‹ Histoire de Dante AlighieriChapitre 27 sur 52 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

DANTB SB DIRIGE VEBS LA FRANCE. l'oNIVERSITÉ DE PARIS ETOIT APPELÉE LA CITADELLE DE LA FOI CATHOLIQUE. GREGOIRE IX ET INNOCENT IV ADRESSENT DES FELICITATIONS HONORABLES A CETTE UNIVERSITÉ. M. BARTHÉLEIIT DE 8AINT-HILAIRE EST CITÉ AVEC ÉLOGE. BIENFAITS DE LA 8CHOLA8TIQUE. OBSERVATIONS DE l'aÛ- TEUR SUR LE MERITE DE LITTÉRATEURS £T DE PUBLICI8TE8 ORIGI- NAIRES DE l'aLSACE.

Nous allons nous mettre en voyage, et nous diriger vers la France avec Alighieri. Il a voit terminé VEnJèrj et il Pavoit remis à frère Hilaire , pour qu'il eût le soin de Tenvojer à Uguccione, résidant alors à Arezzo, suivant M. Troya. Nous n^'osons pas affirmer que VEn/èr tel quHl nous est parvenu, est absolument celui qui fut remis à frère Hilaire. Il est probable que Fauteur a retouché son ouvrage en quelques parties , mais le fond de la cantica est le même , et c^est après avoir dédié à son ami ce premier fruit de sa colère , que le poète prend la route de Paris.

Brunetto Latini avoit nécessairement parlé à son élève , comme je Fai déjà remarqué , de la renommée acquise par FUniversité de cette ville : il n^est pas inutile de dire ici dans quel état se trouvoit cette admirable institution due à la munificence et à la générosité de Cbarlemagne.

Cétoit alors le plus florissant établissement de ce genre. On disoit : w Ad Unwersitatem Parisiensem

•c umquam ad catholwœ fidei arcem. A FUniversité M de Paris, comme à la citadelle de la foi catholique. » Un siècle après sa naissance , notre Université avoit envoyé des maîtres de Paris fonder TUniversité d'Oxfort. Le document qu^on appelle Séries Académie coruni Parisiensium , pour Fépoque où Brunetto écrivoit le Trésoty à Paris , comprenoit le nom des Pontifes , des monarques et des illustrations scientifiques de toute la terre : rien n^étoit plus imposant quWe réunion publique de FUniversité de Paris.

François Siger^ dont Dante parlera plus tard , étoit renommé pour Fhabileté avec laquelle il instruisoit les écoliers qui suivoient son cours, humblement assis sur de la paille , dans les salles de la rue du Fouarre.

Plus bas , je donnerai à ce sujet d^excellentes informations que m^a communiquées M. Victor Leclerc, président de FAcadémie des Inscriptions.

Innocent III avoit confirmé les statuts de FUniversité vers 1210, par une bulle publiée à Anagni, et datée du 4 des nones de juillet , Fan 1 2 de son pontificat (i2io).

Grégoire IX , par une bulle donnée à Viterbe , vers 1 229 , le 2 des ides de juin , Fan a de son pontificat, exempte les maîtres et les écoliers de Paris de toute excomunication , et leur adresse ces paroles :

« Grégoire évéque , serviteur des serviteurs de Dieu , à mes chers fils toup les maîtres et écoliers de Paris , salut et bénédiction apostolique ! Lorsque vous livrant à l'étude de la science, vous acquérez des droits à notre affection, il ne convient pas que nous vous refusions les faveurs apostoliques que vous paroissez mériter par vos talens , nous surtout qui , autrefois occupé avec zèle de Tinstruction scholastique , en avons été détourné pour être élevé , quoiqu'indigne , au magistère suprême. «•

Inncx^ent IV donna une nouvelle confirmation de ces statuts à Lyon , le 6 des nones de mars , Tan 4 de son pontificat, qui répond à Fan 1247*

En taSo, la Sorbonne fut fondée. En laSS^FUntversité attaqua et fit détruire les copies d^un livre impie intitulé : VEi^angUe perdurable. Des vers du temps ont consacré ce service rendu à la Religion :

Et ce ne fut la bonne garde De l'universîtë qui garde Lft def de la chrétienté.

Plus loin , Fouvrage prohibé est appelé « un livre « de par le déahle. »

Je trouve ces importantes informations dans le premier et le troisième volume de Fhistoire de FUniversité , par du Boulay.

A propos des études de la scholastique que Fon suivoit alors à Paris, M. Barthélémy de Saint-Hîlaire, deFinstitut, a publié des réflexions pleines de sagesse.

« Du XII* au xv* siècle (de 1101 à 1499 en général), Paris a été le centre , le foyer de toute lumière pour l'occident ; il n'est pas de nation qui n'ait alors reconnu cette suprématie et ^pii n'en ait profité. Bien long-temps avant Louis XIY, bien long-temps avant la révolution française et le xix* siècle, Paris donnoit le ton à l'intelligence européenne. C'est par la scholastique (l'opinion de M. deSaint*Hilaire est bien confirmée par celle de Gr^ire IX) que l'esprit français faisoit alors sa route, comme il la fit plus tard par la littérature du xvii* et du xviii*

siècle La scholastique parisienne dans ces temps reculés ,

par des hommes dont les noms ont aujourd'hui disparu ( Ou Boulay et Ghoquet nous en ont conservé plusieurs) , la sdiolastique parisienne a fait peut-être autant pour l'esprit, que le siècle même qui a vu Montesquieu, Rousseaui Yoltaire et la constituante. »

M. de Saint-Hilaire cite Abailard, Albert et saint Thomas.

« Institutrice au moyen âge , la scholastique a présidé à la formation de toutes les langues modernes ; eue leur a donné à toutes un cachet commun, un air de famille, qui décèle leui* fraternité , et qui les sépare profondément des langues antiques. »

L'^écrivain entre ici dans des détails qu^auroit recueillis avidement Fauteur de Vidgari eloquio. ■ Il ne paroit pas cependant que le linguiste français se soit inspiré du linguiste florentin.

« Sans effacer leurs caractères distinctifs, qui tiennent à l'origine et qui se lient aux temps et aux climats , la scholastique a fait toutes les langues nouvelles ressemblantes. On reconnoft encore sans peine les idiomes du nord et du midi : mais qu'ils soient issus du Lalium ou de la Germanie , ils portent tous cette empreinte évidente d'une syntaxe qui leur appartient â tous et à des degrés divers, que la scholastique leur a imposée , et que l'antiquité n'a jamais pu donner à ses idiomes. Cette syntaxe est la syntaxe naturelle , l'ordre des mots , tel que le veut la logique. ••

J^avoue ici que je ne puis résister au plaisir de citer quelques développemens fort ingénieux de M. de Saint-Hiiaire. Il s^agitdes bienfaits de la scholastique, il s^agit d'aune science dont Tétude poursuivit Dante jusque dans ses vers. Je ne crois pas sortir du terrain «ur lequel je dois rester placé.

« Cet ordre de mots , il est vrai , n'est pas rigoureux pour toutes les langues modernes. L'allemand a conservé plus d'inversions que l'anglais ; l'italien en a aussi plus que le français. Mais Tallemand et l'italien , malgré cette apparente liberté d'allures , sont bien loin encore de l'indépendance presque absolue du grec et du latin. L'allemand et le français sont en quelque manière les deux points extrêmes de toutes les langues contemporaines ; l'allemand est la moins logique , c'est-à-dire la moins analysée et la plus obscure. De là, entre le français et l'allemand , cette sorte d*antipatl)ie que tant de

causes ont déjà cottibattue et non pas détruite, parce que l'obscurité et la lumière se contredisent et s'excluent mutuellement.

'« C'est là ce qui ftût que de toutes les littératures qui comptent aujourd'hui en Europe , la littérature allemande est la dernière en date ; c'est ce qui fait encore que , dans ce» liens d'affection intellectuelle que la France a toujours provoqués et entretenus autour d'elle , c'est à l'Allemagne qu'elle s'est unie en dernier lieu.

« L'Italie d'abord (nous n'avons garde de nous arrêter ^ puisque nous rencontrons l'Italie), puis l'Espagne, l'Angleterre ensuite, sont entrées tour à tour en communauté d'esprit avec nous. L'Allemagne seule , bien que les contacts pussent être plus nombreux et plus intimes , est restée dans un isolement que nos avances ont eu de la peine à vaincre. Le Rhin pourtant éloit une barrière moins large que les Alpes ou l'Océan ; mais c'est la différence de génie entre les deux langues qui seule nous a si long- temps arrêtés, et que nous avons franchie si tard. Cette lenteur de l'Allemagne n'est pas du reste chose nouvelle. Dès l'origine , l'esprit y marcha moins vite qu'ailleurs ; la barbarie y fut plus long-temps rebelle à l'éducation que la scholastique donnoit au reste de l'Europe. Charlemagne avoit à convertir la Saxe à la science , en même temps qu'il la convertissoit au christianisme. Dans les Gaules, au contraire , il pou voit ouvrir son propre palais à cette académie qui a précédé toutes les autres , et dont l'empereur d'Occident se faisoit gloire d'être membre. »

Je soumets ici ime observation à mon illustre confrère : les contacts avec TAllemagne ont été depuis , surtout dès Fépoque du ministère du cardinal de Fleury, intimes et fructueux. Nous possédons un assez grand nombre de sujets allemands. Il ne faut pas passer le Rhin pour aller à Strasbourg. Nous avons employé dans notre politique beaucoup de fils de ces anciens Allemands d'Alsace devenus nos sujets. Ils noua ont découvert à nu les replis de la haute politique de la Germanie entière. Ils nous ontfait connoi-

tre les méditations diplomatiques de cette savante nation ; ils nous en ont donné des extraits utiles; ib nous ont initiés à une foule de secrets de la plus haute importance. A nos Affaires étrangères , nous bénissons tous les jours nos Pfeffell , nos trois Rayneval , Reinbard , Schwebell et plusieurs autres. J'ai su cela dans ce département où j'ai servi plus de trente années. L'Allemagne politique ne nous est pas inconnue. De FAllemagne politique à FAllemagne littéraire, qui a publié des ouvrages si prodigieusement éminens , il n'y a qu^un pas. Nos diplomates ne se sont pas arrêtés dans leur amour pour leur nouvelle patrie. Ils ont exploré aussi la littérature germanique. Après cela dans nos chancelleries , en devenant plus instruits que d'autres sur certaines questions , nous avons l'habitude de nous taire. Pow*quoi faut -il qu'il y ait en ce moment un indiscret qui se laisse aller à certains mouvemens de vanité nationale ? Nous en avons su , à l'égard de la politique et de la littérature allemande, qui se touchent dans beaucoup de points de rapport , nous en avons su plus que nous n'en avons dit. Mais qu'importe? tout le monde, à présent , en fait de littérature , en sait à peu près autant que nous. Actuellement, à la manière de Dante , après avoir enregistré ce que dit l'indiscret , regardons j et passons.

Je vais continuer de prouver mon estime pour les recherches de M. de Saint-Hilaire. Plus loin, il parle ainsi :

•c Tel est donc l'incomparable service que la scholastique a rendu à toutes les langues de l'Europe. Par Tëtudc de la logique y par les habitudes sévères qu'elle leur a* imposées , en tenant si long-temps l'esprit moderne à l'analyse de la pensée, la scholastique leur apprit à toutes à s'exprimer comme l'exige

la raison. Mais c'est la France surtout qui a profité de ce gravé enseignement ; c'est elle qui a le mieux retenu ces laborieuses et fécondes leçons.

M Entre les diverses langues européennes, il seroit possible d'établir comme une échelle logique dont les Français occuperoient le sommet. Au degré inférieur viennent se placer les autres idiomes , d'autant plus élevés qu'ils sont plus logiques et plus clairs , mais tous bien loin du nôtre , et à une distance que mesurent les progrès mêmes qu'ont faits les divers peuples dans les études de leur premier âge, fondées par la France et distribuées jadis par elle à tous ses voisins. Sans doute la scholastique n'a pas compris ce qu'elle faisoit , comme nous pouvons aujourd'hui le comprendre. Elle n'a pas su tout ce que portoit de germes ce labeur dialectique auquel elle se livroit avec toute la foi qu'elle donnoit au Christ lui-même. Le génie n'a jamais conscience de ce qu'il vaut , parce qu'il n'y a que lés grandes choses dont on ne puisse tout à coup mesurer rétendue. »

M. de Saint-Hilaire a si noblement et si patriotiquement pris la parole , qu^il est en droit d^ajouter ici les conséquences, quelles qu^elles soient, de ses recherches , et les conclusions dans lesquelles il recommande Tétude de notre langage déjà si délitauAles en 1 262 , et plus comun que moult dC autres ; ce langage qu^un homme aussi profondément instruit que Dante auroit voulu mieux apprendre, et qu^il parloit cependant, non insipide^ suivant Philelphe.

n Chose remarquable , ce peuple, qui, le premier, avoit créé la scholastique, qui l'avoit cultivée avec une irrésistible ardeur, qui l'avoit donnée, imposée à tout le moyen âge, ce peuple fut encore celui qui , le premier, sut la combattre et la détruire. Il l'avoit fondée , il la renversa ( le peuple français ne renverse que trop souvent ce qu'il a fondé ; je demande pardon à mon confrère de cette réflexion), ou, pour mieux dire, il suffit qu'il lui retirât son amour et son propre appui pour qu'elle cessât de vivre. Du moment que la scholastique ne

fut plus qu'une entiave , du momeni qu'elle eut porté tout les fruits qu'elle recëloit, et que son sein fut devenu stilrile, de ce jour elle fut condamnée. Le même esprit qui jadis l'aroit animée se retira d'elle pour aller féconder d'autres germes plus jeunes, plus yivaces, mais qui n'étoieni ni plus beaux , ni plus grands que les siens. Elle laioguit d'aboni,et en moins de deux siècles, abandonnée, flétrie, elle n'eut plus qu'A mourir, sans plainte et sans résistance , sous la main de Descartes. C'est qu'au temps de Descartes l'éducation de l'esprit moderne éioit ^ée ; l'initiation logique étoit achevée ; la méthode et l'instrument de la méthode étoient trouvés , la langue française étoit faite , et c'est en français que Descartes écrivoit le plus clair et le plus court , le plus simple et le plus profond de tous les traités qui ont tracé à l'intelligence humaine la voie qu'elle doit suivre. Dès lors la scholasdque étoit morte , elle avoit été tuée par ses disciples , par ses fils qui , cent ans plus tard, ne dévoient pas se borner sur sa tombe à l'oubli et au dédain, et qui dévoient aller jusqu'à l'outrager.

« La fondation et la ruine de la scholastique , dues l'une et l'autre à la France , sont les deux plus grands faits intellectuels du moyen âge et des temps modernes. C'est que, depuis Hugues-Gapet jusqu'à Louis XIY, l'esprit de la France ne s'est point un seul instant démenti ( avantage divin du respect pour la souveraineté de race! je prie M. de Saint-Hilaire d'excuser cette autre interruption) ; l'esprit de la France a toujours cherché le simple , le vrai , le clair , dans tout ce qu'il a feit. Il a fondé , par mille ans d'efforts, la plus claire de toutes les langues , la plus claire de toutes les Uttératures , comme il a fondé la plus claire de toutes les organisations poUtiques , la plus claire, en un mot, de toutes les civilisations.

« Dans ce grand corps qui se nomme la France^ tous les mouvemens de la vie s'accomplissent avec une teUe précision, une telle netteté, que l'on peut pour ainsi dire suivre de l'ceil tous les battemens de la circulation qui le fait vivre. »

J^ai promis les coaclosions de M. de Saint^Hi-^ laire :

M Cultivons-Ia donc avec amour, avec respect, cette langue M que les étrangers eux-mêmes chérissent et vénèrent. Kous

« avons beaucoup fait pour eUe , elle a fait plus encore pour « nous ; nous lui avons donné des formes que ses rivales lui « envient et lui empruntent y des beautés uniques et sévères « qui en font une langue à part entre toutes les langues. Si nous « lui avons enlevé quelques parures factices, nous lui en avons « rendu de plus soÛdes et de plus irréprochables. Si nous lui m avons 6té une part d'indépendance , le joug auquel nous « l'avons asservie est le plus beau , le plus juste que l'esprit m puisse porter, le joug de la vérité, de la raison. Nous l'avons « soustraite à la licence, et la discipline qu'Ole a reçue de nous « a fait son mérite et sa gloire , puisqu'elle en a fait l'instru- « ment le plus précis , le plus acéré de l'intelligence. Nous lui « avons demandé ce que toute langue doit rendre à Tesprit qui « l'emploie , mais aucune n'a jamais su le rendre aussi par- « faitement qu'elle ; c'est à elle que nous devons de si bien «I nous comprendre nous-mêmes , d'être si bien compris du « monde. Elle a renvoyé à la pensée qui l'avoit formée toute « la clarté qu'elle en avoit reçue. A son tour, elle a contribué <« à fortifier et à mieux développer Tesprit même qui l'avoit « créée. Elle a donné au génie français , dans ses œuvres poli- « tiques tout aussi bien que dans ses œuvres littéraires, cette H justesse, cett^ rectitude de sens qui seules font faire de bons « livres, comme seules elles font faire les institutions équi- «i tables (1). «

M. de Saint-Hilaire rassemble les liens que notre langue nous a permis de former , les germes qu'^elle a déposés partout depuis les écoles du moyen âge qui instruisoient à Paris tous les docteurs de TEurope ; il en fait un faisceau , et félicite Theureux peuple qui , à tant de présens dont le ciel Ta comblé, peut ajouter encore cette langue sans égale , la plus noble portion de sa magnifique fortune.

Mon confrère a parlé vrai, et n'a insulté personne. Il n'y a que sur l'ensemble de notre organisation politique que je ne suis pas tout-à-fait d'accord avec lui.

(i) DiMoars la à la séance publique de Plnstitut , le 2^ juin iS4o, par M. Barthélémy Saint- Ullaire, membre de rinstitut.

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