CHAPITRE XL
l'auteur BXPLIQUB COlfMBNT DANtE, PARtANT bU SENS LITTÉRAL, BTOIT AMENÉ AU SENS ALLÉGORIQUE. OPINION DE M. DE HUMROLDT SUR LES QUATRE ÉTOILES VUES PAR DANTE DANS LE VOISINAGE DU POLE AUSTBAL. SENTIMENT d'aMERIGO VESPUCCI , QUI APPUIE CELUI DE M. DE CESARIS, DE M. REINAUD ET DE l'aUTEUR, RELA- TIVEMENT A LA CROIX DU SUD, LES QUATRE ÉTOILES DEVIEN- NENT DES NYMPHES DANS \A PURGATOIRE. ALLÉGORIES RELATIVES A BÉATRIX. ON REPRÉSENTOIT EN PRANCE DES SCENES DE LA DIFINE COMEDIE. M. BALBO VEUT QU*ON FASSE UN CATALOGUE DES COMMENTAIRES DE DANTE. LE PERE DE BOCACE, NÉ A PARIS, r AVOIT ÉPOUSÉ UNE PARISIENNE. BOCACE A BEAUCOUP LOUÉ DANTE. IL A SOLLICITÉ DES SECOURS POUR BEATRIX , FILLE DE DANTE. DÉCOUVERTE DE l'iMPRIMERIB. LA PREMIERE ÉDITION DE DANTE. EXAMEN d'unE GRANDE PARTIE DES ÉDITIONS QUI l'oNT SUIVIE. LA TRENTE-QUATRIEME EST DEDIEE AU PAPE CLÉMENT UI. ÉDITIONS FAITES EN FRANCE. ÉDITION DE LA CRUSCA, IMPRIMÉE EN 1595. CENSURE d'eSPAGNE. DANTE s'eST TROMPÉ EN ACCU- SANT l'un des papes nommé ANASTASE. ÉDITION DE 6RANGIER. VERS EN l'honneur DE HENRI IV. TRADUCTIONS DE MOUTONNET ET DE RIVAROL. ÉDITION ROMAINE DE 1791. ADMIRABLE APPRO- BATION d'eNNIUS VISCONTI.
Dans la rapidité du récit , je n^ai pas exprimié entièrement mon opinion sur un des caractères du système de composition d^Alighieri ; je veux dire sur sa* disposition à introduire Vallegorie dans son poème* Je voulois arriver à Tanalyse du Paradis , puis mentionner les derniers ouvrages et les travaux de la lé-
gation à Venise, pour les intérêts de Guido Y. Tout k coup la maladie et la mort du poète sont venues nous surprendre. Les détails funéraires , la description des tombeaux élevés jusqu^au xviii' siècle, prenoient place ensuite naturellement sous notre plume. A propos d'une opinion de Canova sculptant le buste du grand homme, M* Villemain est intervenu, et il n^est pas aisé de quitter celui qui orne ses pages par des jugemens si conformes aux nôtres , et si dignement exprimés. Je vais actuellement m^occuper d^un examen qui ne pou voit être que différé.
Daute introduit des allégories dans presque tous ses ouvrages. Lisons sa lettre à Can-le-Grand ; le poète dit en propres termes que son poème n^a pas un sens simple , mais qu'ail est polfsense, c^est-à-dire de plusieurs sens {Vojr. plus haut, pag. SgS). Le premier sens est littéral , le second est allégorique ou moral. Puis DaoAe répèle des définitions insérées au Com^ùo. Nous allons , au milieu de tant d^exempies semés dans tous les tercets de la Divine Comédie , choisir un point que nous discuterons à part. Je parlerai des quatre étoiles dont il est question d^abord dans le premierchant du Purgatoire. <i Je me tournai à droite pour «< considérer Fautre pôle , et j^aperçus quatre étoûes , M qui ne furent jamais observées que par les premiers (( habitans de la terre. » Les rayons de ces quatre étoiles sacrées réfléchissoient sur la figure de Caton un éclat semblable à celui du soleil ( Voy. plus haut , pag. 342). Je crois prouver (pag. 344) <iue ces quatre étoiles sont celles que nous appelons la Croix du Sud. On a pu les observer du temps de Dante. Des voyageurs ont pu Fen entretenir.
M. Tabbé de Cesaris , célèbre astronome à Milan ; mon confrère M. Reinaud, et probablement quelques
auteurs étoient, avant moi , de la même opinion. Il convient de ne laisser aucun doute sur cette supposition y et quoique dans ce que je vais encore citer on trouve mentionnée avec talent une opinion contraire , cependant cette dernière opinion est combattue par un des hommes les plus savans du xix*" siècle , qui appuie notre supposition. On lit dans Y Histoire de la Géographie du fious^eau continent , par M. Alexandre de Humboldt, in-d"", i837, tom. IV, pag. 32 1 :
« Malgré le jour que M. Ideleri dans son ouvrage classique, Recherches sur F origine du nom des étoiles y et plus récemment MM. Reinaud, Artaud et l'astronome de Cesaris ont répandu sur cette matière, il reste encore à discuter le degré de probabilité dont sout susceptibles les résultats auxquels on s'arrête.
« Le mysticisme philosophique et religieux qui pénètre et vivifie l'immense composition de Dante assigne à tous les objets, à côté de leur existence réelle ou matérielle, une existence idéale. C'est comme deux mondes, dont l'un est le reflet de l'autre
M Un traducteur récent de Dante , dont les opinions sont d'un grand poids , se trouve tenté de reléguer ce que je crois appartenir au monde réel, dans le seul domaine de l'imaginatiom. M. Streckfuss ( GoîUiche Comodie des Dante Alighieri, 1834, pa^^. 179 et 228 ) ne nie pas que Dante ait pu avoir connoissance^de la Croix du Sud, ou d'autres étoiles voisines du p61e austral ; mab il met en doute que le poète ait voulu désigner des étoiles réelles vues par des voyageurs ou des peuples méridionaux.
« Dans la précision de son langage, Dante, selon M. Streckfuss, n'auroit pas dit des quatre étoiles, non viste maifuor délia prima gente.... J'ose opposer à ce raisonnement que , d'après les idées de cosmographie systématique que la Divine Comédie a empruntées aux pères de l'Eglise, l'hémisphère inférieur du globe est tout aquatique. Comme , par la chute du premier homme , l'tlot montagneux du paradis qui s'élève au milieu de l'immensité de l'Océan a perdu ses premiers et seuls habitans, « la prima génie, » Adam et Eve, cet hémisphère est
un moiide « senza génie. » {fnferno, xxvi. 1 17.)Cette circoDsiance ne justifie-t-ellc pas les- paroles de Dante, qui sans doute ne veut pas parler de navigateurs venus accidentellement de la partie du globe dont Jérusalem est le centre, mais de la partie qui est déserte , depuis qu'Adam et Eve ont été chassés da Paradis? »
M. de Humboldt cite ici une lettre de Vespucci à Pier Francesco de^ Medici, datée de i5o2. « Il me <i semble , dît Vespucci , que dans ses vers le poète f< a eu Tintention de décrire , par les quatre étoiles , «( le pôle de Tautre firmament ; et jusqu^ici je n^ai au- « cun doute que cela ne soit ainsi , parce qu'en effet « je vis quatre étoiles qui figuroient una mandorla^ a et qui avoient peu de mouvement. »
Mandorla veut dire une amande , et par similitude un losange ou figure de Rhombe.
Heureusement M . de Humboldt vient à notre secours dans cette discussion , et il se présente fortifié de Tappui de Vespucci. Ce dernier peut avoir maille à partir avec Christophe Colomb. Je n^ai point à me mêler de la querelle des Génois et des Floreatins , qui , je crois , est bien décidée ; mais ici , le nom de Vespucci est d'un poids immense. Cette déclaration du compatriote de Dante nous ôte un peu de notre gloire de découvertes, à nous, M. Reinaud, M. de Cesaris, moi, et à quiconque a dit de même; mais elle doit uous engager plus que jamais à persister dans notre conjecture.
J^admirerai, en passant , la politesse de la critique de M. de Humboldt : elle est du meilleur goût et forte de raison. La science éminente ne peut être accompagnée que de la plus affectueuse courtoisie.
Les quatre étoiles sont donc la Croix du Sud. Suivons le raisonnement et le travail de Dante. Il a eu
[1321] ET DES OEUVRES DE DAINTE. ÔOt
cooDoissanoe de ces constellations , et il les place dans son poème. Le premier sens est littéral^ comme nous Ta dit Aligbieri. Mais il paroit que du sens littéral \i se plaisoit à passer à un sens allégorique ou moral. En voici la preuve. A la fin du Purgatoire j chant xxix, le poète nous dit , à propos du char dont il décrit la marche : <c Vers la gauche, on voyoit danser quatre « autres femmes habillées de pourpre : elles sui- «c voient une déciles qui avoit trois yeux à la tête. » Ces femmes sont les quatre vertus théologales : ta Prudence, la Justice , la Force et la Tempérance ; c^est la Prudence qui a trois yeux. Dans le chant xxx , Béatrix paroit ; elle fait des reproches à Dante sur sa vie coupable. Mathîlde, dont il a été parlé au chant xxviii, plonge Dante dans les eaux pour le purifier, et le confie aux quatre femmes que nous savons être les quatre vertus. Alors ces quatre femmes commencent à chanter : « Ici^ nous sommes des nymphes f dans le (c cielf nous sommes des étoiles, A{^ant que Béatrix ^descendu au monde y nous fumes désignées pour « être ses servantes : nous te conduirons à elle. »>
Ainsi Dante, qui^ dans la description de son voyage, considère le pôle austral, y remarque des étoiles qui effectivement en font partie. Cela ne suffit pas. Le poète se souvient de ses remarques ; il reprend ces étoiles dont il n^a plus besoin à ce terme de sa course , et il en fait des nymphes , servantes de Béatrix ; procédant du connu à Finconnu, partant d^un point qui tombe sous les sens, que Ton voit, dont on observe la marche, le poète imprime une autre direction à sa pensée ; il déplace sa première idée ; il multiplie les efforts de son imagination vers d^autres sphères d^entendement; il donne congé à ses étoiles; il les revêt d^une autre propriété ; il leur assigne un
rang différent, et il nVntend pas cependamt les &ire déchoir. En les nommant servantes de Péatrix^ il ne veut pas les avilir. Béatrix est pour lui une si puissante influence qu^il pense avoir ennobli leur caractère. Il élève leur position , et nous ne pouvons pasassurer,si nous n^avonspasencorelutoutle poème, quelles n^obtiendront pas un trône éclatât.
Dante paroit avoir toujours agi dans ces principes. Il est homme, il accepte, mais paf force, la physionomie matérielle des choses. Puis , il est poète , il est écrivain de génie ; cette matérialité infime et mesquine ne lui suffit plus ; il construit une autre machine; il échafaude une autre scène; il garde quelque peu de la pensée primitive , de la forme qui a servi de piédestal à son élan; il monte, il plane, il erre a travers les mondes que nous n^avons jamais parcourus ; il s^égare peut-être, mais c^est toujours pour reparoitre ensuite parmi nous , grand , sublime , embrasé d'un feu divin, et transhumané au point de ne plus nous laisser de termes pour eirprimer notre admiration. Mille fois on surprend Dante dans de telles extases. Souvent, c^esi quand il est parti du sujet le plus ordinaire , qu^il s^emporte avec le plus d^impétuosité. Ne nous y trompons jamais. Cette fille de neuf ans , cette gracieuse donna qui accorde ou refuse le salut; cette épouse qui s^éteint si tôt, et reçoit les derniers honneurs d^une foule d^amies qui la pleurent ; cette Béatrix qui a été enfant , coquette, peut-être dépitée , et qui respecte la nécessité d^obéir à son père pour s^unir à un indif-^ férent, que devient-elle? A quelle hauteur incommensurable n^est-elle pas enlevée par un torrent frénétique de poésie et de conceptions surhumaines? Qui viendra nous dire où le poète sWrêteroit, s^il
ne rencontroit pas dans sa visicm les adorables mystères de notre culte ? Je n^ose me 6g^er ce que me veut Dante , quand je le lis , et je le lis souTcnl pour la première fbis, après Tavoir relu pendant drente ans. J^ignore où il va m^entrainer. Il me semble que je pars avec un enfant , pour commencer un voyage ; car cet enfant simple ^ naturel , timide , fait quelques pas avec tranquillité ; puis tout a coup^^ussant compagnie j s^anime, se soulève, parcourt une autre atmosphère , et ne daigne plus iiième regarder avec qui il a commencé le voyage. Ce géant, confiant en sa puissance, vous dit même : <( Ne me suivez pas , si le « courage vous abandonne. » Avec cela, je répéterai que sa verve, son amour, sa colère, puisent abondamment Féclat, la tendresse , la force dans une source où heureusement il est quelquefois aisé de le suivre. Il s^abreuve à longs traits de tous ces flots de lumière , de générosité , de menaces que nous offre le Lîçre des Uvres. La philosophie ancienne , en ce qui ne s^éearte pas de nos dogmes, achève de compléter ce Trésor^ et Tinépuisable Florentin a la gloire , après avoir tant demandé à la sainte Ecriture et à la sagesse des Grecs et des Romains, Timmense Florentin devient luimême pour sa patrie, pour nous nés hoi*s de Tltalie, qui ne comprenons pas toute Tharmonie de ses vers , mais qui pouvons comprendre sa méditation, il devient semblable à une onde bienfaisante ; il coule à pleins bords comme une sorte de fins ingeniorum^ ainsi qu^on a dit d^Homère.
PToublions ensuite , dans aucun pays , qu'à Tune des sources où Dante a puisé, il doit la confirmation de son immortelle renommée , et quMI n^est pas étranger aujourd'hui au mouvement qui assure le sceptre de la foi catholique , de cette foi si pure , si
énergique , et que ses combats heureux ont consolidée pour le bonheur du monde.
a La seule Ecriture sainte a cette fermeté que rien ne peut ébranler , et à qui nulle autorité sur la terre ne peut être comparée. » ( Politique de Bossuet , préface. )
Est-il étonnant que Dante soit chargé de tant de lauriers ? N^a-t-il pas eu le droit de dire qu^I a composé un poème sacré , dont le ciel et la terre lui ont fourni les couleurs ( Paradis , chant xxv ) ?
Aucun poète n^a donné des sujets de peinture et de sculpture avec plus d^abondance que Dante Alighieri , et ces deux arts lui doivent d^éclatans hommages. L^art scénique lui-même a puisé à cette source des drames et des scènes terribles. On lit dans le tome LUI y partie première, pag. 6, de la Bibliotkèqtie des Romans, les lignes suivantes : <( On représentoit en <( France le poème de Dante, de la même manière fl qu^au vieux temps de la Grèce les rapsodes al- « loient réciter FUiade de ville en ville. Un acteur « prenoit pour lui le récit du poète , et les autres ^ a les paroles qui étoient mises dans la bouche des « héros « »
On ne sera pas étonné actuellement de trouver ici un résumé de la destinée particulière du grand poème de Dante. Je joindrai mes observations à celles de M. Balbo , que j^ai lues avec le plus vif intérêt (i) , et je chercherai çà et là , dans les autres auteurs , sur*tout dans M. de Romanis (2) , cet éditeur d^une si grande distinction., les faits qui peuvent contribuera
(1) Balbo, toiD. 11 y pag. 233.
(2) La Divina Commedia di Dante Alighieri, deRoroania. Rome, t8t5- 1817, tem. IV. Ce tome IV contient les illustrations les plus savantes sur le poète florentin.
rendre ce résumé plus complet. Je joindrai à ce travail une foule de circonstances incidentes qui en feront, en quelque sorte, comme une histoire abrégée d^une partie de la littérature italienne ; car dans cette grande instruction du procès de la Divine Comédie y ce que Fitalie a créé de plus éminent en talens ( on sait ce qu^a produit cette mère féconde des arts), a pris parti pour ou contre Dante. On verra ensuite le goût du beau , du vrai , céder un instant à la recherche et à FafFéterie , pour reprendre une puissance noble et vigoureuse, et parvenir à dominer, comme il arrive aujourd'hui , et à repousser les calomnies de tout genre lancées contre le premier fondateur de la poésie moderne. J'ai été excité de plus à placer ici les réflexions qui suivent, non-seulement par l'exemple de M. Balbo, mais encore par cette boutade patriotique qui lui échappe à propos de la nécessité de faire connoitre dans leurs rapports , les beautés des trois grands voyages.
« Un catalogue général des commentaires sur Dante seroit nécessaire, s'écrie le courageux admirateur du padre Alighieri. D'abord y 1" un catalogue apporteroit un secours désirable pour écrire un commentaire nouveau ; 2° ce catalogue démontreroit le plus ou le moins d'études faites sur Dante dans chaque siècle depuis 1321 ; 3<* il seroit un curieux recueil érudit et bibliographique , louable quand il s'applique au plus élevé de nos écrivains. Que chacun y pense! Si les étrangers, et particulièrement les Allemands, avoient un Dante, depuis combien de temps n'auroient^ils pas entrepris et fini ces travaux ? Que Youlez-vous de plus ? un généreux allemand les a entrepris sur notre Dante (félicitation publique bien méritée par M. Witte) ; et nous« nous disons des impertinences aux étrangers s'ils ne mettent pas nos classiques et nos non-classiques au-dessus des leurs ; nous disons des impertinences à tout italien qui n'admire pas en tout nos classiques ainsi dits : mais à fatiguer sur
ces ëtudes^ solidement, sérieusement, laborieusement, peu y pensent, et personne ne se met en état d'y concourir. »
M. Balbo auroit pu dire encore que les Anglais n^ont laissé à personne le soin de louer leur Shakes* peare. Nous , un peu tard , il est vrai , nous avons loué nos premiers poètes , et plus que jamab nous recherchons avec avidité tout ce qui peut nous inspirer poureux du respect et de la vénération. Ensuite, qu^on ne dise pas que nous paroissons les derniers dans la question relative aux hommages rendus à Dante ! Ce sont sans doute les relations de commerce avec Florence qui nous ont apporté Tidée de faire réciter les scènes de Dante sur nos tréteaux informes où Ton représentoit les mystères chrétiens. Je ne dois pas me plaindre de pouvoir, en passant , prendre , au nom de la France, ce petit avantage qui nous est dû, et recevoir cette récompense que M. Pelli nous a attribuée dans ses Memorie pour servir à la vie de Dante. De là à Jean de Tournes , qui publia à Lyon une très-bonne édition des trois Cantiche^ en i547t la première année du règne de Henri II ; à Guillaume RovilUo , qui publia sa première édition dans la même ville de Lyon, en i55i ; et à Grangier , aumônier de Henri IV, qui donna sa traduction à Paris , en 1 5g6 , il y a silence absolu de notre part : mais nous ne devons pas anticiper sur les faits. Il est donc constant, qu^à Fimitation de la fête célébrée à Florence , en mai i3o4 1 où, lors de rentrée du cardinal de Prato, paciere du pape, on représenta des scènes de P^n/^rsur le pont Alla Carraja, qui s^écroula sous les diables et les damnés, nous avons eu chez nous, en petit, des espèces de spectacles semblables dans ces misérables granges , premier asile de nos comédies. Mais ne soyons pas plus orgueilleux qu^il
ne convient de cette circonstance, et de cette implant tation du génie florentin , apportée sans aucun doute par des compatriotes d^Alighieri.L^homme qui donna partout Péclat le plus rapide à la gloire de Dante fut le bon , le gracieux Bocace , ce fils d^un des habitans de Certaldo , mais lui-même né à Paris , en i3i3. On croit , avec raison , que sa mère étoit Française et Parisienne (i). Bocace avoit huit ans quand Dante mourut ; Bocace, conduit par son père à Florence , y fut mis en apprentissage chez un autre marchand , qui , bientôt, conduisit son commis à Paris. Mais Tamour de la poésie eotrainoit^ Bocace à d^autres études que celles du commerce. Lorsqu^il fut sans contradiction établi à Florence ^ il y manifesta un vif enthousiasme pour Dante , dont il écrivit la vie , et dont il expliquait la Divine Comédie^ en vertu d^un ordre de la république florentine , daté du 3 août 1373.
On a critiqué le ton pris par Bocace dans ce récit de la vie d^un homme tel que Dante. Pelli croit qu^on auroit dû écrire la vie d^un poète sublime autrement que \eJUocolo et la Jiammetta, parce que, dit-il avec Léonard d^Arezzo :
« C'est une vie toute d*ainour, de soupirs , et remplie de larmes cuisantes, comme si l'homme naissoit en ce monde pour ne se trouver que dans ces dix journées amoureuses, dans lesquelles furent racontées les cent nouvelles par des femmes passionnées et des jeunes hommes él^ans ; et Bocace s'enflamme tellement d'amour qu'il laisse en arrière les graves et substan-
(1) En Toici la preuve. PLilippe ViUani a écrit uue vie de Bocace en latin; eUe a été imprimée en 1826. On y Ut : a Jean eut pour père Bocace de Cer- « taldo, qui, pendant qu'il étoit à Paris pour son commerce, s'^enflamma d'un « vif amour pour une jeune Parisienne, d'une classe entre la noblesse et la a bocirgeoisic, l'épousa et en eut Jean BÏocace. »
tiellea parties de la vie de Uanie, et ne rappelle que les choses légères (]}. »
Il ne faut pas souscrire trop tôt à ce jugeaient partial. Le début de Bocace est une des plus nobles entrées en scène qu^on puisse trouver dans les histoires les plus célèbres. Ces paroles admirables et politiques attribuées à Solon , sont un enseignement mémorable. « Toute république , disoit Solon , comme nous autres hommes , se tient et marche siu* deux pieds. Ces deux pieds de toute république sont un symbole : le premier signifie qu^il ne faut laisser impunie aucune faute; le second signifie quMl faut récompenser toute belle action. Un gouvernement qui ne pratique qu^une de ces maximes , boite d^un pied. Le gouvernement qui n^en pratique auccme, ne peut se tenir ferme sur aucun de ses pieds, et tombe. »
Dans d^autres passages y Dante est reg-ardé comme ayant rendu à la langue vulgaire les services qu^Homère a rendus à Ja langue gi*ecque en adoptant les dialectes, non-seulement de TAltique, mais de toute la Grèce , et les services que Virgile a rendus à la langue latine. Il est vrai , tous ces ébats d^amour tiennent trop de place dans la vie de Bocace, mais ils servent à prouver que Béatrix a vécu , que sa mémoire a régné étemeUement sur Tesprit de Dante, et que le poème est dû à des inspirations , à des souvenirs qui , encadrés dans toutes les connoissances de ces temps, ont servi à composer un si admirable ouvrage, véritable encyclopédie en vers.
La vie de Dante, par Bocace, est donc un livre contemporain d^un grand prix.
(i) Pelli, Memorie, pag. 4.
Il existe aussi un carmen adressé par Bocace à Pétrarque, où il loue le poète florentin. Cette lettre a été écrite après le couronnement de Pétrarque , qui a eu lieu à Rome , le 8 avril, jour de Pâques.
Louis Beccatelli, archevêque de Raguse (i), dans sa vie de Pétrarque rapporte ces vers latins, quMl assure avoir été écrits à Pétrarque par Bocace , qui y avoit joint un manuscrit élégant de la Z><Vi>7^ Cornédie. Si Bocace s^est un peu trop livré à son esprit moqueur et à sa pente amoureuse, dans sa vie de Dante, il faut convenir ici que Fauteur du Décaméron a décrit, dans de beaux vers , le génie d^Alighieri. Remarquons aussi , pour relever Fimportance de ces vers , qu^ils sont écrits par le troisième poète toscan , au second poète de cette contrée , en honneur du premier poète florentin.
Nous mentionnons un autre mérite de Bocace envers Dante. Un document de i35o rapporte que la république de Florence donna à messer di Bocchaccio dix florins d^or, pour quMl les offrit à sœur Béatrix , fille de Dante Alighieri , religieuse dans le monastère de VOliçaj de Ra venue (2).
Enregistrons avec empressement ce témoignage de regret et de tendresse de la patrie, que Dante appela mater parvi amoris. Ce fut à ce nom attendrissant de Béatrix que fut rendu ce premier hommage. Bocace , en lisant Dante dans Téglise de Saiot-Ëtienne, près le ponte Vecchio , composa le commentaire que nous avons jusqu^au dix-septième vers dû chant xxvii
(t) Tov. le quatrième tome de l'édition de M. de Romanis. Rome, f SiS- 1817. Noté deW Bdiiore, pag. 56.
(a) Libro deW eniraia ed usciia dei i35o, eiistant ilaos la chancellerie des Capùatti or son Michèle , au plus liaut de l'armoire de cette chancellerie. Pelli Memorie, pag. 4^-
de Y Enfer. Ce fut probablement son dernier ouvrage ; car ce grand homme mourut en iSjS»
Benvenuto d^Imola couliinui œ cours. Il eut pour successeur Philippe ViUani, dont nous venons de parler , et François Philelphe , que nous avons également cite. En i385 , Francesco di Bartolo da Buti Hsoit Dante à Pise. En i3g8 , Philippe de Reggio lisoii Dante à Plaisance. Ces derniers faits prouvent que Florence n^étoit pas seule à reconnoitre la suprématie d^Alighieri.
En 1376, toute la génération qui a voit connu, haï, craint, ou envié Dante étant détruite, la république chercha les moyens d^obtènir les restes dq poète, et lui décréta un tombeau. Mais elle ne put les obtenir.
Au XIV* siècle, pendant lequel la littérature italienne fut fondée , s'accrut et prit la nature qu^elle a encore aujourd'^hui , aucun livre ne fut plus étudié que celui de Dante. On a vu que Bocace s^est proclamé Félève d^Alighieri. Pétrarque n^avoit pas fait un tel aveu : il tomba quand il voulut lutter avec Dante dans un poème. Il le surpassa peut-être par le^i de ses poésies fugitives. Cette gloire auroit dû lui suffire , dit M. Balbo.
Du reste , ces trois écrivains du xiv* siècle (comme les appellent les trecentisti) sont parmi les modernes, avant Tinvention de Timprimerie, les seuls qui soient restés classiques , et qui , ainsi égalés aux anciens, sont offerts en modèles par Topinion universelle pour que chacun les glorifie et les imite. Ces trois génies (nous ne saurions trop le répéter) sont fils de la Toscane. Magnanime Toscane , tu as mis au jour encore de bien illustres fils !
Le XV" siècle ne vit personne s^élever au-dessus de
Diinie* Ce siècle fut pour Tltalie une ère de liberté corrompue. Il est vrai, les empereurs ne lui appor-* toieut plus la guerre. Les guelfes et les gibelins sembloient des partis détruits. Lltalie eût pu se réordonner, se donner des lois fermes et sages ; mais elle fut arrêtée . dans ses vœux par des passions plus fortes que la civilisation qui essayoit de s^étendre. Il ne s^organisa que des seigneuries d^un comune sur un autre ; mécomptes misérables et pour les vainqueurs et pour les victimes ; des podesterie^ des tyranneaux dans de petites villes ! Ces seigneuries ^ ces podesierie étoient, à leur tour, accablés par la prépotence des condottieri.
Ces derniers accoutumèrent les Italiens à se défier de leurs propres forces. Les peuples devinrent une proie facile pour les étrangers. Les logis de Farmée de Charles VIII étoient marqués a la craie , et il entroit en souverain partout où un maistre de Phostel alloit préparer ces logis. Lltalie fut nulle en politique. Il en fut ainsi de la littérature : peu d^hommes illus-* très , peu de grands ouvrages parurent. On ne potH voit inventer de nouvelles formes; on marcha sur les traces de quelques-uns de ceux qui avoient précédé. On avoit là les trois pères de la littérature italienne; on imita surtout les deux derniers. Cependant Alighieri attira Inattention de Christophe de Landino. Léonard d^Arezzo , Philelphe écrivirent la vie de Dante ; mais suivant toujours Bocace ^ et ajoutant à 3a biographie peu de faits , peu de critique , et quelques injures. Il faut remarquer que nous ne disons rien ici du xvi' siècle , qui vit fleurir avec tant de gloire le secrétaire florentin , auteur de THistoire de Florence , et de tant d^autres écrits pour lesquels il me sera permis de renvoyer le lecteur à mes diverses
512 mSTOIRE DE LA VIE [1321]
méditations sur Machiavel. Je me borne actuellement à ce qui concerne Dante.
A travers ces dangers, ces invasions, cette stérilité, il devoit surgir un phénomène jusqu^alors in-^ connu, une révolution inattendue , une cause de maux innombrables , un immense bienfait : on découvrit Ximprimerie. Un moyen de propager Touvrage de Dante étoit trouvé. On ne le connoissoit que par des manuscrits rares, chers et souvent altérés* Il parut bientôt en divers pays des éditions de la Di-^ vine Comédie de Dante. On en compte dix-huit de 1472 à 1497.
La première , petit in-folio , parut dans les Etats de TEglise, à Fuligno , le quatrième mois de Tan 1472* Elle est intitulée : « La Commedia di Dante Alighieri di Fiorenza. » Cette édition est à la Bibliothèque du roi , à Paris. Je ne parlerai pas'ides trois éditions suivantes , que je n^ai jamais vues.
La cinquième a été imprimée à Naples. Cest un petit in-folio; mais il ne porte ni date ni nom dMmprimeur. Elle existe à la bibliothèque Magliabecchiana. On croit que Téditeur fut un Napolitain nommé del Tuppo.
La sixième édition de i477 ^^^ dédiée à Ferdinand , roi de Sicile. Elle est à la Bibliothèque du roi.
La septième, avec le commentaire de Benvenuto da Imola , a été imprimée à Venise en i477*
La huitième a eu pour éditeur Martin-Paul Nidobeato,en 1477 et en ^47^. Elle est devenue célèbre par Fusage qu^en a fait le père Lombardi en
La neuvième est intitulée : Comincia la prima
parte chiamata Infemo délia Commedia delvenera-
bUe poeta Dante Alighieri^ nobile citiadino Fioren^
[i;»l] ET DES OEUVRES DE DANTE. 613
iino. Elle a été imprimée par maître Philippe , vénitien , et dédiée au doge Aadré Vendramino , qui sans doute ne croyoit pas à Tauthenticité des injures que Dante auroit adressées aux Vénitiens.
Il faut remarquer le titre de vénérable donné dès cette époque au poète florentin. Nous verrons plus tard qu^il fut appelé inclito et di^Oj et dmno en i5i2$ qu^enfin , la Comédie fut appelée Dwine en i5i6.
En i48i , parut le commentaire de Landino : c^est la dixième édition.
Nous voyons dans Fédition de 1491 ces titres :. Inclito e dii^o Dante Alighieri.
Je passe à la dix-huitième. Elle est de Venise, i497i et elle a été imprimée par Lifcantonio Giunta.
Le XVI* siècle continuera d^admirer la grande composition de Dante.
Aide a publié la dix-ileuvième édition en i5o2. Elle est in-S"*. Le volume est composé de deux centcinquante^un feuillets sans pagination. Cest cette édition qu^ont suivie les académiciens de la Crusca, en iSgS. Cette information m^est fournie par M. de Romanis, qui a fait les plus heureuses recherches sur les éditions de la Divine Comédie (1). Il y a des éditions peu importantes dont je ne ferai pas mention .
La vingt-unième, de i5o6, porte ce titre : Comme-dia di Dante con un dialogo circa el sito^ forma e misure deUo infcmo^ in-8°. Le dessin de FEnfer est d'' Antoine Manetti.
On a publié en i5i2, à Venise, la vingt-quatrième édition, intitulée : Opère del DIVINO poeta Dante.
(1) Voy. l'édition de M. de Romanis, in-4«, tom. iV, Rome, 1815^1817, pag. 13 5.
La vingt-cinquième éditioD est une traduction espagnole, datée de i5i5. Cest Tourrage de Pierre- Ferdinand de Viliegas, archidiacre de Burgos.
Aide et André d^Asola, son beau-père, ont publié la vingt-sixième édition à Venise, en i5i5. La même année, cette édition a été contrefaite à Venise par Gregorio de Gregori . C^est peut-être la première fois qu^on a eu à se plaindre de ce brigandage littéraii'e, qui de nos jours est devenu si commun. Une autre contrefaçon suivit la première, la même année i5i5.
Bernard Stagnino publia, en i5i6, la vingt-neuvième édition sous ce titre :
La Dwina Comrnedia^ avec le commentaire de Landino, revu par PieiTC da Figiuo. Voilà le titre de Dmne Comédie publiquement établi. Aucune nation, aucun auteur, aucun critique n^a réclamé jusqu'^à nos jours, et il est certain que personne n^osera plus attaquer cette juste possession de plus de trois siècles. Dante, en cela, est pur de tout orgueil.
En i536, Giolito daTrino publia la trente-troisième édition à Venise, sous ce titre : Commedia deldiifino poeta Dante ^ in-4°.
La trente-quatrième porte Texposition d^Ale^tandro Vellutello, et elle est datée de Venise, i544- ^Ue a été imprimée avec soin, aux dépens de Vellutello, par Marcolini. J^en ai un bel exemplaire sous les yeux.
Au-dessous du titre, le P. Ottaviani da Popoli annonce, par une note du 3 octobre i66g, signée de lui, quMl a fait quelques corrections à cet exemplaire. Il est inutile de parler de ces corrections qui portent sur divers passages relatifs à la cour romaine, passages admis sans difficulté dans la célèbre édition de Lombardi, Rome, 1791, dont nous aurons lieu de parler. Cette «ditipn de i544 est dédiée au pape
Paul III. Voici quelques extraits de la dédicace faite par Aiexandro Vellutello lui-même :
« L'ordre naturel demande , et c'est une sentence louable, très-saint et trè^-bienheureux père , que toutes les choses , chacune dans leur qualité, soient appliquées à leur propre et naturel objet. Les choses non convenables enfantent des discordes, et les discordes, des confusions. En conséquence, trèssaint père, ayante pendant plusieurs années, continué l'interprétation de la comédie de Dante Alighieri , et à la persuasion de mes amis, ayant le projet de publier ce travail, j'ai cherché, pour fuir les inconvéniens , à qui je pourrois le dédier. J'ai considéré que le but de l'auteur dans sa comédie n'est autre que de traiter de l'état des trois spirituelles monarchies, c'està-dire de YEnfer^ du Purgatoire et du Paradis^ sur lesquelles votre sainteté prédomine et possède le haut pouvoir reçu par succession de ce monarque qui les commande toutes, et qui seul pouvoit donner l'autorité sur elles. J'ai jugé , et à bon droit, qu'autant il seroit mal que je dédiasse à un autre mon
interprétation, autant il convenoit que je vous l'offrisse
Si le présent est infime, et si je suis un humble donateur, vous savez que les deniers de la veuve furent plus méritoires devant Dieu que les larges offrandes des riches et dés grands. »
Vellutello finit ainsi un aifis au lecteur : <( Si je me suis livré à des fatigues inutiles, vous ce ne me condamnerez pas, moi qui ai voulu dire et « faire bien ; mais vous condamnerez Fignorance (( humaine par laquelle nous sommes tous opprimés ce dans nos actions avec des différences, quoi que nous « en puissions croire et savoir. »
Un titre modeste précède la trente-sixième édition : Dantis carmùta de In^mû^ Purgatorio, Paradùo^ 1545, in*i6^ sans nom de ville. Volpi se plaint de ce qu^on a cité cette édition mesquine dans la bibliothèque de Gessner. Je ne crois pas qu^il y ait lieu de blâmer personne à cet égard. L^édition la plus commune prouve la popularité d^un ouvrage. A ce sujets
un écrivain italien reproche a l'auteur de la BAlio-' thèque curieuse^ historique et critique, ou catalogue raisonné des livres difficiles à trouver, de n^avoir fait dans cet ouvrage, publié en 1750-60, aucune mention de la Dii^ine Comédie^ et il ajoute : «( Cette igno^ (( rance fait tort aux nations che vantano ingegno e «f coltura. » L^auteur de Touvrage accusé est David Clément, né en 1701, à Hofgeismar, dans la Hesse. Il a écrit en français, et peut-être sur le titre a-t-on cru que ce Français prétendu n^étoit pas un homme savant dans la connoissance des livres qui méritent d^étre connus. L'^accusation ne porte donc pas sur nous, mais sur un savant de la Hesse, qui a eu le tort de n^être pas bien informé. Ces injures contre les nations ont quelque chose qui ne convient pas. Je n^ai fait ces réflexions que pour prouver qu^un livre écrit en français peut n'être pas Touvrage d'un Français , et que ce n'est pas à nous que s^adresse le reproche, d'ailleurs très-fondé. Je suis bien étonné que ce soit un Allemand qui Tait mérité ; c'est peut-être la seule fois que cela est arrivé.
Pour abréger, je ne cite pas toutes les éditions, mais le catalogue complet, rédigé par M, de Romanis, est sous mes yeux.
La trente-septième édition a été publiée à Lyon par Jean de Tournes, en iô47. Catherine de Médicis, reine de France, doit avoir protégé cette publication ; c'est un joli volume in-16. Volpi reproche à Jean de Tournes d^avoir ignoré qu'en Italie on ne place pas d'article devant les noms de baptême des hommes , et qu'il est mal de dire il Dante, On peut dire l'Alighieri, parce que cela est permis avec le nom de famille, il cognome^ mais non pas a\ec Dante ^ diminutif de Durante^ nom donné sur les fonts
[1321] ET DES (KUVRES DE DAlSTE. 517
par les parrains. Du reste, on a long-temps commis celte faute en France. M. Ginguené a dit tour à tour Dante et le Dante. Dans mes deux éditions de la Divine Comédie^ j^ai toujours dit le Dante j du Dante, Je me suis corrigé dans cette histoire du poète ; mais que dVmbarras j^ai eus pour éviter d^écrire de Dante chaque fois que la phrase Texigeoit! Il a bien fallu céder souvent à Timpossibilité de faire autrement, surtout dans le titre qui est en tête de Touvrage. On remarquera que, diaprés la même règle, on peut dire le Pétrarque^ le Tasse^ VArioste^ parce qu^ici Tarticle précède un cognome^ un nom de famille.
L^édition de Jean de Tournes est rare. Quoiqu'en petit format in-i6, elle contient des argumens à chaque chant et quelques petites explications en marge.
On distingue la trente-neuvième édition ; elle est due à Rovillio. Elle a été imprimée à Lyon, in-i6, en i55i ; elle offre un portrait de Dante. Ce fut un nouvel hommage offert à Catherine de Médicis. Les destinées de la littérature et de la politique sont souvent mêlées ensemble et s^expliquent les unes par les autres. Nous devons à cette circonstance et au zèle de Jean de Tournes et de Guillaume Rovillio, qu^on appeloit à Lyon Rouille (son vrai nom), d^avoir été, après les Espagnols, la première nation qui ait connu et apprécié Dante. L^édition de Rovillio eut tant de succès et la langue italienne étoit tellement cultivée en France, qu^il y eut une réimpression en i552.
La quarante-quatrième édition, datée de Venise i564y offrit un commentaire de Sansovino.
Rovillio, en iSji, réimprima à Lyon son édition de i55i.
En 1572, dans une édition donnée à Venise, Domi-
518 HISTOIRE DE LA VIE [I3il]
nique Farri reproduisit Pédition donnée à Lyon par Jean de Tournes en iS^y.
Une dissertation de 15712, signée par Vincent Buonanni, appelle Dante dii^inùsimo ieologo (i). On met ce discours au nombre des éditions, parce que le texte contient toute la Caniica de VEnfèr.
En 1576, le même Dominique Farri , dont il a été parlé, publia à Venise une autre réimpression de Tédition de Tournes, i547* ^^ falloit que les éditeurs français eussent bien mérité du lecteur , puis- ^^un Italien contrefaisoit leurs ouvrages. En même temps, il paroissoit à Lyon u^e nouvelle édition RouUliana^
La cinquante-deuxième édition , qui est de 1 578 , renferme un commentaire de Louis Dolce.
La cinquante-troisième a été imprimée à Venise, la même aimée, J^en possède un très-bel exemplaire qui a appartenu à l'abbaye de Saint-Germain-des- Prés.
La cinquante-quatrième, qui est due à Tacadémie de la Crusca, et qui a été imprimée à Florence en iSgS, porte le titre deDivina Commedia di Dante AUghieri^ nobile Fwrentino. Les académiciens prirent des soins infinis pour corriger le texte. Par Içur ordre , Bastiano de^ Rossi, secrétaire de Tacadémie, consulta environ cent manuscrits de grande réputation ; Pexécution typographique fut confiée à Manzani. La pénultième page présente le blutoir ^ armoiries de cette académie.
Il y a une particularité sur la cinquante-cinquième édition, imprimée à Venise en ±5q6. On en envoya
(t) Oo lit déjà dans la Vie de Dante, par Bocace, maouscrit Zanchanij e non micha chôme gentile, ma corne CRfSTlAIVISSIMO pœiando. Quant au surnom de divin, yoy. Platon, le Ménon, pag. 369, édit. de Deux-Ponts.
r 1321 ] ET DES OEUVRES DE DAMTE. 5 1 9
des exemplaii*es en Espagne, et on les laissa circuler pendant dix-huit ans. Mais en 16149 ^^indice expur-* gaiorio j imprimé à Madrid , ordonna qu^à Tavenir, lors de chaque réimpression qu^on feroit dans les proTÎnces espagnoles, on supprimeroit au chant xi*de VEnfir les vers huit et neuf où il est question du pape Anastase. Le Père Ange da Popoli en avoit supprimé trois au lieu de deux. Avec les vers huit et neuf, il retranche le septième vers.
Il y avoit plutôt lieu à critiquer ce passage, comme nous Favons dit , qu^à le supprimer. Dante s^étoit trompé; aucun des pontifes qui s^appelèrent Anastase, saint Anastase, quarantième pape, créé en 3g8 ; saint Anastase II , cinquante-unième pape , créé en 496; Anastase III, cent vingt-troisième pape, créé en gii ; et enfin, Anastase IV, cent soixante-dixième pape, créé en ti 53, ne fut contemporain de Photin, ni infecté des erreurs de cet hérésiarque, diacre de Thessalonique. Dante a confondu avec un des quatre papes Anastase , Pempereur grec Anastase P'; celui-ci, en effet, devint fauteur des hérésies du temps et surtout de celle d^Ëuthychès , qui rejetoit les deux natures de Jésus-Christ, reconnues par PEglise. L^empereur Anastase V' pouvoit d^ailleurs figurer dans les vers de Dante. Ce fut ce prince qui, pour s^attacher Clovis, roi des Francs, le nomma consul. Il y avoit là de quoi exciter la verve d^Alighieri. Les ancêti*es des rois de France s^étoient donc contentés d^un titre honorifique qui les déclaroit vassaux de Tempire grec! Ce fut encore Anastase qui subit la première excommunication : elle fut prononcée, en 5oo, par le pape Symmaque. Du reste, Anastase mérite d'être loué pour avoir défendu , le premier, qu'on livrât les coupables aux bêtes, et qu'on fil, des
520 HISTOIRE DFLA VIE [1321]
supplices, un spectacle pour le peuple. Dante , en conséquence, a été traité trop rigoureusement par Vindex d^Espagne ; il falloit quHl le reprit seulement, et lui dk la vérité , à lui , qui , le plus qu^il peut, la dit si nettement à tout le monde. La même autorité ordonna de supprimer, dans le chant xix* de VEnfrr^ du vers io6 au vers 1 18« (Le Père Ottaviani da Popoli n'avoit pas été si sévèi*e en 1669.) Rome, plus sage, a laissé le Père Lombardi imprimer ces vers , quMl réfute en déclarant que, du temps de Dante , oncroyoit à la donation de Constantin; donation contre laquelle Rome permet qu'on s'élève , et qu'elle n'entend jamais admettre ; donation qui a été l'occasion de beaucoup de diatribes de3 écrivains ennemis , diatribes inconsidérées , inutiles , et frappant sur un point qui n'est pas contesté.
Vindex espagnol ordonna encore que l'on supprimât les sept derniers vers du ix* chant du Paradis. Le Père da Popoli, plus réfléchi, n'avoit pas demandé ce sacrifice. Ces vers, écrits après la mort de Henri VII, dans le moment où le gibelin éprouvoit les plus vifs dépits, ces vers où il est dit que les pensées du pape et des cardinaux (de Clément VII et des cardinaux français ses partisans ) ne vont pas à Nazareth , ne méritoient pas tant de colère. Rome n'^a jamais exigé que ces vers fussent supprimés. Du reste , pour être juste avec les personnes qui ne l'ont pas été toujours, n^oublions pas que, dans une édition plus récente du même index, Madrid, 17477 il n'est fait aucune mention de celte mutilation du texte de Dante.
Nous croyons qu'il nous sera permis de dire ici que les éditions de i564, 1578, et celle de iSgô, (la cinquante-cinquièrne ) sont appelées Edizioni del gatto^ à cause ànstemma des imprimeurs Sessa , un
chatf placé à la fin. Les Italiens appellent ces mêmes publications éditions du grand nez ^ par allusion au portrait de Dante nasuto , qu^on voit sur le frontispice.
Nous croyons avoir droit de parler en détail de la cinquante-sixième édition. Paris, 1596-97.
Il existoit, entre la France et la Toscane, des relations politiques qui alloient amener une alliance avec ime autre princesse de la famille des Médicis. M. B. Grangier, conseiller et aumônier du roi Henri IV, jugea à propos de traduire, comme nous Favons déjà dit plus haut, toute la Dii^ine Comédie. Cette édition est remarquable par un frontispice sur lequel on voit un excelfent portrait de Dante. Elle est aussi ornée d^un portrait de Henri IV, au bas duquel on lit ces vers :
Le sceptre en main, au Jront foi la couronne. Pour mieux ranger dessoubz mes justes lois Ce beau pays reconquis par deux fois. Car ma valeur et mon droit me le donnç.
C'est un très-agréable ouvrage du graveur Thomas de Leu.
Ces vers , quand il les a lus eu tête de Fédition de Grangier, ont dû faire verser des larmes amères au pieux Louis XVI, si bienveillant, et dont Tangélique bonté a été punie de mort.
Je crois qu'à propos de cette catastrophe, personne n'a jamais pensé à rappeler cet admirable précepte d'Homère, ce passage de VOdjrssée^ dont les regrets de l'Angleterre prouvent publiquement la profondeur et la vérité, et que la France ne devroit jamais oublier.
52i HISTOIRE DE LA VIE [1331]
^iirip /i >fW Botf'iAiilôv Ut
Graye enim genus regium est interficere.
u C'est une chose grave de verser le sang d'une race royale. » Odyssée j liv. XVI , vers 401 et suivant.
Marie de Médicis , arrivant en France , trouva donc Dante traduit dans la langue qu^elle alloit parlera la cour du prince son époux, (f^ojr. ce que j^ai dit plus haut, à propos de cette traduction, pag. ^55.)
Dans le xvii* siècle on ne trouve que trois éditions dont la date soit assurée : uneàVicence,uneàPadoue, et une à Venise.
L^édition deVicence est de 161 3. Elle est iptitnlée, on ne sait pourquoi : Visions di Dante. Le format est in-16. Ce genre de format étoit recherché en France. Etoit-ce donc la France seule qui continuoit de rendre ses hommages à Dante ? L^édition de Padoue , qui porte la date de 1 62g et le titre de Visione^ est encore dans ce format in-16.
La même année , 1629 , on publia Tédition de Venise , mais dans le format in-24- ^^ format portatif peut nous accompagner à la campagne, dans des voyages ; mais il est insuffisant, à cause de la petitesse du volume , quand on veut tout renfermer dans un seul; on ne peut pas y joindre des notes pour ceux qui veulent comprendre un poète aussi penseur, aussi mystérieux qu^Alighieri. Si on me reproche d^avoir publié une édition in-32, je m^excuserai en disant que j^ai donné neuf volumes , et que j^ai placé des notes partout où il a été nécessaire.
C^est vers 1687 ^^ Baccio Vaiori écrivit une lettre au nom de TAcadémie florentine , pour proposer de dédier à Dante uïi buste en marbre qui seroit placé sur la porte de FAcadémie. (Notes de M. de Romanis,
éditeur, i8i5-i8i7, tom. IV^ pag. 5i, feuille G. a.) Nous sommes arrivés au xviii* siède. 11 étoit pour ritalie un siècle de renaissance. Les progi*ès furent lents, peu apparens d^abord, mais glorieux pour quelques auteurs, quoique quelquefois interrompus. Les États formés dans le xvi* siècle, et qui avoient langui presque sans nationalité dans le xvii', avoient été délivrés, par la France, de la domination espagnole ; au moins ils avoient reçu un contre-*poids étranger. Ce xvui* siècle verra naître trente-quatre éditions de Dante, publiées successivement à Naples, à Padoue, à Lucques, à Vérone, àBergame, àLeipsick, à Paris, à Nuremberg, à Rome, à Parme, à Berlin. Sur ce nombre, Venise en a publié sept et Paris cinq. Le signal fut donné, en 1716, à Naples, ou Ton fit réimprimer Fédition de la Crusca. Naples publia, en 1728, la traduction, en vers latins, du P. d^Aquin, ouvrage très-estimé , et où Ton trouve de très-beaux vers (i). Mais il faut ajouter ici une information. L^édition avoit été faite à Rome , où Ton ne permettoit pas encore de publier le poème de Dante. Cependant,
(t) Il 7 a eu trois autres traducUons latines. Arant le P. d'Aquiu, Michel Ronto, TénitieD, en avoit composé une en iSSo, près de Sienne. Elle est en manuscrit dans la bibliothèque Magliabecchiana ( Palcb. iv. cod. 8a), et elle commence ainsi :
CoHiigêram noatrœ média ittnc tempora vUm, Cmn nêmoroBo mn» ms repperii atraque sffhag TramU$ cujus gram temâbris delirus ab œquo.
Il 7 a une traduction inédite dans la bibliothèque du séminaire de Florence. Cette traduction est l'ouvrage de Côme délia Scarperia, né en 1720, mort en 1778. Le polygrapbe de Milan, an lu, a3 mai tStS, en fait l'éloge. La quatrième traduction est du professeur Catelacci , qui l'a publiée il 7 a qoelques années. J'en ai entendu parler avec estime. J'ai puisé une partie de ces détails dans les notes de la Vie de Danit , par Philelphe, in*8°. Florence, i8a8, pag. 97, et dans ma correspondance arec M. Lanci, interprète des langues orientales à b bibliothèque yaticane.
toute protection fut accordée à Téditeur; on n^exigea de lui que de donner Fédition sous la rubrique de Naples.
Rome n^arrêta pas là son zèle et son admiration pour Alighieri. Une édition, donnée à Lucques par Sébastien-Dominique Cappuri, fut dédiée, en 173a (soixante-troisième édition), au pape Clément XII, de la maison Corsini, et florentin.
L^impératiMce de Russie Elisabeth accepta, en 1 757, la dédicace d^une édition de luxe publiée à Venise. Elle est accompagnée d^un rimario.
M. Bachenschwanz est Fauteur de la traduction allemande, imprimée à Leipsickde 1767 à 1769. Il y a des morceaux traduits d'une manière forte et précise, et qui attestent tout le talent de Fauteur.
Ûédition de 1768, faite à Paris par Praull, donna à M. Moutonnet de Clairfons Tidée d^entreprendre la traduction de VEnJèr^ qu^il publia à Paris en 1 776, sous la rubrique de Florence. L^auteur a voit lu attentivement son poète, et il le prouve^ souvent; mais quelque chose de puissant , d'énergique , d'animé manque à ce traducteur^ qui obtint cependant quelques succès, devant lesquels Rivarol, aussi admirateur de Dante, déclara qu^il ne pou voit pas dormir.
La traduction de \ Enfer par Rivarol parut en 1785. Elle est très-recherchée. Il y a des morceaux remplis de mouvement, de style, de hardiesse, ^estro italien, qui font beaucoup d'honneur à Rivarol.
Enfin, en 1791 parut a Rome Tédition de Lombardi , qui porte les approbations suivantes :
La première est signée de M. le chanoine Joseph Reggi, préfet de la bibliothèque vaticane, et elle est ainsi conçue :
« Autant les vastes annotations du savant P. Lombard) , moine conventuel, sur la comédie de Dante Aligliieri , sont , à mon jugement , conformes en tout aux dogmes catholiques et à la plus saine morale , autant elles me semblent utiles et opportunes, non-seulement pour émender le texte de Dante, gâté par beaucoup de fausses leçons, mais encore pour relever le sens véritable de beaucoup de passages restés trcs-obscurs, malgré les veilles de tant d'écrivains qui ont cherché à les éclaircir par leurs commentaires. J'estime chose très^utile de publier, par la voie de V imprimerie, ces annotations. >»
La seconde approbation donnée par Ennius Quirinus Visconti, directeur du musée Capitolin, de cet immortel archéologue que la France a adopté^ est exprimée en ces termes ( dans le temps, les cardinaux Garampi et Borgia (i) en félicitèrent hautement Visconti ) :
« Il est bien à désirer que Ton multiplie dans Tltalie l'ouvrage du plus grand poète parmi les poètes modernes , et certainement du plus grand de nos écrivains. Cette édition romaine devra être précieuse, d'autant plus que les études infatigables, l'érudition, l'activité du révérend P. Lombardi, moine conventuel, ont su enrichir ce travail de tant de belles et absolument neuves expositions du sens : rien n'en peut empêcher
(i) Le cardioal Borgia ne parloit de Dante quWec admiration ; il possddoit une copie de la lettre écrite à Léon X, le ao octobre i5i8, par l' Académie de Florence. Dans cette lettre, l'Académie remercioit Léon X de lui avoir accordé la permission de couronner des poètes et de réclamer h Ravenne les restes de Dante pour les déposer à Florence, et fîuissoit par solliciter un subside. Celte lettre , signée par une foule d'hommes illustres, porte aussi la signature de Micliel-Ange , ainsi conçue :
lo Biichelagnofo êchuUore il medeaimo a vostra saniiià svpplicoj offe^ rendomi al divin poeta fare la sepuliura sua chondecanie , in loco onorevolo in questa citià.
Au nombre des signataires , je vois un François Portinari , Pierre- François de Médicis , un Strozzi , et le célèbre François Cattani da Diaceto , successeur de Marsile Ficin dans sa chaire de philosophie.
Celte lettre a cie imprimée en iSa8, à la suite de la Vita Dantis par Phiielphe, éditée par le chanoine Morcni.
la publication , quand on est convenu désormais de considérer Dante comme un classique, et de regarder quelques passages satiriques et moins justes plutôt comme des monumens des opinions et du temps, que comme un sujet de scandale pour les temps actuels. La commission que j'ai reçue du révérendis* sime père, maitre du sacré palais apostolique , de revoir cet ouvrage pour sa publication > m'oblige de déclarer ainsi mon sentiment.
« Donné à la bibliothèque Chigienne^ le 12 septembre 1791.»
Cette édition fut épuisée en peu de temps. Quand j^allai à Rome, en i8oi , elle coûtoît un quadruple d^Ëspagne , et je ne Fobtins à ce prix que par faveur. J^ai dû à la détermination que j^ai prise de suivre ce commentateur pom' être aidé dans ma traduction , les égards que le public a déjà bien voulu témoigner deux fois pour des versions que j^ai publiées à diverses époques. Cest dans cette édition que se trouve la lettre du Père Guillaume délia Valle ( Avis au lecteur, troisième volume , pag. x) ^ où il dit que Dante étoit très-judicieux dans Fart d^appliquer les épithètes. « Essendo giudiziosissimo nelT epàetare. »
Bodoni publia , en i jgS , une édition magnifique (3 voL in-4")i aujourd'hui rare et recherchée.