CHAPITRE XXXVI
DANTS VOIT UNS CROIX COMPOSis DE LUEUBS. PARMI LER PEESON- NAGERQUI ORNENT CETTE CROIX, ON LUI MONTRE JORUB, LE GRAND MACCHARÉE, CHARLEMAGNE , ROLAND. CES LUEURS FORMENT DE TEMPS EN TEMPS DIVERSES LETTRES. UNE LIGNE DE LUEURS FORME UNE COURONNE DE LIS. d'aUTRES VIENNENT FORMER UNE AIGLE.
l'Aigle adresse la parole a dante. elle s'indigne contre l'empereur alhert, contre pbiuppe-le-sel et presque tous
LES ROIS DE l'époque. AU NOMBRE DES ESPRITS QUI COMPOSENT l'aigle, se trouvent TRAJAN et RIFÉE. cette FICTION DE DANTE NE DOIT ÊTRE ENVISAGÉE QUE SOUS LE RAPPORT POÉTIQUE.
Nous donnons quelques morceaux du chant xviii :
<« Je me retournai pour entendre la voix de mon aimante consolatrice, et j'abandonne la tâche d'exprimer tout ce que je vis d'amour dans ses yeux sacrés, non que je me défie de mes paroles , mais parce que ma mémoire , sans un puissant secours , ne peut revenir sur elle-même. Je puis dire seulement que Béatrix, en devinant ainn ma pensée, m'affranchit de tout autre désir, tant le plaisir étemel, qui étinceloit sur son beau visage , me renvoyoit la lumière de Dieu. Bientôt, me ramenant à elle par l'éclat d'un sourire, elle me dit : «( Retourne-toi et écoute ; apprends que le paradis n'est pas « seulement dans mes yeux, n
Voilà un langage mystique qui se rapproche peutêtre un peu trop de la galanterie mondaine ; mais on doit y être accoutumé.
Dante remarque les principaux personnages qui
ornent la croix : Josué , le grand Macchabée , Charlemagne et Roland , Guillaume , fils du comte de Narbonne , seigneur d^Orange , Rinoard , neveu de Téborghe j femme de Thibaut TEsclavon , Godefroy, duc de Lorraine et de Bouillon et comte de Boulogne , qui conquit Jérusalem et en devint roi y Robert Guiscard , duc de Normandie , esprits bienheureux , qui , avant qu^ils vinssent au ciel, avoient jeté sur la terre une grande renommée.
Fur di gran voce.
Si cKogni musa ne sarebbe opima.
Ce vers a peut-être donné au Tasse Pidée de son poème de la Jérusalem.
Mais Dante doit quitter la planète de Vénus.
« Je remarquai que, dans la sphère dédiée à Jupiter, les étincelles d'amour qui l'habitoient représentoieat les lettres de notre alphabet. Comme les oiseaux partis du bord des rivières pour aller à la pâture semblent se réjouir et forment des lignes ou rondes ou allongées, de même ces saintes créatures chantoient en voltigeant, et formoient tantât un D, tantôt un I , tantôt un L. D'abord elles chantoient ensemble et se mettoient en mouvement; quand ensuite elles avoient formé un des signes, elles s'arrêtoient en silence. »
n ne faut pas se lasser d^admirer le charme des comparaisons de Dante. Dans ce gienre d^omemens, ses vers ont une élégance, une sérénité inépuisables^ Ses invocations ne sont pas moinsheureuses.
« O toi à qui obéit Pégase, toi qui glorifies les esprits, qui leur donnes l'immortalité, ainsi qu'aux villes-et aux royaumes, viens m'inspirer, et fais-moi célébrer dignement ces saintes lumières! Que ta puissance se manifeste dans ce peu de vers! Elles tracèrent cinq fois sept lettres en voyelles et en consonnes. Je distinguai d'abord ces mots : Diligùe justàiam; ensuite je vis quijudkatis ferram; puis elles restèrent dispo*
sëet en M, qui ëtoit la dernière lettre du cinquième mot; et alors Jupiter paroissoit éblouissant d'ai^ent mélangé d'or. Je vis plus tard descendre d'autres esprits à l'endroit où fini»soit l'extrémité supérieure de la lettre M; ils chantoient, je crois, le bien qui les attire de toutes parts. Bientôt, comme autant d*étinceUes qui jaillissent de tisons enflammés , et que les sots ont coutume de regarder comme un augure , plus de mille lueurs s'élevèrent à la fois , et lorsqu'elles se furent posées plus haut et plus bas , telles que les avoit distribuées le soleil qui les allume, je vis distinctement que leur réunion formoit le corps d'une aigle. L'être qui produit de teb tableaux n'a pas de maître, mais il dispose tout lui-même, et de lui seul provient cette vertu qui produit les êtres inférieurs. L'autre ligne de bienheureux , qui avoit paru d'abord satisfaite de figurer une couronne de lis au-dessus de lltf, acheva de former le corps de l'aigle.
«^ O douce étoile, combien de ces trésors qui t'embellissent m'ont démontré que notre justice sur la terre y est descendue du ciel ! Je supplie l'Esprit saint, qui est Torigine du premier principe de ton mouvement et de ton influence, de considérer d'où naît le défaut qui obscurcit tes rayons ; je le conjure de s'enflammer une seconde fois d'une colère sainte, en voyant ainsi vendre et acheter dans le temple qui a été cimenté du sang des martyrs, témoins de tant de miracles.
M Et toi, milice du ciel que je contemple, adore Dieu pour ceux qui, sur la terre, se laissent détourner de ce devoir par un exemple fatal ! Déjà on avoit coutume de faire la guerre avec le glaive ; aujourd'hui on la déclare, en ôtant ici et U le pain que le père bienfaisant ne refuse à personne. Maïs toi qui n'écris que pour efiacer, pense que Pierre et Paul, qui moururent pour la vigne que tu détruis, sont encore vivans. J'ai tant de dévotion à celui qui voulut vivre solitaire, et qui pour des danses fut traîné au martyre, que je ne connois ni Paul ni le pêcheur. »
Je reprends dans mes anciennes notes sur le Paradis^ le résumé d'^un petit nombre des explications que j^y ai données sur ce passage. DUigàe justitiam^ quijudi' catis terrant / <( aimez la justice , vous qui ) jugez la « terre , » sont des paroles du premier chapitre du
livre dé la Sagesse^ ouvrage attribué à Salomon. Graogier a traduit ainsi :
Justice entretenez qui la terre jugez!
mais il faut absolument laisser dans la traduction les mots latins : ^DiUgitejustitiam^ quijudicatis terrant. » Dante Fa voulu , Dante Ta prescrit ; sans cela , on ne sait où reprendre la lettre M qui termine le cinquième mot. Cette lettre M ne peut se retrouver dans aucun mode de traduction française. Peut-être cela seroitil possible en espagnol; je Tignore, mais je ne le crois pas. Il est indispensable de dire que les splen** deurs restèrent disposées en M , dernière lettre du cinquième mot latin cité par le poète.
M. de Colbert croit que les trois lettres D , 1 9 L , veulent dire : Dûigite justitiam legesque. M. Ginguené pense qu^les veulent dire : Diligite justitiam legum. Ils se trompent. Les trois lettres sont les premières du mot diligite. Le père Lombardi pense que TM est la dernière lettre du mol justitiam : c^est une erreur ; et le judicieux M. de Romanis, qui a réimprimé le commentaire de ce savant religieux , a oublié de corriger cette faute. Elle n^a pas été commise par Grangier, par M. Costa, et par les éditeurs de Pédition Passigli, Florence, i838.
Il faut admirer le soin avec lequel le poète a rapporté , sans se contredire un instant , des choses trèsmystérieuses. Les lueurs semblables aux oiseaux qui décrivent en volant des lignes rondes ou allongées <, formoient d^abord différentes lettres de Falphabet que le poète reconnoissoit très-distinctement. Ces splendeurs tracèrent ensuite une sentence composée de trente^ cinq lettres , puis elles prirent la forme de.
la dernière lettre de cette sentence, la lettre M qui lerminoit le mot terram. Quand cette espèce de première charpente , s^il est permis de s^exprimer ainsi , fut disposée , et qu^il étoit déjà facile d^ reconnoitre confusément la figure d^une aigle, d^autres lueurs accourant vers la partie supérieure où la figure étoit incomplète , continuèrent de perfectionner la contexture de cette image; enfin, des milliers d^autres splendeurs s^élevèrent à la fois, comme des étincelles jaillissent de tisons enflammés , et achevèrent de former, sous les yeux du poète , la tète et le col de Foiseau sacré. — Observons une autre idée de Tauteur. Une ligne de bienheureux s^étoit contentée de former une couronne de lis au-dessus de VM^ et elle se décida enfin à former le corps de Faigle. On voit que le gibelin a voulu rendre un hommage au signe des empereurs d^ Allemagne. En vérité , quoiqu'^on puisse être affectionné à ceux qui se contentoient de figurer une couronne de lis , on n^'a pas le courage , en rencontrant des allusions si vives, si animées, si spirituelles , qui sont la mise en action du discours de Justinien , on n^a pas la mauvaise idée de rester indifférent devant de si beaux vers , devant une mon" œui^re étincelante dont Fimagination humaine avant Alighieri n^avoit jamais osé concevoir la pensée. On voit ici que les débats du lis et de Faigle sont bien anciens dans Fhistoire. Seulement , ce n^étoit pas le même pays qui produisoit les belligérans. M. Ginguené nous dira -t*^ il à présent que, àxnsle Paradis , il VLj a pas des intérêts et des passions terrestrès? En voilà de si terrestres , qu^ils durent , à ne partir que du siècle de Dante , qu^ils durent depuis 540 ans.
Il y a plus ; à la fin de ce chant, le poète , comme
redescendu rapidement pour un temps , et sans le savoir, sur notre terre de dépits mal contenus , de regrets aigres et de vengeance , lance des vers qui portent un cachet d^ironie amère et d^indignation qu^il ne prend pas la peine d^étouffer. «Pavois pensé jusquMci qu^il s^agissoit de Boniface VIIL Ceux qui avant moi étoient de ce sentiment , prenoient pour règle la date de la vision. Il n^ a pas ici de prédiction annoncée ; Fauteur doit rester enchaîné dans son cadre ; il ne peut se dégager des entraves qu^il s^est imposées. (Test bien en avril 1 3oo quHl parle ; mais en avril 1 3oo , ces invectives ne pouvoient pas être si applicables a quelques prélats de la cour romaine qu^en i3i5 ou vers ce temps*là ; la cour d^ Avignon semblant dédai-* gner Rome , excitoit chez Dante un état d'^irritation qu^il ne pouvoit dissimuler. Il fut le premier qui leva cet étendard sur lequel on lisoit, « Revenez à Rome y » et que soulevèrent plus tard, après Dante, tant d^hommes célèbres de la Péninsule, jusqu^au moment ou ils obtinrent ce retour qui mit fin à une partie des querelles que le traité de Monarchid n^auroitsu apaiser.
L^aigle va adresser la parole à Dante; mais nous trouvons auparavant cette comparaison : a Tel qu'un fau- « con délivré de son chaperon , remue la tête , s^ap- «c plaudit avec ses ailes, montre le désir de voler, et se « complaît en lui-même; telle, en faisant retentir des « chants qui ne sont connus que là-haut , se montre « Faigle qui renfermoit tant de splendeurs, i»
L^aigle attaque successivement Pempereur Albert, qui s'étoit emparé de la Bohème en i3o3. Ici , il y a prédiction. L^oiseau sacré annonce que Philippe-le-Bel fera battre une monnoie de convention sur les bords de la Seine. Presque tous les rois
de Fépoque sont vitupérés: Edouard V\ roi d^ Angleterre; Robert , roi d^Ècosse ; AlfcMise , roi d^Espagne; Venceslas , roi de Bohème ; Charles-le^Boiteox , roi de la Fouille et de Jérusalem ; Jacques , roi de Majorque et de Minorque ; Jacques, roi d^ Aragon ; Denis , roi de Portugal. SMl y a dans toutes ces accusations un désir de renouveler les argumens en faveur de la nécessité d^un seul monarque pour Tunivers , il faut regretter de voir de telles inspirations employées à défendre un système sans règle possible, san$ moyens d^exécution , disons tout , paradoxal , déli* rant et fatal au monde quHl prétendoit régénérer.
S^il arrive enfin que parfois des rois soient méchans, il n^est pas à établir pour cela que tous le doivent être. Il y avoit certainement quelques coins de la Germanie, de la France, de Pltalie, de FEspagne et du nord de PEurope , où les peuples pouvoient bénir leurs princes ; mais s^il n^ a qu^un prince dans Funivers , et qu^il soit mauvais , voilà le monde entier dans un état d^abominable désolation. Les choses ne vont pas plus heureusement pour les nations , si ce prince unique étant bon là où il réside , il a envoyé ailleurs des gouverneurs, partis, je le veux bien, honnêtes, mais devenant avides et pervers, et qui, au nom d^xm bon roi , établissent un gouvernement coupable.
Il faut s^arrêter. La colère de Faigle s^attaque peut-* être à des faits de ces époques, qui Pexcusent. Quoi qu^il en soit , je ne vois pas avec plaisir que beaucoup de commentateurs , instruisant im procès sur le rapport du poète , se soient crus obligés de chercher un tort, une faute, un crime à chacun de ces rois. Il n^ ^ pas de classe de la société la plus infime qu^on ne trouvât ainsi en défaut. Les traits lancés par la mau-
vaise humeur d''un exilé peuveut n^ètre pas toujours puisés dans une source bien pure de Thistoire.
LVigle n^étolt composée que de différentes âmes bienheureuses. Il y a aussi des amas qui forment Tœil de l'aigle. L'esprit qui occupe la pupille est David qui chanta TEsprit saint; celui qui est placé le plus près du bec est Trajan. Il consola la veuve qui avoît perdu son fils. Dante a rapporté ce lait dans k Pur' gatoire. L^esprit qui se trouve dans la partie supérieure du cil est Ezéchias. Dante, en honneur de Virgile , qui a loué le troyen Rifée , le place autour deToeilde Taigle. Je n''entame ici aucune polémique. Je me conteote de ne pas me montrer plus sévère que le savant et pieux père Lombardi. Cest une fiction du poète cpi^il faut savoir n'envisager que sous le point de vue poétique.