CHAPITRE XXVI
DâMTB EST TÉMOIN DE QUELQUES ACTES DU ^ROCÈS DES TEMPLIERS. LES ITALIENS, ET SURTOUT PLUSIEURS FLORENTINS, SONT ARRÊTES PAR ORDRE DE PHILIPPE-LE-BEL. DANTE OBTIENT DE GRANDS SUCCES, DANS SES THESES, A l'uNIVERSITÉ DE PARIS. IL n'eST PAS CERTAIN QUE DANTE SOIT ALLÉ A OXFORD. IL s' APPRÊTE A RETOUR- HER EN ITALIE. HENRI DE LUXEMBOURG. LETTRE DE DANTE A CINO DE PISTOIE. LETTRE DE DANTE AUX PRINCES d'iTAUE. l'aRRIYÉE PROCHAINE DE HENRI VII. LE COMUNE DE FLORENCE NE PAROIT PAS DISPOSÉ A LE RECONNOITRE. IL PUBLIE UNE AMNISTIE CONDITION- NELLE EN FAVEUR DES BLANCS BANNIS DE FLORENCE.
Ci'est ce pays si renommé , c^est ce grand établissement d'^éludes que Dante vouloit visiter. Il parcourut les villes sij^uées dans ce que Ton appelle la rivière du Levant et la rivière du Ponent , au milieu desquelles Gênes étale son auguste amphithéâtre. Il est probable que de Gênes il alla en Provence , et de là à Lyon , par Avignon , où régnoit Clément V, le centquatre-vingt-dix-septième pape. On ne trouve pas , dans les poèmes que nous avons à parcourir, des traces certaines et détaillées de ce voyage ; mais le séjour à Paris est sûr, et la route principale qui conduisoit alors à cette capitale , quand on venoit d^Italie , est celle que nous venons de décrire. On sMmagine facilement, dit M. Balbo(i), quelles dévoient être les
(i) Balbo, tum. II,pag. aai.
pensées qui se succédoient dans Tesprit de Fancien ambassadeur de Florence à Rome. Il trouvoit, ellemême dans Texil , la cour auprès de laquelle il avoit tenté, sous Boniface VIII, de faire triompher les vœux des blancs gibelins. Bocace donne sur ce voyage des informations que nous devons croire véritables. Le poète , arrivé à Paris , s^adonna tout entier à Tétude de la théologie et de la philosophie. Il cultiva en même temps les autres sciences que des occupations politiques lui avoient fait négliger. Alighiéri , rendu à la vie studieuse , cherchoit des matériaux propres à élever à une hauteur digne de la caniica de FEnfer les deux caniiche suivantes , où Ton voit les traces du genre d^instruction que Ton recevoit alors à Paris. Il n^étoit pas possible que Dante rencontrât encore beaucoup des amis qui avoient pu accueillir et traiter avec bienveillance Brunetto Latini. Depuis près de trente*six ans, Louis IX n^existoit plus. Philippe-le-Bel, son petit-fils, étoit monté sur le trône au mois de janvier 1286. Les templiers venoient d'hêtre condamnés. Cet ordre, fondé en 1128 par neuf chevaliers français , compagnons de Godefroy de Bouillon , avoit été long-temps un modèle de vertus chrétiennes et chevaleresques, quoiqu'ils eussent plus de deux millions de revenu et un nombre considérable de commanderies. Le i3 octobre i3o7, tous les templiers qui étoient en France furent emprisonnés et soumis à d^affreuses tortures. Alors on pouvoit facilement, par des calomnies et des tourmens, faire croire coupables ceux qui tomboient dan$ la disgrâce des princes , ou qui étoient désignés comme assez riches pour assouvir leur cupidité. On nWoit pas terminé le procès quand Dante arriva à Paris. Jacques Molay étoit encore en prison ; ses chants ne
dévoient cesser, ainsi que ceux de ses frères , que le 18 mars i3i4- Ce crime politique sera vengé dans une des cantiche que nous devons analyser.
Il ne faut pas oublier de déclarer que Clément V ne voulut pas prêter foi à des imputations qu'il croyoit calomnieuses ; de manière que Philippe fut obligé de procéder secrètement aux arrestations et aux interrogatoires dont les templiers étoient les victimes.
Pour excuser Clément V, sans charger d'une accusation un autre pontife , il suffit de rappeler exactement les dates. Clément V, malade dès le mois de février 1214 9 mourut le 20 avril de la même année.
Jean XXII, successeur de Clément Y, fut nommé pape en août i3i6, et le supplice de Jacques Molay eut lieu le 18 mars i3i49 ^^ mois avant la mort de Clément V, et presque pendant Tagonie de ce pontife. Il est vrai que beaucoup de templiers avoient été cruellement suppliciés avant la mort du grand-mai tre.
A travers les malédictions qui accablèrent de toutes parts, plus ou moins justement, les actions de Philippe*-le-Bel , il y avoit un fait qui intéressoit particulièrement les Italiens. Ce n'étoit plus le temps où Bmnetto Latini avoit été si libéralement traité par Louis IX. Brunetto avoit pu parler à Dante de la bonne hospitalité exercée par les Français, de la générosité du prince qui régnoit en 1262, de son amour inné pour les sciences. Les dispositions n^étoient plus les mêmes. En un seul jour, Philippe IV avoit fait arrêter tous les Italiens , et surtout les Florentins qui commerçoient dans ses Etats , et , après les avoir accusés d^usure , il les avoit contraints à se racheter par de fortes contributions (1 ). Dante n^avoit
(i) Ji secolo di Dante y pag. 37.
que très- peu de ressources dont il pût disposer. Cependant il voulut mettre à profit son séjour à Paris. Si Tamour des sciences n^étoit pas dans le prince , il étoit encore dans la nation. Dante ne tarda pas à être distingué parmi ceux qui cultivoient la scholastique. Quoiqu^arrivé avec le titre de poète que lui donnoient ses concitoyens, il garda probablement le silence sur Tun des trois animaux qui Favoient empêché d^entrer dans lajbrét, et paroissant se contenter d^un autre genre de succès , il obtint bientôt le titre de théologien habile. Dans ce temps-là, le titre de théologien vouloit dire de plus homme tressage f certainement, il en est encore ainsi. D^autres Fappeloient le célèbre philosophe, et tous nos professeurs de Paris {ciçitas philosophorum j suivant saint Thomas) accueilloient avec amitié le robusto dîsputatore m divinità, si nous en croyons M. Troya. Il ne craignoit pas de soutenir des thèses sur tous les sujets qu^on lui indiquoit. Attaqué sur les doctrines théologiques et physiques , il répondoit à toutes les questions , ce qui a fait dire qu^il soutint des thèses de omni re scAilil Un jour on déposa quatorze questions , sur lesquelles il étoit invité à donner son avis. Il répondit à toutes Tune après Fautre (i).
Le commentateur Jean de Serrâvalle(2) nous donne quelques détails important sur le séjour de Dante à Paris. « Il fut bachelier dans Tuniversité de cette ville, cf il y lut des cours en qualité de maître ; il y fit aussi « des commentaires sur la bible. Il ne lui restoit plus « à obtenir que Vinceptio ou le conç^entus, c^est-à-dire
(i) JannoUi âfanêiii vUa Daniis, Florence, 1747» pBg* 4^*
(a) Ce passage est cité dans rédition de M. de Romanis, in-4**. Rome, i8t 5- «917, tom. IV, pag. 6, note.
<( h recevoir les divers degrés qui constituent le doctoa rat. Mais Targent lui manqua. »
J^ai peur que ce passage de Serra valle ne doive se rapporter au prétendu voyage que Dante avoit fait à Paris avant son exil. Cependant, on Fenvoya, dit-K)nt en France comme ambassadeur , et un ambassadeur se seroit-il fait recevoir bachelier? et auroit-il manqué d^argent pour payer Vinceptio ? Tout bien considéré, Dante a pu demander, en i3og, à être bachelier, dans Tespoir de devenir docteur, dignité ambitionnée alors par les hommes les plus éminens de TEurope.
Nous avons déjà cité des auteurs qui soutiennent que Dante alla à Paris avant son exil ; Manetti est du nombre , et porte à une date très-antérieure le voyage en France ; mais beaucoup d^autres écrivains contestent ce fait, et quelques passages du Com^ito ne Téclaircîssent pas d^une manière positive, comme onpourroit le croire. Philelphe assure que Dante parloit très-bien le français. Sans doute, comme nous Tavons dit, Brunetto Latini avoit dû renseigner à son élève.
Quoi qu^il en soit de ces diverses incertitudes, Dante remarqua à Paris, entr^autres observations, que nous savions cultiver avec succès Fart de Tenluminure avec lequel on ornoit alors les manuscrits , et il nous en loue dans son poème.
Il reste dans les ouvrages que Dante a composés après ce voyage des traces de prévention , de colère contre la France , qui doivent faire penser que le poète ne fut pas heureux à Paris. La détresse dont il souffroit les atteintes ne pouvoit lui faire retrouver dans cette ville celle qu^avoit pu admirer Brunetto. La pauvreté sous laquelle Dante gémissoit d^ailleurs é toit naturellement aggravée par sa position politique. Adversaire mécontent, passé du parti guelfe resté à
Florence, au parti guelfe devenu gibelin j et jeté en exil , il s^apprêtoit sans doute à exhaler sa fureur contre le roi de France, dont le frère avoit tant irrité les bannis de i3o2 , et auprès duquel il ne trouvoit pas une position heureuse.
« La vraie pauvreté , dit M. Balbo (1), amère pour tous , plus amère pour ceux qui ont été élevés sans la connoître , devient plus accablante encore dans une ville active et opulente; mais Dante avoit cette espérance de gloire qui nait dans les esprits forts, et principalement dans les esprits studieux. Heureusement l'étude étoit nécessaire à Dante, et déjà Paris favo* risoit libéralement l'étude. De nos jours, ajoute M. Balbo, nous voyons dans cette ville d'autres exilés ; quelques-uns , comme Dante , vont s'asseoir dans les cours publics pour recevoir la même libéralité ; d'autres , aidés par une libéralité plus généreuse , sont portés jusqu'à la chaire du professeur, et de là distribuent la science à leurs compagnons et à leurs compatriotes , en même temps qu'à leurs hôtes» »
II n^est pas possible d^assurer qu^alors Dante passa à Oxford. Ce voyage ne paroit pas suffisamment prouvé. Cependant Bocace dit dans une lettre à Pétrarque :
Not^ùti /brsan et ipse Traxerit ut jui^enem Phœbus per celsa nit^si
Ctrrhœos Et anlra
Julia, Parisios etudum, extremosque Britannos.
Une description des digues de Flandre paroit prise sur les lieux«, et devient une raison pour croire que Dante a vu la Flandre, et que c^est peut-être par cette province quHl passa en Angleterre. Mais il naît une difficulté. Cette description se trouve au commencement du chant xv de VEn/èr. Dante auroit
(i) Balbo, tom. Il , pag. 124.
[laW] ET DES OEUVRES DE DANTE. 271
d<Hic vu la Flandre avant de terminer VEn^r, et alors le premier voyage de Dante à Paris , et même en Angleterre avant Fexil , peut être vrai. A cela il est permis en même temps de répondre que Dante a revu son poème de X Enfer sans doute plusieurs fois, et qu^il a pu ajouter cette description , qui alors ne se seroit pas trouvée dans Texemplaire adressé à Uguccione par frère Hilaire.
Dante va s^apprêter à retourner en Italie. Il est nécessaire de faire connoitre quelles étoient alors les relations de la Péninsule avec FAllemagne, qui va intervenir dans les différends italiens.
Rodolphe de Habsbourg, élu empereur en 1273, n^étoit pas descendu en Italie ; je Fai déjà déclaré. On prétend qu^il disoit : « Aucun de mes prédéces- « seurs n^est revenu d^Italie sans une diminution de « ses droits ou de son autorité. » Il avoit donc vécu en paix avec le pape et les princes d^Italie.
Albert, fils de Rodolphe, suivit la politique de son père, et, comme loi, chercha sagement à agrandir les états héréditaires. Cependant, en iSoj, il perdit la Suisse , et il est remarquable que Dante n^ait pas donné la moindre attention à cette révolution dont il fut presque le témoin. Albert ayant été assassiné le i'^mai i3o8, Charles de Valois prétendoit succéder à ce prince. Philippe, frère de Charles, Taidoit naturellement à obtenir le titre d^empereur ; mais Clément y fit élire roi des Romains, en novembre i3o8, Henri de Luxembourg, qui prit le nom de Henri VII. Celui-ci se disposa à descendre en Italie au mois de juin i3iO. Pendant ce temps-la, Robert, nfouveau roi deNaples, fils et successeur de Charles II, se disposoit à venir combattre Henri. Dante s^émut à la nouvelle de Pélection de Henri , et résolut de rentrer en Italie.
Nous reconnoissoDS ici pour guide M. Witte, professeur à Breslaw. Diaprés Tordre qu^il a suivi dans son opuscule sur les lettres qui nous restent de Dante, M. Witte (i) place celle dont nous allons parler, et qui est adressée à Cino de Pistoie , avant celle que le poète , devenu publiciste , crut devoir adresser à tous les princes et à tous les peuples d^Italie, au sujet de Tarrivée de Henri.
Cino de Pistoie étoit exilé ; son bannissement dura depuis Tan i3o7 jusqu^en i3ig; maison peut croire que la lettre iîit écrite par Dante vers Fépoque que nous avons atteinte aujourd'^hui.
M A Texilé de Pistoie, le Florentin, exilé sans le mériter, adresse, pour les temps les plus reculés, le salut et Fardeur desa perpétuelle amitié. »
Nous ajouterions peu à la gloire de Dante en rapportant cette lettre tout entière ; ce n^est qu^un raisonnement abstrait et obscur pour répondre à une question de Cino , qui veut savoir si Tame peut se transformer d^une passion en une passion •
« Je vous rends votre question CcdUopéenne par le « vers ci-dessous, où on a chanté sententialement <c ( quo sententiàlùer canùur). n
M. Witte croit que Dante a dû mettre à la fin de la lettre ce vers :
Yoi ch'intendendo il terzo ciel movete ,
ou tout autre d^un sens pareil. On trouve encore dans cette lettre cette sentence : <f Toute puissance qui, M après la corruption d^une chose, ne périt pas, na- « turellement se reforme dans une autre ; considérez « attentivement Fautorité d'Ovide qui , directement
(i) Dantis epiiiokB, Paiavii, 1827, Pg< ^1*
« et à la lettre, concerne votre demande (i). » En lisant bien, on voit que ce passage d^Ovide ne répond en rien à la question de Cino.
Dante est ici avec son ami comme dans une salle où Ton discutoit quelquefois, à la manière du temps, sur une foule de choses de peu d^intérêt, et qui ici ne demandent pas plus de discours.
Nous allons nous occuper d^une lettre bien autrement importante , qui commence ainsi : « A tous et ce à chacun des rois d^Italie ( il y avoit deux préten- «( dans, Robert de Naples et Frédéric de Sicile ) , au « Sénateur de Rome, aux ducs, marquis, comtes, et à n tous les peuples.
ce Moi, humble Italien, Dante Alighieri de Florence, « confiné sans Favoir mérité, je vous souhaite la «I paix. »
Cette lettre, suivant M. Witte, peut être de i3io. Dante devoit être rentré en Italie. On n^a pas à ce sujet d^informations positives.
Alighieri est hors de lui en apprenant que Henri de Luxembourg va descendre en Italie. Il faut dire quelques mots de Fétat de la Péninsule.
Les villes qui s^étoient insurgées contre les empereurs de la maison de Souabe avoient à peine consolidé leur liberté ; toutes n^avoient pas obtenu cet avantage; quelques-unes étoient opprimées par la cruauté d^un tyran ou parla haine des factions, comme Florence. Plusieurs, qui, douze lustres auparavant, avoient attaqué violemment Frédéric, espéroient que Henri les secourroit contre des ennemis domestiques. Les princes eux-mêmes, ou tyrans, ou sachant gouverner avec sagesse , croy oient que , par des ruses ou
(i) Métamorph. , 4- 9^'
une bonne foi généreuse , Us se concHieroient une protection suffisante de la part du nouveau prince^ et ils n^osoient pas récuser une autorité dont les uns et les autres paroissoient en définitive vouloir se dispenser. #
Une ancienne vénération pour le nom impémiorial* ( sentiment qui a toujours excusé Dante à mes ymix^ et qui m^empèchera sans cesse de Faccuser de duplicité, de trahison et d^une sorte d^apostasie) ; une an-' cienne vénération, qui n^étoit pas d^ailleurs un vrai droit , une vraie puissance , mais qui se trouvoit la conséquence d^une situation jusqu^alors mal affermie, tenoit les esprits dans une sorte de stupeur; enfin, il sembloit que ces empereurs , si long-temps attendus, qui avoient laissé Pltalie livrée à une espèce d^interrègne , trouveroient dans les peuples Toubli des premiers excès des maisons impériales, et viendroient apporter le remède à tous les maux.
Pendant que Tltalie laoguissoit dans de telles incertitudes , Dante , reprenant le rôle politique , entend adjurer les peuples d^oublier les haines de partis , et d'^accueillir le prince avec le respect qu^imposoient de telles circonstances.
Si Ton remarque ici que cette liberté d^intervention et de malédiction , ou plutôt cette licence de conseil , ne convient pas à un homme privé , encore moins à un exilé, et répugne absolument à nos mœurs actuelles , il faut aussi observer que déjà des poètes de partis, attachés à une ou à une autre province, avoient constamment Faudace d^adresser des monitoires sévères aux princes et aux grands. François Pétrarque, plus tard, n^eut pas un autre langage. J^ajouterai que lorsque le Saint Siège ne résidoit pas en Italie , tout le monde s^ croyoit à peu près le
maitre, et goavemoit comme il rentendoit, tout le monde, princes, comune ou hommes de lettres, par le glaive, par des décrets ou par la parole.
On ne doit pas douter que la lettre dont nous parlons ici n^ait été composée en latin, mais Toriginal ne nous est pas parvenu ; nous ne possédons que la version italienne; d^abord elle a été publiée par le P. Lazzeri, jésuite, ensuite par les éditeurs de ViUani, Florence, i823. Ceux-ci se soni trompés en annon*^ çant qu^elle étoit inédite.
Nous avons déjà rapporté la suscription modestement orgueilleuse de cette lettre. Nous en citerons quelques morceaux.
« Yoîci le temps acceptable daus lequel s'élèye un des signes de consolation et de paix. En vérité, le nouveau jour commence à répandre sa lumière , en montrant à l'orient Taurore qui éclaircit les ténèbres de la longue misère. Le ciel resplendit dans sa face , et avec une clarté tranquille réconforte les augures des nations. Nous verrons l'allégresse attendue , nous qui demeurâmes longuement dans le déstr. Le soleil se lèvera pacifique^ et la justice qui étoit sans lumière , au terme de la rétrogradation paresseuse , reverdira incontinent à l'apparition de la splendeur. Ceux qui ont faim, ceux qui désirent de boire se rassasieront dans la lumière des rayons de la justice, et ceux qui aiment les iniquités seront confus à la face de celui qui reluit. Certainement le lion de la tribu de Juda a dressé ses oreilles miséricordieuses ; ayant compassion des mugissemens de la prison universelle , il a suscité un autre Moise , qui délivrera son peuple de l'oppression des Egyptiens, en le conduisant à la terre qui n'est que lait et miel.
« Réjouis-toi désormais, Italie! Incontinent aux yeux de tout Tunivers , tu seras un objet d'envie , même pour les Sarasins , parce que ton époux , qui est la joie du siècle et la gloire de ton peuple , ce très-généreux Henri , lumineux conquérant et César , s'empresse de venir k tes noces. O mille fois belle, essuie tes larmes, et dépose les habitudes de la tristesse ! il va arriver celui qui te délivrera du cachot des mau-
Tais ; il frappera les coupables de félonie , il les passera au fil de l'épée ; il louera sa vigne k d'autres ouvriers qui rendront le fruit de la justice dans le temps où Ton moissonne. Mais n'aura-t-il pitié de personne ? Au contraire , il pardonnera à tous ceux qui ' demanderont miséricorde , parce qu*il est César , et que la compassion descend de la source de la compassion. Son jugement aura en haine toute cruauté
N Le trompera-t-on par des ruses? Non, il est régénérateur, et comme aussi il est auguste , il ne se vengera pas des injures du méchant ; il poursuivra la Thessalie jusqu'en Thessalie ( Allusion à un passage de Yelléius Paterculus , 11. 51 ) ; mais il poursuivra dans le sentiment d'un amour qui ne se dément pas.
« O sang des Lombards, soumettez-vous et avec le psautier de la pénitence , avouez dans vos chants que quiconque résiste à la puissance , résiste aux ordres de Dieu !
« Tous qui pleurez daps l'oppression, reprenez vos esprits, car votre salut est près de vous.
« Levez-vous devant votre roi, ô habitans de l'Italie! nonseulement conservez-lui l'obéissance , mais le gouvernement, tout en restant libres
« Je vous exhorte à vous lever, mais vous devez encore avoir en respect son visage. Yous qui buvez dans ses fontaines, qui naviguez sur ses mers , qui foulez le sable de ses îles et les sommités des Alpes qui sont à lui, vous qui jouisses des choses publiques , et qui ne possédez les choses privées que par le lien de sa loi , n'allez pas , comme les ignorans , vous tromper
vous-même !
tt Dieu a divisé la terre en deux royaumes, et il a distribué les choses à l'un et à l'autre, en commandant qu'il fût rendu à chacun ce qui lui appartenoit.
« Ainsi , n'allez donc pas, n'allez pas en vanité, comme les foules dont les sens sont obscurcis par les ténèbres ! Ouvrez les yeux de l'esprit, puisque le Seigneur du ciel et de la terre vous a donné ce prince pour roi. Ce prince est celui que Pierre, vicaire de Dieu , vous commande d'honorer ; celui que Clément, actuellement successeur de Pierre, éclaire par la lumière d'une bénédiction apostolique, afin que là où le rayon spirituel de Dieu ne suffit pas, la splendeur de la lumière inférieure vous éclaire. »
Ce style, cette argumentation, ces inductions politiques , susceptibles de réfutation , et qui pouvoient être Tobjet d^un examen sévère , ne durent pas enflammer les esprits autant que Tamour de la nouveauté et les considérations d^ambition qui sont toujours prêtes à jeter des agitations dans un pays. Cette autorité d^empereur présenté comme le maître unique, avec la recommandation du pape Clément, qui, en le faisant élire empereur, nWoit pas entendu soumettre à ce pouvoir ni sa personne pontificale, ni sa souveraineté de Rome ; cet appel à des intérêts gibelins, au moins balancés par une nombreuse association de guelfes compromis , n^auroient obtenu aucun succès si Henri n^étoit pas descendu en Italie avec une armée.
Je donne le portrait de Henri, tel queVillani nous Va laissé. C^étoit un homme juste, gracieux, brave, sûr et catholique de cœur y d^une noble race et d'une loyauté à toute épreuve , fameux dans les armées , d'un grand esprit, et doué d^une sage tempérance dans le caractère, ajoute Dino Compagni.
Il nVvoit que quarante ans; sa taille étoit moyenne; il parloit bien , avec des manières aisées ; son regard étoit un peu louche.Dans ce premier moment, malgré Finvitation, et peut-être à cause de Tappel imprudent de Dante, ceux des gibelins, qui n^étoient ni ambitieux ni avides de nouveautés , ne vouloient pas entendre parler de Henri. Ceux des guelfes, que ces mêmes passions ne tourmentoient pas davantage , croyoient Far» rivée de Henri un événement funeste, qui dérangeroit les développemens, plus ou moins tranquilles, que partout avoit pu chercher la liberté municipale. Mais une armée et un prince disposé à êlre conquérant répondoient à beaucoup d'incertitudes. On com-
meoça cependant à redouter une situation qui , chez les gibelins , annonceroit de la froideur , et chez les guelfes, une velléité de résistance. Il sembloit donc que Henri avoit déjà surmonté tous les obstacles; une irritation jalouse animoit les esprits ; chacun dis» posoit à son gré des sentimens que Henri ne manifestoit pas. m II ne veut voir que des guelfes^ disoieni «c les gibelina; il ne veut voir que des gibelins, « disoient les guelfes, i»
Quel spectacle, inutilement instructif, offrent toutes les révolutions ! Je m^arrète ; j^ai assez insisté sur les circonstances où j^ai le moins à louer le grand homme dont j^écris la vie.
On reconnoit dans ce qui précède que sMI avoit été possible qu^un prince pacificateur assurât le repos de ritalie, Henri possédoit les vertus qui rendoient cette pacification possible, et les peuples laissoient entrevoir des dispositions mêlées de craintes, d^envie, de vues égoïstes et de patience qui pouvoient amener le succès qu^Henri vouloit obtenir par la douceur et les ménagemens : mais tous ces désirs de part et d^autre n^étoient quHm songe.
Henri résidoit encore à Lausanne vers le milieu de Tété de i3io. Là il attendoit que ses troupes fussent réunies , et il commença à recevoir des députations de quelques villes italiennes. Il en vint successivement de presque toutes, excepté de Florence, où le gouvernement , toujours guelfe noir, sembloit redouter avec terreur le retour des bannis. L'empereur demanda pourquoi il n^étoit arrivé aucune députation de Florence (i) ; on lui répondit que les Florentins se défioient de lui ; alors Tempereur répliqua : <f Les
(i) Balbo, toiD. 11, pag 2 '{3.
« Florentins ont tort. Notre projet étoît d'^avoir tons les H FloWntîns à nons et sans divisions de partis , tons If bons et fidèles. Nous voulions de cette ville faire H notre chambre et le meilleur de tont notre empire.))
Henri devoit se plaindre, d^autant plus qu^avec des intentions aussi bienveillantes, il avoit envoyé des ambassadeurs aux Florentins comme aux autres Etats de ritalie.
Le *3 juillet i3iO étoient arrivés à Florence (i) Louis de Savoie, élu Sénateur de Rome , avec deux prélats allemands, et messer Simon Philippe de Pistoie, tous en qualité d^ambassadeurs de Fempereur. Ils demandoient que le comune de Florence s^apprètàt à faire honneur au prince lors de son couronnement. Les ambassadeurs ayant été introduits dans le conseil, Betto Brunelleschi les harangua, au nom du comune, avec des paroles superbes et déshonnêtes ; les sages le blâ-« moient. Puis Ugolin Tomaquinci répondit avec courtoisie ; les sages applaudirent. Par ces divers moyens, par cet orgueil, par cette politesse, Florence se réservoit de prendre un parti conforme à Tune de ces dispositions , quand il faudroit se prononcer d'aune manière nette et précise.
Cependant le parti de Tomaquinci parut reprendre Tavantage ; il fit nommer des ambassadeurs chargés d^aller complimenter Henri. « On avoit déjà, dit « Villani, acheté le drap pour les vêtir honora- <i blement ; mais la crainte du retour des bannis re-* » tint la majorité de ceux qui composoient le gou- « vemement. »
D^un côté, les Florentins, excités par Brunelleschi, levèrent une armée pour s^opposer au passage de
(f) Jean Villani, in-4". Florence, t587, pag. 38o.
Henri ; de Tautre , les Pisans lui envoyèrent 6ë,ooo florins d^or, en promettant une pareille somniSf lorsque le prince entreroit à Pise. Ce fut avec ce présent des Pisans que Henri se trouva en état de partir de Lausanne, où il n^étoit pas, dit Villani, « ricco signore M di moneta. »
Le 3o septembre de la même année, le roi Robert, rival de Henri , arriva à Floi^nce. Il y reçut des honneurs et des présens. Il tenta de rétablir la concorde parmi les citoyens ; toutefois il augmenta chez eux le désir de i-ésister à Henri.
Celui-ci passa le mont Cenis et vint occuper Turin. De là il se rendit à Milan par le conseil du cardinal Fieschi, légat du pape. Lejourder£piphanie(i3iOi3i i), Tarchevéque de Milan posa sur la tête de Henri la couronne de fer. A cette cérémonie assistoient des ambassadeurs de toute Tltalie. On n^ vit pas d'ambassadeurs de Florence et de toute leur ligue, qui comprenoit Bologne et Padoiie.
Henri rétablit Tancienne affection entre tous les Milanais , et son autorité , généralement respectée , parut promettre de plus beaux jours à cette pai*tie de ritalie. Il est probable qu^alors Dante vit Fempereur : nous ne savons pas dans quelle ville » mais il est certain que ce fut peu de temps après son retour de France.
Les Florentins pensèrent à entoui*er leur cité de murailles et à la fortifier. Les noirs devenoient plus furieux ; ils firent assassiner Betto Brunelleschi ; non qu^il se repentit des paroles superbes adressées par lui aux ambassadeurs impériaux , mais parce que les Donati Taccusoientdepuis long-temps d^avoir conseillé la mort de Corso Donati, chef de cette ligue.
Henri s'avançoit lentement ; cependant son parti
[131 1 j ET DES OEUVRES DE DANTE. 28 1
obienoit des succès. De concert avec messer Cane délia Scala , ce monarque enleva Vicence aux Padouans , qui furent obligés d^abandonner les Florentins. Les Vénitiens, sur ces entrefaites, envoyèrent à Henri une somme avec laquelle il devoit acheter des pierres précieuses assez riches pour orner sa couronne. A cette occasion, on fabriqua la couronne impériale et le siège où devoit s^asseoir Tempereur. Ces minuties , avant dWoir obtenu une pleine victoire , déplurent aux esprits réfléchis, et Dante lui-même parut blâmer ces préparatifs puérils, toujours déplacés tant qu^on n^est pas devant Pautel et le pontife aux pieds duquel doit s^accomplir Pauguste cérémonie.
L^avantage remporté sur les Padouans inquiéta Florence ; elle rendit un décret qui rappeloit tous les guelfes blancs exilés , s^ils consentoient à payer une légère amende. Brescia , assiégée obstinément par Tempereur, s^étant rendue , il prit la route de Gênes, où il trouva le cardinal d^Ostie, chargé par Clément V de couronner le nouvel empereur à Rome. Pendant ce temps-là , le même pontife canonisoit , dans un concile, le bienheureux Louis, archevêque de Toulouse, de Tordre des mineurs, fils du roi Charles et frère aine de Robert, auquel il avoit abandonné ses droits de souverain. Depuis douze ans,c^étoitla seconde fois que Ton canonisoit un prince de la maison de France.
Un premier malheur vint assaillir Henri pendant son séjour à Gênes; il y perdit Tiropératrice , princesse distinguée par ses vertus. Elle étoit fille du duc de Rrabunt. Les Florentins s^obstinoient dans la résistance, croyant avoir assez fait en rappelant leurs bannis. Mais à cette grâce on avoit attaché , comme on sait , la néce$sité d^une amende qui indignoit les guelfes blancs, et surtout Alighieri.
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