‹ Histoire de Dante AlighieriChapitre 41 sur 52 · CHAPITRE XXXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVIII

L^AUTEUE EÉSUMB UNE PAATIB DE 8E8 JUGEMENS. OPINION DE M. LE MIHQUIS AZZOLINO SUR LA DJFJNE COMEDIE, DANTE QUITTE TÉRONE ET VA AU CHATEAU DE GARGANAGO, DE LA A GUBBIO OU IL ENTREPREND l'ÉDUCATION d'uBALD, FILS DE BASTIANO. DANTE VISITE UDINE ET LA CODE DE PAGANO DELLA TORRB , PA- TRIARCHE d'aQUILÉE. DANTE COMPOSE UNE HISTOIRE DES GUELFES ET DES GIBELINS. ELLE EST PERDUE. ON MONTRE A TOLMINO UNE PIERRE SUB LAQUELLE DANTE s'aSSETOIT. MORT d'uGUCCIONE. VIVE DOULEUR DE SON AMI. FÉROCITÉ DE LA POPULACE GUELFE DE LA ROMAGNB. MAGNIFIQUES PAROLES DE GRÉGOIRE X AUX GUELFES DE FLORENCE. GUIDO NOVELLO DA POLENTA. IL APPELLE A RAVENNE, AVEC LEUR PEREy PIERRE ET lAGOPO, FILS DE DANTE. GEMMA, FEMME DE DANTE, A ÉTÉ CALOMNIÉE. BÉATRIX, FILLE DE DANTE. PRINCESSES QUI ONT PORTÉ LE NOM DE BÉaTRIX. CORRESPONDANCE DE lEAN DE VIRGILE AVEC ALI6HIERI. DANTE PARAPHRASE LE CREDO, LE DÉCJLOGUE, LE PATER NOSTER, lIjiFE MARIJ, LES SEPT PSAUMES PÉNITENTIAUX. IL TRADUIT LE DE PROFUNDiS. LOUANGES NOUVELLES DONNÉES A DANTE PAR M. VILLEMAIN. LA LANGUE d'O/Z CÉLÉBRÉE PAR DANTE LUI-MÊME.

Au terme où nous sommes arrivés , il faut résumer une partie de nos jugemens. J^ai considéré souvent Fallure , les mouvemens ^ la répugnance , les joies de Tabeille qui vole de fleurs en fleurs , pour en exprimer le suc. Quelquefois elle s^abat sur les pétales dWe corolle, introduit sa pompe, et fuit, avertie quHl n^ a pas là de butin à extraire. D^autres fois , elle est

plus heureuse, et trouvant la substance qu^elle désire, elle en fait avec vivacité sa proie et sa richesse.

Je cherchois , en modeste et courageuse abeille , un auteur, un homme d^esprit , vigilant producteur, qui eût étudié le siècle où je puise mes tableaux; M. Azzolino me tombe sous la main , et c^est à lui que je cède la parole pour qu^il explique en définitive , avec une rare intelligence , avec une éloquence savoureuse , les temps , les choses , les hommes , les nécessités de Pépoque où vivoit Alighieri. Cest donc M. le marquis Azzolino qui va parler (i). Après quelques mots sur l'état de la féodalité, et sur les différends élevés entre Rome et les empereurs , il continue ainsi :

M La valeur des capitaines d'ujie part, l'oppressÂon des petites <t républiques de Tautre, les astuces, les stratagèmes, les délits « à travers lesquels brilloit une extraordinaii^ force de bras « et un courage peu commun, donnoient à ce siècle un carac- « tère héroïque. Ce siècle, se trouvant entre la chute de la bar- « barie et la renaissance de la civilisation , présentoit une « époque turbulente , chaude de passions et tout encline à M susciter une poésie nationale. Cette renaissance de la civi- «< lisation se manisfestoit dans tout ce qui se pratiquoit au « sein des premières cours de Tltalie. Au milieu de salles im- <« menses où l'on voyoit suspendus aux murailles, des lances, « des cuirasses , des casques et autres attributs de guerre , où « Ton marchoit sur un pavé peu sûr qui , dans quelques en- « droits, s'ouvroit en gou£fres de mort préparés jtour la ven- « geance des puissans, dans ces lieux, dans ces Ueux là même (« s'étoit introduit le folâtre amour, et, derrière lui, la canzone <« du troubadour. A travers tant de rudesse, le luxe avec sa « mcdlesse avoit trouvé un asile. La description minutieuse V d'un château des barons de ce temps sufliroit pour symboliser <« le caractère entier des peuples de cet âge ; alors encore dans « ces cours de Naples, de Sicile, et tant auprès de Frédéric H « qu'auprès de Can délia Scala , à côté de la fleur du petit

(i) SulU) spirito délia Div. Corn, di Dante, Firenzc, tn-8% 18^7, pag. 17.

« nombre de littérateun et de savans de ce temps, on ren- « ccmtroit l'astrologue qai prëdisoit l'avepiir avec des sorti* « lëgesy qui animoit les guerriers en interprétant un songe, et <« qui rëconfortoit avec une amulette quiconque cachoit des M amours martyrises par la jalousie ; tout étoit enthousiasme « mu milieu de tant de barbarie. Le savoir et la religion qui « brilloient dans cette splendeur étoient encore réchauffés par « les |Jus robustes imaginations. Le brave guerrier aux armes « pesantes qui, à la tête des siens pour conquérir une terre, tf supporte tous les désastres de la bataille et des sièges, qui, « aveuglé par l'amour de la gloire, se baigne dans le sang de « ses concitoyens , de ses amis , de ses parens , tremble devant M un moine qui le menace de la colère de Dieu; ce guerrier, N déchiré. par ses remords, fouie ses trophées, et, couvert M d'une serge grossière, entreprend un pèlerinage aux sancu tuaires, ou s'enferme pour pleurer toute sa vie dans un dottre. « Celui qui , tant que l'aident la vigueur du corps et la pros^ M périté de la fortune , se moque des monitoires de l'EgÛse et « invite les démons à souper, effrayé par un événement (îi- « neste, se couvre de cilices, est persécuté par des spectres M horribles, et ne trouve de consolation, bourrdé par les re- N mords de sa conscience, qu'en restituant, et en attribuant M de larges donations au pontificat et aux abbayes monasti- « ques. Courage et peur, haine et amour, ignorance et savoir, « incrédulité brutale et fcn supers^tieuse, barbarie et urbanité « caractérisèrent ce période d'une vie nouvelle pour les peuples « italiens qui se dâiattoient entre le visible et l'invisible , le « passé et le présent, le temporel et l'éternel. Cette vie consti- H tuoit et ouvroit une scène sociale qui nepouvoit être complète tement embrassée que par un génie qu'auroit créé exprès la « divinité pour ce but sublime. Ce génie, ce fiit Dante.

<« Dans la cour du ciel, trois femmes bénies ont pris soin de M lui. Béatrix a envoyé Virgile pour qu'il devint le premier M guide dans l'entreprise surhumaine. Dante s'avança d'abord, « errant dans les sentiers communs de la vie humaine, jusqu'à <* ce qu'arrivé au miUeu du chemin de cette vie, il s'aperçut « de sa mission pour les trois royaumes dans lesquels il devoit, « comme par un décret divin, symboliser son âge et lui-même, u Une voix lui cria dans Tame : « Tu iras, tu représenteras « le siècle qui t'environne, tu ne craindras ni la panthère, ni •« le lion, ni la louve ; tu seras initié aux choses secrètes, parce

« que le récit de ce que tu auras vu engendrera Tinfamie pour « les mëchans, le repentir et Fespérance pour ceux qui auront N plié, la béatitude pour les bons, et se convertira en semence « de civilisation pour les peuples renaissans. Tu ne seras par» M tîal pour aucune ville, pour aucune dynastie, pour aucune « nation ; tu ne le seras ni pour les trônes, ni pour la liberté, M ni pour aucune condition , ni pour aucun âge et aucune « école. Tu dois être le héraut qui apportera VexeeUeni aux « nations ; ta mission est universelle ; tu parleras , ou plutôt « tu feras un miroir de toi-même pour un peuple qui , sons ' « d'autres croyances et une autre fortune , fut élevé dans le « pouvoir et dans la gloire du monde. Ce peuple ne vécut « qu'à moitié ; mais en cette terrestre moitié , il a touché le « comble de la grandeur. La noui^eUe génération vitra éUmd'- « lemeni. Eclairée par le rayon de la vraie religion^ elle seule « est pour la providence la fille de prédilection. Cest cette « génération qui pourra obtenir le perfectionnement de « la civilisation. Dans ta narration, tu n'oublieras pas ce que « fut autrefois cette génération ; tu établiras un parallèle avec « l'état présent, afin qu'alors, rallumée par son antique gl<Hre, « elle la poursuive de nouveau en aspirant à une vraie mon raie civile par la voie de l'amour et de la charité que « l'évangile enseigne. Ainsi tu indiqueras les besoins sociaux « de l'humanité renaissante , et tu seras l'unique et le pre- « mier maître du moyen véritable de satisfaire à tout ce qu'ils « exigent. »

Toutes ces poétiques suppositions de M. Azzolino s^appuienl-sur la protection qu^assurent notre culte et notre catholicisme qui, comme dit saint Epiphane, ar-i cheréque de Salamine en Chypre ^ a été le commentcément de toutes choses; eUes viennent noblement ea aide aux paroles des éditeurs du Secolo di Dante , de M. Arrivabene, qui appellent Dante Cantore délia rettitudine endetta réligione^ tamico délia patria e del vero, il poeta storico. « Le chantre de la rectitude et de la religion , Tami de la patrie et du vrai , le poète historien. »

Cest vers i3i8 qae Dante, par suite de ses mécontentemens et de ceux de son ami Uguccione , paroit avoir quitté Vérone. On montre aujourd'hui un château de Garganago , qui fut quelque temps habité par le poète. A la même époque, il arriva en Romagne, d'où il se transporta à Gubbio. Alors il visita Fabbaye des Camaldules de Fonte AveUana, à six lieues de cette ville. Le supérieur s'appeloitMoriconè, et il étoit ami d'Alighieri. Il est possible que ce soit ce religieux qui ait transmis a Dante les propositions de retour qu'il arefosées. La description delà montagne â Catria^ géant des Apennins, atteste le séjour de Dante dans ce pays, dont il est parlé chant xxi du Paradis.

A Gubbio, le poète donna quelques soins à l'éducation d'Ubald , fils de Bastiano da Gubbio ( Veltro^ pag. 166). On croit encore qu'en même temps Busone de' RaflPaelli reçut aussi des leçons de Dante. Les traditions du pays rapportent ces faits avec des détails.

Alighieri partit de Gubbio et de ces lieux qui lui rappeloient trop amèrement la patrie si voisine. On croit que , près de Trévise , il revit Uguccione , qui , encore au service deCan-le-Grand^ en avoit entrepris le siège.

Au commencement de i3ig, Dante visita Udine , dont Pagano deUa Torre , patriarche d^Aquilée , étoit seigneur. Ce prince guelfe avoit reçu des injures du parti gibelin, mais son cœur étoit magnanime; il aimoit à protéger les hauts talens , et les infortunés de tous les partis. La cour d'Udine étoit moins fastueuse et moins fière , conséquemment plus pacifique et plus compatissante que celle de Vérone. Le patriarche accueillit Dante avec urbanité. Celui-ci passa auprès de ce prince une partie de l'année iSig. Ce

fut là probablement , et sous les yeux de ce pieux catholique, que le poète acheva son Paradis. Il est à regretter que nous ne puissions rien retrouver d^une histoire des guelfes et des gibelins composée par Dante à cette époque. Un poète, pourvu qu^il soit grand, animé, pathétique, chaleureux, peut quelquefois n^étre pas juste. Les beaux vers obtiennent toujoui*s leur pardon; mais Phistorien doit tenir la balance d^une main ferme : il doit savoir, au besoin , louer Tennemi,' suspendre les mou vemens de colère contre les méchans , si par hasard les méchans viennent à se trouver bons et vertueux dans quelques circonstances. Cette histoire des guelfes et àes gibelins eisi perdue. Nous pouvons dire que, pour le style, pour Tordre de la composition, nous savons comment a pu écrire Dante , mais nous ne savons pas comment dans une histoire régulière, qui ne devoit être ni une dissertation , ni une imprécation , ni un manifeste , notre Alighieri auroit parlé avec tempérance des partis qui déchiroient Tltalie, et à chacun desquels il a voit successivement appartenu. L^étude et la pratique de la science historique conduisent naturellement à la modération.

Les habitans du bourg de Tolinino assurent que, souvent , Dante vint d^Udine pour méditer en par* courant leurs âpres montagnes. On montre la grotte de Tolmino et la pierre sur laquelle Finfortuné avoit coutume de s^asseoir, et qu'ion appelle la sedia di Dante. On croit même qu^il écrivit là un traité délia natura d^ Pesci.

Dans le mois d^août i3i9, Uguccione mourut des atteintes du mauvais air des marais de la Brenla , pendant le siège de Padoue. Ce grand guerrier eut la consolation de mourir les armes à la main , après avoir

constaminent défendu la même cause. Je n^examine pas si dans Tétat où se trouvoit Tltalie^ celte cause éloit la meilleure . Les argumens latins de Dante ne Fon t pas victorieusement défendue. Il y a dans les Etats des maladies nécessaires. L^autorité impériale exercée par des vicaires eût été sans doute tjrannique ; d^un autre côté, les comuni abusoient souvent de leur liberté : mais il est permis de dire qu^Uguccione fut un homme toujours dévoué au même principe , et qu^il ne trahit jamab ses premiers sermens , quels qu^aient été les ménagemens quHl crut utiles au bien de son parti. Dante dut concevoir une vive douleur en apprenant la triste nouvelle de la mort de ce tendre et fidèle ami , de ce Veltro , qui devoit consoler Fltalie , de cet homme de guerre , souvent heureux , dont le nom avoit été long-temps , à lui seul , le pai*ti impérial dans la Péninsule; Thomme, enfin, qui avoit reçu une bien autre immortalité , en acceptant la dédicate d^une des trois Cantiche de la Divine Comédie.

On a dit qu^Uguccione mourut malheureux, et que ses derniers momèns furent tourmentés par la misère : on s^est trompé. Can Grande lui fit faire de magnifiques funérailles'.

La mort d^Uguccione avoit aggravé la position de Dante. Vers i320, irrésolu, ne voyant plus avec certitude un lieu où il pût trouver un ami, il crut devoir quitter Udine pour se rapprocher, sans aucun projet arrêté , de cette chère ville de Florence. Il avoit pensé à séjourner dans la Romagne, mais il falloit choisir une ville qui ne fut pas. attaquée violemment de la maladie du guelfisme. Dante , souvent assez sage pour être un gibelin modéré, ou plutôt un ami de la paix, détestant momentanément les partis, avoit trouvé des guelfes plus vioiens dans leur passion pour les

comum\ qu^il ne Tavoit été lui-même dans ses fureurs de gibelinisme. Cette violence guelfe (i) étoit partagée quelquefois par les femmes , par les enfans , qui poursuivoient Dante dans les rues , parce que ses poèmes Tavoient déclaré gibelin intraitable.

Nous savons qu^Alighieri, un jour, ne sachant comment supporter ces injures des places publiques , se

(i) On a été injuste en représentant souvent les gibelins comme acharnés À ù perte des guelfes , et les guelfes comme des innocens qui n'apportoîent pas autant de passions dans leur colère. Mais en jetant ces fausses lumières dans l'histoire , on ayoit l'intention d'insulter les papes , che& du parti guelfe. Nous sommes heureux d'avoir à citer ici de belles paroles de Giigoire X, adressées aux guelfes de Florence à propos des gibelins. Si, comme je l'ai dit plus haut et comme Manetti l'assure ( Viia Daniis, Florence, 1747» p*g* ^i^^O» I)*n(® A composé on livre, intitulé : Histoire d^i Gwelfis et (ûê (rielùu , il n'est pas possible qu'il ait oublié la magnanime allocution de Grégoire X. Ce pontife , en se rendant â Lyon, passa par Florence le t8 juin 1^73. Il éloit accompagné , d'abord de l'empereur de Constantinopic, Baudouin II, fils d'Henri, frère de Baudouin l*', ensuite de Charles d'Anjou, roi de Naples, frère de saint Louis (J. Villani, p. 319). Le pape, charmé de la fraîcheur des eaux de Florence et de la pureté de l'air , proposa à 6on augusie cortège de passer l'été dans cette belle ville. Les guelfes alors avoient exilé les gibelins et les traitoient avec une indigne rigueur. Le a juillet, le pape fit assembler le peuple de Florence sur le bord de l'Amo , au pied du pont Robaconte. Après avoir ordonné qu'on élevât des estrades où dévoient se placer les deux princes, du haut de son trône le pape ordonna, sous peine d'interdiction, qu'on ne fit plus aucune différence entre un gibelin et un guelfe , et il voulut que les êùt- «bicAt des guelfes embrassassent devant lui les nndaekides gibelins ( Villani, iôid)» Voici les paroles de .la harangue de Grégoire : a II est gibelin, oui, ce mais il est chrétien, il est citoyen , il est votre prochain. Quoi ! tant de M noms, fiiits pour déterminer l'union, ne seront pas elHeaoes ? Ce seul vain ce nom de gibelin (personne ne comprend ce qu'il signifie) vaudra plus a pour la haine que tant de raisons claires et solides pour la charité ! Vous « assurez que vous êtes entrés dans cet esprit de parti en faveur des pon- « lifes romains contre leurs ennemis ; hé bien, nous, pontife romain, nous « avons reçu dans notre sein, quoiqu'ils nous aient offensé jusqu'ici, ces « liommes vos concitoyens qui sont revenus à nous ; nous leur avons remis tt leurs injures , et nous les regardons comme nos enfans. » M. Ozanam, dans son Dante ri ta Phifosophie catholique au xin*" siècle, in-S«, Paris, 1839, a rapporté ce passage, pa<^. 275.. J'aurai occasion de revenir sur l'utile et savant ouvrage de ]ll. Ozanam , pour le louer et le recommander aux amis du catliolicisme.

seroîl oublié, si on ne s^étoit pas tu par égard pour lui, jusqu^à prendredes pierres pour les jeter aux femmes et aux enfans; déplorable extrémité, puisque Bocace,yenu après les grandes agitations politiques , parlant de circonstances qu'ail n'avoit pas vues , lui-même littérateur paisible dans Florence guelfe , dans la ville de Naples guelfe, dans la France amie des guelfes (i), ac* coutume à entendre parler des gibelins comme de monstres odieux , n^a pas su devoir taire une accusation dont nous ne chercherons pas d^ailleurs à discul^ per Tinfortuné Alighieri, réduit à perdre jusqu^à rhospùalité de la rue , qui n^est refusée à aucun pauvre.

A ce sujet, Bocace se sert du mot insania , et il ajoute que Dante vécut dans ces dbpositions gibelines josqu^à sa mort. Dante doit être mieux compris. Certainement ses vers portent souvent Tempreinte d^un impérialisme immodéré; mais s^il étoit guelfe dans la maison de ses pères, les traditions de Thistoire lui apprenoient que Tempire avoit autrefois une domination souveraine en Italie , et que Taffi^anchissement des ra/Riciit étoit dû à une déclaration favorable, et à un consentement généreux d'un empereur. Après les sorties gibelines siimpétueuses, souventles guelfes étoient amenés en scène et mordus à leur tour. L^ensembie des inspirations du poète étoit gibelin ; la conduite du banni étoit en même temps et souvent modérée. Si des enfàns ignorans avoient voulu insulter Texilé , Yinsania ne seroit pas toute du côté de celui qui en éprouverait du dépit. Cette insania pouvoit être reprochée plutôt à Tinsolence d^une populace ignoble et grossière , au gouvernement qui la tolère , et qui

(i) Balbo, tom. 11, pag. 367.

ne sait pas publier la divine morale de Grégoire X.

Chez un Dante , la tempérance des actions et des paroles ne peut que s^accroitre avec les années et les mécomptes. L^obstination du malheur attendrit quelquefois le caractère le plus disposé à la ven<^ geance. La partie de la Romagne où régnoit une telle passion pouvoit donc déplaire à Dante. Un instinct qui prenoit peut-être sa source dans le désir de revoir les lieux où Uguccione avoit souvent entretenu son ami, engagea Dante à reprendre la route de Vérone. Une vieille habitude de controverse le poila, diton , à y soutenir une thèse publique sur la nature de Teau et du feu. 11 revenoit à une partie de ce que lui avoit enseigné Brunetto. De Vérone , Dante se rendit à Ravenne , où plusieurs femmes de la famille d'^Uguccione s^étoient retirées. Guido III da Polenta, père de Francesca da Rimini , étoit mort ; les petitsfils de Guido , Guido V Novello et Bemardino , tenoient la seigneurie. Guido , neveu de Francesca, témoigna le désir de montrer de la gratitude à Dante. Une tendre amitié , accompagnée de preuves de respect et d^émotions constantes de sensibilité, ne tarda pas à unir Dante et Guido. Il n^ avoit plus là ni courtisans, ni parasites, ni bouffons. La postérité et son enthousiasme sembloient être commencés pour le grand homme. Il sufiisoit pour cela du tact , de la délicatesse , du discernement et de la reconnoissance d^un appréciateur juste et habile de la dignité et de la puissance littéraire de Dante.

Une des obligeances les plus gracieuses qn^on puisse témoigner à un ami , est celle d^inviter ses parens à partager les douceurs d^un refuge somptueux et honorable. Piétro , fils de Dante , fut appelé à Ravenne. On croit quMl y exerça les fonctions de juge.

Jacopo , autre fils du poète , fut aussi appelé à la cour. On ne sait rien de Gemma. Il ne faut pas en conclure que la conduite de cette dame ait été re-^ pix)chable , ni qu^elle ait fait le tourment de son mari. Dante a gardé un religieux silence sur toute sa famille , sur son père , sur sa mère Bella ; sur ses fils , sur sa fille Béatrix (i). Il n'a rien communiqué de ses relations domestiques. On ne peut douter qu'ail n^ait tendrement chéri ses enfans, quoiquMl n^en parle jamais. Apparemment il étoit dans les idées de Dante que de semblables détails ne doivent pas être confiés au public, et il est naturel d^approuver cette réserve. Foscolo, que j^aime à citer, en ce qui n^appartient pas à ses opinions politiques, est un des auteurs qui ont le mieux traité cette question. Il explique avec un sentiment très-convenable ce qui s^est rencontré dans Fesprit de Dante : un amour prononcé pour Tétude , et une discrétion remplie de bon goût en ce qui concernoit ses intérêts privés. — On sait qu^à cette époque , Dante recevoit encore les consolations de Pamitié que lui prodiguoient plusieurs personnes distinguées par leur esprit et leurs vertus : messer Giardino , de Ra venue ; ser Dino Périni , de Florence ; Fiduccio de^ Milotti , médecin , de Certaldo. Il entretenoit une correspondance avec Jean de Virgile, le

(t) On remarquera cpie Dante voulut donner à sa 611e le nom dé Béatrix. Ce nom eit peut-être deyenn À la mode yen 1266 , époque où Béatrix de Provence , fiUe de Béatrix de Savoie» apparut en Italie, à la fuite de son époux , Cliarles I", roi de Naples , frère de saint Loiiis. Foulques Portinari étoit guelfe ; sa fille, née en 1366, a pu recevoir ce nom , en témoignage de la satisfiiction d'un guelfe qui vojroit arriver un puissant protecteur de ce parti. Le comte de Clermont, sixième fils de saint Louis, avoit épousé Séairùr de Bourgogne, dame de Bourbon. On donnoit donc communément alors ce nom en France, en Provence, en Savoie et en Italie. Je dirai aussi que la mère de la célèbre comtesse Mathilde s'appeloit Béatrix* Vof, pag. 16 de cet ouvrage.

472 HISTOIRE DE LA VIE [laSO]

plus célèbre poète latin de ce temps. CeloÎK^i^ dans sa tendresse, âdressoit à Dante un carmen^ où il loi parloit ainsi :

M Les poètes, parmi lesquels tu as marche le sixième (allu- « sion à un passage de V Enfer, iv. 102 ) , n'ont jamais parlé « sermone forensi (en langue Tulgaire) :

Die âge que peHit Jbviê armigêr astra vofo/v; IHe âge quas fioree, qmœ KHa fregii artUorl

« Dis par quel élan le guerrier de Jupiter ( Henri VII ) « s'éleva aux astres ; dis toutes les fleurs, tous les lis que brisa «I le laboureur ! »

Ces fleurs sont les troupes de Florence ; ces lis sont les fleurs , ou les fers de lance qui ornent les armes de notre maison de France.

Jean de Virgile finit ainsi après Tavoir invité à le visi- « ter : Ne sois pas fâché d^avoir lu le premier ces chants « énervés que le corbeau ose faire entendre devant le «( cygne harmonieux ! Daigne répondre , ô maître , <c ou accomplir mes vœux ! n

Dante répond par une églogue latine. Il a vu mar^ qués en noir sur du papier blanc, des vers dictés par les chastes sœurs , et qui lui sont adressés. Quand ces vers lui ont été remis , il étoit sous un chêne avec Mélibée , et il prend conseil de son ami , sur cette poésie de Mopsus (c^est Jean de Virgile qui est ici Mopsus ; Dante feint qu^ii est Titjre.)

A la fin , Tityre s'écrie : « Au lieu d^aller là où i( tu m^invites à aller, ô Mopsus ! ne seroit-il pas mieux «c que je retournasse recevoir la couronne triomphale, « sur ma chevelure qui étoit blonde aux bords de « FAmo, et qui actuellement est blanchie par Page (i)?

(i) On pent croire» d'après ce passage, que Dante avoit les cheyeux Uonds ou châtains dans sa jeunesse.

Jean de Virgile réplique. Il compare Dante au chantre de Mantoue , et il dit quHl est un autre Virgile : « Ainsi , « divin vieillard , tu seras le second après Virgile , que M dis-je ? tu es un auU^ Virgde , ou tu es VirgUe lui- « même , si Ton en croit le poète de Samos. »

Jean de Virgile invite Dante à aller à Bologne : « Nous chanterons ensemble. i>

Suit la description d^un repas champêtre qui sera

offert àTltyre Tityre consulte un pasteur, son

ami (de^ Milotti , qu^il appelle Alphésibée) , qui le dé^ tourne du voyage , et lui dit :

« Ah ! ma vie , je t^en conjure , que jamais un plai- « sir $i amer ne puisse te tenter! Que jamais leReno et n cette naïade (Bologne) n^eraprisonnent cette illustre <c tête à qui celui qui cueille la fleur du laurier s^em- « presse d^apprêter les feuilles perpétuelles I »

Cette conversation des pasteurs a été entendue par lolas (Guido V); c^est lui qui Ta rapportée , et voilà pourquoi on en instruit Mopsus (Jean de Virgile).

On remarquera que Dante dit, en parlant de luimême : ce Hoc ûlustre caput. » Il devoit être encore question du retour de Dante à Florence , et de la possibilité de son triomphe. De pareilles expressions ne se présentent à Tesprit d^un auteur que lorsqu^il est assuré de sa gloire , et que Topinion la proclame dç toutes parts.

Tityre ne préférera pas Poljrphème (cVstle çydope mentionné par Virgile , dans le troisième livre de V Enéide) à lolas , et il va achever , perfectionner son poème. Toute cette correspondance est d^une délicatesse singulière. L^éloge de Guido V perce à chaque ligne, et c^est la reconnoissance qui dicte ces louanges si tendres et si élégantes.

474 HISTOIRE DE LA VIE [13i0]

Cette anecdote établit une date historique positive , et prouve que Dante étoit aux tables de Ravenne plus gai et plus jovial qu^aux tables de Vérone.

Quelques personnages sembloient vouloir continuer d^animer Dante dans les fureurs de parti. Mais il vivoit solitaire , autant qu^il le pouvoit , et s^occupoit avec plus de zèle de ses devoirs de chrétien. Il coinposoit en terze rime^ une paraphrase où il établit ses doctrines toutes orthodoxes sur le Credo , les sept sacremens ^ le décalogue^ les péchés capitaux f le Pater noster et Vji^^e Maria.

Voici le début de cette profession de foi :

« J'ai écrit jadis des vers d'amour, les plus beaux, les plus doux et les plus agi'ëables , et j'ai employé tous mes efforts à les perfectionner. Actuellement ma volonté est changée, parce que je reconnois avoir dépensé en vain mes travaux , et je n'en obtiens qu'un mauvais fruit. Je veux arrêter ma main pou( ne plus traiter ce faux amour, et je vais raisonner de Dieu, comme chrétien : « Je crois en Dieu le Père qui peut « faire toutes choses , et de qui procèdent le bien dire et le « bien opérer. »

Dante croit, comme Fenseigne la sainte Eglise , au mystère' de Pincarnation , au Fils unique du Tout- Puissant, à la fois Dieu et homme, et qui n'^est qa^un avec le Père et le Saint-Esprit.

« Quiconque vacillant croit autrement, est hérétique et ennemi de lui-mémei et il perd son ame sans s'en apercevoir. •

Après avoir détaillé les premières formules du Credo et la définition de la Trinité^ le poète ajoute :

«I A celui qui veut déclarer plus subtilement ce qu'est cette divine essence, la puissance manque, et son cœur est indigne de la béatitude. »

Dante fait allusion y je crois , à ce verset des Pro^ verbes ( XXV, 27) : Qui scruUator est majestatis op^ primetur à glorid } n celui qui est scrutateur de la ma- « jesté , sera opprimé par la gloire. » Il y a là trois mots manca la possa^ qui ont été admirablement employés dans le dernier chant àaParacUsi « Qui mancb fc la possa, »

Dans la définition de la Pénitence , nous trouvons ce passage ^ qui est bien dantesque :

«« Ensuite, afin de punir notre volonté injuste et nos pëchës qui nous éloignent de Dieu , nous avons les fouets de la pénitence. »

Aux personnes qui ne reconnoissent pas la touche de Dante dans ces vers , nous citerons ceux qui suivent, et qui sont relatifs au sacrement de X Ordre.

«t Le droit de faire cela et de remplir les autres devoirs, de chanter les offices et d'administrer le baptême, appartient aux prêtres; eux seuls ont à tourner de pareilles roues. »

Dieu a voulu apporter un remède à la luxure , et il a institué le mariage. Enfin , les sept sacremens nous défendent des démons , si nous 7 joignons la prière , Paumône et le jeûne. Dante passe aux dix conunandémens de Dieu , et il paroit convaincu , comme Fa dit saint Augustin , que le décalogue est la source et Vépitome de toutes les lois. La est renfermé ce qui comprend Pamour de Dieu et du prochain. Ce sont les deux buts que doivent atteindre ceux qui veulent être agréables à Dieu. Sans Fobservance du déca* logue , la foi ne sert à rien. Dans la revue des sept péchés capitaux, qu^il a classés ainsi, Porgueil, Fenvie , la colère , la paresse , Fa varice y la gourmandise ,

476 HISTOIRE DE LA VIE [ISiO]

la luxure , Dante a suivi le même ordre que dans les cercles du Purgatoire.

Nous lisons ici la paraphrase du Pater noster. Dante lui donne quelqu^extension , mais il n^aflfoi— blit pas la pureté du texte. Vjéi^e Maria termine ce petit poème. Cette pièce se compose de dix vers, qui ne sont pas inférieurs à ceux de saint Bernard , dont nous avons parlé plus haut.

La pensée du Paradis dominoit tellement alors IV magination de Dante, qu^il parle de ce céleste séjour, quoique le texte ne le lui ait pas indiqué. Voici les deux derniers vei*s de la profession de fol:

E dia ci grazia a vwer si quaggià^ . Chii il paradiso al nostro fin. dani.

M. Balbo trouve tous les vers du Credo moins excellens que ceux de la Divine Comédie; mais il y reconnoit une candeur qui est exprimée avec uûe rare suavité.

Nous avons à rendre compte de la paraphrase des sept psaumes Pénitentiaux, qui furent aussi composés ou au moins corrigés et achevés à Ravenne.

Il n^est pas possible que cette traduction brille de toutes les qualités qui distinguent les compositions originales de Dante. Mais certainement , dit avec raison M. Balbo ( tom. Il ; pag. 4^0), elle reflète beaucoup de rayons de cette poésie Davidique , la seule qui soit plus sublime que la poésie dantesque , la seule qui n^ait jamais été imitée , la meilleure à imiter pour Favenir.

On sait que les sept Psaumes sont un appel continuel à la miséricorde de Dieu, et qu^ils deviennent la consolation de tous les chrétiens qui se repentent ,

et encore plus de ceux qui ont souftert, ou qui croient avoir souffert comme David, de Tinjustice des hommes dont ils appellent à la justice de Dieu. Ce sont des chants amenant Tespérance chez ceux qui ont perdu leurs proches et leurs amis , et que TEglise , pieuse mère, conseille aux affligés de cette double douleur. Dante , entièrement livré à ces deux pensées , a dû lire avec joie et bonheur ces sept psaumes. Souvent il vient y mêler des faits relatifs à sa vie , à ses fautes, k ses occupations propres. Ce quMl ajoute ainsi à Foriginal , ne nous paroit pas Tavoir déparé. Voici le commencement du premier psaume :

M Sôgnenr, ne me reprends pas avec fureur, ne me corrige pas avec colère, mais avec douleur et un amour parfait ! Je suis certain que la raison te dispose à être juste contre les pëcheursi mais sois bienveillant pour celui qui soupire. Aide-moi, Seigneury continuellement, convertis-moi au bien faire ; vite, vite {presto, presto) y tire mon ame du péché! >«

Ce presto , presto plait beaucoup aux Italiens , et il exprime la sollicitude de David, qui veut être promptement converti.

Voici la traduction du De prqfimdis:

« Du plus profond de mon coeur(l) j'appelle à toi. Seigneur, et je te conjure de daigner exaucer la voix affligée de ma prière ; ouvre , Seigneur, tes oreilles bienfaisantes à ma voix désolée et ne considère pas mes erreurs ! Je sais bien que si tu observes les péchés et les iniquités quotidiennes , jamais personne ne sera sauvé. Mais comme je sais que tu es rempli de pitié et de miséricorde infinie, j'espère que tu me seras généreux. Gomme tu es l'auteur de la vie^ un père qui ne veut pas

(i) Saint Chrysostonie , Théodoret et d'autres Grecs déclarent qu'il faut dire : a Ou plus profond , du plus intime fond de mon cœur, u Généralement on soutient que cela veut dire .a De la caverne ttBngaddi. u

que le pécheur succombe , j'ai mis mon espëiance en toi. Aussi du commencement de l'aurore, il faut espérer en Dieu, qui est étemel, jusqu'à la nuit, en tout temps, à toute heure. Dieu est un Seigneur si doux et si bon, il accorde une rédemption si abondante , qu'il peut pardonner plus que je ne peux pécher. Voyant les contritions du peuple d'Israël, je suis plus que certain que Dieu en aura compassion et qu'il pardonnera toutes les fautes. »

On voit que je présente la traduction de la paraphrase et non celle du psaume. JTai suivi Dante mot à mot.

On a prétendu que Dante avoit dû faire ces vers pour répondre à des attaques et à des accusations. M. Baibo observe avec vivacité (i) quMl n^ a pas de tradition historique dW tel fait ; et d^ailleurs , étoit-* il besoiû d^un tel rempart pour Dante , qui avoit accumulé , dans sa Dmne Comédie y tant de preuves de son x^tholicisme sincère , tant d^argumens de sa conviction religieuse, supérieurs en poésie à ce que nous venons de citer ? Il y a des gens inconsidérés qui aiment à trouver que Dante étoit anti-chrétien , et pour cela , ils inventent un Dante dissimulé , vil , et écrivant par peur. Rien, dans toute la vie de Dante, n^a autorisé à concevoir une opinion si déraisonnable. Honneur ! mille fois honneur à celui que nous avons appelé PHomère du catholicisme !

M. Villemain va plus loin encore. Il appelle Dante FHomère et TEschyle des temps nouveaux. L^admiration de Fécrivain français pour Alighieri ne se fatigue pas un instant. Aussi, rappellerai -je avec plaisir ce passage du Cours de littérature^ tom. I*', pag. 27 :

(1) Balbio, tom. Il , pag. 414.

« Le monde italien avoit dû garder plus que tout autre la trace puissante de la domination romaine; la langue latine avoit du 8*y corrompre plus lentement et plus difficilement qu'ailleurs. Par là on doit expliquçr peut-être comment l'apparition du génie italien fut plus tardive que celle de l'esprit provençal ou français. Une sorte d'obscurité est répandue sur la naissance poétique de ce phénomène qu'on appelle Dante; rien ne l'annonce. D'où vient-il? comment tout à coup une langue est-elle formée à l'instant où il est né? cinquante ans auparavant où étoit cette langue? elle n'a pas laissé de monumens. Il faut discuter, conjecturer, pour croire qu'il existoit dès lors une langue italienne. De savans hommes estiment qu'elle n'étoit pas autre que la langue romance; la vraisemblance repousse cette opinion , mais les faits manquent pour la combattre; à peine s'est-il conservé quelques mots épars de cet idiome intermédiaire : il semble que Dante ait tellement saisi l'imagination de ses contemporains quand il a paru, qu'aussitôt ils ont oubUé tout le reste. »

Tsà parlé ainsi quelquefois en Italie à plusieurs de mes amis , qui sont encore vivans « mais dans un moins beau langage. Ces amis ont presque voulu me baltre, et Ton m^a récité les nombreux prédécesseurs de Dante. Cela est très-bien . Dante a eu des prédécesseurs pour les balkuej les sifventes^ les sonnets^ pour des traités plus ou moins détaillés de politique, des paraphrases , même des essais de voyages dans les trois royaumes, pour tout ce qu^une judicieuse ap*^ préciation a publié sous le titre d^ Opère minori di Dante; mais très-certainement aucun de ces prédécesseurs n^a eu la gloire d^élever à une telle hauteur la langue vulgaire. On ne dit pas aux ItaUens quMl soit né ailleurs un génie comparable à leur phénomène appelé Dante f M. Villemain murmure quelque chose de V esprit pîwençal ou français. Qu^est-ce que IWprit peut avoir à démêler avec le génie? Qu^est devenu Alain, né en • 1 5o, avec son Anti^Gaudien^ qui décrit

480 mSTOIRE DE LA VIE [1S90]

aussi des voyages dans les trois royaumes? M. Villemain voit de haut cette immense question, et il la traite avec autant de réserve que d^habileté. Quant à moi^ je ne parle pas aussi fièrement à mes amis, parce que je me trouve à distance de leur colère. Je ne craindrois pas de Texciter, si j^avois le bonheur de les revoir, et de leur rappeler combien de fois ils m^ont paru fiers de leur grand padre jélighieri* M. Villemain a donc eu raison de dire : a II semble que Dante {le grand Cl padre) ait tellement saisi Timagination de ses (I contemporains, quand il a paru, qu^aussitôt Us ont «t oublié tout le reste. » Ne doit-on pas oublier quelques joyaux pour un immense trésor !

Du reste, M. Villemain a fait sa paix lui-même sur ce point; il dit dans son bel ouvrage, pag. 4^8 : « Cest <( dans un mélange de sentimens divers , et d''inspira- « tions opposées, que s^est formé le plus grand poète ic du moyen âge , un poète dont les vers sublimes et (( naturels ne s^oublieront jamais tant que la langue <f italienne sera conservée, tant que la poésie sera f( chérie dans le monde^, »

Nous ne dirons plus qu'un mot sur cette question , et ce sera Dante lui-même qui sera notre autorité. Dans son traité De vulgari Eloquioj il mentionne les argumens par lesquels la langue d^oi7, la langue dCac et la langue du si cherchent à soutenir leur prééminence, et il avoue que la langue dW ne peut pas être accusée de mensonge, quand elle se vante d^avoir publié, la première, la traduction de la bible, ceUe des principaux écrivains grecs et romains , les aventures du roi jértus^ et beaucoup d^autres histoires ou doctrines (Voy. Opère mxnori di Dante ^ i84o, tom. III, part. II, pag. 89 )• Cest là une grande gloire pour la langue d^oUf mais cette gloire n^est pas la gloire

[1330] ET DES CffiUTRES DE DANTE. 481

immense que Dante assure aux régions de la langue du si , jusqu^à ce qu^ua efiort inconsidéré , pour trouver ce qu^on appelle la liberté , leur ait amené les funestes conquérons étrangers on les novateurs nationaux qui plongeront la Péninsule dans la barbarie. Je ne parle ici que du danger qu^on courroit à traverser la liberté,, après avoir abandonné tant de princes excellens qui ne contestent pas de sages progrès. M. de Bonald va plus loin à propos de la religion. « Quand la religiona, assez long-temps, averti un a peuple éclairé, par les orateurs les plus éloquens et « les écrivains les plus profonds , et qu^elle n'a pu le <( corriger, elle lui envoie d^autres missionnaires qui (c sont in&illiblement écoutés (i). »

(l) Piui*» Jivtntt et OpiiôùKê ptliliquts , par M. de Bonild, Vxa. l", pig. 3o7 ; a Tol. iii-8°. Pari*, Adrien Le Ckre tit C^*.

482 HISTOIRE DE LA VIE [13i0]

Page 1