‹ Histoire de Dante AlighieriChapitre 43 sur 52 · EXILIUM YATI PATRIA CRUDA 8U · texte numérisé non relu

EXILIUM YATI PATRIA CRUDA 8U

QUEM PIA GUIDOniS GREMIO RAVENKA IffOVELLI

GAUDET HOIfORATI CONTnfUISSE DUCI8.

MILLE TRECEUTEKIS TER SEPTEM HUMERUS ASITIS

AD SUA SEPTEHBRI8 IDIBU8 ASTRA REDIT.

« Dante le théologien, qui n'ignoroit aucun des dogmes que la philosophie nourrit dans son sein illustre, la gloire des muses, l'auteur universellement célèbre, repose ici, et sa renommée frappe l'un et l'autre pôle. Celui qui, en termes clairs et animés, distribua les rangs dans le séjour des morts et dans le double royaume ; celui qui naguère faisoit retentir les pâturages du son des chalumeaux poétiques, a vu la livide Atropos ' rompre une trame heureusement tissue. L'ingrate Florence lui envoya-t-elle un doux fruit, lorsque, patrie barbare, elle exila son poète ? Ravenne se réjouit de l'avoir reçu dans le sein de son honorable seigneur, Guido Novello. Après mille trois cent , et trois fois sept années , dans les ides de septembre , le poète retourna au ciel qu'il a mérité. »

Plus la correspondance de Jean de Virgile avoit été tendre, plus ses regrets dévoient être amers. Naguère il écrivoit au poète y et il insistoit pour qu^il allât à Bologne.

Non heic insidtœ, non heic injuria , quantas Esse putas, non ipse miki le fidis amanti?

On plaça de Tauirecôté du tombeau cette épitaphe, composée par Dante lui-même , et qu^on trouva dass ses papiers ; elle est en vers latins rimes :

JUHA MOlïAECHIiB, SCPBH08, PHLEGETOUTA LACU8QUB

lustràudo CEcrai, volveiivrt fata quodsqve.

SED QUIA PARS CES5IT MELIORIBUS HOSPrrA CAST1US, AUCTOREMQUE SUUM PBTIIT FELICIOR ASTRIS, HIC CLAUDOR DAIITES, PATRIIS EXTORRIS AB CRIS, QUBM GEKUn PARVI (l) FLORENTIA MATER AMOBIS.

M Pai chanté les droits de la monarchie ; j*ai chanté, en les parcourant, le séjour de Dieu, le Phlégéton et les lacs impurs, tant que les destins l'ont permis. Mais comme la partie de moimême, qui n'étoit que passagère, rentra dans des camps meilleurs, et, plus heureuse, retourna au ciel, son créateur, moi, Dante, exilé des régions de la patrie, je suis enfermé ici, moi qu'a engendré Florence, mère qui n'éprouvoit qu'un foible amour. »

Nous continuerons de rapporter ce qui concerne la sépulture de Dante.

Guido nVut pas le temps de faire élever le tombeau grandiose dont il avoit arrêté les dessins. Plus tard) Bernard Bembo, père du faiheux cardinal Bembo, étant, en Pan i483, préteur de Ravenne pour la république de Venise , fit élever à Dante un mausolée , et ordonna qu^à droite de la chapelle où

(i) M. Grosley, dans ses JVouvgaus Mémoires, ou Obsêrvatwmt $nr VltaJiê et êitr les Italiens, par deux gentilshommes suédois, tradmis ^ suédois, in-fa, Londres, 1765, lit pratiuu liea âeparvi, M. Groiley a commis une erreur grave et de mauvais goût. ,Peut>on bien onoire qu'il étoit de bonne foi ? L'honorable M. Miller, dont j'ai déjà parlé, et qui revient depuis peu de Ravenne, a très-bien lu paroi. Quant à ces mots de parvi amoris, je ne puis m'empécher de remarquer que Dante ne s*est pas souvenu assez, a ses derniers momens, do ce passage du Lévitique, chap. six, v. 18 : JVon quœras uHionem, nec memor eris it^uria civium iuonm.

furent déposés les restes du poète , sous Fimage d^une madone de marbre , on plaçât les vers suivans :

EXIGUA TUMULI DAIITES HIC SORTE JACEBAS

SQUALLEUTI nulli cogiiite pebe sitv^

ET NUlfC MARMOREO StnUflXVS COITDERIS ARCU

OMJIIBUS ET CULTU SPLEHDIDIORE lïITES, NIMIRUM BEMBUS MUSI8 INCEN8US ETRUSCIS

HOC TIBI, QUEM IMPRIMIS H JE COLUERE, DEDIT. ABHO SAL13TIS .1. CCCCLXXXIII. VX CALEND. JAK.

BERNARDUS BEHBUS ARE SDO POSUIT.

« Dante, rëiluit à une sépulture sans gloire, tu reposois ici, à peine connu dans ce lieu abandonné, mais maintenant tu es placé sous un arc de marbre et tu brilles devant tous par cet hommage plus éclatant. Bembo, enflammé de l'amour des muses étrusques, t'a consacré ce tombeau, à toi qui fus le premier qu'elles chérirent. Elevé aujf frais de Bernard Bembo, Tan du salut 1483, le 6 des calendes de janvier. »

Au-dessus de la pierre qui offroit cette inscription , on voyoit une image de la Vierge tenant Fenfant Jésus. On j substitua, en i483,les armes de la famille Bembo.

En 1692, le cardinal Gorsi, étant légat, on attacha au mur une pierre sur laquelle on lisoit une autre inscription qui n^existe plus. Il ne sera pas hors de propos de la rapporter ici j car pourquoi Fa-t-on détruite ? On devoit être rempli de respect pour ces marques de vénération données au poète, sous divers gouvememens, et à diverses époques. D^ailleurs cette inscription étoit due à un cardinal florentin (1).

(t) Je tiens à proaTer tous les ténraigiiaget de regret, de tendresse que Florence et les siens ne cessèrent de donner à Dante dans toutes les occasions où il étoit question de leur poète. 11 est vrai que ce fut après sa mort ; mais à considcrer de sang firoid l'état des choses, cela n'étoit pas possible auparavant.

4M HISTOIRE DE LA VIE [I3il]

Suivant François Bekrami , auteur du Forastiere isiruiîo délie cose notabiUssime délia citià di Ra^ venna , 1 783 , voici cette inscription :

EXULBM A FLOKBIITIA DÀJfTEM LIBBILÂLISSIMÈ EXCEPIT RÀYEIT^

VrVO FRVEZIS, M0ETUT7M COLEITS.

MAGNIS CUfEEIBUS LICET Ilf PARVO MAGNIFICI VAEEZrrARUKT

POLENTAKI PRINCIPES, BRIGEnUO.

BEMBUS PRiETOR LOCfJLEIlTISSIMÈ EXTRUENDO

PRETIOSUX MUSIS ET APOLLINI HAUSOLEXJM,

EMUTEATISSIMO DOMUflCO XARIA CORSI LEGATO

JOAnNE SALVIATO PROLEGATO

ICAGiri CIVIS CIIÎERES PATRUE REC01fCILIAR&

CULTUS PERPETUITATE CURAIfTIBIIS

JURE AC iBRB SUC-

TAAQUAM THESAURUM SUCJM MUNIYIT, INSTAURAVIT, ORHATIT

anho DOMuri m dc xcii.

Au haut , dans une couronne de laurier, on lisoit :

yirUUi et honori,

« Ravenne accueillit libéralement Dante, exilé de Florence. Elle jouit de lui pendant sa vie , elle Thonora après sa mort. Les magnifiques princes de Polenta , quoiqu'ils ne lui aient consacré qu'un tombeau de peu de valeur, rendirent hommage aux cendre^ illustres.

« Rembo, préteur, fit élever un mausolée précieux aux muses et à Apollon. Dominique-Marie Gorsiétoit légat, Jean Salviati prolégat , et ils tentèrent de réconcilier à la patrie les restes du'grand citoyen. Pour la perpétuité de l'admiration, le sénat et le peuple de Ravenne, de son droit et de son argent, a embelli, perfectionné, orné le monument, devenu son trésor, Tan de N. S. 1692 A la vertu et à l'honneur. »

£n 1780, dans le premier lieu où les Polenta a voient fait déposer Dante y un tombeau du même style a été

élevé au frais du cardinal Louis Valeuti Gonzaga , légat à latere de la province de Romagne, protecteur des sciences , et digne appréciateur des talens de Dante , sur les. dessins du comte Morigia , associé de la royale Académie de Florence. Le mausolée a été réduit en forme de temple quarré, couvert d^une coupole sémi-sphérique (i). Quatre médaillons ou grands camées présentent des sujets en relation avec la mémoire de Dante : Virgile, Brunetto Latini, Can Grande délia Scala, et Guido da Polenta. On doit regretter de ne pas trouver ici Uguccione délia Faggiola« Ces camées sont dus à Paul Giabani de Lugano. Sur une table de marbre blanc veiné, de Carrare, on lit cette inscription, composée par Fabbé Etienne-Antoine Morcelli :

daiiti alighiero

^oetje sui tempoms primo^

restitutori

politioris humànnatis,

guido et ortàsius polentàni

CLIEHTI ET HOSPrri PEREGRÈ DEFUNCTO

MONUMEIfTUM ^ECBRUlfT.

BERlfARDUS BEHBUS PR.CTOR VEITET. RÀVElfIf.

PROMERITIS EJUSORHATIS EXCOLUIT.

ALOYSIUS VALEKTIUS GOIfZAGA GARD.

LEG. PROV. JEMIL.

SUPERIORUM TE3CPORVH HEGLIGENTIA CORRUPTUM,

OPERIBUS AMPLI ATIS,

MUniFIGESTlA SUA RESTITUEIÏDUM

CURAVIT

AimO M DCC LXXX,

(i) J'ai w k Rome ce temple, réduil et aculpté en argent. On m'a pmposé de l'acquérir. J'y consentois ; mais un jaloux, qui n'aimoit pas Dante autant que je l'aimois, m'a enlevé le bonheur de posséder ce chefd'œuvre d'orfèvrerie que je regretterai toute ma vie et que j'aurois voulu faire graver.

404 HISTOIRE DE LA Vn2 [1321]

Sous Tume ou sarcophage, dans une petite cassette , sont enfermées des médailles du souverain pon* tife Pie VI, de Téminentissime cardinal légat, et une feuille de parchemin , qui porte en latin toute Phistoire du monument plus détaillée que dans Pinscription précédente. Nous donnerons la traduction de cette histoire détaillée.

« Dante Alighîeri, florentin, que tous les Italiens appellent à bon droit le prince de la nouvelle poésie, chasse de sa patrie opprimée par des factions civiles, après diverses pérégrinations, se rendit à Ravenne. Il y reçut L'hospitalité de Goido Rovello et d'Orlase da Polenta. Il y mourut Tan 1321. Son corps, placé avec une grande pompe sur les épaules des premiers seigneurs de la ville qui se succédoient pour participer à cet honneur , fut apporté dans l'église des frères Mineure de Saint- François et déposé dans une longue urne de marbre. Guido se préparoit à élever pour son hôte et son client un plus magnifique tombeau, et à cet effet il avoit réuni des éloges, des vere composés par des personnes distinguées alors dans les lettres. Mais bientôt après, contraint par Ortase de quitter Ravenne, il ne put accomplir son projet, et, dans la suite, aucun des siens n'en prit le soin.

« Après l'expulsion des seigneurs de Polenta , les Vénitiens commandèrent à Ravenne. Le préteur qui y fut envoyé, Bernard Bembo, homme enflammé de l'amour des muses, fit élever, à ses frais, un monument somptueux à un si grand poète, afin que celui qui gisoit dans un lieu négligé brillât d'un plus vif éclat. Mettant alors à profit les talens de Pierre Lombard, architecte et sculpteur, le préteur fit placer au-dessus de l'urne l'image du poète, et ordonna d'y graver l'épitaphe composée par lui {vo/. plus haut, pag. 491). Tout l'ouvrage fut orné de marbre de Paros et recouvert d'un petit dôme l'an 1483.

« Puis, lorsque Texarchat rentra sous l'autoiité du souverain pontife, le cardinal Dominique Corsi, légat de la province EmiÛenne , et Jean Salviati , prolégat, tous deux Florentins,

le même monument l'an 1692.

« Enfin, le monument, gâté par les soulèvemens du sol, souillé par la n^ligence des voisins, fut presque détiiiit par le temps. Cela n'étoit pas honorable pour les citoyens, et eausoit aux hdtes souvent des dégoûts et quelquefois des reproches. Alors le cardinal Louis Yalenti Gonzaga, légat de ladite province Emilienne , pour empêcher que le souvenir du sépulcre d'un si grand poète ne vint à périr, tout en conservant l'ouvrage de Pierre Lombard, construisit, à ses frais, un nouveau monument sur des fondations solides, et confia l'exécution de cet ouvrage à Camille Morigia, patricien de Ravenne, l'an 1780. Le même cardinal a ordonné qu'on plaçât dans le tombeau des médailles au type du pape Pie YI et au' sien propre, et la présente page rédigée par Claude de Santis, son secrétaire, et munie du sceau de la noble Famille de son émincnce. >i

On peut ajouter ici que Pillustre Canova a consacré a DaDte un buste sculpté par Alexandre d^Ëste , son élève ^ et que Ton voit placé aujourd'hui au Capi-* tole 9 et au bas duquel on lit : A Dante AUghieri , Anioine Canovay i8i3.

Canova disoit avec son gracieux accent vénitien : K Quelque bien qu'on fasse , on ne sait ou on peut M aller ^ après cette vie. Il faut se recommander » à Dante , qui a des intelligences dans tous ces <f pays-là* »

M. Villemain a exprimé la même pensée en termes énergiques , p. 366 de son Cours de littérature fran-' çaise : « Dante, maître de TEnfer, du Purgatoire et « du Paradis , les possédant par droit du génie , il « poavoit , là , donner des places à ses ennemis et à

N ses amis. »

Je citerai encore ce tableau spirituel et piquant de M. Villemain ( Cours de littérature franc. , p. SjS) : fc Ainsi ) caractère fort et passionné y caractère qui <( sert au génie , et lui donne sa forme ; vie agitée , u errante, malheureuse, comme Pimagination et la

(c théorie cherchent de nos jours à la rêver pour le (f poète , et comme les vicissitudes du moyen âge la tijàisoient sans peine ^ voilà ce que nous offre Dante.» M. Villemain étant arrivé au moment où j^achevois dMmprimer mon livre , je ne veux pas priver Fltalie du jugement définitif que porte le secrétaire perpétuel de PAcadémie française (pag. 420). « On ne sauce roit assez admirer la fécondité de Dante Mais

<( comment faire sentir la grâce de cette expression , «( tantôt familière , terrestre^ et tantôt idéale?.... «Tes- « saie de traduire quelques passages de Dante , sans (c ajouter rien à son style Je suis incertain seulece ment sur le choix ; car je pense un peu comme les « commentateurs de Dante : je le trouve partout ad- <c mirable pour le génie de Texpression. Ses fautes, i< ses inégalités ne semblent pas altérer l'originalité « puissante et continue de style. Ce sont des fautes <( qui sont nées du char^ment de la perspectii^e f «( mais il écrivit toujours avec la même inspiration H de verve et d^amour* Comme les controverses théoce logiques le passionnoient autant que la vision cé- «( leste , son langage est toujours également animé.

Je ne puis pas répéter ici tout ce que M. Villemain a dit de juste , de vrai , de nouveau sur le poème de Dante, quUl a bien lu, bien apprécié et bien noblement admiré.

Je parlerai plus tard des hommages que Florence a voulu rendre à Dante , qui a définitivement un tombeau digne de lui dans le sein de sa ville bienaimée.

[I3ai] ET DES OEUVRES DE DANTE. 497

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