CHAPITRE XXXV
DETAILS SDR L ITINESAIBE DE LA COORSE POETIQUE DE OANTB. M. GIN- GUENÉ PENSE QUE DANTE n'a MÊLÉ A SON PARADIS NI INTERETS NI PASSIONS TERRESTRES. L^AUTEUR REFUTE M. GINGUENE. PRE- MIER CHANT DU PARytDIS, LE POETE EST TRANSPORTÉ DANS LA LUNE. HILTON A IMITE DES PASSAGES DE DANTE. DISCOURS DE JUS- TINIEN. IL RACONTE TOUTE l'hISTOIRE DE BOME. ROMÉE DE VILLE- NEUVE. OPINION DE M. VILLEMAIN SUR SAINT LOUIS. CLEMENCE, REINE DE FRANCE. DANS LA SPHERE DU SOLEIL, ON MONTRE A DANTE SIGER DE BRABANT. IMPORTANTES RECHERCHES DE M. VICTOR LE- CLERC SUR CE PROFESSEUR DE l'uNIVERSITÉ DE PARIS. SAINT THO- MAS d'aquin fait l'Éloge de saint françois d'assise, saint bo-
NAVENTURE FAIT l' ÉLOGE DE SAINT DOMINIQUE, l' AUTEUR EXPLIQUE LES DIVERS CARACTÈRES DU STYLE ITALIEN ET DU STYLE FRANÇAIS. CACCIAGUIDA , TRISAÏEUL DE DANTE , APRES AVOIR BLAME LES MOEURS DE FLORENCE, PREDIT A DANTE LES MALHEURS Qu'iL EPROUVERA DANS UN EXIL.
Les beautés poétiques, les faits de Thistoirè, les repentirs du guelfe, les colères du gibelin , les attestations d^amitié , les confessions de quelques fautes , les professions de foi catholique , les prédictions , les plus hautes leçons de morale, nous ont plus occupé dans Fanalyse des deux Cantiche précédentes que plusieurs détails, cependant importans, relatifs à ritinéraire du voyageur. Il ne sera pas mal de résumer ici tout le plan du poète. M. Arrivabene en a donné un aperçu lumineux , et qui mérite d^être rappelé.
Diaprés les informations fournies par Dante luimême, et quMl a consignées dans le chant xx de VEn^r^ et dans le chant xxiii du PurgatoirCj le poète a commencé son mystérieux voyage au moment ou le soleil étoit entré dans le signe du bélier, la nuit da 4 au 5 avril de Pan du Seigneur i3oo. Cette annéelà , c^étoit le 4 avril que tomboitla pleine lune. Dante place au 5 avril Tanniversaire de la mort du Rédempteur, contrairement au sentiment de Pétrarque , qui le place le 6 du même mois. Le poète feint d^avoir entrepris ce voyage après avoir atteint la sommité de Tare par lequel monte et descend la vie. Ajoutons que la narration de cet itinéraire toujours daté du 4 avril i3oo, fut ébauchée, abandonnée, repiîse, laissée de nouveau, et achevée pendant vingt*un ans de vie que la nature accorda encore à Fauteur. Aussi , quand il parloit d^événemens postérieurs à Tan i3oo, alors, comme on Fa dit, il supposoit une prédiction.
Cet ouvrage, fruit des malheurs deTexil, est à la fois poème narratif (i), dramatique et didascalique. Dans son récit, Dante donne jour par jour la relation de ce quMl a vu et de ce quHl a entendu le long du chemin ; il n^oublie aucun des événemens dont il a été témoin. Il emploie une nuit et un jour à visiter Y Enfer, et une autre nuit et un autre jour à passer du centre terrestre à Tautre hémisphère. Ces deux espaces de temps réunis forment deux jours naturels. La nuit commençoit quand il entroit dans la forêt. De Tentrée jusqu^à la sortie de la Giudecca, il emploie vingt-quatre heures; puis trois heures a descendre du milieu de la poitrine de Lucifer au centre, et à monter du centre à Tautre face
(i) Il Sccoh di DuHtOf Arrivabciic , pag. tiou.
de la Giudecca; plus vingt-une heures pour sortir de cette partie. Ainsi se passèrent les quarante-huit heures.
Dante se trouva dans Thémisphère opposé, à Fheure où naissoii le jour, parce que là il fait jour quand sur notre hémisphère il fait nuit.
Il emploie ensuite trois nuits et trois jours et demi à voir le Purgatoire et à contempler le séjour de nos premiers pères sur la cime de la montagne. Il suit sa course dans les champs de Pair et de Féther, et s'élève à travers les cieux de Ptolémée jusqu'à la dixième sphère où réside la divinité ; ainsi il arrive en Paradis le jour de Pâques , après sept jours de voyage. Dans ce céleste itinéraire, il emploie vingtquatre heures.
M. Ginguené commence ainsi son analyse du Paradis (i) :
tt Après une course aussi longue et aussi pénible, après avoir descendu tous les degrés de Y Enfer et remonté tous ceux du Purgatoire y Dante arrive enfin au séjour des félicités éter<* nelles et nous y fait arriver avec lui. Mais pourrons-nous le suivre pas à pas dans ce bonheur, comme nous Tavons fait au milieu des peines ? C'est ce dont , en examinant la dernière partie de son poème , on reconnoit l'impossibilité.
« Dans Y Enfer y le spectacle des supplices frappe de terreur. L'imagination forte, sombre et mélancolique du poète émeut l'ame la plus froide , et fixe Tattention la plus distraite. Dans le Purgatoire , l'espérance est partout , ses riantes couleurs parent tous les objets , adoucissent le sentiment de toutes les douleurs. DansTun et dans l'autre, des aventures touchantes et terribles , de fidèles tableaux des choses humaines ou des peintui'es fantastiques , mais que l'on croit réelles ou palpables, parce qu'elles donnent aux beautés idéales des traits qui tombent sous les sens ; enfin des satires piquantes et variées
(i) Hist. fitl. d'Italie, lom. Il, pag. 197.
réveillent à chaque instant la sensibilité , l'imagination ou la malignité.
« Lt Paradis rC offre presqu aucune de ces ressources ; tout y est éclat et lumière ; une contemplation intellectuelle y est la seule jouissance. Des solutions de difficultés et des explications de mystères remplissent presque tous les degrés par lesquels on arrive à la connoissance intime ou à l'intuition éternelle et fixe du souverain bien. Gela peut être admirable sans doute , mais cela est trop disproportionné avec la foiblesse de l'entendement, trop étranger à ces affections humaines qui constituent éminemment la nature de l'homme, peutêtre enfin trop purement céleste pour la poésie qui , dans les premiers âges du monde , fut presque uniquement consacrée aux choses du ciel , mais qui depuis long-temps ne peut plus les traiter avec succès , si elle ne prend soin d'y mêler des objets , des intérêts et des passions terrestres. »
M. Ginguené se montre ici préoccupé d^une pensée quMl manifeste plus en détail quelques lignes plus bas. Il déclare la guerre moins à Dante qu^au sujet de ses chants. Il plaisante sur les croyances du poète, et, sans s^en apercevoir, sur celles de cent cinquante millions de complices qui croient comme lui dans Tunivers, et qui sont heureux de cette croyance.
Alors ce critique, habituellement si ferme et si judicieux , n^est plus que sur un terrain mouvant. Ces opinions de M. Ginguené, que Fltalie elle-même n^a pas assez combattues, n^ont pas peu contribué à fortifier ridée qu^on a généralement de Tinfériorité des beautés du Paradis^ comparées à celles des autres Cantiche.
Comment M. Ginguené peut-il dire que \e Paradis rf offre presqii aucune des ressources qui réifeillent à chaque instant la sensibilité j Vimagination et la malignité? S'ils^étoitbomé à dire que cette dernière impression ne peut pas se trouver dans le Paradis ^ il auroit
dit une chose raisonnable. Le Paradis, comme on peut le voir, en le lisant sans préoccupation, offre des res^ sources qui éi^eillent au plus haut point la sensibilité, Timagination, et il faut le dire, quoique ce puisse être un blâme juste qu^on doit adresser au poète , il faut le dire , la malignité,
Dante est encore homme dans la construction de son Paradis; il y est aussi grand poète qu^on Ta vu dans V Enfer et dans le Purgatoire. D^ailleurs le ton veut être différent, mais il ne Test pas toujours, et puisque M. Ginguené regrette les fidèles tableaux des choses humaines, les peintures fiinta^tiques^ des sa-tires piquantes et variées, nous lui répondrons que la poésie de Dante n^est pas, là , uniquement consacrée aux choses du ciel, et qu'il s'y trouve mêlé des objets, des intérêts et des paissions terrestres.
M. Ginguené rentre dans le vrai quand il parle de solutions de difficultés. Il auroit pu ajouter que des dissertations métaphysiques peuvent être trouvées superflues; mais peut-on jamais oublier tout ce qu'il y a de mélodie , de musique divine dans ces tercets , où il faut quelquefois pardonner à des définitions de Técole en faveur de tant d'éclat, de douceur, de charme et d'harmonie ? M. Ginguené d'ailleurs devoit finir par reconnoitre de la vérité du sentiment que j'exprime ici.
Je sais bien qu'un tel aveu est accompagné de cette prévention obstinée contre le Paradis que M. Ginguené ne peut jamais dissimuler. Cette prévention le porte à déclarer, sans dMcnn peut-être , sans la modification d'un on dit, que les Italiens lisent peu le Paradis. M. Ginguené se trompe. Les Italiens lisent beaucoup le Paradis. Il y a même parmi eux un grand nombre d'hommes de goût , d'hommes d'ima-
ginatioD, d^hommes d^étude qui préfèrent le Paradis aux deux autres Cantiche. Je parle en témoin oculaire de cette disposition d^un grand nombre d'Italiens. A cette prévention près de M. Ginguené , qu^il auroit sacrifiée s'il eût fait un long voyage dans la Pénin* suie, cet auteur ne peut se refuser à la confession suivante , où il persiste , il est vrai , dans son erreur, mais dont les derniers termes le rappellent suffisamment à notre sentiment :
« Dans le pays mêroe de Fauteur, où les études de la théologie sont toujours, par de bonnes raisons, les premières, les plus importantes de toutes , le Paradis est ce qu'on lit le moins , quoique Dante n'y ait pas répandu moins de poésie que dans les autres parties , et que peut-être même il ait mis, dans son expression poétique, une élévatioH plus continue , plus à^ intention et de nouveauté, »
OÙ en serions*nous aujourd'hui qu^il s^est élevé de bien autres ennemis que M. Ginguené contre les livres catholiques , si ce Paradis ne nous apportoit pas une expression si positive des opinions théologiques de Dante , de Dante qu^on veut nous repré-* senter comme un hérétique? A coup sûr Dante, théo* logien moins consommé , approbateur plus froid des dogmes sacrés, professeur moins exact des nuances les plus cachées de cette science profonde , viendrait bien plus en aide aux raisonneurs à esprit protestant, qui , tout en trouvant dans leParadis tant d'explications nettes et précises, en présentent Fauteur comme ennemi de notice foi, et viennent nous assurer que celui qui attendoit si impatiemment il UeltrOf vouloit nous annoncer Lutero. Jamais Tanagramme, depuis qu'on dispute , n'a remporté une victoire plus signalée et plus ingénieuse. Bon Uguccione, tour à tour VeltrOy
Dut, tu étois un grand guerrier; mais le premier nom symbolique qu^on te donnoit dans un sens politique avoit-il quelque chose de commun avec les attaques et la fureur du prétendu réformateur né k Eisleben , qui fit crier à tant de provinces : Plutôt turcs que papistes ? LMmagination a-t-elle été donnée à rhomme pour qu^il en abusât à ce point?
Quoi qu^il en soit, nos adversaires eux-mêmes nous promettent qu^en lisant le Paradis j nous trouverons, dans son expression poétique, une élévation plus continue j plus étinvention et de nouveauté. Un bon catholique doit penser qu^il n^ trouvera rien qui Tégare. Achevons donc notre tâche ; il n^ & de danger ici ni pour notre foi, ni pour nos plaisirs.
Voici le début du premier chant :
«• La gloire de celui qui met tout en mouvement pénètre dans l'univers et brille plus dans une partie et moins dans une autre. J'ai parcouru le ciel qui reçoit le plus de sa lumière, et j'ai vu des choses que ne sait et ne peut redire le mortel qu*i descend de là-haut.
« L'intelligence, s'approchant en liberté de l'objet de ses désirs, s'élève tant, que la mémoire ne peut revenir en arrière. Cependant les merveilles du saint royaume, dont j'ai pu faire un trisor dans mon esprit, vont éti*e la matière de mes chants. »
La littérature naissante et la littérature mythologique n^étoient pas encore séparées ; elles se donnoient la main. Le vrai Dieu étoit encore nommé Jupiter; ApoUon doit continuer d^être le dieu des ▼ers*
« Bienfaisant Apollon , pour ces derniers travaux abreuvemoi à longs traits de ta valeur, comme le demande le laurier qui t'est cher ! Jusqu'ici je n'ai franchi qu'une des cimes dû Parnasse ; aujourd'hui je dois franchir les deux cimes à la fois y pour rempli i; dignement ma dernière tâche poétique.
Entre dans mon sein , inspire-moi les accens qui t'avoient donné la victoire , quand tu tiras les membres de Marsyas de leur enveloppe sanglante ! O divine puissance, permets que je retrace Fimage de l'empire bienheureux , telle qu'elle est restée dans ma mémoire ! alors je m'avancerai vers ton arbre favori , et je me couronnerai de ses feuilles dont la sublimité du sujet et ta protection m'auront rendu digne.
« Mon père, on cueille rarement le laurier pour triompher comme César ou comme poète ( ô faute , ô honte des volontés humaines !) ; le désir de quiconque veut s'orner du feuillage du Pénée doit répandre des flots de joie autour de la divinité de Delphes.
<« Une foible étincelle allume une grande flamme. Peutêtre après moi des prières plus éloquentes obtiendront-elles des réponses plus favorables de Cyrrha.
« La lumière du monde s*élève sur les mortels par des issues diverses ; mais quand elle sort par l'issue où quatre cercles se réunissent à trois croix ( lorsqu'elle entre dans le signe du Bélier), elle ordonne (1) et dispense sa vertu dans l'univers avec une influence plus heureuse ; elle façonne et dispose mieux à sa manière la vie mondaine. Par une de ces portes commençoit le jour ; de l'autre côté régnoit une nuit profonde.Toute une partie de l'hémisphère étoit déjà blanchie par l'aurore , et l'autre étoit plongée dans les ténèbres , quand je vis Béatrix, tournée à gauche, contempler attentivement le soleil. Jamais l'aigle n'osa le regarder fixement avec tant d'assurance. CcMnme un rayon revient par la répercussion au point lumineux d'où il est parti , ainsi qu'un pèlerin qui a terminé son voyage , de même l'action de Béatrix , se réfléchissant dans mes yeux, frappa ma pensée, et me disposa, contre l'habitude des hommes , à fixer aussi mes regards sur le soleil. Là Dieu accorde des facultés que nous n'avons pas sur la terre, où tout est proportionné à nos foibles moyens. Mais cependant je ne pus long-temps soutenir l'éclat de cet astre. Je le vis lancer des étincelles semblables à un fer rougi qu'on retire du feu , et il me parut qu'un autre jour se joignoit subitement au premier jour , comme si l'être qui en a la puissance avoit orné le ciel d'un second soleil.
M Béatrix continuoit d'avoir les yeux attachés sur le char
(i) Foy, la traduction du Pùradii, Didot, tom. I, pag. 160..
éternel ; j'en détournai les miens pour les reporter sur elle , et, en la considérant , je sentis en moi-même que je devenois tel que Glaucus , quand il goûta cette herbe qui lui fit partager la divinité des dieux marins. Qui pourroit exprimer par des paroles cette faculté de transhumaner ( j'ai déjà signalé cette magnifique image ) ! Que cet exemple encourage celui à qui la grâce permettra de' connottre par l'expérience une si haute féUcité!
« Amour qui gouvernes le ciel, tu sais si je n'étois pas alors tel que tu m'avois nouvellement créé, toi qui me fortifiois de tes rayons! Quand j'admirai , ô noble objet des désirs éternek ! cette révolution des cieux que tu diriges, cette harmonie que tu guides et que tu tempères , il me sembla que la flamme du soleil allumoit un immense espace du ciel. Jamais pluies et fleuves ne formèrent un lac aussi étendu : tant de splendeur et la nouveauté du spectacle allumèrent en moi une avidité pénétrante et un désir d'en connoitre la cause.
u Béatrix lisoit en moi comme moi-même. Avant que je la priasse de satisfaire mon esprit tout ému, elle ouvrit la bouche et me dit : «< Toi-même tu te livres à l'erreur avec tes fausses « idées ; tu ne vois pas ce que tu verrois , si tu les avois éloi- « gnées. Tu n'es plus sur la terre comme tu crois ; la foudre, « formée dans la région où elle est née , n'a pas été lancée « aussi rapidement que tu as été porté, toi, dans cette région.»
Ici Béatrix commence une de ces explications que n^approuyent point ceux qui n^aiment pas à lire le Paradis f mais cette exposition est nécessaire. Avant de se faire une idée de la marche de Dante dans cette Cantica , il faut avoir lu le Paradis entier ; il faut comprimer toutes ses impatiences et s^avancer vers le but que Fauteur veut atteindre ; alors il y a un plaisir toujours nouveau à reconnoitre avec quelle sagacité de mémoire Fauteur se souvient de ses prémisses.
Les impatiens, les esprits paresseux, les dissertateurs positifs ne doivent pas oublier les préceptes, les recommandations, les avis donnés dans le commen-* cernent du ii* chant.
« O vous qui, montés sur une frêle barque, suivez la marcLe de mon vaisseau , dësîreux d*écouter mes chants , retournez revoir Tos rivages, ne vous avancez pas en pleine mer, de peur de vous ^rer , si vous perdiez mes traces ! On n'a jamais parcouru les ondes où je m'engage aujourd'hui. Minerve enfle mes voiles , Apollon me conduit , et les neuf Muses me signalent les Oui-ses. Mais vous , en petit nombre, qui de bonne heure avez levé la tête vers le pain des anges, nourriture dont on vit ici sans pouvoir s'en rassasier, hasardez-vous dans le haut Océan , et suivez le sillon que trace mon vaisseau sur l'onde qui reprend d'elle-même son niveau. Les héros qui passèrent à Golchos, quand ils Tirent Jason devenu laboureur, ne furent pas émerveillés autant que vous devez l'être. »
Quel poète a donné plus de charme à son style ! Retirez-vous, mauvais croyans, ne suivez pas dans une foible barque un noble vaisseau ! Quel Argonaute imprime à son entreprise un ton d^assurance plus fier !
Nous qui n^avons pas Tintention de regagner le rivage, nous continuerons de suivre le. poète.
En aussi peu de temps qiiun trait est placé^ se détache de Parc et vole, Dante est arrivé dans un lieu où il fut frappé dW spectacle admirable. 11 est transporté dans la première étoile , la lune , qull appelle la perle étemelle» Ici Dante amoncelle des explications conformes à la physique de son temps. Quelques-unes sont judicieuses; d'^autres, plus obscures, ne peuvent satisfaire nos physiciens actuels. En général, il s^éloigne trop de son sujet, mais il ne tarde pas à redevenir poète, et poète sublime. Il y a une impression qu'ion éprouve souvent avec Dante ; il se livre à des démonstrations qu^il traite sous tous les points de vue. On s^inquiète, on se ti*ouble, on abaisse la main qui tient le livre ; mais on ne Fa pas plus tôt relevée qu^une pensée brillante surgit tout à coup et que Ton continue le voyage.
Pour éviter les répétitions , avertissons bien de ce qu^il ne fant pas ignorer, ceox qui consentent à nous accompagner; car de toutes parts les hommes à préjugés disent qu^à ce point de notre examen , nous devons rester seuls sans auditoire et sans lecteurs. Quelque peu considérable que soit le nombre des fidèles , nous parlerons pour eux comme nous ferions pour la multitude.
11 faut donc savoir que Dante compte dix sphères : la Lune où il est maintenant , Mercure, Vénus, le Soleil , Mars , Jupiter, Saturne , la huitième sphère où sont les étoiles fixes et qui n^a pas diantre nom , le premier mobile, enfin le ciel empyrée. Il faut admettre avec cet auteur de tels principes , si on veut parvenir à le bien connoitre.
Ces principes étoient ceux du temps, ceux que Brunetto avoit enseignés à Dante. Nous remarquerons actuellement que si Dante a voulu expliquer les taches de la lune , Milton a entrepris aussi un travail semblable. Raphaël n^en entretient-il pas Adam, liv. V, vers 4i5 et suivans ?
« Des élémens, le plus grossier nourrit le plus pur, la terre nourrit la mer : la terre et la mer nourrissent l'air ; Tair, les feux éthérés, et d'abord la lune comme placée le plus bas. De là, dans son visage arrondi, ces taclies, vapeurs non purgées, non encore changées en substances. La lune ne manque pas non plus d'exhaler de son moite continent de la nourriture aux globes plus élevés. Le soleil , qui communique à tous sa lumière , reçoit de tous sa récompense alimentaire en exhalaisons humides I et le soir soupe at^ec f Océan, »
Dans le livre VIII , Milton parle encore des taches de la lune. Les deux poètes ont suivi une marche différente. L^explication donnée par Dante, et qu'il
4f 2 HISTOIRE DE LA VIE [1318]
convient d^aller chercher dans Fauteur lui-même, est obscure, mais elle montre un esprit exercé à Pétude de la plus haute métaphysique, et se rattache en même temps à la théologie , ce dont nous ne lui faisons aucun crime. L^explication générale de Milton est purement physique ; chez lui , Texplication du VHP livre a quelque chose de plus satisfaisant que celle du V*.
Dans ce besoin impérieux de parler de la lane et de ses taches, ne peut-on pas reconnoître que MiUon étoit rempli du poème de Dante, et que le poète anglais cherchoit à lutter contre le poète florentin?
Dante trouve dans la première sphère (la lune) Piccarda, sœur de Forèse et de messer Corso Donati, que messer Corso fit sortir par force de son couvent pour la rendre à la vie séculière.
Les paroles que Piccarda adresse à Dante deviennent ici une exposition claire du plan ultérieur de notre poète. Dante demande assez indiscrètement si Piccarda désire un lieu plus haut pour mieux contempler Dieu; Piccarda répond :
« Il faut parmi nous vivre dans l'esprit de charité ; la forme c( de l'être bienheureux demande que nous nous soumettions à u la puissance divine, et toutes nos volontés ici n'en fontqu'une. «( Dans ce royaume, nous sommes rangés de degré en degré ; <( ce qui plaît à celui qui nous gouverne plaît à tout le royaume, u Sa volonté est notre paix. Elle est cette mer où se rend tout « ce que sa volonté a créé et tout ce que produit la nature.» Je vis bientôt clairement que tout, dans le ciel, est paradis, quoique la grâce du bien suprême y laissât différemment toutes ses Csiveurs. »
M. Ginguené a-t-il raison de dire que , dans le Paradis y tout est uniforme ; que de la lecture de ce poème il peut résulter k de Tadmiration pour la
<( science , pour le génie d^expression , pour la diffi- <( culte vaincue , mais que , ce qui est toujours fà- « cheux dans un poème , tout cela est mêlé d^un peu « d^ennui (i)? «
J'en demande pardon au censeur, mais le Paradis a de telles gradations de forme , d^intérét, d'ammatiorij sMl est permis d'employer ce mot nouveau, quMl n'y a pas un seul moment où il cause Tennui, à moins que ce ne soit cette sorte d'ennui qu'on éprouve , de parti pris, sur Un sujet donné, que l'on n'a pas le soin de juger et d'apprécier d'aussi bonne foi que l'a fait le protestant Milton.
Un peu plus bas , dans une autre réponse de Piccarda , on lit ce vers qui se recommande par une si heureuse expression :
Perfetta vita ed alto merto incibla Donna più sa.
Ce mot inciela m'a paru si élégant , si gracieux , si concis , que j'ai osé le traduire ainsi : « Une vie (f sainte, un mérite éminent encièlent plus haut une
« femme » Cette femme est sainte Claire, sœur
de saint François, institutrice des Franciscaines, ordre dans lequel Piccarda avoit fait ses vœux.
Le chapitre v offre une réponse à ceux qui ne voient pas que , dans le Paradis , on rappelle les passions terrestres.
Peut-on gourmander plus vivement les mauvais adorateurs du Christ?
« Chrétiens , s'écrie Béatrix , apportez plus de gravité dans vos actions! ne soyez pas comme une plume qui s'agite à tous
(i) Eisi,4itt. if Italie , tom. 11 , pag. a56.
les vents ! ne croyez pas que toute eau puisse tous purifier ! TOUS aTez pour guides Tancien , le iiouTeau Testament et le pasteur de l'Eglise : qu'ils suffisent pour Totre salut ! Si une passion coupable tous indique une autre Toie , soyez des hommes et non des animaux sans raison. Que Thëbreu qui est parmi tous ne rie pas de tos dérëglemens ! Ne faites pas comme l'agneau qui abandonne le lait de sa mère , l'agneau qui folâtre et qui joue imprudemment avec lui-même !
« Aussi TÎte qu'une flèche frappe le but aTant que la corde soit en repos , nous courûmes au second royaume. »
Dante et Béatrix sont dans la sphère de Mercure ; c^est là qu^une foule de lumières célestes se dirigèrent vers les poètes et la noble femme qui les guidoit, en s^écriant : « VoUà qui accroîtra nos amours ! »
Ecco chi crescerà li nostn amoii !
Ce vers est charmant , ce vers est délicieux. Un de ces esprits pieux dit à Dante : a Veux-lu de nous « quelques éclaircissemens? satisfais à ton plaisir. >»
La lumière qui a parlé ainsi est Tempereur Justinien. Dante lui demande qui il est. Justinien répond, et il entreprend sa propre histoire et celle des triomphes de Taigle de Rome.
Nous trouvons ici quelques morceaux de prose de la Monarchiay mais refeits en vers d^une touche rapide et savante. Cest le cas de répéter un jugement spirituel et vrai de M. Villemain : <( L^italien de Danle a a, comme le vieux français, je ne sais quoi de court, tt de vif, de passionné que regretloit Fénelon et que w nous essayons de contrefaire (i). »
« Depuis que Constantin avoit tourné l'aigle contre le cours du ciel qu'elle aToit suiTÎ autrefois sur la flotte de cet ancien
(i) Cours de litL franc. ^ lom. I, pag. 397.
héros qui s'empara de Lavinie , il s'ëtoit écoule cent et cent ans et plus , pendant lesquels Toiseau de Dieu avoit régné à rextrémité de l'Europe , dans le voisinage des montagnes d'où il ëtoît parti. De là il avoit gouverné le monde sous l'ombre de ses ailes sacrées , et l'autorité, transmise de main en main, étoit parvenue jusqu'à moi.
« Je fus César et je suis Justinien. Par la volonté de Dieu, qui est le premier amour , je retranchai des lois ce qu'elles o£froient .d'inutile et d'obscur.
« Avant de me dévouer à cet ouvrage , je croyois qu'il n'y avoit qu'une seule nature dans le Christ , et je vivois satisfait d'une telle croyance ; mais le bienheureux Agapet, souverain pontife, me redressa par ses paroles à la foi véritable. J'écoutai sa voix, et je reconnois que son opinion étoit raisonnable.Comme tu sens toi-même que toute contradiction a une partie fausse et une partie vraie , aussitôt qu£ j'eus commencé à marcher avec l'Eglise , je me livrai tout entier à ce haut travail que Dieu m'avoit inspiré. Je laissai le soin de mes armées à mon Bélisaire : la main du ciel le servit visiblement , et je compris que je devois me reposer sur lui. Je viens de répondre à ta première question , mais le sujet me contraint à t'en dire davantage , et je veux que tu connoisses la force des raisons de ceux qui se disent les défenseurs du signe sacré et de ceux qui le combattent. Vois quelle est la vertu qui a rendu ce signe si vénérable. A la mort de Pallas, l'aigle commença à régner. Tu sais qu'elle séjourna dans la ville d'Albe pendant plus de trois siècles, jusqu'au moment où, pour elle, les trois combattirent. Tu sais où elle habita depuis l'affront aux Sabines jusqu'à la douleur de Lucrèce , sous sept rois qui soumirent les nations voisines. »
Quel est le poète qui a jamais osé , d^une manière plus sublime, convertir en dates historiques ces faits si importans des annales romaines? \^ affront aux Sabines , la douleur de Lucrèce ! Qu^on vienne nous dire que ce ne sont pas là des objets , des intérêts et des passions terrestres !
« Tu sais que l'aigle anima les valeureux citoyens de Rome quand ils marchèrent contre Brennus, contre Pyrrhus, contre
tant d'autres princes et leurs alliés. Torquatus, Quintius qui reçut un surnom de sa chevelure mal soignée , les Dédus et la famille Fabia lui durent cette renommée que je me rappelle avec délices. Elle écrasa l'orgueil de ces Arabes qui suivirent Annibal à travers les Alpes incultes , d'où toi , Eridan , tu prends ton cours.
« Scipion et Pompée obtinrent le triomphe sous le même signe qui parut acerbe à la colline {Fiesole\ au pied de laquelle tu pris naissance.
« Puis , lorsque le ciel voulut faire connoître à la terre la félicité dont il jouit lui-même , l'aigle fut confiée à Jules par la volonté de Rome. C'est alors que l'Isère, la Saône, les vallées du Rhône et la Seine ont vu ce signe s'avancer depuis le Var jusqu'au Rhin (1). La langue et la plume n'auroieut pu suivre la rapidité de son vol quand il sortit de Ravenne et sauta le Rubicon. Il se dirigea bientôt vers l'Espagne , puis , vers Durazzo , frappa Pharsale , et fit sentir le poids de ses coups au Nil brûlant. Revoyant Antandre, le Simoïs et le lieu où repose Hector, contrée d'où ce signe étoit parti, il devint fatal à Ptolémée. De là il s'élança foudroyant sur Juba , et tout à coup se retourna vers votre Occident , où il entendoit la trompette du parti de Pompée. Brutus et Gassiuâ aboient dans Venfer au souvenir de ce que fit l'aigle sous celui qui ensuite s'en empara de force , et fit pleurer Modène et Pérouse. On entend gémir la triste Gléopâtre qui, pour fuir ses atteintes, reçut de l'aspic une mort subite et cruelle. Sous cet autre , l'aigle étendit sa domination jusqu'à la mer Roùge ; sous cet autre, elle procura au monde une si douce paix que le temple de Janus fut fermé. Toutes ces victoires du signe dont je parle, remportées d'abord et qu'il devoit remporter encore dans le royaume mortel qui lui est soumis , deviennent en apparence foibles et obscures, si l'on considère, avec un œil éclairé et une affection pure, ce que fut ce signe dans les mains du troisième César.
(tj Dante nous donne là une idée de la route qu'il a suivie pour aller à Paris. Nos magnifiques fleuves frappent beaucoup les étrangers. J'ai lu plus de vingt de ces relations que les ambassadeurs vénitiens en France dévoient remettre à leur retour au grand Conseil. Tous j parlent de nos fleuve», de notre commerce intérieur, de cette situation sur deux mers qui nous rend si hardis navigateurs. Pourquoi n'avons-nous pas aussi plusdecanau^L?
« La vive justice qui m'anime lui accordoit, à celui que je signale, la faveur de venger une injure personnelle à Dieu même ; mais ici, redouble d*admiration !
«I Avec Titus, l'aigle courut tirer vengeance de la vengeance de l'antique faute; enfin, lorsque la dent lombarde mordit la sainte Eglise, Gharlemagne lui accorda du secours et triompha sous les auspices de l'aigle. »
Voilà certainement un beau morceau d^histoire en magnifiques vers ! on ne cesse pas de lire avec plaisir ce tableau d^annales bien terrestres. Le banni, qui a aimé les guelfes et qui sert les gibelins , va s^aninier à présent d^une vive colère contre les deux partis. Dante ici se montre supérieur à tout esprit de faction, mais il persiste dans les principes qu^a développés son traité de Monarchid; la haine contre les princes de France , toujours censés protecteurs de la cour pontificale résidant à Avignon , et que Dante auroit voulu voir à Rome , va se manifester par des menaces et même par des imprécations. Tout Français que nous sommes^ nous n^avons pas besoin de répéter que nous excusons bien facilement le gi*and poète. Nous avons reconnu qu^un grand poète dit et se rétracte; qu^il va, qu'il vient : il ne prend d^ordre que de lui-même, il n^obéit qu'^à la passion qui Finspire. Si les vers, même injustes, sont beaux, ils sont pardonnes^
H Tu peux juger maintenant ceux que je viens d'accuser plus baut , et tu connoltras quelles sont leurs erreurs , cause de tous vos maux. L'un oppose les lis d'or au signe légitime; l'autre s'en proclame inconsidérément le défenseur. C'est une rude tâche de savoir qui des deux s'abuse davantage. Que les gibelins continuent leurs menées sous un autre étendard! Il connoît mal ce signe , celui qui l'arbore avec des prétentions injustes ! Que ce nouveau Charles et ses guelfes ne s'efforcent pas de l'abattre! qu'ils craignent plutôt les serres qui ont déchiré la peau d*un lion plus redoutable ! Souvent
les fils ont pleuré la mort de leur père. Qu'on ne croie pas enfin que Dieu change d'armes en faveur des lis! •
Ici le poète s'^apaise et prend un ton moins impétueux .
u Cette petite étoile est ornée d'esprits sublimes qui ont cherché évidemment l'honneur et la gloire. Lorsque les désirs ont eu pour but cette gloire mortelle , il convient que les rayons du véritable amour jettent une clarté moins vive. Notre félicité est proportionnée à notre mérite ; nous ne voyons ces rayons que tels qu'il nous est permis de les voir. Enfin, celte admirable justice de Dieu excite tellement notre afTection , que nous ne pouvons plus retomber dans aucune méchanceté. Différentes voix produisent de doux accords ; ainsi différens degrés produisent une douce harmonie au sein de cet heureux royaume. »
Justinien montre ensuite à Dante la lumière de Romée de Villeneuve , premier ministre de Raymond Bérênger, comte de Toulouse et de Provence. Ce prince avoit quatre filles que Romée maria à quatre rois ; la première, Marguerite, dont nous avons parlé comme on sait, fut mariée à saint Louis en 1234; c^est la sublime héroïne de Damiette, celle qui fit le bonheur du plus aimable prince et de Thomme le plus civilisateur de son temps (i); la seconde, à Edouard,
(i) Ce n'est pas moi qui interromps ici le récit. C'est M. Villemain, et il en a bien le droit. 11 y a quelquefois des honneurs qu'il faut rendre aux hôtes qui sont arrivés plus tard; ils méritent qu'on revienne sur ses pas. J'aurois certainement inséré, page 4o de mon ouvrage, ce que cet écrivain dit de Louis IX dans son Cours de Htiéraiure françaUê» Paris , iSfo, pag. 288. J'insère donc ce digne complément aux opinions de Michaud et de Voltaire.
c Saint Louis a plus fait comme homme, qu'il n'a bissé de monumens <c comme roi ; mais ce qu'on lui doit surtout, et ce qu'on a moins vu, c'est «c le mouvement qu'il a donné é l'esprit de son peuple. Cela ne se saisitpas « pour ainsi dire ; cela ne se constate pas dans un acte particulier. Mais « prenez la France avant Louis IX, regardez la France après lui \ il semble a que ce soient d'autres hommes ; les esprits se sont élevés. C'est à dater de
[1318] ET DES OEUVRES DE DANTE. 4l9
roi d^ Angleterre ; la troisième, à Richard, frère du roi d^ Angle terre , et qui fut élu roi des Romains; et la quatrième , Béatrix^ à Charles V\ roi de Naples et frère de saint Louis.
Nos historiens provençaux donnent des détails curieux sur la vie de Romée , qu^ils appellent Romieu' de Villeneuve. Sa maison subsiste encore au* jourd%ui. M. le marquis de Villeneuve-Trans, mon confrère à F Académie des Inscriptions , et M. le vicomte Alban de Villeneuve , son frère jumeau , appartiennent à cette illustre famille. Ce sont deux hommes que leur talent , leurs écrits et leur modestie rendent hautement recommandables , et que j^aime avec une singulière tendresse.
« ce prince que la civilisation française commence, que le talent, et noos ne «c le comptons ici que comme expression du déyelopperoent national, tb « caractérise et fiiit entrer la langue et les prodnctiûns françaises dans le « tré»or commun du génie de l'Europe. »
Le point de déprt de M. Barthélémy de Saint-Hilaire (roy. pg. a63 de cet ouvrage ) est différent de celui de M. Villeroain, mais il est aisé de les accorder. Le pemier parle de Tesprit de la France qui a toujours cherché le simple, le vrai, le clair, et qui a fondé la plus claire de toutes les littératures, comme b plus claire de toutes les organisations politiques, et la plus claire de toutes les civilisations. Le second écrivain parle du prince, comme homme, qui a reçu le dépôt des avantages acquis depuis Hugues Capet, et qoi les a perfectionnés en les faisant entrer, comme il le dit avec on patrietiaoe si poli, dans le trésor commun du génie de l'Europe.
D'ailleurs M. Villemain, nous entretenant de saint Louis, est amené à particulariser, et 11 se complaît, sans contredire M. Barthélémy, à spécifier comment saint Louis continua le mouvement donné à la France. En effet» le prince qui , en servant la religion , transporte son peuple dans un autre fbjier de oonnoissances, après avoir confié les femmes, les enfims, les vieillards et les adultes, gardés par un petit nombre de guerriers invincibles, à la régence la plus sage et la plus éclairée, à la sagesse la plus chrétienne, est an prince qui répend dans sa nation les leçons de l'expérience, les pré» ceptcs qu'engendrent les voyages, les progrès innombrables qu'apportent dee juxtapositions nouvelles* N'oublions pas le bienfaiteur de Brunetto Latini, le héros qui inspiroit à cet illustre Florentin une vénération que ne partage pas assez l'élève du comittciatore e maestro in digrossare % Fiortntmi
Il suffit de lire tout ce chant, le sixième de la Crz/i* ticaj pour se convaincre du soin que Dante a pris de jeter de Tintérèt et d^heureuses situations dans cette partie de son poème.
Dante ne peut pas dire comment il monta dans la planète de Vénus. Il ne reconnoit qu^il y est arrivé que parce que Béatrix est devenue plus belle.
Ici le poète paie une dette de gratitude à Charles- Martel qu^il rencontre dans cette sphère. Le prince et Dante avoient vécu à Florence dans une sorte d^intimité. Le poète a-t-il eu les confidences de quelques amours de ce prince? Nous, nous remarquerons que Fauteur loue un prince de la maison de France, puisque Charles-Martel étoit fils de Charles II, le boiteux, roi de Naples et comte de Provence. Le discours du prince est touchant, n Tu m^'as beaucoup (( aimé, et tu avois raison de me chérir. Si je fusse « resté plus long-temps sur la terre , tu aurois vu <c autre chose que les feuilles de mon amour. »
Il faisoit bon rencontrer, même pendant un instant de sa vie, ce grand distributeur de renommées ; que de noms il a illustrés et que Thistoire auroit passés sous silence! Dante a dû être vivement sensible aux bons traitemens qu^il a reçus de Charles-MarteL Le poète va louer encore Clémence , fille de ce prince. Le chant ix' commence ainsi :
u Belle Glëmence, ton père Charles ëclaircit ainsi mes « doutes, et me prédit ensuite les tromperies que devoit souffrir « sa famille ; h mais il ajouta : « Sois discret et laisse couler les « années! »
Clémence , fille de Charles-Martel et épouse de Louis X, roi de France, vivoit encore quand Dante écrivoit son poème. Voilà un hommage bien natu-
rellement amené en Thonneur d^une reine de France! Une faut pas aussi se presser de juger Dante, ses colères, et de le condamner sans entendre toute sa défense. Je citerai ce qu^un auteur du temps disoit de Clémence : « Cétoit une princesse de belle courtoise manière , « qui, quoique souveraine, humblement envers tous <f se départoit sage en paroles comme en faicts , digne « enfin du beau nom de Clémence, car moult débon- « naire estoit. »
Si nous voyons ici une reine de France sauvée de la colère du gibelin, à qui le devons-nous, si ce nVst au gibelin lui-même? Mais au chant xix, Philippele-Bel n^'aura pas encore obtenu son pardon : en même temps Fempereur Albert ne sera pas plus ménagé.
Cunizza , sœur d^Ezzelin da Romano , tyran de Padoue, parle au voyageur. Remprunte les ex* plications naïves de Graugier : « Ici je reluis, parce a que m^hn vaincue la lumière de ceste estoile, ayant « beaucoup pu sur moi Pestoile de Vénus, Tinfluence « de laquelle nous rend amoureuses. »
Cunizza parle d'Alexandre de Plaisance. Ce seigneur de Feltre, après une bataille où les habitans de Ferrare étoient alliés du seigneur de Padoue, en fit arrêter un grand nombre qui lui avoient demandé un asile, et les livra à Tennemi. Les vers qui expriment ce fait sont d'une grande force de verve ; aussi Biagioli dit dans son commentaire : « La bile du poète ce s'échauffe de plus en plus , et pour que , comme le « crime, Tinfamie soit éternelle, il l'imprime en pa- « rôles assurées contre tout outrage du temps. »
En louant de tels suffrages, nous irions peutêtre au-delà du but, et nous risquerions de trop prouver que nous ne sommes en vérité pas sortis de YEnfer.
Survient Foulques, né à Marseille, qui fait le même aveu que Cunizza. Ce célèbre poète provençal, et non génois selon Nostradamus et Moréri, après avoir raconté Fhistoire de sa vie, adresse une terrible apostrophe à Florence. Il s^agit toujours de la douleur qu^éprouvoit le banni de voir que la cour pontificale s^obstinoit à ne pas sortir d^ Avignon,
De la sphère de Vénus, Dante passe dans celle du Soleil. Il y trouve d^abord Thomas d^Aquin , Albert de Cologne, Pierre Lombard, saint Denis Taréopagite, Orosius, Boèce, Isidore, Bède, Richard de Saint-rVictor et Siger que Dante n^avoit pas vu à Paris , mais dont il a entendu parler , puisque ce professeur y avoit laissé un nom si estimé. Voici le passage relatif à Siger : n Celui sur lequel je vois « ton œil fixé est un esprit à qui, dans ses graves « méditations , il tarda long-temps de mourir : c'est a Fétemelle lumière de Siger (i) qui, nie du Fouarrej
(i) Je dois la note qui va suivre à M. Victor Le Cleic, président de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, le meilleur traducteur de Cicéron. Tout ce ({ue M. Le Clerc dit ici est neuf, et doit exciter l'attention etla reconnoissance des commentateurs italiens qui s'occuperont désormais d'éclaircir le texte de Qante.
a Les recherches sur ce théologien Siger, que Dante put aller entendre dans la rue du Fouarre et qu'il fait louer ici par saint Thomas, ont été jusqu'à présent incomplètes et infructueuses. Les nôtres, pour avoir été plus étendues peut-être, ne nous ont pas conduit encore a plus de certitude. Voici du moins quelques documens qui paroissent avoir été négligés, et qui pourront mettre sur la voie.
a Cette forme italienne Sigieri semble désigner quelqu'un de ces nombreux professeurs de théologie et de philosophie, qui vinrent ou purent venir de Belgique enseigner à Paris, pendant le xui* siècle, comme Siger de Lille ou Zegber de Flandre, qu'on place vers l'ai^ taSo {Eût, HUér. de la Fnmee.par les B,inédieiùu ei^ar tJiuiiiui, tom. XVIU, pag. 397); Siger de Courtray, qui avoit été un des premiers disciples de Robert Sorbon, et dont il restoit plusieurs traités philosophiques en manuscrit dans l'andenne bibliothèque de Sorbonne ( Quéitf et Echard. , Scriptor. çrd. prœdicat. , tom. I, pag. 178 , 395 , etc. ) i Siger de Brabant, autre docteur de la même maison, chanoine de Saint-Martiu-do-Liége, qui étoit à Liège vers 1277
u par des syllogismes évidens , excita Tenvie de ses «( contemporains. >*
(f6irf. pag. 395 ), etc. Nous trouyont encore, en ia43, unSiger» prieur'de l'abbaye d'Oignies dans le même diocèse {MariêM, ampUss. coUect., tom. 1, col. 1*278}; quelque temps auparavant, vers laaa, Sig^r de Silly, en Haineut, franciscain {Waddimfy AnnaL mmorum, tom. Il, pag. 36i); vers ia3o, Siger de Gand, abbé de Cambron, près de Mons, au diocèse de Cambray {GalUa christ, jmv., tom. 111, coi. lotf, 172, 4^4) î P^^^ ^**^f ^^ ^4i^> Siger, abbé de Saint-Waast, d'Arras (tftirf., col. SSg), etc. Le célèbre abbé Suger éurit lui-même, dit-on, des environs de Saint-Omer {Hiit. Htt, de Ut Frmtcê, tom. XII, pag. 36t).
« De ces divers personnages désignés indifféremment par les nomade Siger, Sîgier, Syger, Suger, Sugger, Seger ou Zegher, nous osons croire que celui que Dante environne ici d'une lumière étemelle, et qu'il a en effet immortalisé, n'est autre que Siger de Brabant, Sigenu ou Segerus de BraboHiia^ qu'on pourroit supposer le même que Siger de Courtray (car cette dénomination de Brabant s'étendoit alors beaucoup plus loin qu'aujourd'hui, VaUre Àmdréf BibUoth, Belg., pag. 9], et qui ajouta peut-être à son nom celui de cette ville parce qu'il y étoit devenu doyen de l'église collégiale de Notre- Deme (Quétifei Bchard, ibid., pag. agS).
« Il vivoit dans un temps qui s'accorde avec notre conjecture, et de plus on peut croire qu'il étoit Thomiste : ^ieux faiU qui semblent reposer sur im acte authentique. Cet acte est le legs qu'il fit, avant l'année i3oo, au collège des pauvres maîtres qui étudioient dans la faculté de théologie en Sorbonne, de plusieurs parties des œuvres de saint Thomas {ibid,, pag. 290, 295, 396 ; Biêt, UU,d9(a France, tom. XVI, pag. 36).
a Un autre motif non moins poissant qui nous porte à reconnoltre dans ce Siger celui qui fiiisoit retentir de ses syllogismes la rue du Fouarre, fragoswt Stnummtm vieus ( Pétran/ue , Ep. lib, IX ) , c'est la grande répuUtion dont il jouissoit à la fin du xiii* siècle, et qui le faisoit placer presque au même rang que le plus illustre docteur de cet ége, le docteur Angélique, saint Thomas d'Aquin. Ce fait, qui n'avoit été encore remarqué, non plus qœ le précédent, par aucun des commentateurs du poète, est cependant attesté par plusieurs pages d*un livre fort connu, le recueil des historiens latins des croisades, publié par Bongars, GesUt Deiper Francos.
« On n'avoit jusqu'ici cherché le nom de Siger que dans l'histoire de l'Université de Paris, par Egasse du Bonlay, et on n'avoit pas même dit qu'il y est nommé en passant comme chef du parti qui, de 1271 à 1275, s'éleva contre le recteur Albéric de Reims {HUi* Univ, Parié., tom. 111, pag. 4^3, 416, 4*7)* Nous le trouvons bien plus dignement recommandé è la postérité par un des écrivains dont les ouvrages composent le recueil des croisades.
c L'auteur anonyme qui, sans prendre d'autre titre que celui de PainmMe rtgiuê cauêarum ecclesiasticamm inducatu ii^ui fa AÛs^s'adresse à Edouard 1'^, roi d'Angleterre et duc d'Aquitaine, pour l'engager à reconquérir la Terre- Sainte, et qui paroit avoir écrit vers Tan i3o6(Z>tf recuperaiioM Terra Sanctay ap. Bongars. , tom U, pag. 3i6-36i), ne parle qu'avec admiration
N^est-ce pas qu^on peut dire que voilà la France rentrée en faveur? Mais sur AvignoH et sur Florence, le poète n^est pas apaisé.
11 continue ainsi :
« J'aperçus des lumières plus éclatantes que le soleil , qui firent de nous un centre, et d'elles-mêmes une couronne. Leur voix étoit encore plus douce que leur éclat n'étott resplendissant Les substances brûlantes tournèrent trois fois
de Siger de Brabant, quoiqu'il nous apprenne qu'il avoit entendu saint Thomas (ibid,y chap. 4^» pag* 33;). Une première fois, dans un plan d'études qu'il trace pour les jeunes gens d'élite appelés à cette conquête , il nomme Siger à côté de Thomas lui-même : Item ÊSpediret qttod qwBsiiones naiuraUs kaberent extradas de scriptis tam fratris Thoma, quam Setferi, et ahomm dùctorum {ibid., chap. 46, pag. 337). Et dans les manuscrits de Sorbonne, on lit précisément ce titre, Quœstiones naiurales, à la tête d'un des ouvrages de Siger.
a Ailleurs, le même auteur s'exprime à peu près ainsi : o Lorsque la « Politique d'Aristote nous étoit expliquée par un excellent docteur en phi- « losophie dont j'étois alors le disciple, maître Siger de Brabant, PrwceUe»' c Hssimus doctor philosophiœ, cujut eram tum discipuius, magUier Segerua « de Brabantia, je l'ai entendu qui disoit que , pour les Etats, de bonnes lois « valent encore mieux que de bons citoyens, parce qu'il n'y a pas et qu'il ne « peut y avoir d'hommes si honnêtes , que les passions de la colère , de b a haine, de l'amour, de la crainte, du désir, ne puissent corrompre, etc. 9 {Ibid.f chap. 80, pag. 356%)
a Ce ton satirique et hardi que Siger donnoit quelquefois à son enseignement de la rue du Fouarre, où étoient les écoles de philosophie ( Mémige, Dici. étym,f tom. I, pag. 612), ne nous permet pas d'oubUer un dernier rapport, dont il nous semble difficile de n'être point frappé. Dante nous apprend que Siger ne put enseigner et prouver la vérité sans exciter l'envie, invidiosi veri; et nous savons par les historiens de l'ordre des Frères- Prêcheurs {Quétif et Echard, ibid., pag. 39^], que Siger de Brabant fiit cité pour crime d'hérésie, en 1278, devant le tribunal du dominicain Simon du Val, inquisiteur de la foi dans le royaume de France, siégeant alors à Saint-Quentin {Hist, Utl. de la France, tom. XIX^ pag. 3&7), et qu'il fui acquitté, d
Je remercie M. Le Clerc de la complaisance qu'il a mise à me fournir des informations si neuves et si importantes. Jusqu'ici personne n'avoit lait sur Siger des recherches plus exactes et plus précises; c'ctoit la France qui devoit recueillir des renseignemens aussi complets. Le grand padre AHghieri est devenu européen, et tous les savans doivent apporter leut hommage à ce rénovateur des littératures de l'Europe.
autour de nous en chantant, comme les étoiles tournent autour des pôles en repos. >»
Une de ces lumières parle à Dante ; cW saint Thomas d^Aquin qui dit que Dieu avoit daigné accorder a TEglise deux guides secourables, François et Dominique. Tout à coup , par une transition rapide, saint Thomas s^attache à offrir Féloge de François ; ce sera saint Bonaventure, franciscain, qui fera Féloge de Dominique dans le chant suivant. Il y a là un respect exquis pour les convenances. On sait que François naquit à Assise en Ombrie, Fan 1182. Uenfant fut nommé Jean au baptême, mais on lui donna le surnom de François , à cause de la facilité avec laquelle il avoit appris la langue française, nécessaire alors aux Italiens pour le commerce. Le premier discours de saint Thomas est interrompu par cette comparaison délicieusement mélodieuse dans Foriginal :
te Lorsqu'au matin 9onne l'heure où Fépouse de Dieu se lève pour adresser des prières à Fëpoux dont elle invoque la tendresse , de même que deux roues de l'horloge se meuvent, et Milleni un tintement si doux, qu'un esprit saintement disl)osé se gonfle d'amour ; de même je vis la roue glorieuse se mouvoir et se répondre avec une harmonie et un accord délicieux qui ne peuvent être connus que là où est la jouissance éternelle. »
Un second discours de saint Thomas laisse voir beau* coup de préventions gibelines. A ce sujet, M. Biagioli fait la réflexion suivante :
H Dans ce tercet et dans les deux tercets suivans, Dante agite son épée tranchante, et frappe et pique celui qu'il touche dedans , dedans le vif ; et pour que les coups soient sans rë^ ponse, il fait jouer le saint, et lui se tient dans un petit coin à écouter et à voir, h
L^éloge de saint Dominique dans la bouche de saint Bonaventure n^est pas moins courtois que celui de saint François dans la bouche de saint Thomas.
Bonaventure montre près de lui Hugues , prieur de Saint-Viclor-lès-Paris, natif d^Ypres en Flandre; on Fa surnommé la langue de saint Augustin / Pierre Comestor, né en Lombardie, enterré à Paris dans Téglise de Saint-Victor ; Pierre TEspagnol , auteur de douze livres sur la logique ; le prophète Nathan, qui alla reprocher à David la mort d^Urie, époux de fiethsabée ; Chry sostôme , métropoUtain de Constantinople; Anselme, archevêque de Cantorbéry ; lEàns Donatus, maître de saint Jérôme; Raban, archevêque de Mayence ; Joachim de Calabre, abbé de Tordre de Citeaux.
Le poète est transporté dans la splendeur de Maars. Les substances qui Thabitoient étoient disposées en forme de croix suspendue au milieu de la planète ; dans cette croix brilloit Jésus-Christ.
Un entraînement irrésistible me porte à remarquer la fécondité, la grâce, la sorte d^ambroisie des comparaisons que Dante jette çà et là dans ses récits. En présence de cette croix que nous venons de voir avec lui , il s^arrête et cherche à nous pénétrer du sentiment qui Témeut. Le musicien savant va demander ici une similitude à Fart qu^il a étudié en Italie et en France.
M Gomme une lyre et une harpe, dans un accord parfait, produisent un lin tin ( tintinno ) exquis, même pour quiconque est étranger à l'étude de la musique : de même les splendeurs qui m'apparoissoient faisoient entendre une mélodie qui me ravissoit en extase avant que j'eusse pu distinguer les paroles de leurs chants. L'hymne renfermoit de sublimes louanges. Comme un homme qui entend coufusémenl des mots d'un
discours y je saisis ces paroles : Ressuscite et sois vainquetir! J'étois si raviy que jusqu'alors rien ne m*avoit attaché avec de si doux liens. Peut-être cette expression paroitroit-elle trop hardie ; je semble oublier les yeux ëtincelans ( les yeux de Bëatrix) que j'avois contemples avec tant d'admiration. Mais celui qui voit que les vrais cachets de toute beauté brillent plus à mesure qu'on s'élève , et qui sait que je n'avois pas alors rq^ardé ces yeux, peut excuser en moi ce dont je m'accuse pour me justifier et dire la vérité. Ici le saint plaisir ne peut pas être démontré, parce que plus on monte, plus il devient pur. •
M. Gingaené oe fait aucune réflexion sur les derniers mots de cette partie du xiv' chant. Ten dois faire, moi, non pas pour montrer que de pareils passages me paroissent extraordinaires , je suis accoutumé à mon Dante, je Faime, je Phonore, je le vénère; mais ce qu^on appellera, si Ton veut, ma ser- {^ùtide, ne m^aveuglera pas sur ce qu^il me semble que je dois dire ici à mes compatriotes qui liront cette fin de chant, et qui seront tentés d^appliquer au poète divin les reproches que Boileau adresse au Tasse injustement, selon moi. Je ne puis faire mieux que de replacer ici Fej^plication que j^ai déjà donnée de ce passage (i) :
« Par les vrais cachets de toute beauté , Dante entend les cieux qui impriment toute la beauté ; le saint plaisir se rapporte au plaisir de contempler les yeux de Béatrix. Ce passage est difficile à comprendre ; le poète veut dire : u Je voyois « une croix ; à ses deux côtés , et à ses extrémités , brilloient H des splendeurs scintillantes ; l'harmonieuse mélodie de leurs « chants me ravissoit en extase. » On conçoit toute la joie que Dante prend à parler de musique , de chant et d'harmonie, «t J'entendois confusément un hymne qu'elles chantoient eu M chœur ; je saisis cependant ces mots : Ressuscite et sois vain-
(i) Paradis, Didot, tom. Il, pag. i85.
428 mSTOIRE DE LA VIE [1318]
« queiir (paroles de FEcriture)! J'étais si nwi^ que rien ne m'apoii u si vit^emeni attaché. » C'est en exprimant ainsi les sensations qu'on éprouve, qu*il est facile de les communiquer à ses lecteurs. Ici le poète, se souvenant des complimeps qu'il a faits aux yeux de Béatrix, semble se reprendre. « Peut-être, dit-U, « cette expression paroi t-elle empreinte de trop d'enthou- (t siasme ? On peut croire que j'oublie les yeux de mia donna « que j'ai tant admirés; mais non, excusez-moi; je voyois dans « la planète de Mars de nouveaux cieux, de nouveaux cachets « qui imprimoient d'autres beautés. Je ne regardois pas alors « Béatrix , je m'en accuse ; mais d'ailleurs le saint plaisir de u contempler les yeux de Béatrix ne peut plus être clairement « démontré , parce qu'à mesure qu'on monte plus haut , ces tt yeux augmentent aussi d'éclat, et que le plaisir de les voir u devient plus pur. »
« Le style de galanterie que Ton remarque dans tout ce passage, quelque part d'indulgence qu'on accorde à l'intention de se renfermer dans un style allégorique, ce style a quelque chose de bien singulier pour nous Français. Le poète paroit s'être placé entre deux objets de sa flamme, dont un vient d'être loué par lui d'une manière si exagérée, qu'il croit devoir bien vite offrir une réparation à la vanité de l'autre.
«( En France, nous n'oserions pas hasarder de telles licences. Que conclure de cette diversité d'opinions ? Je pense qu'après avoir déclaré que de pareils rapprochemens ne seroient pas applaudis chez nous , il faut aussi reconnoUre que le génie littéraire des Italiens est éminemment différent de celui des Français ; que la nation italienne, qui ne rencontre, si je pub m'exprimer ainsi , dans l'air qu'elle respire , qu'amour , volupté, flamme, exaltation, se place à un autre point de vue ; qu'elle tombe chaque jour, sans se plaindre, dans ce piège couvert de fleurs que lui tendent la facilité de sa prose et l'harmonie céleste de ses vers ; que nous Français , esclaves d'une langue qui ne veut être que clarté, que réserve et soumission, nous exigerions à tort les mêmes avantages d'une langue abondante et hardie qui s'est soustraite à ces conventions sans nombre, sous lesquelles nous nous faisons une gloire d'être asservis ; enfin, qu'il n'est pas plus certain que nous ayons le droit de trop blâmer les httérateurs italiens, qu'il n'est raisonnable de leur accorder trop celui de critiquer nos goûts. Ce pays d'enchantemens continuels et de prestiges eni
vrand n'en porte pas moins toujours avec honneur ce beau nom dltalie qu'il conserve depuis tant de siècles. Cette antique patrie des arts et des sciences enfante des hommes distingués qui y avec de telles règles, de telles libertés, une telle confusion de genres si Ton veut, sont tous d'accord pour en être contens, pour s'y plaire, et nous laisser en paix obéir à la discipline sévère qui gouverne despotiquement notre Uttérature. »
Il est impoli et injuste, quand on . n^approuve pas, de dire : « Cela est moins bien. » La diversité des points de départ , Turbanité , les exigences de bon voisinage, veulent qu^on se borne à dire : nTAoi^je fiiis autrement^ ^t je laisse respectueusement cha^ cun faire comme û lui plait, » Nous avons certainement le même langage à tenir aux Espagnols , aux Allemands et aux Anglais. « F'ous êtes sous un joug ^ dira-t-on. » Cela est possible; quelques-uns d^entrê nous voudroientbien le secouer; mais ce n^est pas moi, quoi qu^on en dise, qui, tout ébranlé que je suis par une affinité étrangère, donnerai Texemple de la révolte.
Dante prononce quelques paroles, en contemplant les splendeurs. Toutes les lumières se taisent à la fois. Une des gemmes sacrées court tout à coup de Textrémité de droite jusqu^au pied de la croix , et lui adresse ces mots :
H O mon sang ! h grâce surabondante de Dieu ! à qui aurait t-on jamais, comme à toi, ouvert deux fois la porte du ciel ? » J'écoutois cet esprit avec attention ; ensuite , plein d'étonnement, je regardai Béatrix. Ses yeux brilloient d'un sourire si doux , que je crus qu'avec les miens je touchois le fond de ma grâce et de mon paradis. L'esprit que je voyois et que j'entendois avec tant de plaisir ajouta des paroles que je ne compris pas, tant elles étoient profondes. Ce n'étoit pas par choix qu'il se cachoit ainsi à moi, c'étoit par nécessité. L'entendement d'un mortel ne peut s'élever sup-le-champ jusqu'à
saisir de si hautes conceptions. Cependant , quand sa divine ardeur fut exhalée et que ses paroles descendirent au point où pouvoit arriver notre intelligence , les premiers roots de cette splendeur furent ceux-ci : « Sois béni, 6 toi qui, en trois <( personnes, ne formes qu'une seule essence, et qui combles de tant « defdweurs mon heureuse famille ! »
Cest Cacciaguida, père d^Alighieri Y^^ qui parle. Alighieri P' étant bisaïeul maternel de Dante, Cacciaguida étoit le trisaïeul de ce dernier.
«( L'esprit continua ainsi : « O mon fils , grâce à celle qui n t'a attaché des ailes pour le vol sublime, tu as mis fin, dans « cette sphère où je parle , à l'agréable et long jeûne que j'ai et commencé, en lisant dans l'immense volume où l'encre et M l'écriture sont immuables ! Tu ne me demandes pas à qui «. tu parles , et pourquoi , dans cette foule d'esprits joyeux , u je suis celui qui te fais l'accueil le plus gracieux. Oui sans « doute, tous les esprits de ces sphères, à quelque degré de « gloire qu'ils aient été destinés, lisent l'avenir dans ce miroir « où ta pensée s'offre avant que tu la connoisses toi-mérae. « Cependant, afin de mieux accomplir le mystère de Tamour « sacré qui me fait veiller pour regarder perpétuellement en «« Dieu, et qui me pénètre de doux désirs, manifeste en liberté « ta volonté et tes demandes , ma réponse est prête. » A ces mots, je regardai Béatrix ; elle me devina avant que je par* lasse, et un sourire vint enhardir ma volonté. »
Dante demande le nom de la topaze vivante qui est devant lui ; Tesprit répond :
« O rameau de l'arbre dont je fus la racine , toi que je me « plaisois à attendre, celui dont tu descends, et qui habita plus « de cent années la première côte de la montagne que tu as « déjà visitée, fut mon fils et ton bisaïeul! Par tes bonnes ceovres « tu dois raccourcir le temps de ses souifrances. Florence, dans « l'enceinte de ses antiques murailles où est encore placée l'hor- « loge qui r^le la troisième et la neuvième heure, vivoit en « paix, au sein de la pudeur et de la sobriété. Ses femmes ne
« connoissoient pas les cAai/itf//e/, les colliers, les brodequins, les n ceintures, et ces parures qu'on r^^rde avec plus d'attention « que les femmes qui les portent. A la naissance de sa fille, le « père ne craignoit pas de la marier trop tôt, ou de lui donner « une dot trop considérable. Les maisons n'ëtoient pas dé- » sertes. . . . J'ai vu Bellincion Berti ne pas dédaigner une humble u casaque de cuir, bordée déboutons d'os. J'ai vu sa femme u quitter son miroir sans être fardée. J'ai vu un Nerli , un H del Yecchio vêtus de peau sans ornement. J'ai vu leurs « épouses occupées de leurs rouets et de leur fuseau. O femmes tt fortunées ! vous étiez toutes assurées d'obtenir la sépulture « dans votre patrie , et l'on n'abandonnoit pas encore votre « couche pour la France ! L'une se livroit au soin de ses fib « au berceau, et, pour les apaiser, répétoit ces mots à demitt articulés qui font le premier bonheur des pères et des mères. «< L'autre, en filant sa quenouille, discouroit avec sa famille Il sur les Troyens, Fiésole et Rome.... Au milieu de ce repos, Il de cette vie si honorable des citoyens , Marie , invoquée à Il grands cris par une mère, facilita les travaux de son enfan- « temeut, et dans votre antique baptistère, je devins chr^ « tien et je reçus le nom de Cacciaguida. J'eus pour frères « Moronto et Eliséi. Tu dois le nom que tu portes à la famille tt de mon épouse, qui vient de la vallée du Pô. Je suivis en- « suite l'empereur Conrad, qui m'arma dans sa milice. Mes tt services obtinrent d'autres faveurs. Sous ses ordres, je mar- « chai contre la méchanceté de la loi que suit ce peuple qui « usurpe , par la faute de votre pasteur, ce qui vous appar- « tient de droit. Cette nation impie trancha mes jours, me « sépara du monde trompeur qui souille tant d'ames innott centes, et du martyre j'arrivai à cette douce paix. »
Nous devons nous rappeler que la femme de Cacciaguida se nommoit Alîghieri y et c^est d'elle que la famille prit ce nom. Le bisaïeul de Dante , Ifils de Cacciaguida, par des considérations que nous ne connoissons pas , a voit été le premier à prendre ce second nom, avec les armes de sa mère. De semblables usurpations étoient tolérées dans ce tempslà , et ne Font été que trop depuis.
Nous voyons dans la fin de ce discours une sorte d^appel aux croisades. Dante paraît faire à la cour d^ Avignon un crime de ne pas occuper les terres soumises au Soudan. M. Biagioli nous a laissé une excellente note sur ce discours. Il parle des vers qui terminent ce chant, depuis le vers 97 jusqu^au dernier.
« Ce passage, où est décrite la manière de vivre modeste des Florentins du temps de Gacciaguida, est un des plus beaux morceaux de la Dwine Comédie, et doit être placé parmi les premières merveilles poétiques du monde. Style de vérité et de nature, création de modes nouveaux et de formes inconnues, couleurs vives et pures, art, esprit, savoir, simplicité ! Et comme tous ces charmes sont découverts ici par le lecteur attentif, qui n'y trouve pas moins d'utilité que de plaisir! »
Dante dit a Gacciaguida :
«t Je désirerois connoitre les coups que la fortune me pré- « pare. »
Celui-ci prédit, en 1 3oo, cequi doit arriver plus tard:
« Tu quitteras Florence, comme Hippolyte, persécuté par « la perfidie de son impitoyable belle-mère , sortit d'Athènes, «t On le veut, et l'on trame déjà l'intrigue là où tous les jours ' « on trafique du Christ (1). On attribuera tous les torts au M parti le plus foible, suivant l'usage ; mais la vengeance du ciel « rendra un témoignage éclatant à la vérité. Tu seras obligé c( d'abandonner ce qui te sera le plus cher : c'est la première « flèche que lance l'arc de l'exil. Tu apprendras combien le « pain étranger est amer, et combien il est dur de monter et de des^ « cendre t escalier d'auirui (2). Ce qui aggravera le plus tes tour-
(1) Je retrace toujours avec douleur ces violences où Dante frappe d'un seul coup Florence et Rome. Si Rome m'a été une autre mère, Florence m'a été une inititatrice tendre et généreuse.
(a) A propos do ce passage, Ht. Ginguené 8*exprîme ainsi : a Vers admi- «c râbles et profonds que le génie même ne créeroit pas , s'il n'étoit initié à a tous les secrets de l'infortune ! » Voilà une réflexion pleine de raison , de sagesse et de pénétration !
« mens , ce sera la société perfide et désunie des compagnons M avec lesquek tu tomberas dans le gou£fre. Leur ingratitude, « leur folie, leur impiété n'accuseront que toi : mais ce sont « eux plutôt que toi qui auront à en rougir. Le peu de succès « de leurs tentatives prouvera combien tu auras eu raison de te « séparer d'eux. Tu te réfugieras d'abord auprès du grand et « noble Lombard qui porte pour armes le saint oiseau sur une « échelle d'or. Ses prévenances pour toi seront telles, qu'entre « vous deux pour la demande et la faveur, celle-ci, quoique « généralement la seconde, arrivera la première. Dans son « palais , tu connoltras celui qui , sous l'influence de cette « étoile (1) guerrière, fera de si notables pixxliges. Le mondç « ne les prévoit pas, parce que ce héros est encore jeune, et « que le soleil n'a fait sa révolution que neuf fois autour de « lui; mais on verra des traces de sa générosité et de ses « beaux faits d'armes. Avant que le Gascon (Clément Y) « trompe le grand Henri, les magnificences de ce héros seront « telles , que ses ennemis même ne pourront rester muets. « Compte sur lui et sur ses services. De combien d'hommes « il changera le sort! Il élèvera les pauvres, il abaissera les « riches. Tu conserveras dans la mémoire l'empreinte de ses « vertus : mais tu seras discret.... » L'esprit ajouta des détaik difficiles à croire pour ceux même qui seront témoins de tant de gloire, et continua ainsi t « O mon fils, voilà les causes de ce M qu'on t'a dit , voilà les embûches qu'un court intervalle de « temps te cache encore ! Tu ne dois pas cependant vouer de
(t) 11 est beaucoup question d'inâuenoe des étoileâ dans le poème de Dante. Une graude quantité de héros ont eu leur étoile; Dante lui-même a son étoile , dont Brunetto Latini lui parle ( Bnfer, chant xy) : a Seiu sêgui tua ëUUa, moa puoi falUrê a glorioso porto. » Ecoutez k ce sujet Bos« met. 11 dit, pag. 376 de la PolUique, Paris, in-4*, 1709 : « Les hommes, c séduits par un long cours de succès, donnent tout à la fortune et ne c connoissent pas d'autre divinité, ou ils appellent la reine du ciel l'étoile « dominante et fiiyorable, qui, selon leur opinion, fiiit prospérer leurs des- « seins. « C'est mon étoile, disent-ils, c'est mon ascendant, c'est l'astre puisse sant et bénin qui a éclairé ma nativité , qui met tous mes ennemis à « mes pieds ») mais il n'y a dans le monde ni fortune, ni astre dominant, rien a ne domine que Dieu ^Baruch, m, 34, 35). Les étoiles comme son armée « marchent à son ordre ; chacune luit dans le poste qu'il lui a donné ; il les a. appelle par leur nom, et elles répondent : Nouê voUà ! Elles se réjouissent « et luisent avec plaisir pour celui qui les a Êiites. »
434 HISTOIRE DE LA VIE [13là[
« la haine à tes concitoyens, parce que tu vivras assez de temps «t pour voir la punition de leur perfidie. »
Tous ces éloges sont adressés à Can Grande. Le Grand Lombard doit être ou Albert , père de Ccm le grande ou Barthélémy , (ils d^ Albert, ou Alboïn, second fils d'^Albert. Cacciaguida se trompe en annonçant que Dante verra la punition des Florentins. Ils ont été témoins de la mort de Texilé, et il n^a jamais cessé de manger le pain amer^ ni de mofiier ou de descendre V escalier et autrui.
Tout ce que Dante avoit dans son ame , toutes les pensées qui agitoient son esprit; ses douleurs, ses scrupules, ses doutes, tout va être développé avec cette sensibilité qui le caractérise même dans ses fureurs.
«< Je vois bien, ô mon père, que le temps accourt vers mot pour me porter un de ces coups qui sont d'autant plus dangereux , qu'on leur oppose moins de courage ; aussi doi^-je m'armer de prévoyance , afin que ai le séjour le plus cher 'm'est enlevé, je ne perde pas en même temps, par la tOierté de mes vers, les asiles que l'on pourroit m'offrir.
« Dans le monde où tout est amertume , sur la montagne du sommet de laquelle les yeux de Bëatrix m'ont enlevé, ensuite dans le ciel , de lumière en lumière , j'ai appris des choses qui seront acres pour un grand nombre, si j'ose les redire ( Dante se souvient de Gênes et de Lucques, voy. pag. 295 et 338); mais si je suis im ami timide de la vérité, je crains de ne plus vivre parmi ceux pour qui le temps actuel sera l'ancien temps.
« La lueur où étinceloit mon trésor brilla d'un plus vif éclat , semblable à un miroir d'or exposé au soleil ; elle ré« pondit : « Les consciences qui auront des fautes à se repro- « cher, ou qui rougiront de celles de leurs amis, trou- « veront tes paroles âpres et désagréables. Néanmoins, sans « rien altérer, manifeste ta vision tout entière, et laisse se « gratter celui qui a la démangeaison. Si tes révélations ne « flattent pas le goût dans les premiers instans , elles laisse- «» ront une substance fortifiante pour celui qui n'a pas craint «t de s'en alimenter.
H Tes cris seront ces ouragans qui frappent les plus hautes M montagnes y et tu ne retireras pas une foible gloire de ton « courage. Dans la sphère, sur la montagne et dans la vallée «« des douleurs » tu n'as vu que des âmes qui , dans le monde, « furent célèbres, parce que l'esprit de celui qu'on veut corri- M ger néglige comme peu instructifs les exemples qui tombent M sur des honunes d'une condition vulgaire, et n'ajoute point N foi à des argumens qu'on ne tire pas du sort de quelques « malheureux illustres. »
Avec quelle habileté Dante se fait confirmer dans son courage , par les leçons de Texpérience , et par les raisons solides que Cacciaguida emploie pour le persuader! Déjà Dante étoit mécontent de Cane; cependant il le loue , et parle avec pompe de ses magnificences. Le poète veut-il ensuite se ménager le droit de se plaindre , et d^avance annoncer qu''à la moindre injure trop forte, Texilé, sans foiblesse, va repousser vivement le bienfait orgueilleux , et reprendre, dans ses plaintes , la dignité de son hono*' rable misère?
A peine aurons-nous atteint la fin de cette analyse , que nous reconnoltrons combien les prévisions de rinfortuné banni étoient fondées.
N^oublions pas le malicieux et presque hypocrite calcul avec lequel Dante vante ici sa noblesse , pour que les autres réfugiés , grands et petits , illustres guerriers ou plats bouffons , sachent quelle est la condition du compagnon de leur douleur, et qu'eau besoin Can lui-même soit averti qu'il a Thonneur de recevoir à sa cour un grand de Florence. Il ne faut pas croire que cette pensée soit si dépourvue de sens. On use et Ton a droit d'user de tous ses avantages pour éviter les affronts dans une situation où un homme de cœur est si facilement offensé.