CHAPITRE XLII
CITATION DK DIYEAS PASSAGES D^UN OUVAAGB DE M. R08SBTTI. SUR LES INTENTIONS DE DANTE EN COMPOSANT SON POEME. COMBATS DE M. ROSSETTI AVEC SA PROPRE CONSCIENCE ET LES SENTIMENS CATHOLIQUES DANS LESQUELS IL A ETE ÉLEVÉ. IL DÉPLORE SES MALHEURS ET UNE DISGRACE QUI A DURE PLUSIEURS LUSTRES. OPINION DE M. A.-W. SCHLEGEL SUR LE LIVRE DE M. ROSSETTI. REGRETS DE l'aUTEUR SUR UNE PUBLICATION DIFFÉRÉE PAR M. DE- LÉCLUSE. M. ROSSETTI EST RÉFUTÉ PAR LE JOURNAL ANGLAIS FOREING BBFIBW.
M» RosSETTi (i) entend attacher par deux liens le siècle de Dante au siècle de Luther. La réforme se^ crête et la réforme proclamée , le langage franc et le langage dissimulé.
Les deux liens imaginés par M. Rossetti sont des vers du livre viii du Dialogus vitœ de Marcel Palingenio j et d'^autres vers dPun poème de Frédéric Frezzi , évèque de Foligno , poème intitulé : « Qua-driregio o decorso délia vita. » Ce dernier ouvrage, composé peu après la mort de Pétrarque et de Bocace, fîit dédié à un pape. M. Rossetti prétend que la papauté y est insultée.
(i) SitUo spiriio anSt papale chê produssê la rifotma, i vol. ïnr%\ Londrts, iS5a , peg. 58.
Jamais la cour romaine , qui est très-éclairée , ne s^est méprise sur les intentions de ses ennemis. S^il y a des allégories dans ces ouvrages , elles sont insignifiantes , et peuvent accuser au plus le mauvais goût du temps. Bien certainement, imprimées après le succès de la Divine Comédie , les allégories de Frezzi, en les supposant coupables, ne prouveroient pas que Dante auroit travaillé dans le même esprit, et quelques libellés de paroles n^établissent tout au plus que le fait de Tindulgence extrême de la cour romaine , qui ne voyoit aucun danger à ces imagi^ nations sans règle et sans mesure. Il y a lieu à citer un passage très-remarquable de M. Rossetti (i).
« Nëy grandi et élevé dans le culte catholique, j'ai toujours « profondément vénéré la religion que je professe et que je « professerai. Cultivant par goût les lettres, je m'occupois avec « prédilection des auteurs qui avoient écrit selon ses pré- ■ ceptes ; le cri des siècles me signaloit Dante comme très^ « haut poète et théologien profond. Je le lus , je le méditai , « je l'analysai, je le comparai avec lui-même, je confrontai « son poème avec ses autres ouvrages, je recherchai ses vids- « situdes dans l'histoire, les opinions dans les écrits, et il me
<( parut et toujours plus il me parut Je ne saurois
« exprimer quelle sensation de frissonnement iîit la mienne, c( quand je soupçonnai, quand j'aperçus, quand je touchai « avec la main le malicieux artifice. ( Yoilâ Dsmte, qui sait si « peu se contenir, le voilà soupçonné de ruse ! ) Désirant encore « de me tromper, j'étudiai les croyances sectaires du temps, « l'histoire des hernies, et je retournai à la lecture des ouvrages H d'Alighieri. Le bandeau m'étoit déjà tombé des yeux, et de « force et à contre-cœur je dus reconnoître qu'il étoit tombé.
« Observant que l'étude de Dante formoit presque l'occu- <' pation de notre siècle, et persuadé intimement qu'en dépit « de tant de prédilections, son poème n'avoit jamais été ni
(i) Sulh spiriio anti papale cke produtse la ri/orma, LiMidres, i833,
pag- 379.
M bien eatendu, ni bien expliqué, je ne sus pas résister à une « impulsion de vanité qui me porta à publier une partie de mes R recherches dans un commentaire analytique de la Dwine u Comédie, Cependant, animé toujours d'un sentiment de vé- «« nération pour l'Eglise latine , je ne voulus pas dévoiler ce « que j'avoîs compris, je n'osai pas démasquer entièrement ce M Dante que, par antonomase ( trope qui consiste à mettre « une périphrase à la place d'un nom propre), on appeloit le h poète théologien. Je le présentai comme aniir^ptU politique, M mais pt^tU dogmatique. Je ne me tus pas en même temps « autant que je l'aurois dû pour ne pas m'attirer la guerre, et « je ne dis pas tout ce que je pouvois dire pour bien établir « mon interprétation ; j'écrivis enfin pour ces esprits qui en- « tendent plus qu'on n'a écrit , et je publiai les deux pre- « miers volumes du commentaire que j'avoîs composé, et qui, « avec une destinée variée , entre les applaudissemens et les «« moqueries , fit ses premiers pas et s'arrêta. »
M. Rossetti explique les persécutions littéraires auxquelles il a été en butte. Il rappelle moins les louanges que lui ont données certains esprits novateurs, que les injures qui lui ont été adressées par les esprits ennemis de ses doctrines , et qui s^attachoient à le faire passer pour un rêveur. Il paroit, d^ailleurs, qu'on le réfutoit avec amertume , avec colère. Nous croyons que de telles doctrines doivent être réfutées avec calme et toute la puissance d^une logique saine , modérée , précise , et même généreuse.
Il faut aussi rapporter beaucoup de passages d'un tel adversaire ; c'est de ses préférences, de ses raisonnemens , de ses aveux , de ses attaques , de ses doutes que doit sortir la réfutation des argumens qu'il présente pour établir la fausse pensée qu'il veut introduire parmi les hommes.
M. Rossetti parle de ce qui se passoit dans son esprit, quand il écrivoit son commentaire sur YEnfer.
« Arrivé au terme de mon second volume, j'écrivis les pa^ rôles suivantes : « Je ne pourrai faire ajouter foi à des choses «pii « ont de l'invraisemblable, qu'avec une foule ample de témoî- « gnages. Il est impossible de faire du coryphée l'interprète, en « laissant de côté le chœur qui chante avec lui. Détacher Dante « de son siècle , même en partie , c'est lui ôter ce caractère « public et politique qui forme l'essence de son poème.
« Je recomposai mon esprit après les injures reçues ; je pris tt la plume et je traçai les disquisUions que je commence à « publier. L'esprit rempli des matières que j'avois examinées, « je les rédigeai rapidement ; je prenois plus garde aux pensées « qu'au style, et j'imaginai qu'un des mérites de mon œuvre « devoit être de m'abandonner à l'impulsion d'écrire comme « je parle, afin que la déUcatesse de l'expression ne nuisit pas « à la perspicacité de l'examen. Plutôt que d'être précieux « par trop de raffinement, j'aimai mieux être accusé de laisser^ « aller et de négligence dans un sujet si ardu et si compliqué ; « il me parut que c'étoit un devoir de repousser non-seulement « l'étude qui arrête et fatigue, mais encore l'ornement qui plaît « et qui charme. Je m'imposai ce devoir.
« Déjà je m'apprêtois à publier mon travail , comme dé^ « charge et justification des accusations odieuses que j'avois « reçues , quand , après avoir relu ce que j'avois écrit , une « pensée sérieuse m'assaillit ; je me dis : Quel est ton projet de « marcher ainsi en avant, évoquant de cent sépulcres de l'Eu- « rope les ombres des Morts les plus célèbres, qui sont là rangés « comme une armée formidable, et de les conduire à l'assaut tf du Vatican ? d'aller signaler comme de cruels ennemis du « Saint-Siège les génies les plus admirés que l'on croyoit par^ « tisans fidèles de ses maximes; arracher le masque de ce saint « respect pour découvrir des visages siur lesquels on verra se « peindre Tindignation et la dérision ; faire connoitre que s'il y te eut un grand nombre d'écrivains qui se dégagèrent du senti- « ment vulgaire, il y en eut autant qui le méprisoient et le « maudissoient ; montrer que la religion ne fut que celle « des aveugles, considérée par tous les clairvoyans comme • un désastre, une grande embûche, une grande vergogne et « une grande dégradation du pays où elle est étabUe ; rendre « matière de V index de proscription tant d'ouvrages aupara- « vaut considérés, ou comme soiunis à l'autorité apostolique, « ou au moins comme non-ennemis !
[1321] ET DES OEUVRES DE DANTE. Ml
« Quel est ton projet d'aller, en commençant par les deuk H po^es et les deux canzonteri de Dante et de Pétrarque, et M finissant par les comédies et les fabliaux des auteurs les plus H inconnus , faire en sorte que les livres ëpars et multipliés « partout, livres qui ne peuvent plus être ni prohibés, ni H retirés , deviennent autant de fouets contre ce culte pour •< lequel tu sens delà vénération; d'envoyer enfin pour assiéger « Rome tant de milliers de ses ennemis ressuscites, de faire « tonner dans leur bouche les imprécations et pleuvoir les « traits de leurs mains ! Et cette Itahe qui admire tant ses tt classiques, et qui, dans ses études assidues, se les propose « pour modèles, ne sentira-t-elle pas sortir de ses productions a tout autre chose que l'amour du beau ! Quelle nouvelle « école ouvriras-tu dans ton pays , où tu regardes comme « maîtres et Dante, et Pétrarque, et Bocace, et Gavalcanti, et « Cino, et Fazio, et Buonacorso, et tous ceux qui s'élèvent au a plus haut degré de vénération sur le Parnasse?
« Yas , l'humaine nature est trop encline au mal , et tu y <c ajouteras de si vifs aiguillons pour qu'elle coure encore avec « plus de célérité ! La jeunesse, qui a imité jusqu'ici ses classi- « ques dans leur beau extérieur, s'abreuvera désormais de « l'esprit intérieur, et nous verrons des Danieschi, des Peintre M 'eheschi, des BoccacescJU d'une bien autre sorte.
M C'est une entreprise audacieuse que la tienne ! c'est ime « entreprise condamnable dont tu devr<is t'affiiger plus tard « par la honte qui en rejaiUira sur la religion de ton pays I Et « en quel moment te résous-tu à composer une telle œuvre ! « c'est au moment où il est de mode d'outrager la dignité pon- <■ tificale , et tu te confondras avec ceux que tu condamnes , • et qui sont animés d'un autre sentiment que toi. C'est à « une époque d'irrévérence , d'incrédulité où le Saint-Siège « vit dans les tribulations, comme si les vivans qui l'afiligent « ne suffisoient pas, que tu voudras déchaîner contre lui, même « les Morts ! et quels Morts énergiques! Regarde ce que tu as « écrit ; des idées audacieuses ont entraîné avec elles d'irré- « vérentes paroles. En montrant la religion devenue le man- « teau de la malice, tu feras sentir à d autres la même dou- « leur que tu as éprouvée toi-même quand tu t'en es aperçu. « Tu te crois justifié à tes propres yeux , parcequc tu interprètes « et que tu n'approuves pas, et qu'au contraire tu expliques et « que tu condamnes. Laisse dormir les vieilles fautes là où elles
M sonty et ne t'en fais pas complice en les publiant. N'aie pas «t cette hardiesse qui manqua à tant d'autres : ik savcxent mieux « que toi ce que tu as dJécouvert! Suis ce bel exemple, et « tais-toi. »
Nous ne croyons pas devoir priver le lecteur d'aune seule de ces conâdences extraordinaires , si remplies de sentimens bons , et de réflexions insultantes , où la conscience , la tendresse pour la patrie , les premières habitudes de Fenfance , un amour de la religion arraché avec violence , mais tenant encore aux entrailles par de profondes racines, se livrent un combat qu^on ne peut s^empécher de trouver dramatique , en même temps quUl inspire de Phorreur et une vive compassion. L^auteur n^a pas achevé de nous montrer son esprit bourrelé par les reproches les plus^iolens. Nous allons entendre encore quelques paroles de raison ; puis Forgueil seul va régner avec son désordre et les faux argumens qu^il emploie pour imposer par son insolence, et déguiser sa foiblesse.
« Je dis ainsi ; je regardai mon manuscrit en soupirant ; je « me rappelai tant de fatigues, tant de veilles ; tant d'injures « reçues, tant dé moqueries subies me revinrent à l'esprit. Je K lus dans ma réputation outragée mon intérêt blessé , mais M j'eus le courage de me vaincre moi-même, et résolu, quoique « affligé , je renfermai mon travail dans mon portefeuille. Il <i y seroit resté toute.ma vie , si mon silence n'avoit pas été « interprété comme la reconnoissance d'un tort, si ma modé- « ration n'avoit pas encouragé la hardiesse des autres et accré- « dite en grande partie ce que l'on débite sur moi. Il y avoit « déjà plus d'une année que j'avois déposé l'idée de cette publi- « cation ; il y avoit plus d'une année que j'étouffois la charité tt pour moi-même ; mais, au lieu de se ralentir, l'arrogance, « qui a cherché à discréditer mon travail et à dénigrer mes M intentions , va se renforçant à tel point , que je me suis (t entendu quelquefois moqué comme visionnaire ou exécré
« comme mmuMÙs troyaniy et» en d'autres manières, ignomi- « nieusement flagellé. Je vois bien que si je me taisois plus « long-temps , ce seroit confirmer de moi-même Terreur qui « m'est imputée, ratifier volontairement les calomnies répan- « dues contre moi ! je puis faire le sacrifice de tout, hors de M ma réputation , en matière si délicate.
« O bizarrerie du destin ! Pour me faire croire bon catho^ I lique, je me vob contraint à publier un livre qui déplaira « à l'Eglise catholique ; pour démontrer que je lui suis dé- «( voué, j'ai dû tenir le langage de ses plus fiers ennemis ; pour « lui prouver que je n'entendois pas l'injurier, je dois répéter « mille outrages ignominieux qu'on lui a faits. EUe a peut- « être eu mon nom en exécration, l'Eglise, parce que j'ai voulu « la respecter en me taisant, tandis que d'autres lui alloient « dire que j'avois entendu la blâmer en parlant ; elle a peu M d'enfans plus fidèles que moi, et elle placera peut-être mon « nom parmi ceux des réfractaires les plus acharnés. Quel « concours de circonstances malignes me force à une action « que j'étois Uen loin de prévoir, quand je pris la plume pour « illustrer l'énigmatique gibelin ! Mais je souffre une contrainte « impérieuse. Le conseil d*unsage me détermine, et je tire mon « travail du portefeuille.
« Par ce travail, on verra que ce que j'ai dit dans mon com- « mentaire analytique est peu, en comparaison de ce que j'ai « tu par respect ; que ceux qui vont criant : « ji tennemi de « r Eglise caiholiquey n sont ses vrais ennemis eux-mêmes, parce M qulls m'ont réduit à une justification terrible. Celui qui m'a « dit calomniateur de Dante est calomniateur lui-même. »
Plus loin, M. Rossetti veut persuader que si le Saint Siège n^avoit pas sévi contre ceux qui se divertissoient à feindre de Famour pour lui, il ne les auroit pas contraints à simuler la religion , pour la fouler aux pieds. L^auteur fait entendre que les Italiens veulent former un corps de nation, qu^ik ne voient pas avec plaisir Tltalie rompue en morceaux , et que le Saint Siège est puni d^avoir laissé couper en diverses portions la robe sans couture.
A la fin , Pauteor parle de ses malheurs ; il les déplore en termes chauds mais convenables. Il se plaint (i832) dWe proscription de deux lustres, et le troisième lustre lui va disant que pour Rossetti, il n^ a pas de pardon. Trois rois se sont succédé, et aucun d^eux n^a pardonné.
Comment, dans un cœur qui montre tant de sensibilité, voit-on régner ensuite des mouvemens de téméraire pétulance qui ne respectent pas jusqu^à la résistance intérieure que Fécrivam s^oppose à luimême?
M. Rossetti , dont nous examinons maintenant à fond les principales attaques, s^appuie, dans son système, sur tout ce qui peut offenser la cour romaine. U parle de la terrible nuit de la Saint-Barthélemj {SuUo spirito^ etc., préface, pag. xv), et il oublie de dire que ce. fut un abominable crime commis dans Pintérét de Fusurpation tentée par les Guises, et dont les causes ne sont pas encore assez connues (i).
Nous avons loué Ugo Foscolo sous le rapport littéraire ; il nous sera pénible de dire que M. Rossetti s^appuie souvent sur des opinions de Foscolo dépourvues de bon sens. Suivant M. Rossetti, Foscolo appeloit arte incognita Vart de Dante, et prétendoit que , malgré tant de pèlerins qui avoient suivi les traces d^Alighieri à travers les régions qu^il a foulées, régions épouvantables par les ténèbres et les labyrinthes, le chemin est demeuré toujours le même,
(i) Voy, les explications données par le dac de Saint-Simon dans on omrrage inédit, intitulé : Sommaire trés-'covrt de l'Eisiotre de Franc» et de V Etrangère en tant qt^ette y a rapport, avec les dates, à ccmmeneer à BngmH Capet. Pour ce qui concerne la Saint-Barthélémy, il est cité dans VltaHe, Didot, pag. 262. Saint-Simon dit en propres termes : c La iouchcriê comprii tous les CATBOLIQUE8 yv'ofi veuhit, 9 (Manuscrit des arch. des affaires toang.)
de manière que la plus grande partie de cette immense forêt reste, après les investigations fatigantes de cinq siècles, dans le même état d^obscurité. {SuUo spirito^ etCfc, pag. 3o.)
M. Rossetti s^enivre de cette opinion de Foscolo et continue le développement de ses argumens. Je trouverois odieux d^étre injuste envers M. Rossetti , quand je rencontre encore une occasion de montrer les souffrances involontaires de son esprit. Il dit, pag.40, quHl n^entend pas renoncer au respect dû à la religion latine , en rapportant des choses que Ton pensoit d^elle dans des temps moins heureux, et il cite, pag. 4i| ces célèbres vers, en ajoutant qu^il fait la même exclamation que Dante :
0 voi cKavete Vintelletii sani^ Miraie la dottrina che sascande S Otto il velame degli versi strani !
Ce passage (Enfèr^ ix, 6 et suiv.) avertit ceux qui ont Tintelligence saine qu^ils doivent voir la science qui se cache sous le voile de vers étranges : il faut être travaillé d'un sentiment de contradiction et d^hostilité pour chercher dans ces vers une accusation quelconque contre Rome, ^événement rapporté dans le poème est si simple ! les Furies apparoissent à Dante et à Virgile. Celui-ci défend à son compagnon d^ouvrir les yeux, de peur quHl ne voie la tête de la sœur des Gorgones» A peine il Tauroit aperçue qu^il n'^y auroit plus pour lui aucun espoir de revoir la lumière. A ce sujet, le poète ajoute : O voi\ etc. N^est-il pas possible que ce mystère soit un de ces artifices que Dante emploie parfois pour exciter Tintérêt? Plus j^ai étudié ce génie, plus j^ai reconnu que souvent, et hors des momens d^irritation, son allure est pai-
sible, que sa marche est calme. Son expression, il est vrai, donne à penser, à réfléchir; mais pom*quoi supppser qu^il a toujours voulu être équivoque, et surtout qu^il a caché un précepte ou une insulte dans des mots qui peuvent donner lieu à des interprétations les plus ordinaires? Le manuscrit 2^nchani porte en note que Dante veut dire naturellement quMci il ne faut pas s^en tenir à la lettre j mais tirer de ces vei's des conséquences non littérales. Le commentaire, appelé VOtiimo commenta ^ attribué à un contemporain de Dante, parle comme* le manuscrit Zanchani. {Voy. rO//i'mo, etc-îPise, Capurro, 1827, tom. I, pag. 160.).
Pag. 127, M. Rossetti dit que Dante n^a pas appelé ouvertement Tltalie un enfèr^ mais qu'il Fa appelée Babylone. Ce seroit donc à Tltalie entière que Dante auroit déclaré la guerre? Il a plaint les maux de Pltalie, il Ta nommée serva Italia : c'^est toujours le gibelin, Timpérialiste qui se plaint, et qui croit que le pouvoir de Henri VII auroit amené Tàge dCov.
Il est inutile de suivre avec M. Rossetti ce quHl cite dans ses notes, à propos de Svedenborg, d'un rêveur du dernier siècle. M. Rossetti lui-même ne paroit pas toujours convaincu de la sagesse de ce Suédois prétendu thaumaturge, qui se disoit chargé d'une mission divine. M. Rossetti en agit avec Svedenborg, comme feroit un général réduit à l'extrémité et aux derniers moyens, qui accueilleroit un insensé, faisant nombre avec d'autres insensés comme lui, et qui grossiroit son armée, à tout prix, des premiers venus.
Malgré cette alliance, M. Rossetti n'a pas connu tous les secrets du parti de Svedenborg, Les mensonges répandus par ses sectaires, à propos d'une Jérusalem céleste qui existeroit en Afrique, et qui cor-
respondoit en Europe par des agens résidant à Rome même, ont excité plus d'une. fois mon attention à Stockholm pendant ma jeunesse. Le vicaire apostolique , homme d^'un grand sens et d^une piété réfléchie, s^en mon troit affligé. Il m^a été aisé, quand j^'ai vu Rome que j^ai habitée si long-temps, de me convaincre* qu^il n^ existoit, même panni le petit nombre de protestans qui y séjournent , aucune trace de ces impostures.
M. Rosse Iti termine ses notes en déclarant que, pour lui , il y a un gergo qui est un mare magno. Il faudroit plusieurs longues vies pour illustrer les cinquante et quelques volumes de Svedenborg, les trois cents nouvelles de Sacchetti , les cent nouvelle^ anciennesy le Pecorone^ et, pour ne pas faire un codicile plus étendu que le testament , il éloigne son regard de ces livres et de tant d^autres, et s'arrête en disant, avec Lucrèce, liv. ii :
Si tihi "vera videtur, Dede manus : aui, ji feUsa est, accingere contra.
M. R(^setti nous laisse libres, si son opinion est fausse, de nous armer contre elle. Nous le ferons avec toutes les convenances dues à un homme que le malheur égare , qui revient souvent à ses premières convictions, et qui s'en écarte ensuite avec une insistance où perce un certain regret.
La gloire de Dante est immense : une foule de jeunes imaginations se précipitent de toutes parts pour lui rendre hommage. A côté de cette gloire s'est élevé un ennemi qui la poursuit. Il n'attaque pas le mérite littéraire d'Alighieri ; il ne conteste pas la grandeur , la force , la sublimité de ses vers ; mais il veut que
le génie florentin ait été un misérable peureux^ un lutteur sans courage, an moraliste qui regardoit derrière lui si on ne le poursuivoit pas , un homme , enfin, à hautes paroles ^ mais à mesquines intentions. Tous les adversaires de Dante se sont résumés dans un seul. Pour nous, il étoit inutile d^écrire Thistoire de Dante , et d^accumuler tant de louanges , si nous ne devions pas finir par jeter le gant à son persécuteur. Je n^entre pas seul dans la lice.
Voici ce que M. A. W. Schlegel dit du livre Stdlo spirito , etc. , dans la Revue des deux Mondes , i836 , pag. 4^0 , tom. VII, quatrième série :
•( Ce livre méritoit de n'être point passé sous silence , ne fûtH:e ^ue pour la singularité de sa destinée ; c*cst l'œuvre d'un Napolitain expatrié à la suite des événemens politiques, qui a trouvé en Angleterre, non-seulement un asile, mais un emploi honorable, ayant été nommé professeur à l'Université de Londres. Ce livre italien» sur un sujet qui n'intéresse que l'Italie, fut publié en Angleterre, et, comme un enfant nouveauné, exposé dans un désert. On sauroit difficilement imaginer un moyen plus sûr pour empêcher qu'il ne trouvât des lecteurs. Aucun libraire anglais n'a voulu s'en charger ; les fiais de l'impression ont été fournis par un généreux protecteur, auquel l'ouvrage est dédié
« L'hypothèse de M. Rossetti n'aura pas de succès auprès des admirateurs désintéressés de la poésie italienne, qui n'ont aucun motif pour faire des rapprochemens forc^ entre les auteurs du xiv* siècle et des événemens plus récens.
« M. Rossetti soutient qu'il exisioit dans les xiv* et xv« siècles une vaste association secrète répandue dans toute l'Italie,
qui se rattachoit à la secte des Albigeois que les membres
de cette association avoient inventé un langage de convention, par lequel ils pouvoientse reconnoitre et se communiquer leurs pensées, sans que leurs compatriotes non initiés, et surtout sans que les autorités ecclésiastiques s'en aperçussent ; que Dante, Pétrarque et Bocace, ainsi qu'une foule d'autres poètes et auteurs en prose leurs contemporains, leurs imitateurs et
successeurs, étoient affiliés à cette secte; enfin, que tout leurs ouvrages ont été composés dans le but de préparer l'accomplissement du grand projet que l'association roéditoit, et qu'ils sont écrits dans un style à aouble entente, ayant un sens patent et un sens mystérieux.
« Voilà une étrange découverte! Nous croyions jusqu'ici que ces poètes originaux , les patriarches de la littérature italienne , avoient eu une véritable vocation poétique, et qu'inspirés par les muses, ils avoient jiarié le langage des dieux. Point du tout. M. Rossetti nous apprend que tout cela, d'un bout à l'autre, n'est qu'un jargon de bohémien
« M. Rossetti croit avoir accumulé les preuves : nous n'en avons pas trouvé une seule qui pût soutenir l'examen d'une saine critique ; car en quoi consistent ces prétendues preuves? ce sont des passages torturés pour en tirer un sens caché que personne n'y a jamais soupçonné. Avec cette manière d'interpréter, on pourra faire dire à un auteur, ou plutôt lui faire indiquer par énigme tout ce que l'on voudra, i*
M. Schlegel assure, avec raison, que les associa-!^ lions , dans le moyen âge , ont été fréquentes parce qu^on cherchoit des garanties particulières au milieu de Panarchie et des violences du pouvoir qui troubloient alternativement Tordre social. Mais ces associations étoient généralement publiques. Ce siècle fier, franc, simple et énergique à Fexcès, dédaignoit la dissimulation , et ne savoit pas s**/ prêter.
On se rappelle que nous avons assez expliqué comment on reconnoissoit habituellement un guelfe d^un gibelin ; on se souvient du panache porté à droite ou à gauche ; de la manière différente de ceindre Tépée, et de rompre le pain. Certes , ceux qui ne craignoient pas de montrer leur préférence , n^toient pas des hommes qui cachoient leur pensée. Nous ne voulons jamais parler de ces lâches qui y en tout temps , ne portent aucun signe , et n^ont aucune pensée , ou n^ont que celle de quiconque commande.
M. Schlegel établit que les sectaires, dits PoÊarins^ qui professoient les doctrines des Albigeois ^ parurent en Italie vers 1233, et que, plus tard, il n^en fut plus question. Cette tentative étoit antérieure à Fépoque du développement de la littérature italienne, qui ne commence que vers la fin du xiii'' siècle.
« L'association a gardé merTeilleusement bien son secret, puisque , après tant de siècles , M. Rossetti est lé premier à la découvrir ; elle a pris des excellens moyens pour cela , elle n'a ni agi, ni parlé ; je me trompe, elle a su en même temps se taire et parler ; elle a parlé, bavardé même d'une manière inintelligible pour tout le monde, excepté pour les affiliés. Or, ceux-ci n'avoient pas besoin d'être persuadés , et les autres lisoient sans y entendre malice. Ils croy oient lire des chants amoureux, respirant un sentiment pur et idéal, et ils n'apercevoieut pas le venin de l'hérésie
« M. Rossetti, en parlant de Dante, s'écrie : « Assurément la « religion, cette fille de Dieu , - ne sera pas moins sainte, lors- « qu'on aura démontré qu'une muse tremblante, afin de se « rendre invulnérable, a été engagée par la peur à se couvrir « de ses vêtemens. >» Que veulent dire ces phrases contournées ? si ce n'est que la peur a rendu le poète hypocrite. La muse de Dante tremblante, dites donc plutôt foudroyante (l). Il a composé son grand poème sous le poids d'une sentence de mort, banni de Florence, dépouillé de son patrimoine, errant d'un asile précaire à un autre ; il l'a publié de son vivant , quoique ce poème fût de nature à lui attirer l'inimitié de beaucoup d'hommes puissans, et surtout des dignitaires de l'Eglise. Il regrettoit amèrement sa patrie, il espéroit encore que l'ad-
(i) M. Deléduse, savant cric ique, a examiné aussi, dons un article littéraire, la doctrine de M. Rossetti , et il ne peut pas cependant s'empêcher, malgré sa modération, de remarquer qu'il est bien difficile qu'un homme comme Dante, qui a parlé si souvent avec énergie, ait voulu accep^r un r61e de dissimulation, tel que celui qui lui est prêté. A propos de M. Delécluse, je ferai observer qu'il est malheureux qu'eu ne publie pas la suite de lettres charmantes que ce littérateur spirituel a composées sur l'Italie, et qui n'ont été qu'en partie reproduites dans le Journal des Débaiê il y a quelques années. L'Italie et la France ont droit de réclamer.
miration dae à son poème feroît rëroqnér les sentences portées contre lui , et qu'il seroit couronné de laurier dans le même baptistère où il a voit été tenu sur les fonts. Néanmoins a-t-il flatté ou seulement ménagé les Florentins ? ne leur a-t41 pas dit les vérités les plus sévères ? et cette ame si fière qui grandissoit dans l'adversité , cette ame , en même temps si pieuse, si contemplative, auroit profané volontairement, par un mensonge continuel , le double sanctuaire de la religion et de la poésie!
« M. Rossetti, pour étayer son système d'amphibologie, rappelle la nature aJlégorique et l'obscurité de la Divine Cpmédie,
« L'obscurité de Dante provient de son extrême laconisme, d'un langage suranné et varié par des licences très-fortes, de mille allusions à des détails historiques et biographiques, aujourd'hui peu connus ou entièrement oblitérés ; d'une sphère scientifique différente de la nôtre, qui se composoit de la physique et de la métaphysique d'Aristote, comme on l'entendoit alors ; de l'astronomie de Ptolémée et de la théologie des docteurs de l'Eglise, tela que saint Thomas d'Aquin et saint Bonaventure ; quelquefois aussi de la bizarrerie de cet esprit solitaire, qui, en tout, dans les expressions, les niélaphores et les comparaisons, évitoit les sentiers battus : mais il n'y a jamais cette obscurité qui naît de la confusion des idées et du style. Quand on a pénétré le sens , on tient quelque chose de substantiel. D^ailleurs , les passages restés ou devenus inexplicables sont peu nombreux ; ils le seroient moins encore si les anciens commentateurs avoient apporté à leur travail plus de critique. A cet égard, les commentateurs modernes ont l'avantage , mais ils sont moins familiers avec la manière de penser du poète et des contemporains. Dante aspiroit à l'universalité du savoir. Pour le juger équitablement, il faut connoitre la pauvreté de ses matériaux, source de ses erreurs. »
Je vai3 citer un passage où je me rencontre avec le savant allemand ; c'est que ce qui est vrai excite Fattention des observateurs appartenant même aux nations dont le caractère est le plus divers :
« Le moyen âge avoit un goiit dominant pour l'allégorie. Plus tard, on le voit figurer encore dans la peinture» et la
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poésie dramatique a commencé par TaUégoiie ; la personnification d'une idée générale ou abstraite n'a rien d'équivoque; mais en poésie, elle est toujours un peu froide , malgré la clarté. Pour qu'on croie à la réalité d'un être idéal, il faut qu'il prenne des traits individuels Dante, dans sa personnification, a tellement fondu ensemble la partie idéale et le caractère individuel, qu'il n'est plus possible de les séparer. Le voyageur qui traverse les trois régions où les âmes séjournent, selon leur état moral, est l'homme naturel ; mais c'est aussi, lui, le poète Dante Alighieri, avec toutes ses particularités biographiques. Virgile figure la raison non éclairée par la révélation ; mais c'est aussi le poète latin que le moyen âge a révéré comme un grand sage. Béatrix représente la science des choses divines, mais c'est Béatrix Portinari, dont la chaste beauté avoit fait sur Dante , dès sa première jeunesse, une impression profonde. Qu'y a-t-il donc de si inconcevable dans cette combinaison? Le beau est un reflet des perfections divines dans le monde visible, et, selon la fiction platonique , une admiration pure fait pousser les ailes dont l'ame a besoin pour s*élever vers les régions célestes, n
Je ne suivrai pas M. Schlegel dans des développemens plus ou moins conformes à mes opinions, où, à propos de Pétrarque et de Bocace, il réfute encore M. Rosse tti. Il m^a suffi de constater ce cpi concerne Dante seul dont j^écris Thistoire. M. Schlegel finit par citer une Revue anglaise {ForeingRe^iew)^ où, en parlant du commentaire de M. Rosse.tti sur la 2><Vme Cbmédiey on a employé des formes plus acerbes. Il m^aété dit , mais je n^en suis pas assuré , que Fauteur qui Ta réfuté est un Italien, aussi réfugié, mais franchement fidèle à ses sentimens catholiques. Si cVst le même qui a rendu compte , dans cette Revue , de mon Histoire de Pie VU, je le reconnois à la solidité de. ses jugemens et à la sagesse de ses doctrines.