CHAPITRE XXXIX
DANTE EST ENVOYE EN AMBASSADE A VENISE PAR GUIDO V. ON ATTRI- BUE A DANTE UNE LETTRE ECRITE VERS CETTE ÉPOQUE, OU, SUI- VANT D*AUTRS8 AUTEURS, QUELQUES ANNÉES AUPARAVANT. DANS CET^E LETTRE, DANTE AUROIT MAL PARLÉ DES VÉNITIENS^ L'aU- TBVIi PSKSE QUE CETTE LETTRE EST APOCRYPHE. JUDICIEUSE OPI- NION DE M. CACAULT SUR VENISE. DANTE NE RÉUSSIT PAS DANS LA MISSION QUI LUI AVOIT ÉTÉ CONFIEE. IL REVIENT A RAVENNE, TOMBE MALADE ET MEUST LE 14 SEPTEMBRE l32l. POUTRAIT DE DANTE. M. BALBO REND HOMMACB A LA VIE LABORIEUSE DE DANTE. EMPREINTE D£S TRAITS DE DANTE PRISE SUR SON VISAGE APRES SA MORT. HONNEURS RENDUS AU POETE PAR ORDRE DE GUIDO V. ÉPITAPHE DU POÈTE PAR JEAN DE VIRGILE. ÉP1TAPHE DE DANTE COMPOSÉE PAR LUI-MÊME ET TROUVÉE DANS SES PAPIERS. MAU- SOLÉE ÉLEVÉ AU POÈTE PAR BERNARD BEMBO , PRÉTEUR DE RA- VENNE POUR VENISE, EN 1483. INSCRIPTION PLACÉE EN 1492 PAR LR CARDINAL CORSI , FLORENTIN , LÉGAT DE RAVENNE. TOMBEAU ÉLEVÉ A RAVENNE EN 1780 PAR ORDRE DU CARDINAL VALENTI GONZAOA. BUSTE CONSACRÉ A DANTE EN 1813 PAR CANOVA.
Dante s^abandonnoit à des pensées si religieu.ses , il étoit livré à des occupations si dignes de lui , quand il fut distrait de ses études par une commission que Guido y se plut à lui confier. Villani dit que le poète fut envoyé par le seigneur de Polenta en ambassade à Venise. Il y a eu même des auteurs italiens qui ont publié une lettre de Dante , datée de Venise , et adressée à Guido. Mais il est à propos d^examiner si cette lettre est bien authentique. Le Tasse {Dialogo
delfomo)^ le Biscioni {Prose di Dante e del Boccaccu})j FootaDÎni (Eloquenza italiana)^ ilTaeffe(>^ comment on Dante)^ et d^autres auteurs croient cette lettre véritable. D^un autre côté , le Fosçarini (Z^f^^ ratura veneziana ) , le P. Degli Agoslini [Scritt. venez,)^ et dernièrement M. Witte(Z)a/ifti epistolœ)^ regardent cette lettre comme apocryphe. Foscarini, particulièrement, après avoir fait mention de quelques écrivains vénitiens des xiv* et xv' siècles , s^exprirae en ces termes : « On apprend ainsi combien Dante Ali- « ghieri s^éloignoit de la vérité, dans certaine lettre, si « elle est de lui\ écrite à Guido de Polenta , dans laïc quelle le poète parle deVenise comme si Pidiome latin il n^y avoit pas encore pénétré. Cette ridicule imposte ture , au lieu de tacher la réputation de nos ancê^ « très , nous prouve combien les passions humaines i( sont propres à égarer les hommes les plus sages. » Foscarini ajoute que si la lettre est véritablement de Dante , on ne peut Fattribuer qu^à ses opinions effrénées de gibelinisme. £n admettant que la lettre ait porté la date de 1 314) alors les Vénitiens auroient été attaqués par Dante , parce qu'ils vouloient se rapprocher de Clément V ; mais Clément V, dangereusement malade, alloit mourir^ Il n^ a donc aucune probabilité que cette lettre attribuée à Dante soit vraie. Quant à la date de Tépoque où nous sommes arrivés, la mission peut être vraie, maisc^ compte renduen termes si amers doit étrecontrouvé. La lettre renferme des injures grossières contre le gouvernement de Venise : Les vénérables pères sont d^une ignorance bestiale ; ils n^enten* dent pas le latin, et ib défendoient à Pambassadeur de se servir du langage des Romains. 11 avoit été obligé de leur parler en toscan , ce qu^ils comprirent un peu mieux que le latin. L^orateur de Guido reste quelque
temps dans la ville pour repaître les yeux du corps. Enfin , une trace de présomption et dMgnorance paroit trahir un faussaire. II attribue à Virgile cet hémistiche :
Minuit prcrsentia famam ,
qui appartient à Claudien ( De hello gSdônico^ car^ men xv, vers 385).
Je citerai ici cette opinion de M. Cacault sur Venise. Il me disoit souvent : a Venise est la ville où c( lltalie a , proportion gardée , le plus dépensé d^es- (( prit, de judiciaire, de. calcul et de haute habileté « politique, m
Danle , ensuite , n^a pas commis une inadvertance telle que celle dont on Ta accusé. Les Vénitiens ont réfuté ce mensonge d^une manière irrécusable. Dante parle dans son poème de Tarsenal de Venise. Il exalte avec raison leur puissance. Il n^a pas écrit une telle lettre , et il ne devoit pas Técrire. Les Vénitiens cultivoient a la fois le grec et le latin. Marin Sanuto, dit // Torsello^ présenta au pape, en i3ai, un livre intitulé : Liber secretorumfidelïum crucis. Que Dante ait été à Venise en i3i4iOude i3i4à i32i,il a dû y trouver le doge Jean Soranzo, qui a régné seize ans, et qui a fortifié, par tous les succès possibles, Pautorité de la république. M. Fraticelli,. à qui j^ai emprunté îine partie de ces détails ( Opère ndnorij tom. III, part, ii, pag. 370 ) , n^émet pas , il me semble , un avis définitif sur cette question, quMl discute cependant avec impartiaHté.
Je crois devoir être plus positif. Dante ne pouvoit parler avec mépris d^une puissance qui avoit favorisé Tarrivée de Henri VII ; d^une puissance qui possédoit déjà la côte orientale de PAdriatique, toute
Pile de Candie , une partie de celle de Négrepont , et plusieurs ports de la Morée ; d^un Etat , enfin , qui prenoit à bon droit le titre de Seigneur du quart ei demi de P empire romain. Venise renfermoit des hommes d^un haut caractère, d^un grand courage, d^une habileté consommée , et il y aura eu quelque considération méprisable qui aura déterminé le faussaire à supposer des accusations ridicules , et que réprouvent rhistoire, la justice et la vérité. Du reste, il semble constant que Dante, vers cette époque, alla remplir une mission à Venise , de la part de Guido V. On croit même que le poète a composé , pendant ce voyage , quatre vet*s destinés à servir d'inscription à une image de la Vierge placée dans un Paradis. Voici ces vers :
Vamor che mosse già Celerno padre^ Per figli avtr di sua deità trina^ Costei, chtfu del luo figliuolo poi madré j De runùfcrso qui la ja regina.
Ces vers sont dans les formes que Dante préfëroit. La mère du fils de Dieu devient ici, par Teffet de Famour de Télemel Père, la reine du Paradis..
Il paroit que Guido V étoit menacé de L'inimitié de Venise, alors, comme nous Tavons vu, une puissance formidable pour un si petit seigneur. Dante fut invité à parler de paix et d'alliance, mais il ne réussit pas. Il aimoit tendrement Guido. Cette contrariété affligea vivement Alighieri, qui tomba malade quelque temps après son retour à Ravenne. Il remplit avec empressement les saints devoirs, et le i4 septembre 1 32 1 , jour où Ton célèbre TExaltation de la croix, il rendit le dernier soupir.
Les écrivains franciscains assurent que Dante
s^étoit fait recevoir dans leur ordre , el qa^il moiirut vêtu de leur habit. Us donnent pour preuve qu^il fut inhumé dans une de leurs églises. Ces sortes de dévotions étoient très-fréquentes dans ce temps-là. Elles ont encore lieu aujourd'hui. J^ai vu, en 18249 1^ reine d'Ëtmrie exposée en habit de Dominicaine , dans Téglise des Saints-Apôtres, à Rome.
Pkttieurs auteurs ont tracé le portrait du poète.
Voici comment sVxprime Bocace : « Dante fut d'une n Stature moyenne , et quand il parvint à Fâge mûr, (( il cheminoit un peu courbé; il a voit la démarche em- « preinte de gravité et de mansuétude. Il étoit touf< jours vêtu de draps assez fins, ajustés comme il M convenoit à son âge ; il avoit le visage long , le nez <( aquilin , les yeux plus grands que petits , le menton (( allongé; sa lèvre inférieure débordoit la lèvre supé- « rieure ; il avoit le teint brun, la barbe et les cheveux (( épais , noirs et crépus ; la figure étoit mélanco-
(( lique et pensive Dans ses habitudes publi-
f( ques et domestiques, il étoit admirablement retenu (( et modeste, plus que tout autre courtois et civil. V II buvoit et mangeoit peu , et constamment aux (c heures réglées ; il se contentoit du nécessaire à ses « repas ; il ne montroit aucune gourmandise; il louoit <( les mets délicats, ets'alimentoit démets communs... f( Il parloit rarement, à moins qu'on ne rinterrogeâl; « il répondoit poliment , et du ton qui convenoit à la f< matière. Néanmoins , quand il le falloit, il étoit très* <i éloquent , avec une prononciation excellente et « prompte. » (Bocace, 1723, tom. III, pag. 29.)
Lorsqu'il rendit le dernier soupir, le poète étoit âgé de cinquante-six ans quatre mois et sept jours.
Ainsi mourut Dante , homme malheureux dès son adolescence , pour avoir perdu l'objet de son chaste
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amour; malheureux dans Fâge viril ^ pour avoir voulu rendre des services à la patrie , méconnu alors par ses concitoyens , condamné au feu , «'iccusé injustement de baratterie , privé de ses écrits , et persécuté pour les avoir composés ; banni ^ errant , pauvre , peut-*» être mendiant , assurément forcé de monter t escalier et autrui^ et de tendre la main pour recevoir u/ï joaih amer; souvent seul, sans commerce avec les hommes, attiré dans un illustre pays étranger , par les récits que lui avoit faits son maitre.; réduit à le quitter, et presque à le maudire ; nourrissant imprudemment de folles espérances en faveur de la puissance impériale ; distrait par d^immenses travaux ; jeté plus tard parmi des bouflpons, et jouet des cours. Dante , quoique surpris par des momens de sensibilité qui accablent le moral des hommes , ne s^est pas laissé avilir; il ne s^est jamais écarté de la Foi ; il n^a jamais, jus- 'qu^au dernier moment, cessé d^aimer, d'^écrire pour sa donna inspiratrice , pour sa patrie , pour son Dieu.
Au milieu de tant de malheurs , Dante fut constamment fidèle à Tamitié. M. Balbo , pour rendre hommage à la vie laborieuse de Dante, emploie d^heureuses expressions que je revêtirai peut-être foibiement des couleurs de notre langage.
(t Quel grand exemple Dante a donné (1) ! Les temps changent, les difficultés changent aussi. Mais quand elles seroient encore accrues , ce qui n'est pas vrai , la trempe des esprits humains ne change pas ; la grâce du ciel pour les encourager ne manque pas davantage. Quiconque travaille peut se tromper, mais il se trompe aussi celui que retient une orgueilleuse timidité. Il y a cette différence entre l'un et l'autre, que
(t) Balbo, toDi. Ilypag. 417*
les erreurs de ceux qui ont trop trayaillé sont corrigées par la postérité y et que le bon reste dans les trésors de la patrie et de l'humanité, tandis qu'avec les oisifs, plutôt brutes qu'ils ne sont hommes, il ne reste rien.
« Il est certain que, dans le ciel, celui qui, dès le commencement du monde, a imposé le travail, et qui a voulu que chaque honune fit fructifier son talent, il est certain que Dieu accordera une plus spéciale miséricorde à quiconque aura supporté le poids du jour pour obéir aux commandemens divins. Cette grande, cette immense, cette patriotique vertu du travail qui a répandu tant d'illustration sur l'Italie , chacun la peut imiter de Dante. L'esprit ne s'imite pas ou il s'imite mal, mais on peut imiter les vertus, et surtout celle du travail, qui est la mère de toutes. Personne ne donnera jamais à la Péninsule des richesses de pensée comme Dante , mais tous tant que nous sommes, ajoutoûs-y notre obole. »
J^ai cru devoir citer ce morceau dHnspiration de M. Balbo, avant de prendre congé de sa douce et fidèle compagnie. M. Balbo est un homme d^un esprit délicat ; il est sincère ; il connoit les étrangers , il les aime , il les loue sans cesser d'être un amant passionné de sa patrie. Resserrons les faits.
Il n^étoit plus le grand poète de Tltalie.
La douleur de Guido va se manifester par des témoignages de regret , par Faffliction la plus amère et par le désir de montrer qu^il tenoit à honneur de rendre les derniers devoirs à Dante , avec la magnificence la plus éclatante.
On commença par prendre le masque du poète pour conserver une image exacte de ses traits. Le corps fut ensuite porté dans Féglise des Franciscains , sur les épaules de$ personnages les plus qualifiés de Ra venue. Tous les poètes de la Romagne, pour plaire à leur seigneur, composèrent des vers en rhonneurd^Aiighieri.
L^inspiration ne pouvoit manquer à aucun d'eux.
Jean de Virgile envoya une épitaphe qui fut placée sur le tombeau : elle est ainsi conçue :
TBBOLOGUS DAZfTBS VULLIUS D0GMATI8 BXPERS
QCOD FOTBAT CLARO PHILOSOPBIA SIHU,
GLORIA MUSARUV, YULg6 CLARISSUf US AUTBOR,