce contraste du souvenir des plaisirs passés au milieu des tourmens qui n'auront pas de fin, avec le courage qu'elle met à reprendre son récit ! Alors elle contemple Paul, et répète avec enthousiasme :
Qoesd che mai da me non fia diviso.
Cependant, avec une exquise délicatesse, elle s'attache à disculper Paul de toute imputation de l'avoir sÀiuite : seuls, et saDS connoître le danger, ils lisoient ensemble une histoire d'amour. Ils se regardoient l'un l'autre, pâles d'émotion, mais leur affection réciproque ne passoit pas le bord ( la chiostra) des lèvres.
Ma solo un punto fîi che ci viiue.
« La peinture de la félicité de deux amans dans l'histoire qu'ils lisoient conduisit Françoise €d doloroso passa. Cette histoire étoit le roman de Lancelot et de Genièvre.
Quando leggemmo.
« A peine a-t-elle fait cette confession, qu'elle s'empresse d'achever le tableau avec une teinte qui la couvre de confusion :
Quel giomo pin non ci leggemmo ayante.
Elle ne profère pas d'autres paroles, et cependant nous nous imaginons qu'elle est devant nous, les yeux fixés sur le sol , gonflés de pleurs, tandis que son amant, qui est auprès d'elle, l'écoute muet et fondant en larmes. Dante, qui d'abord l'a interrogée, ne s'aventure plus à lui demander comment Giannetto l'a mise k mort. Dante lui-même, accablé par la compassion, tombe comme tombe un corps sans vie. »
M. Foscolo, à qui je viens d^emprunter plusieurs traits touchans, mérite la palme parmi tous ceux qui ont commenté ce chef-d^œuvre de grâce , de tendresse, de naïveté, de résignation et d^amour.
S^il j a quelque chose de plus à dire sur Tépisode de Françoise, c^est à une femme à le dire. Les mystères du cœur de la femme ne sont peut-être pas encore tous connus.
Au moment où il recouvre ses esprits , Dante voit de nouveaux tourmens et de nouveaux tourmentés. Il parcourt le troisième cercle de FEnfer. Là, Cerbère
aboie obstinément de ses trois gueules. Dans ce cercle sont punis les gourmands. Ciacco, florentin, châtié pour avoir commis ce crime fatal , et accablé d^une plaie noirâtre, se lève et interroge Dante, Celui-ci demande au pécheur comment finiront les divisions de Florence.
Il ne Êiut jamais oublier que le voyage a eu lieu en avril i3oo. Ciacco raconte les faits accomplis, mais il j mêle une prédiction :
« Le parti dont le chef est venu des bois (le parti des Cerchi| celui auquel Dante appartiendra après l'an 1300) chassera Tautre qui se retirera en désordre. Après trois réyolutions du soleil, celui-là (le parti de Corso Donati) reprendra l'ayantage ; il triomphera à l'aide d'un prince qui se portera médiorleur. »
Nous voyons mentionné ici Charles de Valois; c^esl une prédiction, il faut s^en souvenir. Je le répète , puisque la scène du drame est en i3oo, Charles ne rétablit complètement les noirs qu^en i3oi (i3o2).
Il est bien de remarquer que toutes les âmes rencontrées en Enfer par Dante manifestent le plus grand désir d^ètre rappelées au souvenir des hommes, et même d^attirer Fattention de ceux qui ne les ont pas connues.
Dante aperçoit Plutus, le dieu des richesses. Uii; critique m'a reproché de n^avoir pas vu dans Plutust Pluton, roi des enfers. Dans cet Ery&r^ on.ne trouvera que Lucifer, mais qui sera plus loin, et qui s^appellera Dite ou Imperator det doloroso regno. Je suis d^ailleurs le sentiment de Lombardi. M. Ginguené veut aussi que ce démon soit Pluton; puis dans sa note, il le caractérise ainsi : Pluton, dieu des richesses. Il est vrai que plusieurs mythologues di-
230 HISTOmBDELAYIE [1308]
sent que Platon présidoit aussi bom richesses. M. Rossetti assure qu'il s'agit de Plutus, qu'il appelle un petit démon colère. En effet, ce démon s'écrie
d'une voie rauque:
• > Pape Satan , pape Satan aleppe.
Ce sont, suivant M. Lanci,'des expressions hébraïques qui signifient: « Montre- toi, Satan, dans (c la majesté de ta splendeur. » C'est une invitation de ce premier démon subalterne qui est là comme en vedette, et qui demande que Dite paroisse dans toute sa splendeur pour effrayer Dante, personne vivante, qui rompt et brave les lois de l'enfer.
Dante introduit ici ces paroles hébraïques peutêtre parce que Brunetto, son maître, a enseigné dans le Trésor qu'avant que la tour de Babel commençât à s'élever, les hommes ne parloient que la langue hébraïque. Dans ce cercle de Plutus, les avares et les prodigues sont tourmentés.
Il y a là une définition de la fortune que M. Ginguené loue avec un rare discernement.
« On ne trouve dans aucun poète un plus beau portrait de la fortune, peut-être pas même dans la belle ode d'Horace,
0 diva gratmn qum régi» Antium ,
au-dessus de laquelle il n'y a rien sur le même sujet dans la poësie antique. Dante a profité d'une idée de l'ancienne philosophie , adoptée par le christianisme ; de cette idée d'une intelligence secondûre chargée de présider k chacune des sphères célestes ; et il a en quelque sorte ressuscité et rajeuni la déesse de la fortune, en plaçant une de ces intelligences à la direction de la sphère des biens de ce monde. C'est un des morceaux de Dante qui sont rarement cités, mais que relisent souvent ceux qui ont une fois vaincu les difficultés, et goûté les beautés sévères de ce poète in^al et sublime. »
[1308] ET DES ŒUVRES DE DANTE. i3l
Le chant viii commence ainsi : « lo dico seguàando. i»
Comme on Fa vu, quelques commentateurs veulent que les sept premiers chants aient été composés en latin avant i3oo, qu^ils aient été égarés, retrouvés et envoyés à Moroello. Remis à Dante, il voulut les refiûre en italien^ On assure qu^alors il a commencé ainsi le vni* chant pour constater ce fait. Beaucoup de personnes nient cette circonstance, qui d^ailleurs n^a pas une importance réelle.
Nous trouvons maintenant un démon nommé Phlégias, du nom de celui que Virgile a mis dans son Enfer. Ce dernier^ parce que sa fille Coronide avoit eu Esçulape d^n commerce avec Apollon, brûla le temple de ce dieu. Ici, Phlégias le démon transporte les deux poètes au-delà d'aune onde impure où Dieu punit ceux qui se sont livrés à la colère. D'autres démons s'opposent au passage. Un envoyé du ciel leur ordonne d'ouvrir la porte du palais de Dite. Les poètes trouvent les hérésiarques dont les tombes sont environnées de flammes.
Dante voit Farinata degli Uberti, florentin d'une haute réputation, chef du parti des gibelins. Il est placé là, parée qu'il a cru que Tame périt avec le corps. Dante voit ensuite Cavalcante de' Cavalcanti , père de Guido, son ami. Cavalcante dit à Dante :
MÎp figlio dov'è , e perché non è teco?
vers délicieux comme celui de Lafontaine, mais dans un autre rapport :
Qu'un ami véritable est une douce chose!
Cavalcante, sur la terre, a toujours vu Guido dans la compagnie de Dante. Ils ne se quiltoienl jamais.
Le père, voyaniDante seul, lui demande où est Guido : « Pourquoi n^est-il pas avec toi ? » Celle scène est dWe couleur admirable, et Ton n^a pas assez k>ué ce passage qui respire la sensibilité la plus expansive»
Il est question ici entre Farinata et Dante du com-' bat de Monte aperto dont parle tant Brunetto, et où les partisans du parti guelfe, qui Favoient envoyé en ambassade auprès d^ Alphonse de CastiUe, furent défaits en 1260. Farinata.rappelle un magnifique trait de sa vie. Les généraux gibelins vouloient détruire Florence. Farinata s^opposa seul à cette cruelle résolution. Il prédit à Dante quelques-uns des malheurs qu^il éprouvera. Dante est effrayé de cette menace* Virgile Temmène en lui disant : <( Quand tu seras défi vant Tineffable lumière de la femme (de Béatrix) <f dont les yeux divins ont la faculté de tout voir, tu «< connoitras auprès d^elle le voyage entier de ta vie. >^ Nous saurons au chant xvii' du Paradis ce que Virgile veut dire à Dante.
Virgile désire que Dante continue Texploration de Tenfer : « Le signe des poissons s^avànce sur Fhori- «( zon. » Le poète est entré dans Tenfer le soir du vendredi saint en iSoo, et il a dit dans les premiers vers du II'' chant : «Lejourcommençoitàdisparoitre. » Il décrit Faurore; le soleil étant dans le signe du* bélier, les poissons se levoient avant le soleil.* Dante ne néglige aucune occasion de montrer ses profondes connoissances en astronomie.