CHAPITRE XXVII
LETTRE DE DANTE A HENRI 9 ROI DES ROMAINS. CIRCONSTANCES DANS LESQUELLES SE TROU VOIT l'iTALIE. ANALTSE DE LA LETTRE DK DANTE. CETTE LETTRE A ÉTÉ ECRITE EN TOSCANE 9 PRES DES SOURCES DE l'aRNO. JUGEMENS PORTÉS SUR CETTE LETTRE PâR H. RALRO ET H. TROTA. OPINION DE l'aUTEOR SUR LA UÈMM LETTRE. HENRI VII HONORE LES CHEFS GIBELINS , QU'iL A RÉUNIS DANS LA VILLE DE PISE.
Nous avons de Dante une lettre en latin, adressée à Henri ; on n^a d^abord connu pendant long-temps que la version italienne de cette lettre. A la fin de cette version italienne, on lit :
Scritto in Toseana soUo la fonte HAmo a âX XFl ddm/tM fVaprile MCCCXI nelt anno primo del corriniento ad Ilalia. del diçino e felicissimo Arrigo.
M. Foscolo croit que la lettre a été écrite au mois de juillet. M. Witte ne partage pas ce sentiment. M. de Romanis croit qu^il faut lire, avec le P. Lazzeri, scritto in Toscanella au lieu de Toseana , et il ajoute que , sMl s^agit de Toscanella , il faut lire : sotto fonte di Marta.
Marta est un petit fleuve qui part du lac de Bolsène, dans les environs de Toscanella, et qui de là va se jeter dans la Méditerranée , un peu plus bas que Cornéto. Mais est-il nécessaire , pour juger un différend qui s^est élevé au sujet des mots Toseana et
Toscanella^ de supprimer uq mot si important ^ si connu , si cher pour Dante , le nom du fleuve sur les bords duquel il est né , et dont il dit figurément qu^il a bu les eaux? Je crois qu^il faut maintenir, dans la version italienne, les mots Toscana ei fonte dAmof ils sont significatifs. Dante pouvoit écrire en Toscane. Près de Florence d^où il étoit banni , il voyoit la source de FAmo dont il connoissoit si bien le cours^ et qu^il devoit décrire si poétiquement dans le chaut xiv du Purgatoire. Le poète , sHl se fut réfugié à Toscanella, auroit été là comme caché sous la protection du lac deBolsène, entre Canino, MontefiasconeetViterbe. Je répète que renonciation adoptée parM.Witte, et soutenue depuis par Topinion de M. Fraticelli (i), paroit , comme on dit aujourd'hui , plus rationnelle , et qu'elle a quelque chose de ce qui constitue particulièrement le caractère souvent hautain du réfugié. Actuellement on a sur ce point les plus positives informations. M. Witte a reçu de Fillustre marquis Trivulzi, Fun des plus glorieux savans de Fltalie, et qui a consacré à tout ce qui concerne Dante les soins les plus assidus et les plus généreux, une copie latine de la lettre dont il s'agit. On lit à la fin, et cela décide la question : mScnptam in Tuscid suh fontem Sumi.n Il n'y a donc plus aucun doute. 36 composerai mon analyse en considérant à la fois l'original latin, la version italienne que M. Witte a mise en regard dans son précieux ouvrage sur les lettres de Dante , et de plus la nouvelle version italienne composée par M. Fraticelli. (Op. min. di Dante, tom. III, part, ii, p. 23i.) Plaçons ici quelques-unes des réflexions qui ont pu se présenter à l'esprit de l'exilé.
(i) Opère mitutri di Dante , 1840, vol. III , port. 11, pag. 249*
L^empei*eur ne devoit avoir qu^un but; c^étoit à Rome quUl falloit aller; c^étoit dans Saint-Pierre, si Ton pouvoit s^emparer du Borgo Leonino} c^étoit à Saint-Jean-de-Latran , à défaut de tout accès dans Saint-Pierre, que Henri devoit terminer sa haute entreprise, puisqu^avec tant de courage, tant d^éiévation dans le caractère , avec tant de belles troupes allemandes, fortifiées par un nombreux concours de troupes italiennes, il pouvoit de Rome contenir Robert et envoyer des lois à toute Tltalie septentrionale. Tant qu^une armée quelconque et suffisamment brave et aguerrie possède une portion de Tltalie méridionale , le nord de la Péninsule est toujours contenu. Il n^est pas aise de croire que cette armée éprouve un échec subit et entier ; elle peut se retirer. Alors les dangers que courent les villes qui se trouvent sur le passage du retour ne sont jamais méprisés par elles, et leur donnent des conseils de prudence. Toute leur politique est de traiter honorablement Pennemi a son passage, de se lever de bonne heure pour le voir partir, et de bien s^assurer qu^il continue sa route.
Il en est arrivé ainsi , sans citer les temps anciens, lorsque Charles VIII a opéré sa retraite, et chaque fois que les Français, dans la dernière guerre, ont évacué TEtalde Naples. Dante, connoissant tous les inconveniens d'un retard inutile, parle en ces termes à Henri :
« Au saint triomphateur et au maître unique , au seigneur Henri , par la providence divine , roi des Romains , toujours auguste, son très-dévoué Dante Alighieri, florentin, exilé sans Tavoir mérité, et en général tous les Toscans qui désirent la paix de la Terre, baisent les pieds.
« Eu témoignage de la profonde direction de Dieu , Théritage de la paix nous est laissé , afin que, dans sa merveilleuse suavité, les âpretés de notre dure milice s'adoucissent, et que
nous méritions , dans ce calme , les joies de la patrie triomphante ; mais l'envie de l'antique et implacable ennemi tendant des embûches toujours et secrètement à la prospérité humaine , a déshérité les uns qui y consentoieut , et à cause de l'absence du tuteur, nous a dépouillés nous autres, malgré nous. Depuis , nous avons pleuré long-temps sur les fleuves de la confusion ; nous avons imploré la protection d'un roi juste pour qu'elle chassât les satellites d'un tyran cruel, et qu'elle nous réformât, nous, dans notre justice (1).
« Aussitôt que toi , successeur de César et d'Auguste, traversant les hauteurs de l'Apennin , tu as rapporté les vénérables signes du mont Tarpéien , incontinent les longs soupirs ont cessé, les déluges de larmes se sont taris, et de même qu'au lever du neveu des Titans qui fut précipité , la nouvelle espérance d'un nouveau siècle pour l'Italie commença à briller (2). Alors la plupart, allant au-devant de leurs vœux, dans la joie^ chantoient avec Virgile les règnes de Saturne et la vierge de retour(3). Mais comme, soit que la ferveur du désir nous avertisse, soit que la vérité nous éclaire, on croit, ô notre soleil, que tu t'arrêtes ou que tu vas en arrière, comme si Josué de nouveau ou le fils d'Amos l'ordonnoit , nous sommes livrés à l'incertitude, et nous nous écrions avec le précurseur : « Es-tu « celui qui dois venir ? ou en attendons-nous un autre ?» Et comme la longue soif, toujours furieuse, a coutume de mettre en doute les choses qui étoient certaines, parce qu'elles étoient voisines, néanmoins nous croyons et nous espérons en toi, en affirmant que tu es le ministie de Dieu et le fils de l'Eglise, et le promoteur de la gloire romaine ; car moi qui écris tant pour moi que pour d'autres, je t'ai vu très-bienveillant, et je t'ai entendu très-clément , comme il convient à la majesté
(i) M. Witte pense qu'il s'agit ici du fils de Charles l"", de Robert, que, du vivant de son père, les Florentins avoient choisi pour chef. Le ton de celte accusation est hors de mesure.
(a) Le texte lalin , qu'on doit suivre de préférence , dit : a Bi gvasi Titan a priBcipiiaiuB exoriens. i» La version italienne dit : a Sicc(n$^e il sole desi» a derato lâvandosi. » ( Celle de M. Fraticelli dit h. peu près la même chose.) J'ai conservé l'image latine; alors il peut être question de Hélios , neveu des Titans, noyé par eux dans i'Eridan , et qui conduisoit le char du soleil avant cette catastrophe. 11 faut toujours que Dante soit poète.
j(3] Virgile, Bucoliques, 4. 6. '
impériale (1) , lorsque mes mains ont touché tes pieds (2) et que mes lèvres ont rendu l'hommage qui étoit dû , lorsque mon cœur exulta , lorsqu'à part moi je dis : « Voilà l'agneau « de Dieu , voilà celui qui remet les péchés du monde, m
« Mais nous nous étonnons qu'on s'arrête avec une paresse si tardive (le mot segnùies rachète-t-il labia mea debkumpersolpe" runt ) ; depuis long-temps tu es vainqueur dans la vallée de TEridan. Abandonnant la Toscane , tu la négliges , comme si tu croyois circonscrire à la Ligurie les régions où doivent être défendus les droits de l'empire (3). Il n'en est pas ainsi , selon ce que nous pensons, parce que la puissance des Romains ne se restreint pas aux frontières de l'Italie , ni à l'espace occupé par l'Europe tricorne (divisée en trois parties) ; car cette puissance, qui a souffert des morcellemens, recueillera et rassemblera de toutes parts ce qui lui appartient. Mais si, selon son droit inviolable , elle atteint les flots de la mer Amphytrite ( mer de la Grèce ) , à peine daignera*t-elle être environnée des vagues inutiles de l'Océan. Il est écrit :
ATiKCêfur fmkhrd Trojanua origine CœêaTy Imperium Ocêono, fàmum qui termùtei astris (4)*
« Lorsqu' Auguste commanda le dénombrement de l'univers, comme le mugit notre bœuf évangélisant, allumé par la flamme du feu éternel ( saint Luc) , si Fédit ne fût pas provenu d'un juste principat, le Fils de Dieu fait homme etobUgé, suivant la nature qu'il avoit prise , de confesser qu'il étoit sujet à l'édit, n'auroit pas voulu naître de la Vierge : celui qui devoit établir toute justice n'auroit pas reconnu l'injuste.
(^) Quelques auteurs croient que le titre de majetté ne ftit accordé aux rois que vers i5oo. Voilà Dante qui emploie cette expression en i3i i . Bocace l'emploie aussi dans sa Vie de Dante, à propos du même prince. Le latin, qui est ma règle, porte : te/ deeet imperaioriam majoêtaiem.
(a) « Ah ! Dante, Dante sous la fonte tfAmo, tu n'étois pas dans la majextS « de ton trône poétique ! »
(3) Le texte italien porte Lomhardie au lieu de Ligurie, C'est une extension de sens qui n'a aucune excuse. Ici on est tenté de donner raison à M. Foscolo, qui date la lettre du mois de juillet. Alors, l'empereur pensoit à occuper Gènes.
(4) yn^-,^neid., t.a86.
« Qu'il ait donc honte de rester empêche si long-temps dms une aire étroite, celui que le monde attend! Qu'il considère bien le regard d'Auguste ! que la tyrannie toscane se fortifie de la confiance dans les délais , et qu'elle accumule de nouvelles ibrces en réconfortant l'orgueil des méchans, ajoutant témé^ rite à témérité!
« Qu'elles tonnent donc ces paroles de Gurion à César !
Dmm trépidant nvlh firmatœ robort partes , T\Me mnrms , semper noevit differre paratis ; Pur labor atqne melus pretie majere petuntmr (i).
ti Qu'elle tonne cette Toix des nuages qui gounnande Enée !
Si te nuUa movci tantantm gloria rerum, JVec uuper ipse tud meliria laude labarem, Ascunittm surgeniem et spes hceredit luli Raspice, evi regnum ItaHœ Romanague régna Debentur (a).
« Jean , ton fils aine (3) et roi qui , aux bornes de l'orient,
attend la succession du inonde, est pour nous un autre Ascagne.
Suiyant les traces de son glorieux père , il rugira comme un
lion contre les Turnus , et s'adoucira comme un agneau de*
vaut les Latins. Qu'ils prennent garde , les hauts conseils du
roi sacré , que le jugement céleste de Daniel ne se pénètre de
nouveau de l'amertume des paroles de Samuel (4) : « Quand
« tu étois petit detfont toi-même, vl as-tu pas été créé chef dans Us
« tribus d Israël? Dieu ne-fa-t-il pas accordé l'onction de roi? ne
« fa^t-il pas ent^ojré sur le chemin, en te disant .- « f^tis et tue
« les pécheurs dAmalec! »
« Car tu es sacré roi pouf que tu frappes Amalec , pour que tu ne pardonnes pas au roi Agag, et que tu venges celui qui t'a envoyé , des insultes d'une nation brutale et de sa solennité anticipée.
« Tu demeures pendant l'hiver et pendant Tété (5) , et tu
^is tuer l'hydre empoisonnée, en coupant sa tête. Si tu pen*
(i) Lucaio, Pkarêah, i. a8o. — [i) JSneid,, 4* 37^* — (') JeaD, roi de Bohême, âgé de douse ans. — (4) i Reg. XV. 17. — (5) Ceci nous rapproche de la iappo6ition de Bl. FokoIo.
5t88 HISTOIRE DE LA \IE [1311]
sois aux sublimes exploits â'Alcide , tu reconnu trois que tu te trompes comme lui. L'animal pestilentiel relevoit d'autres têtes contre son ennemi , jusqu'à ce que le magnanime eut tranché le principe de la vie. Pour extirper les arbres, il ne suffit pas d'abattre les branches ; au contraire , s'ils sont encore yerts , ils recommencent à croître , si les racines sont intactes et leur donnent un nouvel aliment. Toi qui seul présides au monde, qu'annonceras-tu avoir enfin terminé? lorsque tu auras fait plier le cou de la contumace Crémone , n'aura»-tu pas à redouter la rage inopinée de Pavie et de Brescia ? Oui certainement , loi-sque tu les auras flagellées , une autre rage ne s'élèvera-t-elle pas à Yerceil et à Bergame ou ailleurs , jusqu'à ce que toute cette rage soit réprimée , et que , privée de la racine d'une telle erreur , elle voie ses rameaux se dessécher avec le tronc?
« Est-ce que tu ignores , ô le plus excellent des princes , est-ce que tu ne vois pas du haut de ta grande celsitude, où la renarde de cette corruption se cache à l'abri du chasseur? Ce n'est ni dans le Pô , aux ondes rapides, ni dans le Tibre qui est à toi , que boit cette criminelle ; mais les eaux du fleuve de l'Arno entretiennent ses vices, et tu ne le sais peutêtre pas , cet abominable fléau s'appelle Florence, Telle est la vipère qui lance son dard sur les entrailles de sa mère. C'est elle qui, brebis contagieuse, souille le troupeau de son seigneur. Elle est cette Myrrha scélérate et impie qui s'enflamme dans les embrassemens de son père Cynire. Elle est cette Amaia impatiente qui , après avoir refusé l'union voulue par les destins , ne craignit pas d'accepter ce gendre que le sort avoit repoussé, l'appela pour qu'il soutint sa fureur par la guerre, et à la fin, mal osée et payant ce qu'elle devoit, s'attacha au cou le lacet fatal.
« Vraiment Florence, avec une férocité de vipère , n'a pas craint de déchirer sa mère , tandis qu'elle dresse les cornes de la rébellion contre Rome qui l'a faite à sa ressemblance et à son image. Vraiment elle exhale des fumées vénéneuses qui allument la rage. Les brebis voisines et étrangères contractent la peste , tandis qu'avec des caresses et des ruses , elle attire ceux qui l'entourent, et frappe de démence ceux qu'elle a rassemblés. Vraiment elle s'enflamme avec ardeur dans la concupiscence de son père , et par sa coupable effronterie , elle essaie de corrompre l'assentiment que te donne celui
qui est le père des pères. Vraiment elle résiste à Vordinatton de Dieu en adorant l'idole de sa propre volonté. Méprisant son roi légitime , elle ne rougit pas , l'insensée , d'abandonner pour mal faire, à un roi qui n'est pas Iç sien, des droits qui ne sont pas à elle. Mais la femme furieuse qu'elle est, elle se passe au cou le lacet dont elle menace. Souvent on est livré à une action criminelle , pour qu'ainsi livré , on commette des actions réprouvées. Ces méfaits sont injustes, aussi les peines qui les suivent sont déclarées justement méritées.
M Allons , plus de trêve , haute race d'Isaïe , prends ta confiance dans les yeux de notre Seigneur, le dieu de Sabaotli, devant lequel tu agis ! abats ce Goliath avec la fronde de ta sagesse et la pierre de ta fortitude. A la chute du géant , la nuit et les ombres de la peur couvriront le camp des Philistins. Les Philistins fuiront , et Israël sera délivré ; alors notre héritage , dont nous pleurons sans cesse la perte , nous sera restitué en entier. Actuellement , en nous rappelant que nous sommes de Jérusalem , nous vivons en exil à Babylone. Désormais, citoyens, respirant en paix, nous éteindrons dans la joie les misères de la confusion. »
Je dois achever ici la citation des derniers mots du texte latin ; on lit ces propres termes :
« Scriptum in Tuscid suhfoniem S and, XI kl. majcts, Domini Henrici jaustissimi cursus ad Italiam anno primo, »
En lisant , dans la version italienne , qui a été retrouvée la première , scriUo in Toscana , répétons encore qu^on pouvoit lire Toscanella; mais avec ce moiTuscid^ il n^y a plus lieu de croire quMl s^agisse de Toscanella ni de la source de la Marta.
n doit donc finalement demeurer démontré que la lettre a été écrite en Toscane,* sous la source de TAmo.
Après avoir cité quelques passages de cette lettre que nousn^avons pas cru devoir abréger, M. Balbo (i)
(i) Balbo, tom. II, pag. 254>
se contente d^ajouter ces courtes et sages paroles : H A Dante, animant ici , contre sa propre ville, un « prince étranger, nous ne saurions trouver aucune c( excuse raisonnable. »
Je ne veux pas, moi, juger une adjuration si violente, une imprécation tellement désordonnée, sans insérer ici quelques faits que je trouve dans Touvrage si important et si bien pensé de M. Troya (i). Can délia Scala s^étoit emparé de Vicence au nom de Henri ; celui-ci , au lieu de se rendre directement à Florence, dont il vouloit faire sa caméra^ étoit irrésolu; les Florentins blancs maudissoient ces retards. M. Troya ne doute pas que Dante , revenu de France, ne se trouvât en Toscane, subfontem Sami^ à cinq milles de Porciano, qui apparlenoit aux comtes Guidi. L^auteur du Veltro croit, et il me semble avec raison , avoir découvert des détails jusqu^ici mal connus. L^Alighieri, après avoir quitté Parme, où sans doute il étoit arrivé deux jours auparavant, en compagnie de Franceschino Malaspina, avoit gagné Porciano par un chemin sauvage, qui s^étendoit sur les terres de Modène ; il se réputoit heureux de revoir le Casentino et de fouler le sol de la patrie ; il se faisoit un bonheur de dater une lettre de la Toscane. Je cite textuellement M. Troya :
« Les paroles enflammées de la lettre , si elles peuvent paroi tre trop dures pour Florence, sont celles d'un juste estimateur de la guerre et du danger que l'on couroit en entreprenant le siège de Brescia. Les Florentins noirs eux-mêmes avouoient que s'ils avoient été attaqués , ils auroient été défaits ; mais prenant courage en voyant la résistance de Brescia, ils se renforçoient et concluoient de nouveaux traités avec Sienne , Lucques et Bologne. Robert de Naples mettoit sur
(i) Veliro, pg. ia3.
pied une arince et conseiUoit vivement la défense. Pendant ce temps-là, Dante cherckoit, par ses paroles et par ses écrits, à encourager ses partisans dans la Toscane et dans la Romagne. Devenu célèbre depuis la publication de V Enfer, il se voyoit l'écrivain des gibelins ; il étoit, parmi les siens , la tête la plus hardie, l'esprit le plus animé. Ce naturel emporté put facilement déplaire aux comtes de Porciano. Ceux-ci, quoique gibe* lins , maintenoient des relations avec leurs parens du parti guelfe. Dans V Enfer, il avoit été parlé peu honorablement de Guido Guerra YII et de leurs cousins de Roména. Ainsi, soit qu'ils eussent le désir de venger leur famille , soit que les paroles et les écrits du poète leur parussent imprudens , quand Henri étoit encore si loin de la Toscane, la tradition rapporte qu'Alighieri fut quelque temps prisonnier dans la grande tour de Porciano. Si, autour des lieux voisins, on interrc^e les paysans, ils répondent que Dante fut enfermé dans la tour. Une inscription récente qui y a été placée atteste l'ancienne tradition, ■nais en assignant au fait une cause impossible , c'est-à-dire Li bataille de Gimpaldino. La lettre du 16 avril 1311 démontre que Dante se trouvoit là , près des sources de l'Arno, ce même jour. Partisan très-enfltfmmé de l'empereur, et se confiant imprudemment dans la protection de Henri , il est possible que les comtes aient été blessés et qu'il ait eu à souffrir q uelque avanie. . . . >»
Ne doit*on pas répondre à M. Troya que tous ces faits n^excusent pas le ton impitoyable et amer qui règne dans la lettre à Henri? La tradition, recueillie au même lieu par M. Ampère (i) , poule que la tour de Porciano avoit été habitée par Dante.
Est-il nécessaire de soutenir quMl a été prisonnier dans cette tour, parce qu^il Fa habitée? Ne peut-on pas dire que, dans un tel voisinage de Florence, il étoit prudent de se loger dans une tour fermée et à Fabri d^un coup de main ? Il pouvoit passer par Tidée de
(i) Voyage danteêquê. Bévue, des Deus-Momdet , i5 novembre iSSq, pag. 559. Ce voyage est rempli d'intérêt et écrit avec une très-gracieu'o éU^gancc.
quelque Prieur noir d^envoyer un petit nombre d^hommes déterminés pour violer le territoire de la principauté des Guidielenlever Fauteur de tant de menaces, celui qui ayoit placé dans le cercle des douleurs tant de Florentins, dont quelques-uns pouvoient vivre encore, ou avoient laissé des fils disposés à les venger, enfin, Fauteur de XEnfer^ qui osoit rentrer en Toscane pour braver en quelque sorte, du haut des monts de Faltérona , les rives de FArno courant vers Florence. L^état aflFreux des temps , là fureur des partis, peuvent rendre probable une telle supposition. Il y avoit prudence, bon sens, et même convenance à Fégard de ceux qui accordoient Fbospitalité au gibelin, de ne pas s^exposer à un a£front. Pendant le jour, on voit venir des hommes suspects; la nuit, on ne sait pas conjurer les dangers que Fœil ne peut apercevoir.
Faisons ensuite la part des idées simples et naturelles qui devroient toujours dominer dans Fhistoire. Dante a pu écrire sa lettre de Porciano , mais Fécrire secrètement pour lui seul, et en partir pour aller dans un lieu plus sûr chercher les moyens de la faire parvenir à Fempereur.
Actuellement, jugeons franchement cette lettre.
Nous renverrons à Muratori pour ce qui concerne le haisement des pieds en usage , quand on étoit présenté aux empereurs de ce temps*là. M. Witte ne fait aucune réflexion sur cette coutume dans son édition des lettres de Dante (i).
Nous avons fait entendre dans une note , en continuant Fanalyse, que Dante a peut-être trop insisté
(i) Voici Mulemeut ce qu'il dit en note : a De more osculandipêdes impea nUontm vide Mussatum de rébus gesiia Benrici VII, m. 8. Âifud JUurat, « êcript, Xj 376; ibi'jue Pignortym, {Dantts epistelœ, pag. 3o.]
[131 1] ET DES (NSUVRE3 DE DANTE. 5t93
sur ses lèvres qui ont payé rhommage dû au prince ; d^ailleurs ce sont des usages du temps , et Ton ne Yoyoit pas Fempereur si on ne se soumettoit pas au cérémonial. Mais Florence, comparée à Jlf^^rrA^, présente une image que le publiciste auroit dû repousser. Florence devient, après, une vipère qui empoisonne ses voisins. Plus loin il y a une réminiscence du passage de TEn/èr^ où le serpent exhale une fumée pernicieuse. Mjrrrha reparoit avec ses impudiques embrassemens.L^auteur oublie Ifyrrha et son effronterie; Florence devient Aniata qui périt par le lacet. Je ne peux pas croire que de tels vœux, de tels emportemens aient pu hâter les opérations de Henri. Devient-il étonnant que, le 6 septembre suivant, le gouvernement des noirs, en confirmant le rappel des blancs^ publié le 26 avril , lui ait donné le caractère d^une de ces amnisties avares qui ne sont utiles et profitables ni à ceux qui les reçoivent , ni à ceux qui les accordent? L^amnistie du 6 septembre est du nombre de celles dont un gouvernement élude Fexécution à force d'exceptions. On prétendit le matin publier une loi d'oubli {legge (fobblio)'j mais le soir, une exception , prononcée par Baldo de Aguglione , éloignoit de la patrie nominativement quatre cent vingt-neuf personnes ou familles. Parmi les exceptions se trouvoient tous les Ubaldini , Baschiéra Tosinghi , plusieurs Cerchi , ceux des prieurs condamnés au feu par Cante de' Gabrielli, qui survi voient à la condamnation du io mars i3oi (i3o2) , et parmi eux spécialement Dante Alighieri.
N'excusons donc pas Dante, car d'excuse en excuse nous serions peut-être forcés d^excuser ses bourreaux.
Nous n'avons pas encore parlé du temps où le poète commença le Purgatoire. Probablement il l'a voit
commencé quand il remit ï Enfer à frère Hilaire ; et probablement il s^en occupa pendant son voyage en France , pendant son séjour à Paris ^ à son relour en Italie , et surtout dans la tour de Porciano, où il étoit si près des sources de FAmo. Nous trouverons dans le chant xiv une description singulièrement animée du cours du fleuve jusqu^au lieu où il se jette dans la mer ; les habitans de Porciano ne seront pas oubliés. Il ne paroit pas, quel que soit notre dissentiment avec ceux qui veulent Dante prisonnier, qu^il ait eu beaucoup à se louer des hôtes qu^il y trouva , lorsquUl écrivit sa malencontreuse lettre.
M. Troya pense que Dante écrivit, au moment où il apprit la confirmation de son exil, les chants xvi% xvu* et xviii* du Purgatoire^ parce qu'il n^ parle que de la Lombardie , où la guerre se suivoit avec acharnement. Dans ce cas, la douleur, Tindignation , la fureur , nous donneroient la cause des emportemens du banni.
Le 28 octobre i3ii, Alboïn de la Scala mourut, et Can Grande revint de Gènes à Vérone. Presqu'en même temps de nouveaux ambassadeurs de Henri se présentèrent pour traiter avec la ville de Florence; on leur en refusa Feutrée , et ils furent pillés par des voleurs de Florence même, non, dit Villani, sans le consentement secret des prieurs.
Au nombre des chefs italiens gibelins auxquels Henri avoit signifié Fordre de venir lui rendre hommage , se trouvoit Uguccione délia Faggiola , qui alors vivoit dans ses châteaux. Il prit la route de Gênes. De son côté , Dante avoit fait un voyage à Forli. Pellegrino Calvi, secrétaire de Scarpetta Degli Ordelaffi, avoit conservé la copie d'une lettre écrite par Dante à Can Grande , au nom des exilés floren-
tins. Celte lettre est perdue aujourd'hui. On sait qu'elle étoit datée de Forli, Tan i3ii. De Forli, Dante alla à Gênes («), où il rejoignit Uguccione, son ami.
La protection de ce vaillant goerrier, qui jouissoit d'un grand crédit, fm plus que jamais utile à Dante. On a vu qu'il avoit placé dans son Enfer firanca Doria, meurtrier de Michel Zanche. On a pu remarquer la terrible et amère invention du poète, vouant ainsi au supplice du lac glacé un homme d'un rang élevé , qui paroissoit vivant sur la terre , tandis qu'il étoit mort, et qu'avant de tomber aux enfers, il avoit laissé un diable dans son corps , ce qui faisoit croire le mort encore vivant. A ce sujet, le poète avoit violemment attaqué les Génois.
Dante, arrivé dans leur ville, est fêté d'abord par de nombreux étrangers , admirateurs de ses beaux vers; mais BrancaDoria se trouvoit à Gênes, u Alors, « dit M. Arrivabene {ilSecolo di Dante, pag. ii5), (c Branca Doria, ou ce démon qui animoit son corps, (( et avec Branca les gouverneurs de la ville , mon- (f trèrent à Dante, par esprit de vengeance, à quel <i point ils abhorroient l'apôtre de la vérité. » Uguccione interposa l'autorité de sa renommée; cependant il paroit que le séjour de Dante à Gênes ne put pas être de longue durée.
Le 6 mars i3ii (i3i2), Henri prit la route dePise. Il Y eut à son arrivée des pompes extraordinaires. Les peuples prêtoient avec enthousiasme le serment de fidélité. Les gibelins ( nous rapportons ce fait pour expliquer une partie des passions de Dante), les gibelins , à la vue de l'aigle impériale, ne pouvoient re-
(i) VêUro, pag. i3o.
tenir leurs larmes, la vénéroient comme un don et un signe du ciel, et se répandoient en imprécations contre les blancs qui tenoient encore du guelfe (i). Uguccione , Frédéric de Montefeltro , le marquis Spinetta Malaspina di Fosdinovo et Gaddo délia Ghérardesca obtinrent les premières places après le roi des Romains. Palmiéri Degli Altoviti , exilé en même temps qu'Alighieri, et quelques Cercbi, reçurent des chaînes honorables. U nVn fut attribué aucune à Dante : ce n^étoit pas qu^il n^eût point cherché à rendre des services. Quelquefois apparemment les services les plus signalés , outre qu^ils sont imprudens ^ ne rencontrent dans les cours que la plus insigne ingratitude.