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CHAPITRE XXXVII

DANTE ET BBAT&IX PARCOUilENT LA PLANETE DE 8ATUBNE. SAINT PIERRE INTERROGE DANTE SUR LA FOI. PASSAGE IMITÉ DD POETE LU- CRECE. LES HABITANS DE CAHORS. LA COUR d'aYIGNON. DANTE EST MONTÉ A l'eMPTRÉE. SAINT BERNARD. M. RATIBBONNE, AUTEUR d'une HISTOIRE DE SAINT BERNARD. PRIERE DE SAINT BSRNAfiD A LA VIERGE MARIE. DANTE VOIT l'aUGUSTE IMAGE QUI «GURE LA TBINITÉ. IL n'en peut SUPPORTER l'ÉCLAT. LA PUISSANCE MANQUE A SON IMAGINATION, QUI VOULOIT GARDER LE SOUVENIR d'uN SI HAUT SPECTACLE. OPINION DE M.6INGUENÉ SUR LE DENOUEMENT DU PJIRADIS. OPINION DE M. BIAGIOU SUR LE MÊME SUIET. M. LE COMTE DE PETRONNET A TRADUIT AVEC SUCCES LA PRIERE DE SAINT BERNARD. OPINION D* ANTONIO CESARI SUR DES PASSAGES DU PARADIS, LE PRISONNIER DU TEMPLE DEMANDE A LA BIBUO- THÈQUE LE PARADIS DE DANTE. RÉVÉLATION DE PÉTRARQUE SUR LE SÉJOUR DE DANTE A LA COUR DE CAN GRANDE. SARCASMES ADRESSÉS A DANTE ET A UGUCCIONE PAR DES BOUFFONS.

Dante et Béatrix sont arrivés à la septième sphère , la planète de Saturne, Il y a ici une comparaison tirée du mouvement des corneilles qui s^assemblent au commencement du jour. Après les grues , le faucon , Falouette (qu^on relise les chants en entier), voici les corneilles. On dit que les Florentins sont passionnés pour les oiseaux. Le poète se montre bien Florentin. Mais comme les mœurs particulières à chacune de ces espèces d^oiseaux ont été senties! comme leurs évolutions sont décrites ! Cela n^a pas

empêché les comparaisons tirées de la musique et de toutes les sortes de sons harmoniques. Nous avons eu la cloche du soir , le tintement argentin qui appelle les religieuses à matines, la lyre, la harpe, Forgue. Quel poète , quelle abondance de pensées ! Quel observateur des scènes de la société et des innombrables spectacles de la nature ! quel génie immense !

Dante entre dans la huitième sphère. Il parcourt alors de Poeil les sept planètes inférieures ; il sourit de la petitesse de la terre, de ce foible atome qui nous rend si orgueilleux, et il se retourne ensuite vers les yeux étincelans , les yeux de Béatrix.

Saint Pierre interroge Dante sur la foi ; il répond , et sa profession est conforme aux dogmes les plus révérés de notre religion. Pierre témoigne sa joie en tournant trois fois autour du poète , pour lui mani^ fester à quel point sa réponse lui a été agréable.

Nous sommes parvenus au commencement du XXV* chant. Cest là qu^on trouve ce morceau que nous avons rapporté plus haut, chapitre XXXIII, pag. 384) et dans lequel Dante paroit espérer qu^il pourra recevoir un jour la couronne de laurier dans le temple de saint Jean , où il a été baptisé.

Ce sont des vers où Fauteur a déposé en même temps la force , Famertume , la tendresse de ses regrets et de cette vive douleur de se voir si injustement, si cruellement chassé de sa patrie.

Ici Dante a évidemment imité ces vers de Lucrèce (IV):

jét^ia Pieridum peragro ioca, nuUius antè Trila solo; juvai integros accedere fontes Atque haurire, judaïque noi^os decerpere Jlores , Insignemque meo capiti pêtere inde coronam, Undt priiu nulli velarint tempera musa.

« Je parcours les âpres sentiers des Piérides qu'on n*a pas foulés avant moi. Il me plaît d'approcher dea sources incon* nues et de m'y désaltérer ; il me plaît de cueillir des fleurs nouvelles et de demander ensuite qu'on place sur ma tête l'illustre couronne dont les muses n'ont encore ceint le front de personne. »

Saint Jacques de Galice interroge Dante sur Tespérance. Une troisième flamme s^avance : c^est celle de saint Jean , qui intârroge Dante sur la charité. Survient Adam , qui parle en détail de son séjour dans le paradis terrestre.

Il faut observer que dans le xxvi* chant , où il étoit question de la charité , Dante n^a pas une seule fois parlé du pardon des injures. Il nous a tellement identifiés à sa situation personnelle, il nous a tellement répété qu'ail est dans les sphères du ciel , nous avons si peu résisté au charme de ses paroles , à son ton d'^assurance, nous sommes tellement à lui, il s^est emparé de nous avec tant de hauteur et de fierté , tout est devenu si sérieux, si vrai y qu^on ponvoit attendre que cette fois-là seulement , parlant de la charité , il se seroit exprimé avec quelques ménagemens. il se contente de dire en général : « J^aime les plantes que « cultive le jardinier étemel , les créatures répandues a dans le monde. » On eût pris plaisir à voir le poète, dont les regrets sont si attendrissans au commencement du chant où il traite de Fespérance , s^abandonner un instant à un mouvement de sensibilité généreuse , avec d^autant plus dWusion , que dans le chant xxvii , le même poète auroit tout aussi bien su reprendre sa massue , et , caché cette fois derrière saint Pierre, porter aux ennemis romains et florentins les coups les plus terribles.

Abstenons-nous ici de toute autre attaque. Nous,

critiques, nous avons beau jeu, au milieu des douceurs delà famille et des attraits de la patrie , nous marions

tranquillement nos enfansàdlionnêtes personnes; mais Dante, lui, il ne cesse pas de solliciter un pain qu^on lui refuse , et il ne peut revoir les bords fleuris de FAnio, et marier ses fils, Pinfortuné, que s^il s^agenouille dans un temple, comme un criminel, en déshonorant sa gloire, et en rétractant des inspirations si admirables qui Pont déjà immortalisé en Italie !

Tout le paradis chantoit : cr Gloire au Père , au « Fils et au Saint-Esprit , » lorsque saint Pierre interrompit ces chants. Il n^y a pas ici d^incertitude. On n^a pas à se demander si le poète nous entretient des événemens qui ont précédé Tan i3oo ; nous voyons en scène les habitans de Cahors : la cour d^Avignon est Fobjet direct des imprécations. Il faut lire dans Toriginal ce mouvement de colère ; il faut lire ces vers de chaleur, d'impétuosité ; il faut lire cette autre expansion de fureur. Nous ne sommes pas encore arrivés au terme des foiblesses humaines. Il

Jf aura dans le xxix* chant une vive attaque contre es prédicateurs de Tépoque.

Dante est monté du plus grand des corps célestes , du premier mobile, à celui qui n^est que pure lumière, à Fempyrée.

Béatrix s^apercevant que , malgré son silence , Dante désiroit cependant interroger, lui dit de fixer sa vue sur le calice de la rose éternelle , qui s^étend , se divise en degrés, et qui exhale une odeur de louanges pour ce printemps qu^on ne voit jamais finir.

Un vieillard apparut. Cest saint Bernard , la grande merveille du xiC siècle; c^est saint Bernard : il semble que Dieu a voulu renfermer en ce français (ce

grand saint est si bien à nous , qu^il est né à Fodtaioe en Bourgogne) les divers dons qa^il a répandus dans tes autres , et qu^il a partagés entre les plus célèbres pères de TEglise. On le regarde comme le dernier d'enlr'enx par rapport au temps où il a récn ; mais il a paru animé de Tesprît des anciens. Il a été la langue de TEglise dans ses combats (i).

Saint Bernard vient remplacer Béatriz, qui a disparu. CTest en France que Dante avoit pris cet enthousiasme pour saint Bernard (2).

(i) AhréfidteHUtttinmcUiiattiqiH, tom. V, pig. a6g.

(a) Il Tien! de p>roUr« une Bittaira ia loàd Btmard, par M. l'atibB Théodore lUlisbonDe, filj d'uo buiquier tsraéliUi de Stnabou^, et qui , ■prii aToir été baptilJ ucrètement, *'si[ déclaré duéticD eu préKneede loule «a &D)ille. Oti Ut datu l'ouvrage de cet icrivain ce paimge qui coDCrme ce que nou* itoiu rapporté plua haut de l'eut de U France avant le TOjige de Dante , et qui appuie uno foule d'abserratioiu que rtoui ■vona dîji coiuigDée* dani cette hialidro ;

« Le xii' siècle est uni ccmlredil une de* plui mémorablea époqoei dn

■ tnojeu âge. On j voit édoie et croître lea germei de toutei lei grandea « idée* qui ont porté leun truiti dang les tetnpa modernea : la pbikeopbie, a la littérature, lea arta, le commerce, l'indujlrie aoilent avec la liberté « politique dei téotbret de la birbario. Cette époque eat la traniition s liborieuie où U vie iérmente au aein de U corruption et se débat centre

■ lea obalades qui l'enveloppent , temps de crise et de lutte violente qui a prépare l'enfantement d'un nouvel ordre de choses. C'est de la France « que ce monTemeut est parti d'alNird, se communiquant de ptocbe en

■ proche 1 tous les Etats de la chrétienté. I< France aemUe avoir été a clwitie eu ce temps par la Providence pour ouvrir les votes à U civili- « sation européenne. Sa monarchie venoil d'être renouvelée par la dynastie a. des Capels, [teïnede fiiree et de sève d.r. : . i > < ., fumic

« et se propage par lei conquêtes dans les | |..i ... ^imuiulc,

a en Angleterre, en Italie, en Sicile, en Af.i. . li>. [....iiLilii^-iucul aUicbée a au centre de l'unité catholique, la Fraiiii: <lt:iit:tii. à loo luar le fuver a de l'union intellectuelle et politique, le pi^<>i Jcb i-ivilisaiiftn dumondc

.« chrétien. Hais pendant que la France eti .<i |h)t1iL-ulièremen[ employi^c a 1 donner l'essor aux autres peuples , un huiiiini^ de Dieu est envofé pour < diriger le mouvement en France, poar éclairer de iwn flambeau divin « l'Eglise et l'Etat, pour dontter llmpulsiiiii, tracer la voie, marquer le s but à toute idée vaste et féconde , à toulu i-riin-prisc utile et géncitosf,

a Cet homme de Dieu , c'est saint Bernard. " Il parle, c'est la bouche de Dieu. Lea papes, à sa voix, repren-

« Je m'écriai : « Et elle, où est-elle? » — « Elle m'a envoyé m ici pour satisfaire à ton désir, et si tu regardes au troisième « cercle du degré le plus haut, tu la verras sur le trône que « lui ont mérité ses vertus. »

« Nous , nous élèverons notre vue vers le premier amour, « afin que tu pénètres dans sa splendeur autant que tu le pour- « ras. Tu n'obtiens rien en croyant faire, par ta propre vertu, un

• pas de plus vers cette vive lumière (Marie); il faut, en priant, « obtenir cette grâce de celle qui peut te seconder. Tu te join-

• dras à moi d'intention ; dirige ton cœur vers ce que je vais m dire. » Et il commença ainsi sa sainte prière :

« Vierge mère, fille de ton fik, liumble, mais élevée plus « qu'aucune autre créature , terme fixe de la volonté éter- « nelle (comme saint Bernard va bien mériter ici qu'on l'ap- « "j^Ue un homme de prière et et amour !)y tu as tellement ennobli « la nature humaine, que Dieu n'a pas dédaigné de devenir « son propre ouvrage. Dans ton cœur a été rallumé cet amour « dont les rayons ont fait germer au sein de la paix céleste « cette fleur étincelante. Soleil dans son midi , tu nous em- « brases d'une ardente charité; tu es pour les mortels la source « d'une vive espérance. O femme! tu es si grande, tu as tant « de puissance , que quiconque veut une grâce et ne recourt « pas à toi , veut que son désir vole sans ailes ! Ta bonté

« Dent force et puiaMiice ; les empereurs, les rois, les princes de l'Eglise et « do siècle ne sont plus que des instrumens de sa parole ; les peuples émus

« le regardent et attendent ; et c'est un simple moine, un homme de

« prière §t d^amoiur^ un religieux sans autorité extérieure, sans richesse et « sans pouvoir, sans force matérielle, sans secours humain, qui donne « au monde cet universel mouvement. »

VoiU Tinterprète que Dante choisit. Ici il nevoit pasle Fran^ds, le compatriote des oppresseurs de Florence, il ne voit que Vhommê de Dieu, celui qui a établi, pour un moment, l'unité politique parles résultats moraux et matériels des croisades, celui qui, d'une main puissante, a précipité l'Occident sur l'Orient, pour que tous deux se retrempassent , le premier, aux sources de l'antique civilisation , le second , devant la justice , la force , l'honneur et la gloire, s'unissant pour délivrer des frères de la servitude , et replanter au milieu d'eux l'étendard de la religion catholique.

Béjowiê'-ioi , peuple dévot des Gaules ( paroles de la canonisation de saint Louis] , c'est saint Bernard que Dante fait parler le dernier dans son Paradis ; c'est saint Bernard , c'est sa prière qui dénoue le grand drame du poème sacré.

« n'exauce pas seulement celui qui t'invoque , souvent elle « prévient généreusement les denuindes. E^ toi est la misé* «I ricorde, en toi est la tendresse, en toi est la magnificence, « en toi se réunissent les vertus de toutes les créatures. Celui « que tu vois près de moi a parcouru le monde, du centre de « la vallée infernale jusqu'à ce haut empire. Il a tu , une A « une , les âmes de ceux .qui habitent le ciel. Il t'en supplie, H accorde-lui assez de force pour qu'il puisse embrasser la u connoissance parfaite de la dernière béatitude. Je n'ai jamais « désiré ma vision bienheureuse autant que je souhaite te voir « favoriser la sienne ; exauce mes vœux , dissipe par ton as- «t sistance puissante l'obscurité de ses facultés mortelles , et « que le haut plaisir se manifeste à lui de toutes parts. Je t'en « conjure aussi ,.ô reine qui peux tout ce que tu veux, après « une si ine£bble contemplation , conserve son cœur dans un « état de pureté; que ta protection le soutienne contre les pas- « sions humaines! R^arde Béatrix et tous ces esprits; jmgnant « leurs mains, ils t'adressent la même prière. »

« Les yeux que Dieu chérit et vénère se fixèrent sur le saint orateur, et montrèrent que la demande étoit agréée ; ensuite ils se dirigèrent sur l'intelligence suprême, vers laquelle on nepeut pas croire qu'aucune créature envoie ses yeux aussi fixement ; et moi qui m'approchois, comme je le devois, de l'objet de mes voeux, je sentis que l'ardeur de mon zèle étoit arrivée à son terme. Bernard, en souriant, m'invitoit à regarder plus haut , mais déjà je lui avois obéi , et mes yeux, pleins d'une nouvelle puissance , pénétroient de plus en plus dans le rayon de lumière où tout est vérité.

te Dès lors les facultés de ma vue surpassèrent celles de nos paroles qui cèdent à un pareil spectacle ; ne pouvant passer outre, la mémoire fléchit. Seinblable à celui qui voit un objet en songe, et qui, à son réveil, en conserve encore l'impression récente sans pouvoir se rappeler ce qu'il a vu , je dois avouer qu'en ce moment ma vision échappe à mon souvenir, mais un charme vague reste dans mon cœur. C'est ainsi que la neige fond au soleil ; c'est ainsi que le vent eut* porta les feuilles légères qui contenoient les oracles de la sibylle. 0 splendeur éternelle , qui te refuses aux expressions des mortels , redeviens une foible partie de ce que tu me sem«blois être, accorde à ma langue une telle vigueur qu'elle puisse transmettre à la postérité au moins une étincelle de ta gloire!

[I3ldj ET INES OEUVRES DE DANTE. 451

Ta victoire sera encore plus ëclataute , si tu daignes renvoyer quelques facultés à ma mémoire et résonner qudque peu dans ces vers !

n Je crois que si mes regards avoient cessé d'être attachés fortement sur ce spectacle resplendissant et s'en étoient un moment détournés, j'aurois perdu le don ineffable qui m'étoit accordé, et je me souviens que devenant plus hardi à soutenir un tel éclat, je confondis bientôt mçs yeux dans l'excellence infinie de cette lumière.

« O grâce abondante! tu me perraettois de contempler la splendeur éternelle où mes regards s'absorboient, et je vis dans toute sa profondeur qu'une ardeur réciproque avoit réuni ce qui étott répandu dans le monde; les substances, les accidens et leurs effets y étoient comme confondus d'une telle manière, que mes chants suffisent à peine pour en faire concevoir une foible idée. Je crois que j'ai bien conservé dans mon esprit la forme universelle de ce nœud qui lie tant de substances diverses, et je pense ne m'étre pas trompé; car en y réfléchissant, je me sens rempli d*une douce joie. Cependant le moindre point de temps écoulé depuis ma vision en efface la trace plus aisément que vingt siècles n'effaceroient celle de l'entreprise qui fit admirer à Neptune l'ombre d'Argo.

tt Immobile et attentif, je regardois. en silence et je m'enflammois d'une ardeur nouvelle. 1/effet de ce spectacle miraculeux est tel , qu'il est impossible de consentir à toute autre pensée. Le bien qu'on désire est tout en cette lumière ; hors d'elle , tout est rempli de défauts ; dans elle , tout est doué de la perfection.

tt Pour décrire ce dont je puis me souvenir, ma langue sera donc plus impuissante que celle d'un enfant à la mamelle. Ce n'est pas qu'il y eût dans cette vive lumière que je regardois, plus qu'un aspect unique, car il est toujours tel qu'il étoit auparavant ; mais pour ma vue qui se fortifioit à mesure que je le regardois , ce seul aspect l'attiroit à cause du changement qui s'opéroit en moi.

« Dûis la claire et profonde subsistance de la haute lumière, il me sembla que je distinguois trois cercles de trois couleurs qui n'en formoient qu'un seul. Le premier étoit réfléchi par le second , comme Iris réfléchit Iris ; le troisième paroissoit un feu qui brilloit de la lumière 4es deux autres. Que mes paroles sont vaines ! qu'elles sont molles pour exprimer ce que

je conçois! et ce que je conçok n'est plus rieUi si je le compare à ce qae j'ai vu.

« O lumière étemelle qui ne reposes qu*en toi, qui seule peux t'entendre, et qui souris après t'étre entendue, fortunée d'être seule à t'entendre , le second cercle qui brilloit en toi et que tu réfléchissois, lorsque je t'eus bien considérée, me parut d'une couleur qui approchoit de celle de notre corps, et qui en même temps n'avoit pas perdu la sienne propre.

« J'étois devant cette vue nouvelle, semblable à ce géomètre qui s'efforce de mesurer le cercle , et cherche en vain dans sa pensée le principe qui lui manque.

«« Je voulois savoir comment le cercle et notre image pouvoient s'accorder , et comment s'opère l'union des deux natures ; mais pour comprendre un tel mystère , mes forces n'étoient pas suffisantes. Alors je fus éclairé d'une splendeur de la divine grâce, et mon noble désir fut satisfait. Ici la puissance manque à mon imagination qui vouloit garder le souvenir d'un si haut spectacle , et ainsi q\ie deux roues obéissent à une même action , ma pensée et mon désir, dirigés avec un même accord, furent portés ailleurs par l'amour sacré qui met en mouvement le soleil et les étoiles. »

Je rapporterai le jugement de M« Ginguené sur le dénouement du Paradis :

« Dante a fait sagement de finir avec cette brièveté religieuse, et de nous donner une dernière leçon en trompant pour ainsi dire l'attente où il nous a mis lui-même d'une chose impossible et hors de la portée du génie humain. Un rayon de la grâce l'illumine et lui montre tout à coup le fond de l'inexplicable mystère. Cette faveur est pour lui seul ; il ne peut trouver dans son imagination ni dans sa mémoire aucune image pour rendre cette faveur sensible ; l'être étemel ne la lui permet pas, et il se soumet à sa volonté. Ce dénouement est tout ce qu'il devoit , tout ce qu'il pouvoit être. Le poète n'a plus rien à nous dire, et l'objet de son poème comme celui de son voyage est rempli. »

M. Biagioli, plus chaleureux , dans une introduction au troisième volume de son commentaire, énonce

un jugement très-remarquable sur le Paradis , et je suis entièrement de son avis , quand il dit %

« Je ne m'étendrai pas sur les singulières beautés du Paradis qui , dans cet océan de lumières , étincellent comme autant d'astres du firmament. Selon ce qui me paroit à moi, Dante se surpassa dans sa seconde Cantica, relativement à la première; il a dans cette troisième le même avantage qu'il a obtenu dans la précédente. »

A ce sujet , M. Biagioli reproche vivement aux étrangers Popinion qu^ils semblent s^être faite du mérite poétique du Paradis. Ces reproches ne seront peut-être pas si mérités dorénavant qu^ils ont pu Tétre. Le Paradis a été jugé à peu près sans avoir été lu. Les idées opposées au catholicisme, les doctrines philosophiques dont on a tant abusé, les préoccupations de la poUtique moderne ont éloigné de la vérité, de Tétude, beaucoup d^hommes capables d^aborder la question avec les talens sufBsans pour la décider de bonne foi. Les destinées des réputations sont bizarres ; mais le jour de la justice arrive : il ne peut manquer d^arriver pour la troisième Cantica de Dante. Cependant ce n^est pas en blâmant les étrangers, en leur disant qu^ils ne comprennent pas Pitalien , qu^on les amènera à de meilleures résolutions, u Le Paradis n'est pas hxj voilà « ce qu^il faut dire : lisez-le, et montrez, dans la sévé- « rite que vous déployerez alors si vous n^ètes pas sa- «I tisfaits ; prouvez que vous connoissez le texte , que « vous jugez la forme et les détails, que vous appuyez a vos critiques sur des raisons. L^Italie elle-même a eu (( ses détracteurs du Paradis : elle n^en compte preste que plus aujourd'hui. »

J^ajouterai ici que la prière de saint Bernard a été traduite en vers par M. le comte de Peyronnet. Il

appelait quelquefois la poésie à son aide dans cette solitude de Ham . Ces vers^ qui annoncent un talent exercé, et qu^on ne peut lire sans attendrissement quand on pense à la prison dans laquelle ils ont été composés , font partie de Touvrage intitulé : Marie honorée dans les classes , ou Mois de Marie greclatin^ par M. Henri Congnet, chanoine de Soissons; in-24- Paris, troisième édition, pag. i83(i).

Je crois devoir rapporter ici une opinion émise dans \%s Dialogues sur Dante ^^ar Antonio Cesari (a). il s^exprime ainsi [Dicdogue V, tom. III, pag. i84) '

« Parler des beautés do Paradis est chose très-dii&cile et peut-être impossible, parce que la vraie béatitude yôrme^ de là-haut est toute intellectuelle et non sensible ; aussi elle ne peut être que mal exprimée par les paroles ; alors le poète a besoin de l'un des deux moyens suivans : ou il faut faire comprendre cette béatitude indirectement et de reflet, ou il faut donner des formes sensibles aux élans de l'esprit et les introduire par cette voie dans l'esprit du lecteur, après les avoir apprivoisés avec nos sens.

« Dante employa l'un et l'autre de ces moyens. D'abord il étend et- il élève le prix et l'excellence des choses du ciel , et se plaint de ce qu'on ne peut les imaginer et les atteindre avec l'intelligence ; il les fait ainsi abstractivement amwAtse très-belles, très-hautes et d'une inestimable rareté. Après avoir procédé avec l'art exquis que lui fournit la sagacité de son génie , et en cela s'être fait aider encore par les paroles, il engendre en nous une immense exaltation d'idées ; ensuite, par l'autre moyen, il voile ces beautës, ces richesses, ces délices sous les images corporelles de ce que nous jugeons le plus précieux et de ce que nous réputons le plus beau, couune

(i) Je ne connois pas M. de Peyronnet; je ne l'ai jamais vu ; je lui adresse cet hommage de catholique à- catholique ; je désire qu'il voie ici l'expression d'un sentiment de respect quinspirent ses maHieûrs et le oourage qu'il a montré pour les supporter.

* (a) BeUetMe delta Commedia éi Dante AKghieri, 3 vol. inS*^, Vérone, Ltbanti, i8a6.

tl318] ET DES OEUVRES DE DANTE. 45ô

joyaux, diamanB, rubis, comme sourire, lumière TÎve et pure, variée en couleurs les plus suaves , danses seul à seul ou enchaînées, chants et mélodies qui ravissent^ figures empreintes de vertu et de grâce; et vas voir là! Avec ces peintures qui ne peuvent être qu'affbibUes, en les comparant à l'objet qu'elles représentent , et qui sont mille fois éloignées de la vérité , Dante nous émerveille et nous enthousiasme tant pour ces beautés, qu'il nous paroît que quand bien même \e Paradis ne seroit ni plus brillant ni mieux orné, nous devons être enivrés au point de ne rien désirer au-delà. Noiis avons vu tous ces prodiges jusqu'ici, et il nous reste à en voir bien davantage. »

Au chant xxxii, un des interlocuteurs des Bel^ lezze, à propos d^un passage de la prière de saint Bernard , s^écrie : Tuito oro ; « Tout or. »»

Je ne dirai plus qu^un mot sur le Paradis dans ce chapitre. Ce sera avec la plus vive douleur que je rappellerai un fait absolument inconnu ; mais il doit obtenir une place marquée dans Thistoire de Dante.

Je revenois dltalie en 1 808, apportant plusieurs éditions delaDwùie Comédie^ que m^avoient données mes excellens amis le père ToreUi , abbé de Saint-Etienne del Caccp à Rome , et M. Fontani , bibliothécaire de la Riccardiana, à Florence. Tous deux raWoienI engagé à traduire la Dwine Comédie. Comme je Tai dit déjà (pag. a) , un homme judicieux me conseilla en même temps de commencer par la traduction du Paradis , que les contemporains ne connoissoient pas , puisque Moutonnet et Rivarol n^avoient traduit que VEn^r^ et que Colbert sembloit avoir i*enoncé à une traduction sérieuse du Paradis. Je m^enquis alors des moyens de savoir positivement si quelqu^autre homme de lettres ne m^auroit pas devancé. Je m^adressai à M. Van Praet , administrateur de la bibliothèque appelée alors Impériale , et je le priai

de me donner quelques conseils. A ce mot de Paradis^ M. Van Praet, dans le premier moment, me demanda si je parlois de Milton ; je repétai que je youlois savoir quelque chose sur le Pamdis de Dante. Le complaisant bibliothécaire porta ses mains à son front, parut éprouver un saisissement , me pria d'^attendre , puis , avec une émotion dont je ne pus comprendre la cause, disparut par une de ces portes ou sont figurés des livres, et qui conduisoient à des réduits connus de lui seul. J^attendois depuis cinq minutes , lorsque M. Van Praet, encore visiblement ému, reparut avec un paquet de livres ficelé , qu^il me remit, en me disant : «c Tenez , voilà tout Touvrage de Dante. <c Ce mot de Paradis mV mis sur la voie d^un soufi venir terrible. Après le lo août 1792, le prisonnier (( du Temple fit demander à la bibliothèque le Paît radis de Dante. Voilà tous les volumes de Gran- « gier, ficelés et attachés tels qu^ils étoient quand on H les a rapportés ici par ordre de la Commune de « Paris, »

Je reçus avec respect et attendrissement les volumes que me présentoit M. Van Praet, et j^aUai chez moi en toute hâte lire, non sans hésitation, la Cantica du Paradis. Les vers de Grangier, on le sait, sont difficiles à comprendre aujourd'hui, tant notre langue a changé de formes ; et puis le bon aumôùier n^a pas craint de traduire en suivant les inversions les plus hardies de la phrase italienne.

Ces livres ont dû être bien sûrement touchés par Louis XVI, il y a cherché des consolations; mais a-t-il pu les y ti'ouver ? Je remarquai qu^à la page 624 du Pa^ radisy il y avoit une adresse d^un journal de Pépoque, qui portoit le nom du citoyen Tronchet. C'est peutêtre là que le prince, appelé par les bourreaux, a fini

sa lecture pour dire, avec un calme héroïque : « Les « voilà qui approchent (i). »

J^ai rapporté précédemment que la totalité du Pa^ radis ne fut pas envoyée à CanrJe^Grandj cfvCîl n^en reçut d^abord que vingt-un chants. On a cru en même temps que les douze derniers chants ne furent trouvés qu^après la mort du poète , d^une manière qui paroit miraculeuse. La vérité n^est pas exactement connue à cet égard : ce qui est certain , c^est qu^une partie de ce que nWoit pas reçu Can Grande étoit connu avant i32i.

Il y a en même temps un fait qui semble prouvé. Nous devons penser quHl éclata une rupture entre le prince et Fexilé.

Les dates , les traditions j Thbtoire , les événemens postérieurs de la vie de Dante, tout prouve qu'il y eut, non pas peut-étre une inimitié, mais au moins une mauvaise intelligence entre le protégé superbe et le protecteur magnifique (2). A qui fut la faute? Chacun en croira ce qu'il voudra croire , suivant qu^on se sera mieux pénétré du caractère de Dante , ou qu^on aura pu , soi-même , voir de près Tesprit des

cours.

Pétrarque , le second pour le temps et pour la grandeur entre les pères de la littérature italienne , n'eut pas la même vénération que l'excellent Bocace pour la mémoire de leur commun prédécesseur. Pétrarque parle ainsi d'Alighieri :

« Dante, mon concitoyen, fut un homme très-célèbre dans « Fart d'écrire en langue vulgaire ; mais dans ses habitudes

(1) Xiouii ZF/, par le vicomte de Falloux, Paris, Delloye, 1840, peg. 418. Cet excellent ouvrage doit être la par tous les hommes de bien.

(2) Balbo, tora. Il, pag. 339.

458 mSTOIRE DE LA VIE [1318]

« et dans son parler pendant l'exil, il se montra plus libre « qu'il ne convenoit aux oreilles délicates des hommes sévères « et aux yeux des princes de notre âge. Alighieri, exilé de la « patrie et demeurant près de Gan-le«Grand , alors universel « refuge des affligés, fut d'abord traité par lui avec honneur; « mais peu à peu il commença à perdre les grâces de ce sei- « gneur. Il y avoit dans le même banquet des histrions et des « parasites de tout genre, comme c'est l'usage. Un d'eux, d'une « insolence extrême dans ses propos et dans ses gestes obscènes, u étoit distingué particolièrement et avoit acquis de l'impor- « tance. Gan, soupçonnant que ces bons traitemens faits à un « tel homme déplaisoiâit à Dante, fit venir ce bouffon, le loua tt devant le poète, en ajoutant : « Je m'étonne que cet homme « si stupide ait su nous plaire à tous, tandis qu'il n'en est pas « ainsi de toi , que l'on appelle sage. » Dante répondit : « Tu « ne t'en étonnerois pas, si tu savois que la cause de l'amitié « naît de la parité des habitudes et de la ressemblance des M âmes. »

Nous savons encore qu^à cette table si lai^ment hospitalière , où des bouffons s^asseyoient avec on Dante , on se faisoit des plaisanteries t discourtoises entre nobles personnes, et de plus viles, de supérieur à inférieur. Un jour, on cacha sous la table un enfant qui , ramassant les os que jetoient les convives suivant Fusage du temps , faisoit de ces os un tas aux pieds de Dante. La table étant levée, cet amas fut aperçu , et le prince , faisant semblant de s^en étonner , dit : u Certainement Dante est un grand M dévorateur de viandes. )> Celui-ci répondit vivement : « Messer , vous ne verriez pas tant d^os , si j^étois ft chien {s^io fossi cane). » L^allusion au nom du prince avoit quelque chose de mortifiant.

Mais , outre la magnificence impolie du seigneur et la fierté défensive ou offensive du réfugié , M. Troya assigne une autre cause à la brouillerie qui survint entre le prince et Alighieri.

Pentrètre Qmeue tronva-t-il pas assez d^éloges pour lui dans les vers du banni? S^il étoit né des aversions « elles ayoient pu être augmentées , lorsque le seigneur délia Scala, nommé vicaire impérial à Vérone et à Vi* cence , reconnut solennellement pour empereur Frédéric d^ Autriche qui lui avoit donné cette charge. Cet exemple n^avoit été imité ni par Uguccione , qui avoit accepté de Louis de Bavière , rival de Frédéric , Tinvestiture de FEtat de la Faggiola , ni par Dante qui dédia, on ne sait pas en quelle année, au même Louis de Bavière, le traité de Monarchidy destiné à Tempereur Henri de Luxembourg, mort trop tôt pour en recevoir la dédicace , qui lui étoit assurée.

Est-ce pour de telles raisons que Dante sollicita un emploi de juge dans la ville de Vérone qu^apparemment il ne vouloit pas encore quitter ? On sait qu^alors il étoit accompagné de son fils Pierre, qui continua d^ séjourner jusqu^à la mort de son père , et qui y fonda une famille dont nous parlerons à la fin de cet ouvrage. Cependant toute espérance ne semble pas perdue pour Alighieri. Il aimoit toujours avec constance Uguccione , ce grand homme de guerre , qui devoit sauver Tltalie , et qui conservoit la réputation qu^il avoit précédemment acquise dans le parti gibelin. Uguccione croyoit pouvoir recouvrer son autorité à Pise ; mais une tentative audacieuse qu'il fit à cet égard ne réussit pas ; alors il retourna à Vicence , dont Can-le-Grand Favoit nommé Podestà. De temps en temps il venoit à Vérone. Là, il ne put échapper aux moqueries des courtisans. Ceux qui ne respectoient pas le génie de Dante croyoient pouvoir rire de la gloire passée du vieux guerrier. Il étoit toujours un grand mangeur , et il parloit trop peut-être de ce

qui lui étoit arrivé dans sa jeunesse. Alors un courtisan, nommé Pierre Navo, s'*écria : « Il ne faut pas « être tant surpris ; dans nn seul banquet, Uguccione, « tu as dévoré Pise et Lucques, ces deux grandes « villes. M On sait que c^est pour s^étre arrêté trop longtemps à Pise , pendant un repas , qu^Uguccione se présenta trop tard devant Lucques révoltée , et perdit ainsi, danâ un instant, Pautorilé qu^il exerçoit sur ces deux villes.

Combien est déplorable cette mésintelligence qni existe entre Thomme ricbe et lliorome de génie! ils peuvent rarement s^entendre. Foscolo remarque avec sagacité que leur guerre est perpétuée par une humiliation réciproque, et que sien même temps le besoin d^aide est encore réciproque, il reste toujours une guerre tacite.

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