‹ Histoire de Dante AlighieriChapitre 32 sur 52 · CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX

OPINION DE M. BALBO SUR LE TRAITE DE MONJRCHtjt, SlflGOLliRES GRAVURES QUI PRETENDENT ASSIGNER LES RANGS ENTRE LE SACER- DOCE CATHOLIQUE ET l'eMPIRE. COMPOSITION DE LUCAS DE LEYDB, OU DANTE EST REPRESENTE APPRENANT LA MORT DE HENRI VII. RETIRÉ A PISE, AUPRES D*UGUCCIONE , DANTE s'oCCUPE DE SON POÈME DU PURGATOIRE. LETTRE DE DANTE AUX CARDINAUX ITA- LIENS ASSEMBLÉS EN CONCLAVE. IL LEUR DEPElxNT LA DOULEUR DE ROME, RESTÉE SEULE ET VEUVE. l'aUTEUR TRACE LE PORTRAIT DU POLITIQUE ET DU POETE. IL PENSE QUE LA PART DE GLOIRE DU POÈTE EST PLUS GRANDE QUE CELLE DE l'hOMME POLITIQUE LE PLUS EMINENT.

Avant de poursuivre , voyons quelle avoit été jusquMci la conduite de Dante. Replaçons sous les yeux du lecteur quelques circonstances de cette grande vie agitée par de tels travaux et par de si poignantes angoisses. Tai blâmé en lui rhomme politique , et je n^ai pas été si loin que beaucoup d^auteurs qui ont précédé M. Balbo. Ce dernier lui-même, quoique doué de ce calme qui juge avec réserve, ne peut pas s^empêcher de dire, sur le traité de Monarchidf ces propres paroles :

M Je voudrois qu'il me fût permis de rapporter ici en entier Popuscule de la Monarchie, et que mes lecteurs eussent la patience de le lire, je n'aurois pas besoin d'autre moyen pour prouver les aberrations étranges de la secte gibeline, et montrer comment un esprit si élevé peut èxve précipité par un faux point de départ, et comment Dante, dans cet abime,

fut cependant retenu par sa modëration native, et encore plus par ses anciennes pensées , par ses habitudes de jeunesse et de naissance fonnëes au respect pour l'opinion guelfe. La Monarchie n'est pas le plus beau des ouvrages d'Aligbieri , mais ce traité est une de ses plus importantes productions relativement à l'histoire. Le manifeste du gibelin le plus sage dans ce temps laisse connoître les idées exagérées de la faction , et tracé par Dante , ce manifeste nous les signale dans leurs plus brillans rapports. Ainsi , veut-on que les idées de Dante soient fausses et mauvaises , à plus forte raison que ne dévoient pas ctre celles des gibelins plus passionnés ou plus îgnorans (1)?

<« Si on retranche un fouillis] de latin des écoles de 1300, le livre offre un des plus beaux coramencemens que l'on puisse désirer, en posant pour principe une vérité bonne à dire alors , qui Test encore aujourd'hui et qui le sera toujours davantage , c'est-à-dire que tout écrivain doit s'efforcer d'accroître le trésor des connoissances humaines , et ainsi ne traiter que des argumens utiles et non déjà traités.

« Dante établit encore un autre principe plus merveilleux dans cet âge. « Toute spéculation politique doit avoir pour but « VuiUUéàe la civilisation du genre humain, et le butde la civili- « sation doit être le promoteur de la puissance intellectuelle « de tout le genre humain. 9 De nos jours où l'on discourt tant sur ces matières , il n'a été rien dit de plus large et de plu; précis à la fois sur cette question. »

« Malheureusement l'auteur perd la voie.... l'auteur court de songe en songe (2). Mais notez ici une réserve ; l'auteur n'exclut pas les lois municipales (et voilà le guelfe, voilà le

(i ) Ily a une édition de Dante, donnée à Venise en 1 738, qui contient , dans le quatrième volume, la Monarchie^ ornée de deux gravures. La première représente la monarchie impériale sur un tj^ne , çt tenant des rois et des couronnes enchaînés sous ses pieds. L'Eglise , les clefs en main , est aasise sur un siège plus bas ; sa figure est déprimée et soumise. La seconde gravure repré9enle l'aigle i deux télés , qui pbnte ses serres sur le g^be. Est-ce lÀ ce qu'i\ &ut dire d'un pouvoir élu par des hommes , et qui peut appartenir, comme il a appartenu, à éêM princes de nations différentes, renyersaut Tun après l'antre des lois portées par leurs prédécesseurs? Est-ce là ce qu'il faut dire d'une religion , ouvrage de Dieu , et dont les dogmes oe doivent jantaîs périr 7

(a] Balbo, tom. II, pag. i')%.

citoyen italien), il n'exclut pas les royaumes diffëretis, les usages des climats ; avec cela , il oublie de dire comment on peut faire concorder ces deux existences contraires.

« Finalement , nous voyons que si Dante étoit assez gibelin pour tant vanter la puissance de Tempire , il ne Fëtoit pas assez pour exiger la dépendance du pape. Aussi nous l'avouons gibelin , et même gibelin superbe ; mais nous ne voulons pas qu'il soit des plus exagérés. Du reste, en lait de faction^ il faut distinguer ti-ois choses : premièrement, passer pour être de la bction ; secondement, lui appartenir vraiment; troisièmement, en faire profession. Dante fut appelé gibelin peut-être avant de l'avoir été. Il le fut, et le fut ttop, mais il ne croyoit pas l'être, et il assuroit qu'il ne l'étoit pas. •>

Ces jugemens de M. Balbo sont remplis de raison , de tact et de profondeur.

Les gibelins fuy oient de tontes parts à la nouvelle de la mort de Tempereur. Une composition de Lucas de Leyde , faite deux siècles après , représente Dante donnant des signes de désespoir en apprenant la mort de Henri. Devons-nous ici partager une si vive douleur ?

Dante , génie appelé à une gloire si durable, pieu- ' rerons-nous avec toi sur des projets qui , supposés plus heureux , n^auroient peut-être pas assuré le bonheur ^e Tltalie ! Non ^ Homère de la Péninsule ausonienne , retourne à la poésie , abjure la politique , science dans laquelle tu te montrois variable , indécis , non par vileté y mais par colère , ou revêts tes erreurs des charmes de ces muses qui t^appeilent à Pimmortalité !.

Une partie de ce vœu sera exaucée. Dante consacre actuellement toutes ses veilles à Fétude de son Purgatoire , quUl avoit commencé sans doute peu de temps après avoir remis VEnJèr à frère Hilaire. Dante vivoit auprès de Uguccione , vicaire impérial

de Pise , en remplacement de Frédéric de Sicile, qui avoit paru accepter cette place , mais qui ne s'^étoit pas décidé à la remplir. Uguccione devoit engager Dante à terminer la seconde partie de son poème. Il est probable , comme nous Tavons dit , que les premiers chants de cette cantica avoient été ébauchés en France entre les questions de quolibet et les admirations pour la renommée de notre Siger de la rue du Fouarre.

Dante ne s^étoit pas présenté devant Florence avec Farmée de Henri. On croit pouvoir assurer qu^il n^avoit pas quitté Pise, et que c^est là qu^il apprit les malheurs de sa cause. Il étoit encore livré à la continuation de ses travaux poétiques , lorsqu^il reçut la nouvelle de la mort de Clément V, arrivée le 20 avril

Les historiens et les commentateurs s^accordent à dire qu^alors Dante composa cette célèbre lettre adressée aux cardinaux italiens , à Toccasion de Pélection du pape qui succéderoit à Clément V. On ne se fait aucun scioipule de lancer des imprécations contre ce dernier pontife , parce qu^il ne se rendit pas en Italie. Mais son prédécesseur, Benoit XI , y avoit été, dit- on , empoisonné, et le successeur, après un tel crime , ne pou voit pas manifester un vif empressement d'habiter la Péninsule. Peut-être eût-il été à désirer que Clément montrât plus de courage ; d^ailleurs iln^y a pas lieu à examiner ici les motifs de ce pape pour prolonger son séjour à Avignon : il suffit de dire que ce séjour apporta beaucoup de maux à PËglise.

Lorsque le conclave s^ouvrit à Carpentras , il y

(1) 1^. B^lbo, qui se trompe si rarement, doiîne la date du lo avril.

entra vingt-quatre cardinaux , dont six seulement étoient italiens ; nous les nommerons , pour que Ton comprenne mieux ce qui va suivre. Ces cardinaux étoient Napoléon Orsini , romain ; Jacques Colonna, romain ; Pierre Coionna , romain ; Nicolas de Prato. Il est constant que ces quatre cardinaux étoient gibelins. Dans cette circonstance, un Orsini et deux Colonnes avoient le même sentiment politique. Le cinquième cardinal italien étoit François Gaétani d^Anagni , parent de Boniface VIII. Le dernier, enfin, étoit Guillaume Longhi de Bergame; on ne sait pas à quel parti il appartenoit. Ces six italiens désiroienl un pape qui reportât le siège de la chrétienté à Rome. L^opinion d'Orsini avoit été manifestée par ces paroles : « Il n^a jamais été daps mes intentions de voir la papauté quitter Rome, et laisser déserts les sanctuaires des apôtres, parce que dans les fonde mens de la foi, le siège universel de VEglise est fondé à Rome. »

Dante suspend ses méditations poétiques. Il croit utile d^affermir les six cardinaux italiens dans leur sage désir , et il leur adresse une lettre que nous a conservée un manuscrit delà Lauren tienne (pi. xxix, cod. 8.)

En tête , on lit : « Lettre de Dante de Florence aux cardinaux italiens. »

Dans le texte latin , il y a : « CardinalAus itali'cis D, de Florentid epistola. » Les anciens diplômes ne rapportent , pour la plupart , que Tinitiale du nom des auteurs. On va voir si celte lettre de D. de Florence n^appar tient pas à Alighieri.

Nous analysons ce document si important , parce qu^il prouve rattachement de Dante au Saint Siège, et parce que nous écrivons Phistoire complète du

Florentin. Si Pexilé a désiré l^entrée à Rome de Fempereur, nous le voyons désirer le retour du pape dans la ville sacrée. Ce n^étoit pas là le vœu d^un gibelin exagéré. Quoique les papes n^eussent pas été en dernier lieu les vrais chefs du parti guelfe , ils en étoient cependant les principaux soutiens , et leur retour ne pouvoit que renforcer le parti ennemi de celui qui avoil banni Dante et ses anciens amis. Ainsi 9 en définitive , malgré ses écarts , Dante se montre oubliant les intérêts directs de sa faction , et s^attachant aux avantages généraux , bien entendus par lui , ceux de Tltalie et de la chrétienté. D^ailleurs, il pouvoit se souvenir (i) des tentatives que les pontifes avoient faites en faveur des bannis, et il avoit Tespérance quW pape italien i^enouvelleroit ces démarches pieuses et dignes du chef de la religion. Enfin, plus ou moins désintéressé, Alighieri laisse entrevoir ici son vœu impartial pour Tautre des deux pouvoirs qu^il regardoit comme les légitimes omemens et les chefs de la nation italienne : ce sont de tels sentimens qui paroissent avoir dicté la lettre suivante, commençant par ces paroles des lamentations de Jérémie (Thren., I. i.) :

« Quomodo sedet sola cwiias piena populo? facta est quasi vidua domina geniium. Gomment est-elle assise seule la ville remplie de peuple? elle est devenue comme veuve, la maîtresse des nations ! »

Dante a déjà employé ce passage dans, une lettre écrite par lui aux principi délia terrai^ en 1^90, après la mort de Béatrix , diaprés ce qu^il dit lui-

(t) Balbo, tom. II, pag. 391.

même , en sa Vita nuos^a (i). M. Witte croit que ces mots principi délia terra signifient : orbis terrarum principes. M. Fraticelli pense , avec raison , que Dante n^a pas été si ambitieux , et qu^il a entendu ditT^ prmcipcdi personaggi délia citià. Cela est rfiisonnable. Dans ce temps-là , Dante ne s^attaquoit pas encore à Funivers. Ici Alighieri, comme il est arrivé à tant d^auteurs , fait servyr de nouveau et reprend une idée qu^il a eue autrefois , et certainement les citations ne manquent ni d^à-propos ni de dignité. Si^ d'ailleurs , ce mot ^^rra a deux sens en italien , nous ne devons pas nous en étonner. Chez nous aussi le même mot explique la terre ou Ton va à la campagne , et la terre qui comprend le monde habité- Dante , après une profession de foi catholique , continue :

« n a été dit : « Pierre pait le sacré bercail romain..,, m et pour nous , il n'est pas moins douloureux de pleurer Rome déserte et yeuve que de voir la plaie lamentable des hérésies. ( Souvenons-nous bien de ce passage, quand nous verrous Dante accusé d'iiérésie ! }

« Fauteurs de l'impiété, les Juifs , les Sarrasins , les nations se moquent de vos sabbats , et s'écrient , comme on le rapporte : « Où est le dieu de ceux-ci? » Et ce qui est plus horrible , des astronomes et des hommes qui prophétisent barbarement, regardent comme nécessaire ce que, dans un mauvais usage du libre arbitre, vous avez mieux aimé choisir. ' « O vous les premiers primipiles de l'EgUse mihtante , négligeant de suivre , sur les traces du crucifié , la marche de Tépouse , vous avez perdu la voie , comme le faux cocher phaéton ; ' vous dont le devoir étoit de guider le troupeau à travers leil^felbQs de ces voyages, vous l'avez entraîné lui et vous dans le précipice!

(i] Opère min, VUa nuovu , pag. 334*

« Je ne vous rappelle pas des exemples à imiter, à yous , quand vous tournez les épaules et non le visage vers le char de l'épouse , et quand on peut dire que vous êtes ceux qui furent montrés au prophète (1) et qui ne regardoient pas le temple ; à vous qui échauffez vos autels d'un feu étranger. . . à

vous qui vendez des pigeons dans le temple mais prenez

garde aux cordes (2) , craignez le feu , ne méprisez pas la patience de celui qui vous attend à la pénitence. Si vous doutez de la chute que j'ai annoncée , qu'aurai-je à vous répondre, sinon qu'avec Démétrius, vous avez élevé Alcime (3)?

tt Peut-être dans votre indignation vous récriminerez , en disant : « Quel est celui-là qui , ne craignant pas le sup- (I plice rapide d'Ozée , soutient l'arche qui étoit sur le point « de tomber (4)? » Parlez-vous ainsi , parce que je suis une des plus minimes brebis que paît Jésus-Christ ? parce que ne jouissant d'aucune autorité pastorale, on peiit dire que les richesses ne sont pas avec moi ? Je ne suis pas la grâce des richesses , mais la grâce de Dieu ; c'est ce que je suis , et le zèle de sa maison me dévore (ô).

« Déjà la vérité, agréable à Dieu, a retenti dans la bouche de ceux qui sont à la mamelle et des enfans. L'aveugle-né a confessé la vérité que les Pharisiens non-seulement taisoient, mais encore sVffbrçoient de détourner. Je suis persuadé de ce que j'entends. Outre cela , j'ai pour maître le philosophe qui , dogmatisant sur toutes les choses morales , enseigna à ses amis la vérité qu'il faut préférer. Et la présomption d'Ozée qui croiroit qu'on ose témérairement l'objecter? Cette présomption ne me seroit pas reprochée avec la contagion de son crime. Lui , il courut à l'arche ; moi je cours aux bœufs qui refusent d'obéir et qui marchent dans une mauvaise voie.

« Je ne parois pas avoir excité personne à la querelle , j'ai plutôt excité la rougeur de la confusion et dans vous et dans les autres par le nom seul de l'archimandrite de l'univers , pourvu que toute prudence ne soit pas entièrement détruite, puisque de tant de brebis , sinon dérobées , au moins négli-

(i) Ezéchiel, viii. i6. — fa) Johan. ii. f5. — (3) Maochab. vu. g. — (4) M. Witle dit dans son édition aram qvasi lahantem. Ne faut-il pas arcam .'^ 11 y a là sans doute une faute d'impression. On Ut n Regum, cap. ri, 6: Extendit Osa manus ad arcam Dei, et v. 7 : Qui morttuis est ibijuxtà arcam Dei. — (5) Psalm. lxviii. 10.

gées et mal gardées dans les pâturages , une seule voix , seule pieuse et privée , est entendue au milieu des funérailles de l'Eglise. Pourquoi non? Chacun (vous-même) a épousé la cupidité, qui n'a jamais été la mère de la piété et de l'équité. Ah ! uière très-pieuse , épouse du Christ , les enfans que tu engendres dans les eaux de l'Esprit saint sont des fils qui sont ta honte !

« Ton Grégoire est couvert des toiles de l'araignée, Ambroise reste dans les cachettes abandonnées des clercs ; ils languissent abjects, Augustin, Denys, Damien et Bède, et je

ne sais quel miroir (1) Mais, ô pères, ne me croyez pas

un phénicien dans l'univers ! Quelques-uns sont stupéfaits dans l'étonnement. Est-ce qu'ils se tairont toujours? est-ce qu'ils ne rendront pas témoignage à leur Créateur ? Le Seigneur est vivant , et celui qui a mis en action la langue de l'âne de Balaam est le Seigneur de toutes les brutes modernes.

« Je suis devenu loquace , vous m'y avez contraint ; ayez honte d'avoir été avertis et réprimandés de si bas et non pas du ciel : ayez en honte pour qu'il vous absolve. »

Dante conjure les cardinaux de considérer Rome privée de Tune et Tautre lumière pendant la vacance du Saint Siège et la vacance de Tempire.

Rome exciteroit la pitié d^Annibal , et elle est assise seule et veuve , comme on Ta dit plus haut. Cela doit être important pour les cardinaux qui*, tout petits , ont connu le Tibre sacré. Le sol du iMtium doit être pieusement aimé des Italiens , comme le principe commun de leur civilisation. Tous Ifîs Italiens doivent rougir de honte , et encore plus ceux qui ont été la cause de cette insolite éclipse d^euxmêmes ou du soleil.

Dante supplie le cardinal Orsini de ne pas souffrir que pour lui ses collègues demeurent sans gloire.

(i) Dante veut parler d'un ouvrage, inlilulc : Spéculum jura y compose par Guillaume Durand , 'cvéquc de Monde , en IJ87, et qui refusa rarclicvéché de Raveune en 1 295.

Ce cardinal , ami des gibelins, ne s^étoit pas opposé à réleciion de Raymond de €k)t, en i3o5. Gaétani esl cnsBite interpellé directement , et Fauteur lui reproche de n^aToir pas dépouillé Carlhage vaincue^ et d^avoir préféré de telles apostasies aux intérêts de la patrie des Scipions. L^auteur exhorte cafiu les cardinaux à voter d^un sentiment unanime , à coiabattre pour Fépouse du Christ , pour le siège de tépouse 9 qui est Rome; il ajoute : pour notre Italie y et , aBn de tout dire pleinement , pour toute la ville des voyageurs sur la terre.

Alors les cardinaux , du champ de la bataille commencée , s^offrant avec enthousiasme à tous les regards, entendront dire : Gloria in excelsis I Bientôt rapproche des Gascons , qui , brûlant d^une telle passkiii , €MBt dierché à usurper la gloii'e des Romains ^ deviendra un exemple terrible pour la postérité dans tous les siècles futtii*s.

Il est inutile de faire remarquer ici que Dante a repris des sentimens plus favorables à TEglise. C^est toujours avec chaleur qu^il les exprime ; ce n^est plus le farouche gibelin , le logicien souvent sans règles , sans souvenir de ses prémisses , c^est le catholique regrettant Pabsence de Fautorité pontificale dans le siège de Rome , et la redemandant ta ceux qui peuvent combattre les prétentions des cardinaux créateurs de Clément V«

On a prétendu que Rome avoit voulu condamner cette lettre de Dante. Il est aisé de voir que le Saint Siège romain n^ est pas insulté ^ et que les argumens impérieux de la lettre de Henri VU n^y sont pas rappelés , ou n''y sont mentionnés que d^une manière indirecte.

Nous finirons en remarquant ce que cette conipo-

sition offre d^idées poétiques et d'expressions heureuses et empreintes de véritables sentimens catholiques. Lorsque Dante s^obstinoit à être un écrivain politique , malgré lui il restoit toujours poète.

Je n^étoufferai pas plus long-temps un scrupule qui m^oppresse. Je vais donner des explications fins étendues sur ma pensée relative à cette destinée de Dante , qui Fappcdoit à être un si admirable poète et un si foible pohtique. Je ne veux pas, en le jugeant ainsi , le faire descendre de sa gloire , ni prétendre que la carrière qa^3 a parcourue moins heureusement mérite un rang supérieur , si on la compare à celle oà ce génie immortel a tant acquis de renommée* Chacun subit la nécessité du joug auquel il a éfé prédestiné* Les vertus d^nn politique sont la réserve , la fermeté dans quelques circonstancei y Fattention , le calme , et des formes généralement froides sans cesser d^étre polies. Ses regarda ne se fixent sur rien , et jouent avec les spectacles de toute nature qui se développent devant lui. Cependant ces mêmes regards doivent avoir tout aperçu, tout vu , tout deviné. Je ne connois au politique quelque sentiment de vicacité, d^ardeur, que, lorsqu^après avoir recueilli ses informations, il s^enferme dans son cabinet pour les révéler à sou prince. Si Timagination est venue hasarder une expression animée et pittoresque, on peut lui pardonner une fois, deux fois ; mais dès qu^elle apparoitroit une troisième fois avec ses grâces , ses feux brillans , ses diamans à raille facettes, il faudroit la réprimer sévèrement ; car on n^agrandit pas les Etats , et , ce qui est bien plus utile , ce qui établit le point où Thomme ressemble le plus à Dieu, on ne les conserve pas avec les charmes du style et la magnificence des images.

Le poète, au contraire, surtout le poète dans les guerres civiles, est à son aise un indiscret, un imprudent; il s^avance la tête levée. Après avoir aimé sa patrie , il la gourmande sMl lui plaît ; il habite le inonde entier, il' parle à toutes les générations passées, il ordonne aux générations présentes de défiler silencieuses devant lui ; il prédit , il est une sorte de héraut qui proclame Favenir. SMl a de fortes croyances religieuses , il puise à volonté dans la Bible, ce poème des poèmes ; il promène sa pensée à travers les génies antiques ; il apprend tout , il s^empare de tout, il dépouille les morts et les vivans; et quand il a rassemblé tant de dépouilles opimes , il ne garde aucun secret , il peut donner même celui de son ignorance dans quelques genres d^études ; il abuse de ce qu^il a mal appris , il peut quelquefois manquer de sens pour que son vei-s ait de Tharroonie à sa manière. Lui aussi, il agrandit, il conserve les Etats par Téclat de ses chants ; tout lui est permis, rhumeur sauvage, la dureté des paroles, la colère, la louange , Timprécation , la flatterie ; tout lui est bon. Il dit, et se rétracte; il va, il vient; c'est un enfant, c^est un géant ; c^est un homme sage , c^est un fou.

Maintenant, qui peut allier dans le même cerveau des facultés si distinctes, des contradictions si manifestes ?

Il faut choisir. Platon avoit d'abord été poète ; il a i-enoncé à la poésie pour devenir le roi des philosophes grecs, et il a fait bien. Quiconque voudra se montrer à la fois modéré et entliousiaste , quiconque voudra entonner le langage des dieux et méditer un calcul raisonné, jeter à la foule toutes les inspirations d^une«ame embrasée, et retenir Pimpulsion d'un dépit qu'il faut concentrer avec effort , n'ob-

tiendra jamais qu^ao des deux succès ; il retombera dans les penchans dominateurs où Tentraineot ses facultés. Comme tant de vrais hommes politiques qui ont préteada aux deux palmes , il n'en atteindra complètement qu^une seule ; comme tant de poètes qui ont voulu être politiques , il ne sera que poète ; et en vérité il n^; a pas à plaindre le poète, si, comme je le crois, il est l'homme qui, avant le conquérant, a la plus grande part de gloire sur la terre.

Au total , eu effet , la poésie permise à càté des affaires est infime et dégradée ; et les méditatioDS des affaires , et leurs nuances , et leurs entraves, et leurs petites considérations , et leurs flegmatiques condescendances sont des tristesses qui éteignent le poète, et ce qu'elles conservent de leur déguisement en formes poétiques n'est jamais la démarche hautaine , altièrement indépendante , planant sur tous les intérêts de Tunivers , qui appartient éminemment à un Homère, à un Dante , et au petit nombre d'illustrations dont tous les pays s'enorgueîIUssent en ce genre.

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