‹ Histoire de Dante AlighieriChapitre 25 sur 52 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

LE MINOTAURE , LF.8 VIOLENS , LES SUICIDES. PIERRE DES TI6NES. BRDlfETTO LATINI. DANTE A-T-IL SU RAISON DE PLACER SON MAÎTRE DANS CE CERCLE? BRUNETTO A SIGNALE y DANS LE TESORBTTO ET DANS LE TRÉSOR, SON HORREUR POUR LE CRIME DONT SON ELEVE l'accuse, admirable DESCRIPTION DE l' ARSENAL DE VENISE. LA FÉTIDE TROMPETTE DE BARBARICCIA. DIVERSITÉ d'opINIONS SUR LA MANIERE DONT IL FAUT TRADUIRE CE PASSAGE. ÉPISODE DE VANNI

FUCCI. EPISODE DES SERPSNS. JUGEMSNS DE RIVAROL ET DE OIN- GUENÉ SUR CES DEUX ÉPI DU LAOCOON DE VIRGILE.

GUENÉ SUR CES DEUX ÉPISODES, l' AUTEUR LES PREFERE A CELUI

Les poètes descendent au cercle des violens. Là^ le minotaure est de garde. Les violens contre autrui sont plongés dans un fleuve de sang bouillant. Des centaures lancent des flèches aux damnés qui lèvent la tête.

Dans un autre cercle des violens sont les suicides. Dante y trouve Pierre des Vignes, secrétaire de Frédéric II.

On a attribué à Pierre des Vignes, qui s^est détruit en 1249^ ^^ livre qui attaque les fondemens de la religion; mais beaucoup d^auteurs estimés croient que c^est une conjecture dénuée de probabilité (i). D^ailleurs ce livre dont on a tant parlé ne se trouve nulle part, et Ton assure que Touvrage in-8'' sans titre,

(i) F«y. ma traduction de Dante. Bidot^ m-32. Bnfitr, ton». II, pag. 169.

t34 HISTOIRE DE LA VIE [1306]

composé de quarante-six pages, qui est donné sous la fausse date de i5g8, est une imposture moderne. Cette fraude est attribuée à un écrivain qui fit imprimer secrètement ce livre à Vienne {Autriche) en 1753.

Nous aurions beaucoup à nous étendre sur le chant xiii*", mais le présent travail ne peut dispenser de lire la tUvine Comédie^ et je dois me circonscrire dans des bornes étroites , quel que soit Pattrait qui me dispose à me plaire dans cette analyse.

«Tarrive à Tépisode de Brunetto. Parmi les coupables contre nature, Dante reconnoit son maître.

« Un de ces esprits, saisissant le pan de ma robe, s'écria : « Quelle merveille ! » A peine m'eut-il tendu les bras, que je filai les yeux sur des traits noircis, et malgré la différence de son visage brûlé par les tourmens, je le reconnus à mon tour. Je m'inclinai vers lui, et je lui dis : « Quoi! vous êtes ici, Ser « Brunetto ?» Il me répondit : « O mon 61s, permets que Bru- <t netto Latini revienne sur ses jmis un moment avec toi, et «< qu'il abandonne quelque temps les autres âmes. » Je repris ainsi : « Je vous en conjure aiitant que je le puis, parlex « avec moi. Vouleas-vous que je m'asseye auprès de tous? «( Je le ferai, s'il plaît à celui-ci (à Yirgile), car je vais avec <« lui. » — «O mon fils, repartit Brunetto, pour peu qu'une de ces (' âmes s'arrête un instant , elle est condamnée à rester cent «« années immobile sous cette pluie de flammes. Avance donc, « je marcherai près de toi et je rejoindrai ensuite les ombres « qui, comme moi, pleurent éternellement. » Je n'osois quitter le bord pour m'avancer de front avec lui. Aussi je marchois dans l'attitude soumise du reqiect. Brunetto continua ainsi : <« Quel sort ou quel destin te . conduit en ces lieux avant «t l'heure marquée? Quel est celui qui te montre le diemin? » Je lui répondis : «Là-haut, sur cette terre de sérénité, je me suis M égaré dans une vallée avant d'être parvenu au milieu du M chemin delà vie. Hier matin, j'ai cherché A en sortir. Celui « que vous voyez près de moi m'est apparu, lorsque je faûsois « tous mes efforts pour retrouver le chemin, et il me ramène

« dans le monde par cette Yoîe ténébreiue. <» Brunetto reprit : •■ Si tu n'es pas abandonné par l'heureuse influence de ton M étoile, tu arriveras au port de les espérances. Tel est le

• calcul que j'ai fait dans la vie .où l'on ne connolt pas les tour- « mens qui né doivent* point finir. Si je ne fusse pas mort pour u réternité, moi qui ai vu le ciel si favorable à tes désirs, je m t^aurois donné des encouragemens. Ce peuple méchant et « ingrat qui est descendu autrefois de Fiesole, et qui conserve M encore de la dureté et de l'âpreté de ses montagnes, te dé- « darera une guerre cruelle (Brunetto parle en 1300, et fait une n prédiction),parcequetuseras vertueux. Ilestjustequelafigue H savoureuse ne porte pas ses fruits parmi les épines sauvages. « Une ancienne tradition dit que ce peuple est aveugle. C'est M une race avare, envieuse et superbe. Evite de te salir de leurs M impuretés. La fortune te réserve tant d'honneurs, que M les deux partis auront faim de ton retour : mais cette faim «( appellera toujours en vain la pâture. Que les bétes de Fie- M sole se dévorent entr'elles, et ne détruisent pas la plante « qui peut croître innocemment au milieu de leur fumier «empoisonné, surtout si dans cette plante on voit revivre « l'antique semence de ces Bomains,.qui ne s'éloignèrent pas « quand on éleva ce nid de malice et de perversité. » — « Si « Dieu exauçoitmesprières,dis-je à Brunetto, vous ne seriez pas « banni du séjour de la vie. Je garde un touchant souvenir de

• cette voix chère et paternelle qui m'enseignoit le chemin de « la gloire (ce souvenir brise mon cœur en ce moment), et il m faut que pendant que je vis encore, on m'entende vanter M VOS bienfaits. Je me rappellerai ce que vous me dites de mes M destinées, et si j'arrive jusqu'à une femme céleste qui les « Gonnott, je l'entretiendrai de votre prédiction et d'une autre M que je viens d'entendre. Saches en même temps que ma

• conscience ne me fait aucun reproche, et que je suis prêt à M supporter tous les coups du sort. Cette prédiction n'est pas M nouvelle pour moi : ainsi, que la fortune agite sa roue, et « que le villageois remue sa l)écbe, comme il leur plaît ! »

• Virgile alors, se tournant à droite, me dit : « Il est doué « d'une saine intelligence celui qui tourne à son profit les sen- « tences qu'il a entendues! » Je continuai de marcher près de Brunetto, et je lui demandai qui étoient ses compagnons les plus connus et les plus distingués; il me répondit : «< Quelques- « uns méritent d'être nomma. Il sera mieux de ne pas parler

« des autres : je n'en aurois pas le temps. Tous ont été ou des « étudiansy ou des littérateurs renommés et d'un rare talent. « Ils se rendirent coupables d'un même vice. Priscien et « François Accurse sont au nombre de cette foule infortunée, « «t si tu avois eu le. désir de repaitre tes yeux d'un si hideux « spectacle, tu aurois pu voir celui que le serviteur des servi- <( teurs de Dieu envoya des bords de l'Arno à ceux du Bac* « chiglione , où il laissa ses membres dépravés. Je pourrois tt te montrer d'autres coupables, mais je ne dois ni te parler, « ni te suivre davantage. Je vois déjà s'élever dans les sables « une nouvelle vapeur. Yoilà des âmes au milieu desquelles je « ne puis me trouver. Je me borne à te recommander mon « Trésor : je vis encore dans cet ouvrage. » Alors il se tourna et courut avec la légèreté de celui qui gagne le prix du pidio vert, dans les fêtes de Vérone. »

On a reproché à Dante d^avoir placé son maître dans ce cercle abominable. Si Dante a cru son maître coupable, parce qu^on lui a attribué le Pataffio^ ouvrage ignoble quMl n'^a pas composé, et qui vante les plus immorales lubricités , Dante a commis une grave erreur. Et puis, Dante ignoroit-il toute la vie de Virgile? Celui-ci se mêle à Tentretien, et ne craint pas d^y figurer en citant ce vers de TEnéide, livre V :

Superanda omnis fortunaferendo est.

Virgile sa voit où il étoit. Dante connoissoit sans doute réglogue de Virgile où il introduit Corydon.

Je pourrois excuser encore avec plus de détails Brunetto Latini ; je me contente de renvoyer le lecteur à la fin de la page 226 de Pédition du Tesoreito^ citée plus haut, page 33. On peut aussi consulter le manuscrit du Trésor 793o, de la Bibliothèque royale, chapitre xxiii de chasteiéj pag. i3i verso.

Du reste, le ton de Télève devant le maître est de la

plus grande décence. Dante parle à Brune tto avec le respect quMl mérite. Cette mention du Tr^jor prouve que Dante Favoit lu. Quel est le maître qui ne met pas ses livres dans les mains de ses élèves ?

Dans le xvi* chant, on remarque ces trois vers :

La gente nuora e i subiti guadagni Orgoglio e dismisura han generato Fiorenza in te , si chè gia tu ne piagni.

« Les nouvelles familles et les fortunes subites ont engendré en toi Torgueil , ô Florence , et tous les excès dont tu te plains déjà. M

Dans le chant xvii% les coupables ne seront pas nommés; mais les armes qui distinguent leurs familles serviront à les faire reconnoitre. « LWgueil , n dit ingénieusement M. Ginguené, sert comme d^en- « seigne et de dénonciation à Favarice. »

Géryon s^approche sur Tinvitation de Virgile. Gérjon figure ici la fraude. Sa figure étoit celle d^un homme juste ; son visage étoit doux : le reste de son corps se teiminoit en serpent. On sait que Géryon, dans la mythologie, étoit un roi d^Ërythie qui avoit trois corps, et qui fut vaincu par Hercule. Les deux poètes se placent sur le dos de Géryon, qui les porte dans le cercle appelé malebolge.

Nous trouvons dans le chant xv!!!"* la preuve que Dante étoit frappé de ce qui avoit dû se passer à Rome pendant le Jubilé, lorsque les pèlerins se ren-doient à Saint-Pierre et en revenoient.

« G>Dime les pèlerins qui, lorsque l'année du Jubilé a réuni un grand nombre de chrétiens pieux à Rome, traversent le pont Saint-Ange dans un ordre sagement prescrit (d'un côté passent ceux qui s'avancent vers le château , et vont visiter le temple

i38 HISTOIRE DE LA YIB [130B]

de Saint-Pierre , de l'autre re{}tromeiit ceui qui yqdI vers Monte-Criordano) , de même des démons armés de éornes fou* loient à droite et à gauche le sol noirâtre > tenant en maiu des fouets dont ils battoient cruellement les âmes les plus paresseuses. Avec quelle rapidité les premiers coups précipitoient les ombres de ces malheureux!... Aucun d'eux n'attendoit qu'un second ou un troisième coup vint châtier sa lenteur. »

Les poètes rencontrent tour à tour les flatteurs , les simoniaques, les empoisonneurs , les devins. Dante rappelle la situation où il a vu lui-même la garnison lucquoise de Caprona. Elle avoit capitulé ; les Pisans Touloient la faire périr , mais Guido fit observer la capitulation.

Il est impossible d^oublier. ici cette comparaison placée au commencement du dbant où il est question de Caprona.

« De même que pendant la saison des frimas , dans l'arsenal des Vénitiens , on voyoit bouillir la poix tenace destinée à radouber les bâtimens endommagés qui ne peuvent plus être confiés à la mer ; ici l'on répare à neuf un navire , là on introduit l'étoupe goudronnée dans les flancs entr'ouverts du vaisseau qui a long-temps sillonné les flots ; l'un façonne les rames , l'autre arrondit en câble le chanvre obéissant ; ceux-ci dressent la misaine , ceux-là élèvent l'artimon ; de la poupe à la proue les coups de la hache et les cris de la scie retentissent : de même bouilloit, non par l'effiet de la flamme , mais par l'ordre de la divine justice , un bitume épais qui formoit dans toute l'étendue de la vallée un fleuve d'une liqueur visqueuse. Je n'aperce vois encore que ses bouillonnemens multipliés et des gonflemens rapides auxquels succédoit un affaissement subit. »

J'ai tâché de m^approcher de Pharmonie imitative des magnifiques vers de Dante. J^ai cherché à retracer à Timagination Teffet de ces bulles enflées par

Pair, et qui, lorsquMl s^est dégagé par hd gonflement trop rapide, tout à coup s^a£Paissent.

Après la comparaison avec les guerriers de Caprona , dont nous voyons qu'il avoit gardé le souvenir, nous trouvons une série de noms ridicules et grotesques donnés par Dante aux démons. On voit qu^il avoit pour but de rappeler une partie de ceux qui dans le conseil, sous le nom de Gante de^ Gabrielli, avoient condamné les blancs à Pexil.

On blâme les expressions employées par le poète à la fin du chant , à propos du signal qu'Hun chef de démons donne à ceux qui dévoient le suivre.

« Les démons s'avancèrent à gauche; mais auparavant ils aToient regardé leur chef d'an air d'intelligence en serrant la langue avec un rire moqueur et d'effroyables grincemens , etBarbariccia ouvroit la marche par les sons redoublés d'une trompette fétide (1). »

Pietro Dante dit dans son commentaire que son père s^exprime ainsi pour montrer les moeurs et les actes de tels hommes. Lombardi croit que Ton ne doit pas critiquer ici le poète, parce que les habitudes des démons ne peuvent pas être décrites comme celles des hommes polis et distingués.

Dante descend dans la bolgia des hypocrites, de la dans celle des voleurs.

On ne lit pas avec assez d^attention le morceau suivant, où Dante déclare qu^il a vu des hommes devenir serpens, et ces serpens redevenir hommes. Cest un

(i) Vend le texte' du manuscrit de Zancbani : Bd êgU dei chui ê9êva faiio trombetia. Quelques critiques yeuleut absolument que ce yery soit tndoic mot à mot. Je ne puis m'y résoudre : c'est an lecteur i juger ce procès. Je garde mon opinion très-fermement , sans dire des injures à per->

des passages que j'^ai le plus travaillés, et que je corrige tous les jours, quand il me vient une idée meilleure ou un bon conseil.

« Nous descendîmes le pont du côte où il va joindre la huitième vallëe , et je vis son étendue tout entière ; j*y aperçus une si grande quantité de sei^ens de toute espèce, que le souvenir de ce spectacle n^e glaça d'épouvante.

« Que la Lybie et ses sables , que l'Ethiopie et les bords de la mer Rouge ne vantent plus leurs scorpions ^ leurs aspics , leurs cérastes , leurs hydres , leurs amphisbènes et tous les monstres contagieux qui y sont engendrés! Au milieu de cette confusion innombraible de reptiles couroient des anies nues et épouvantées , sans espérer ni un refuge , ni le secours de la pierre qui garantit des funestes effets du poison. Leurs mains étoient liées avec des serpens , qui pour mieux les assujétir enfonçoient leurs queues et leurs tètes dans le flanc des coupables , et sembloient ne plus former qu'un corps avec eux. Tout à coup un serpent piqua au cou un de ces in* fortunés qui , en aussi peu de temps que la n\^in figure un i ou un o, s'enflamma, se consuma et tomba en cendres. Mais à peine fut-il consumé, que les cendres se rapprochèrent d'ellesmêmes sur le sol , et que le coupable redevint subitement ce qu'il étoit auparavant. C'est ainsi que de sages écrivains représentent , mourant après cinq siècles , et renaissant de ses cendres, le Phénix, qui ne s'est nourri ni d'herbes ni de plantes , mais de ïamomum et des pleurs de l'encens , et qui termine sa vie sur un lit embaumé de nard et de myrrhe odorante.

« Le damné restoit debout devant nous , tel que cet homme que l'on a vu succomber aux eflets d'une constriction subite qui intercepte le cours des esprits vitaux , ou à la violence des démons , dont la fureur l'entraîne , et qui s'est relevé ensuite de Tangoisse cruelle qu'il vient d'éprouver , jetant çà et là des regards hébétés , et poussant de profonds soupirs. O sévère justice de Dieu , ta vengeance se signale donc par de tels coups ! Mon guide demanda au coupable qui il étoit. Il répondit : « Il « y a peu de temps que je suis tombé de Toscane dans cette ré- « gion d'effroi. Mulet obstiné que je suis , je préférai à la vie M des hommes celle des brutes. Je suis Yanni-Fucci ; Pistoie

R fat la digne tanière d'une béte aussi cruelle que moi. » -^ « Prie-le, dis-jeàmon maître , de s'arrêter. Demande-lui quelle « est la faute qui l'a précipité dans cette vallée. Je l'aurois cru « digne d'être jeté parmi les hommes violens et sanguinaires. » Le pécheur qui m'entendit ne s'offensa pas. Il éleva vers moi son visage couvert de honte , et dit : « Je suis plus affligé de ce que M tu me surprends dans cette misère que je ne l'ai été en perte dant la vie. Cependant je ne puis me refuser à ce que tu de- « mandes. J'ai mérité d'être ici , parce que j'ai dérobé les vases « sacrés dans l'église , et que j'ai fait soupçonner faussement « un autre de ce crime. Pour que tu ne jouisses pas trop de m m'avoir vu dans cet état déplorable , écoute ma prédiction . « Pistoie se purgera des citoyens du parti des noirs ; ensuite « Florence changera ses mœurs et son gouvernement. Des val- « lées de la Magra , Mars soulève des vapeurs qui, formant des ti nuages épais et une tempête impétueuse , livreront un af- « freux combat dans les champs de Picène , et de là il écrasera « le parti des blancs , qui doit être anéanti. Je ne t'ai parlé • ainsi que pour te contrister par une violente douleur. »

Nous donnons Fhistoire de ce Vanni Fucci. Ayant Tolé les vases et les ornemens sacrés de Téglise Saint' Jacques à Pistoie, il les porta dans la maison de Vanni délia Nona, qui consentit à ne pas le trahir, et à receler le vol. Depuis, Vanni Fucci ayant été arrêté, il eut la lâcheté de déclarer que si on vouloit aller chez Vanni délia Nona , on trouveroit les objets dérobés. Les magistrats s'y transportèrent , et firent arrêter ce dernier, qui fut condamné au gibet.

Que de verve de haine dans le caractère de ce Vanni Fucci, qui, obligé de déclarer sa honte, seplait à contrister celui qui Tinterroge ! L'^événement militaire dont il est ici question n'arriva qu'en i3oi. Mais Dante, qui écrit en i3oo , se le fait prédire. Moroello Malaspina défit les blancs dans les champs de Picène, ce qui fut cause que les blancs, dont AHghieri suivoit alors la cause, furent attaqués par les

noirs qui les chassèrent de Florence, et qui prononcèrent Yexil contre tous leurs ennemis, au nombre desquels se trouvoit Dante, alors ambassadeur à Rome.

Dans le cbaat xxv"*, il y a un épisode de serpens peut--étre plus terrible encore que le précédent.

« Troi» esprits s'apiMeochèreiit de nous : doqs ne ks vtmet , iDon guide et moi , que lorsqu'ils nous crièrent ; « Qui êtes- H vous? » Cette question bous ioterrompit , et nous re^tdâmes ces ombres que je ne conaoiaiois pa». Il arriva qu'une d^elleB , paroissant suiTre ton intention, en nomma> «ne a«tre en disant: « Et Ganfa, qu'est*il devenu? » Pour faire signe à mon guide de garder le silence , je mis le doîgt sur la bouche. Maintenant, ô lecteur, ai tu as quelque répugnance à croire ce que je te dirai , coaunent en serois~je étoôné ! Je le crois à peine, moi qui l'ai, vu de mes yeux. Je oonsidéroîs les esprits. Un serpent , dont trois pieds annotent chaque flanc , s'élance vers l'un d'eux , et s'attache tout entier à son corps. Il lui serre la poitrine avec les pieds du milieu , saisit ses bras des pieds de devant, puis il lui fait une profonde morsure dans les deux joues : ensuite il lui appuie les pieds de derrière sur les cuisses , et lui perce les c6tes de sa queue qu'il ramène en replis tortueux sur les reins du damné. Jamais le lierre n'attache aux brandies de l'arbre des filamens entortillés aussi étroitement que la bête immonde entrelaça ses membres autour de ceux du coupable. Les substances de l'homme et du serpent commencèrent à s'incorporer, à mêler leurs couleurs, et à se fondre Tune dans l'autre , comme si elles avoient été formées d'une cire brûlante. L'homme ne se distinguoit plus du serpent , de même que devant un feu ardent le papier reçoit une couleur rembrunie qui n'est pas encore le noir , mais qui n'est plus la blancheur.

« Les deux autres esprits se regardoient , et chacun d'eux cxioit : « O Angelo , quel changement nous te voyons subir ! « Tu n'as ni une seule 'substance , ni deux substances distinc- « tes. n Déjà les deux têtes n'en formoient plus qu'une. Deux faces s'y confondoient dans une seule où Ton entrevoyoit les traces de deux figures. Les bras tenoient encore des deux na-

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turcs. Les cmstes^les jambes, le yentre et le lone devinrent des meiid>res hideux , que le regard des hommes n'a jamais observes. Alors toute forme primitive fut anéantie. Enfin , cette ima|^ intervertie , qui ne composoit aucun être , et qui en fignroît deux , marchoit devant nous d'un pas lent.

« Gomme le lësard se glissant de buisson en buisson dans les ardeurs de Ibi canicule » traverse un champ avec la rapidité de l'éclair ; tel paroissoit un petit serpent enflammé , livide et noir comme la semence du pmvre , qui s'avançoit vers les deux autres esprits. Le serpent piqua l'un d'eux à cette partie du corps qui nous transmet nos premiers alimens « ensuite tomba et resta étendu devant le coupable. L'ombre blessée ne se plaignit pas t et regarda le serpent sans rompre le silence. Immobile^ elle éprouvoit des baillemens douloureux, comme l'homme que le sommeil ou la fièvre accable. Le serpent et l'ombre continuèrent de se contempler réciproquement. La plaie de l'un et la bouche de l'autre exhaloient chacune une forte fumée qui se rencontroit et se rénnissoit dans l'air.

« Que Lucain taise le récit des souffrances de Sabellus et de Nasidius, et qu'il écoute ce que je vais décrire! »

Ce mouvement dWgueil poétique est admirable. Dans Fentretien avec les six poètes, Dante a passé après Lucain ; maintenant il ne lui cède plus la place, et il le prie d^écouter. Dante ne sera pas moins superbe avec Ovide :

« Qu'Ovide ne nous entretienne plus de Gadmus et d^Aréthuse ; Je ne lui porte aucune envie, si, dans ses vers, ce poète change l'un en serpent et l'autre en fontaine. Jamais il ne fit voir deux natures métamoi-phosées en présence Tune de l'autre, tellement que leurs formes fussent prêtes incontinent à changer mutuellement leur matière.

« Par une funeste intelligence , l'homme et le serpent se répondirent ainsi. Le serpent ouvrit sa queue en deux parties acérées. Le coupable blessé resserra ses pieds déjà fortement rapprochés l'un de l'autre. Les cuisses et les jambes de celuici se réunirent au point qu'elles ne formoient plus qu'une seule masse où l'on n'aperçevoit aucune jointure. Chez celuilà , la queue prenoit la forme des pieds que l'hoinme voyoit

disparottre dans sa nature. La peau du premier s'amortissoit ; celle du second se couvroit d'écaillés. Je yis les deux bras de l'homme rentrer dans les aisseUes, et les deux pieds de devant du reptile, si courts qu'on les apercevoit à peine, s'allonger à mesure que se raccourcissoient les bras du coupable. Les pieds de derrière du serpent se tordant ensemble , devinrent cette partie que l'homme doit cacher , et que le damné voyoit remplacer par deux pieds ramassés qui venoient d'y naître. La fumée que le serpent et l'homme exhaloîent les couvrant alors d'une couleur nouvelle , et donnant à l'un la chevelure qu'elle enlevoit à l'autre , le premier se dressa sur ses pieds , le second tomba pour ramper , et ils ne cessoient de fixer l'un sur l'autre leurs horribles regards. Le nouvel homme , qui étoit debout , ramena vers les tempes l'excédant de substance qui formoit son visage , et de ses joues saillantes on vit sortir des oreilles. Ce qui ne prit pas en arrière un caractère déterminé vint figurer le nez , et donner aux lèvres les proporti(Mis convenables. Le nouveau serpent qui rampoit , avançant sa hideuse figure , retira ses oreilles dans sa tète comme les limaçons replient leurs cornes. La langue de celui-ci , qui lui permettoit auparavant d'articuler des sons , se fendit en deux parties. La langue de l'autre, entr'ouverte en fourches aiguës, se referma, et la fumée s'évanouit. L'ame, devenue serpent, prit la fuite dans la vallée en sifBant. L'autre , articulant des paroles et tournant son corps nouveau , cria d'une bouche remplie d'écume : « Il faut bien que Buoso rampe autant de fois que moi «< dans l'abîme, n

« C'est ainsi que je vis des âmes subir entr'elles différentes métamorphoses, dans le septième égoût de malebolge. Qu'on m'excuse en faveur de la nouveauté, si ma plume s'est quelque temps égarée. Quoique mes yeux fussent fatigués, et que mon esprit fût troublé, je pus reconnoître Puccio Sciancato, le seul des trois esprits venus les premiers qui n'eût éprouvé aucun changement. L'autre étoit celui dont la mort, ô Gaville, te fit verser tant de larmes ! »

On conçoit le soin que j^ai dii donner à un tel travail ; lisons à présent une pompeuse et noble exclamation de Rivarol :

» Voilà en effet des tableaux où Dante se montre bien dans

cette magnifique horreur sur laquelle le Tasse s'est tant récrié : fatigue de style, fierté de dessin, âpreté d'expression; tout B*y trouve...

« On croît d'abord que Timagination du poète, lassée des supplices de Yanni Fucci et d'Angel, vase reposer, quand tout à coup elle se relève et s'engage dans la double métamorphose du serpent en homme et de l'homme en serpent, sans user même d'une simple transition. Aussi paro!t-il bientôt que Dante a eu le sentiment de sa force par le défi qu'il adresse à Lucain et â Ovide; et non-seulement il est vrai qu'il les a vaincus tous deux dans cette tirade, mais il me semble qu'il s'est fort approché du Laocoondans le supplice d'Angel (1). »

« Ce morceau, dit M. Gînguené {HisL lit,, t. II, pag. 104), est plein de verve, d'inspiration , de nouveauté. C'est peut-être un de ceux ou l'on peut le plus admirer le talent poétique de Dante, cet art de peindre par les mots, de représenter des objets fantastiques, des êtres ou des faits hors de la nature, avec tant de vérité, de naturel et de force, qu'on croit les voir en les lisant, et que les ayant lus une fois, on croit toute sa vie les avoir vus. »

Je ne balance pas, moi, à mettre ces deux morceaux au-dessus de celui du Laocoon dans Virgile. Ace sujet, Dante doit être proclamé le Michel-Ange de la poésie.

Il ne faut pas comparer ce passage avec celui d^Ugolin. Ce sont deux natures d'^horreur à part. Mais on ne lit pas assez ces épisodes des serpens. Padjure les hommes d^art, les nommes de goût, de lire souvent cette métamorphose, et ils verront quHls ne connoissoient pas, qu^ils n^apprécioient pas assez Dante et son génie, et que ce grand poète n'^a pas reçu encore en France le tribut complet d^admiration qu^il mérite.

(i) Noies de la traduction de Rivarol.

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