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Les deux sœurs, comme de coutume, firent leur toilette après avoir assisté, comme de coutume aussi, à la messe l'une après l'autre. Ainsi, même le dimanche, et quand on n'attendait point les clients, le Pistolet de paille était toujours prêt à recevoir dignement quiconque
se présentait. Jeanne était à son poste la première, assise, dans le petit salon, près de l'œil-de-bœuf. Elle avait une robe de soie de couleur changeante, à fond plombé et à lumières jaunâtres, et elle était coiffée en cheveux avec un grand soin. Son visage sérieux n'exprimait guère les sentiments qui remplissaient son cœur échauffé. Elle faisait songer aux arbres dont les branches noires sont, en mars, gonflées de sève, et dont les bouts de couleur tendre semblent prêts à verdoyer au premier rayon de soleil.
Elle resta assise longtemps, donnant de temps à autre un coup de main léger aux plis de sa robe, ou caressant les dentelles qui ornaient ses manches. Elle tenait la tête penchée sur une épaule, en baissant les yeux, et parfois un soupir comprimé soulevait son corsage. Etudiée de plus près, on découvrait dans les traits de son visage une sorte d'épanouissement et de modestie extraordinaires : elle paraissait enfin arrivée à ce moment où le cœur s'ouvre aux émotions douces et devient peu à peu passionné, — moment pendant lequel les femmes sont capables d'héroïsme ou de sottise, selon leur caractère.
Jeanne, alors, n'avait plus dans l'âme l'ombre d'une hésitation : elle se laissait aller au sentiment qui avait si rapidement triomphé de toutes ses défiances. La nouveauté de ses sensations la troublait au point de lui ôter tout jugement : elle n'était pas séduite, mais magnétisée — on eût dit il y a un siècle ensorcelée. Tout ce qui était en dehors des convenances dans son aventure , c'est-àdire l'ensemble à la fois et les détails, lui paraissait naturel et non blâmable ; sa prudence était endormie et sa susceptibilité apaisée. Elle ouvrait son cœur aux espérances les plus folles, celles auxquelles elle avait renoncé depuis bien des années déjà. Elle se fût laissé abandonner par sa raison plutôt que par ses rêves. C'est à peine si elle pensait à l'avenir, tant le présent était bien son maître. Ce bonheur d'être aimée, qu'elle avait re-
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gardé comme une étoile à laquelle ne pouvait atteindre que l'imagination, elle l'avait saisi, elle le tenait entre ses mains tremblantes, elle le serrait sur son cœur ravivé : situation rare et qui ne se présente pas deux fois dans une existence.
Vers onze heures, un coup de sonnette retentit au magasin. Elle se leva tout d'une pièce, et ouvrit machinalement la porte de la rue avant que sa volonté eût eu le temps, ce semble, de se manifester. Sur le seuil apparut M. Joseph Dietrick, l'avocat. Jeanne le regarda, sans parler. « Mademoiselle, dit-il, c'est moi ; j'arrive. Je vois que vous vous portez bien. Et Mlle Colette, comment va-t-elle? »
Il entra. Jeanne referma la porte. « Ma sœur est en bonne santé ; elle va descendre, » dit froidement Jeanne.
M. Dietrick s'essuyait le front, debout, au milieu du magasin, d'un air mécontent. « Me permettrez-vous d'attendre Mlle Colette ? Je désirerais lui parler, » dit-il enfin.
— Entrez là, » dit Jeanne.
Il entra dans le petit salon, suivi de Jeanne, et s'assit. Cette réception embarrassait l'avocat, dont l'arrivée en ce moment contrariait Jeanne ; un silence réciproque fut pendant quelques minutes la traduction éloquente de ces deux sentiments. « J'ai bien envie, se dit l'avocat, de tourmenter cette amoureuse qui me fait un si rude accueil, — pour passer le temps, — en attendant sa sœur. »
« Cet homme est grossier et sans tact, se disait Jeanne de son côté. »
« Mademoiselle reprit à voix haute M. Dietrick, mon absence a dû beaucoup vous étonner, après l'insistance que j'avais mise dans mes premières démarches.
— Moi ! dit Jeanne.
— Je suppose même , continua l'avocat , que vous ne teniez pas à me voir revenir ; il n'en est pas moins vrai que je ne pouvais vous être indifférent et que vous avez
dû imaginer mille choses au sujet de cette longue absence. La vérité, c'est que je ne voulais prendre de détermination qu'après avoir beaucoup réfléchi. Cet ultimatum imaginé parMlle Colette, qui me forçait à attendre que vous fussiez mariée, me paraissait et me paraît encore — inacceptable. Et, tout bien pesé , je suis décidé à passer outre.
— Eh bien, dit Jeanne, qu'est-ce que ça me fait?
— Ah ! dit M. Dietrick, en prenant un air étonné. C'est donc que vous ne redoutez plus mon indiscrétion ! L'enlèvement de l'enfant paraît vous donner, mademoiselle, une ressource nouvelle pour braver l'opinion.
— Tenez, répondit Jeanne en se tournant d'un mouvement vif et en regardant en face l'avocat, je n'ai qu'une chose à vous dire : laissez-moi en repos et épousez ma sœur quand il vous plaira, si elle y consent. Elle est libre ; sa fortune est à elle; et elle est seule responsable de toutes les folies qu'elle commettra.
— Mademoiselle, dit M. Dietrick en se levant, je ne m'attendais pas à une aussi gracieuse résignation.
— Je quitte la place, monsieur, répondit Jeanne en passant près de l'avocat, car c'est aujourd'hui dimanche et je veux garder toute ma tranquillité d'âme. »
Elle entra dans le magasin.
« Je l'aurais mise en colère , et ses traits contractés l'auraient enlaidie, se dit l'avocat ; voilà pourquoi elle se sauve, l'aimable fille! »
Il n'eut pas le temps de faire d'autres réflexions, car Colette entra à l'instant même, endimanchée. Ses épais cheveux noirs, encadrant tout son visage, le rendaient plus frais et plus rose ; dans la pénombre, on ne voyait pas les marques des soucis qui l'avaient vieillie. Sa taille n'était pas mince et n'avait pas la souplesse des filles de seize ans ; mais sa rondeur déjà un peu épaisse allait bien à l'expression pensive de ses regards modestes et à la douce franchise de son front. M. Die-
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trick ressentit un véritable bien-être à voir ainsi la femme qui allait être sienne. Quant à Colette, elle resta immobile d'étonnement en apercevant l'avocat. « C'est moi, oui, mademoiselle, dit-il en se levant et en souriant. Peut-être vous ne m'attendiez plus.
— En effet, répondit Colette, il y a trois semaines,... je crois,... que nous ne vous avons vu, monsieur.
— 11 faut avouer, reprit-il, que la condition que vous m'aviez imposée était de nature à me faire réfléchir, même après l'avoir trouvée impossible. Aussi, mademoiselle, aujourd'hui, je suis bien décidé à ne plus m'en préoccuper.
— Mais, dit Colette en s'avançant — vous ne savez pas — ma sœur se marie.
— Oh ! oh ! fit l'avocat avec un geste auquel ne manquait que la toge, que me dites- vous là? Voilà du nouveau! *
En quelques phrases , à demi-voix , et non sans une espèce de timidité inquiète, Colette le mit au courant des visites de M. de Saint-Amand. M. Dietrick continua de se montrer très-étonné. Enfin, il manifesta une grande joie. « Nous pourrons, dit-il, faire les deux noces le même jour. » Colette devint toute pensive : « Vous désirez donc toujours, dit-elle, — m'épouser, monsieur?.... Après ce que vous savez !..
— Mademoiselle, répondit-il en se carrant, je vous offre aujourd'hui plus que jamais mon nom. Avant de vous avoir vue je ne songeais qu'à m'établir convenablement, à trouver une bonne ménagère, — une mère pour mes filles — qui ont besoin d'autres soins que les miens. Tout ce que je savais de vous, — tout, mademoiselle, m'attirait vers vous. Depuis que je vous connais, mes sentiments n'ont fait que se raffermir; oui, votre — votre faute sera sacrée pour moi. Mieux que personne, vous saurez garder mes filles. — L'expérience est la mère de la sûreté... J'ai en votre caractère, bien que vous vous soyez montrée
résignée jusqu'à la faiblesse envers votre sœur, une confiance sans bornes. Je suis heureux de vous déclarer enfin combien je vous respecte — et vous honore.... N'hé» sitez pas à me dire oui ; ce n'est pas un maître que vous vous donnerez, mais un ami et un protecteur.
— Je veux bien vous croire, dit Colette quand M. Dietrick eut fini son discours. Pourquoi me tromperiezvous? Vous savez ce que je vaux — pas grand'chose.
— Pour moi, reprit-il chaleureusement, vous êtes sans reproche.
— Ah? tant mieux, si vous pensez ainsi : vous avez pour moi plus d'indulgence que je n'en ai.... Et vous vous souviendrez, monsieur, continua-t-elle très-émue, de ce que — vous m'avez promis ?
— Concernant le pauvre abandonné? dit l'avocat. Oui, mademoiselle. Je vous promets de faire toutes les démarches nécessaires pour retrouver ses traces. Je sais où il a passé ses premières années; et, avec de la persévérance, nous finirons par le découvrir. Seulement, — à votre tour, vous me promettez de n'être pour lui qu'une protectrice.
— Oh ! dit-elle hors d'elle-même et sans s'occuper des larmes qui coulaient sur ses joues, — je ferai tout — tout ce que vous voudrez.... Je vous aimerai, monsieur... N'en dites rien à Jeanne, — surtout.... »
M. Dietrick se tut, mais non sans l'admirer. Soudain elle leva la tête, et dit en souriant : « Depuis que je sais que vous avez des filles, il me semble que vous n'êtes plfts un étranger.
— Allons, dit M. Dietrick réellement touché, nous voilà d'accord!.... »
M. Lenoir arriva. Jeanne l'attendait avec une impatience sombre, car elle avait entendu les chuchotements de sa sœur et de M. Dietrick dans le petit salon, et ce bruit, qui lui paraissait amical et harmonieux, l'exaspérait. Aussi, à peine M. Lenoir était-il entré dans le
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magasin qu'elle alla ouvrir la porte de communication. « Entrez, dit-elle d'un air superbe; il n'y a personne que ma sœur et son amoureux.
— Ah! ah! fit M. Lenoir; mais je serai charmé de faire la connaissance de mon futur beau-frère. »
M. Dîetrick se leva, et les deux hommes se saluèrent gravement en s'inclinant très-bas. Les sœurs, par un mouvement machinal, les imitèrent à demi; M. Lenoir, qui s'aperçut de ce manège assez commun dans certaines circonstances, eut beaucoup de peine à tenir son sérieux. « M. Dietrick, avocat à Malin es, dit-il pour faire changer le cours de ses idées ; mais il me semble que ce nom ne m'esl pas inconnu.
— Ma réputation , dit M. Dietrick, n'est cependant pas bien étendue. Malines est un étouffbir, monsieur... C'est une ville morte, même pour les procès ; le chemin de fer n'a pu la galvaniser.
— Il m'a semblé, il y a déjà longtemps de cela, vous avoir entendu citer comme défendant les intérêts libéraux dans un journal de Gand. J'étais moi-même alors dans la presse, — et dans les mêmes rangs que vous, mais à Tournai...
— Messieurs, dit Jeanne, asseyez-vous. »
Et pendant qu'ils s'asseyaient, toujours gravement, elle ajouta : « Colette , donnez un verre de vin de liqueur.
— Hem ! fit M. Dietrick. Eh bien, monsieur, nous aurons tout le temps de nous connaître intimement, puisque nous devenons beaux-frères. Je suis charmé que le hasard nous ait réunis ici aujourd'hui...
— Vous devriez, dit Jeanne avec abandon, et en regardant M. Lenoir, dont l'élégance la ravissait, nous faire le plaisir de dîner avec nous, - en famille.
— Mais, dit M. Lenoir, je ne m'y oppose pas...
— Moi, ajouta M. Dietrick, j'accepte, — à condition toutefois que je pourrai faire une course avant de nous mettre à table.
— Nous dînerons, si vous voulez, à trois heures, • dit Jeanne.
. Un accord parfait s'établit. Colette apporta une bouteille de vieux Madère , des verres et du pain à la grecque. Une expansion véritable développa la faconde de ces messieurs, qui firent assaut d'esprit et de gaieté. Les sœurs parlèrent peu ; Jeanne se contenta de placer de temps à autre un mot qui pût servir de trait d'union entre deux idées ; Colette écouta, préoccupée et à demi souriante ; mais son esprit était ailleurs, car ses vagues regards ne fixaient qu'une image lointaine, dans un espace indéterminé.
Lorsque les deux hommes eurent fait connaissance, parlé quelque peu politique — et raillé les maris qui abandonnaient le foyer domestique pour « les débats stériles et l'ambition niaise; » lorsqu'ils eurent assez vanté leurs goûts simples, enchérissant l'un sur l'autre avec exagération ; lorsqu'ils se furent racontés deux ou trois petites historiettes morales prouvant que chez eux la pratique était en harmonie avec la théorie dans tous les détails de l'existence, — ils prirent congé — en promettant d'être au Pistolet de paille à trois heures, « militairement. >
Dans la rue, M. Lenoir scandalisa M. Dietrick : & Faisons, dit-il, boire du Champagne aux deux vieilles filles; grisons-les : il faut semer de fleurs le chemin de l'hyménée.
— Je vous avertis, répondit M. Dietrick, que j'ai pris au sérieux mon mariage et que j'entends que personne n'en plaisante, pas même vous. »
Et ils s'en allèrent par les rues pleines de monde, en se disant des choses désagréables. M. Lenoir piquait, M. Dietrick criait ; il en est ainsi dans tout combat , soit d'hommes, soit d'animaux.
Au Pistolet de paille, il y avait beaucoup de mouvement. Colette, tout autant que Jeanne, voulait que le
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dîner fût « honnête. » Il y eut une conférence entre les deux sœurs et Barbe, dans le petit salon. Jeanne fit des propositions, Barbe donna son avis, après que Colette eut par extraordinaire dit quelle était son opinion. Barbe alors demanda une aide , et Colette , ayant retoussé ses manches et relevé le jupon de sa robe la doublure en dehors, descendit à la cuisine, — tandis que Barbe allait faire des emplettes. Jeanne, restée seule, monta à sa chambre, où elle ajouta quelques menues choses à sa toilette; puis elle sortit des tiroirs le beau linge; elle mit au jour les cristaux et les porcelaines de prix; elle descendit elle-même à la cave, où il y avait quelques centaines de bouteilles de vieux vins et en monta deux avec des précautions infinies. A trois heures, la table était richement servie, et les sœurs attendaient, dans une anxiété muette, l'arrivée de leurs hôtes. Une servante du voisinage surveillait la cuisine; Barbe, dans ses plus beaux atours, et toute rouge d'émotion , se tenait prête à donner aux étrangers des marques de son savoir.
MM. Dietrick et Lenoir furent exacts, ce qui ne plut pas médiocrement à Jeanne. On se mit à table sans trop de façons ; chez les gens simples, il y a de la simplicité dans l'air; et les esprits les plus prétentieux en ressentent l'influence. Ce dîner fut comme un nœux dans les rapports établis déjà entre les futurs époux. Au dessert, M. Lenoir porta un toast à l'union ; M. Dietrick répondit par un toast à la famille; il s'appesantit surtout sur le rôle de la femme, qu'il nomma « l'ange du foyer, » sans doute avec la certitude que toute banalité serait bien reçue par les sœurs Hendricks, pourvu qu'elle leur parût aimable ou touchante. Il ne fut point parlé du double mariage, et Jeanne, malgré la grande ardeur qui brûlait en elle, trouva ce procédé extrêmement délicat.
Ils partirent vers six heures, annonçant leur visite pour le lendemain dans la matinée. C'est alors que les
premières mesures furent prises pour que les deux mariages pussent avoir lieu le même jour, à six semaines delà.
Mais avant d'arrêter cette détermination suprême, Jeanne avait intimé à Barbe qu'elle eût à se marier dans le plus bref délai possible. La pauvre fille se montra fort troublée, mais finit par s'en rapporter entièrement à ce que voudrait Borgnet. Ce qui la préoccupait le plus, cependant, c'était encore le mariage de ses maîtresses, qui lui paraissait une catastrophe. Elle se fit peu à peu à ces idées venues coup sur coup et qui n'avaient pu pénétrer ensemble dans son esprit. Mais elle avouait parfois à Colette qu'elle en était « comme toute sotte. »
Borgnet mit beaucoup d'activité dans les préparatifs de son mariage, qui se fit un mois après le dîner de MM. Lenoir et Dietrick au Pistolet de paille. En revenant de l'hôtel de ville, et les témoins remerciés, Barbe rentra à son service , et Borgnet retourna chez lui. Jeanne avait trouvé « convenable » de faire attendre encore quinze jours le patient Borgnet. Cette dernière épreuve lui parut la plus dure de toutes, et il en garda longtemps un grain de rancune à Jeanne.
Mais ce qui adoucit l'amertume de cette rancune , ce fut le contrat qui fut passé entre lui et mesdemoiselles Hendricks , concernant la cession de la maison de commerce à l'enseigne du Pistolet de paille. Bien que le rêve reposât sur les promesses les plus sérieuses, la réalité de l'acte authentique, signé par les parties intéressées, levait tous les doutes et établissait définitivement Borgnet à la place de ses patronnes. Barbe, qui ne savait pas lire, pleura en voyant cet acte qui la faisait maîtresse dans une maison où elle avait si longtemps servi avec une abnégation si sincère. MM. Lenoir et Dietrick, consultés à ce sujet, avaient donné l'assentiment le plus désintéressé à la bonne action des sœurs Hendricks. M. Dietrick avait même rédigé grosso modo les princi-
paux articles de l'acte de cession, et cela dans les termes les plus explicites et sous la forme la plus généreuse. Ainsi, une véritable communion d'idées paraissait lier entre eux ces êtres divers que la logique et le sentiment eussent dû plutôt violemment séparer, si chacun d'eux avait été jugé autrement que sur des apparences.
Il n'avait pas fallu longtemps à Borgnet pour connaître les principaux détails du commerce qu'il entreprenait de continuer. Pendant un mois, il passa une bonne partie de ses journées au Pistolet de paille; il y arrivait dès dix heures du matin , après avoir donné à son apprenti le travail de la journée ; il ne quittait le magasin que vers cinq ou six heures ; à midi , il cassait une croûte en la société de Barbe, dans la cuisine.
Borgnet ne manquait pas d'intelligence; la première timidité vaincue , il comprenait facilement les choses. Comme la bonne saison pour la vente allait venir, il s'agissait de faire le bilan prestement, afin de n'avoir plus qu'à contenter les clients lorsqu'ils se présenteraient. Borgnet trouva le magasin richement pourvu ; la cession se faisait à une époque où les chasseurs commencent à examiner leurs armes et songent ou à les renouveler, ou à les remettre en bon état, ou à changer certaines dispositions vicieuses. L'avenir apparaissait donc riant aux yeux de l'armurier et l'encourageait à bien faire. Ce qui le tourmentait le plus, c'était la tenue des livres. Jeanne , à qui il finit par en faire la confidence, lui conseilla, aussitôt après qu'il se serait mis à la tête de la maison, de prendre un aide qui, en travaillant une ou deux heures tous les soirs , ferait le plus difficile de la besogne.
Quelquefois , il amenait rue de la Madeleine le petit François, qui déjà se familiarisait avec sa nouvelle existence. L'enfant ne quittait jamais le Pistolet de paille sans quelques cadeaux, que lui faisaient, en cachette l'une de l'autre, les deux sœurs Hendricks. Jeanne lui parlait peu,
lui donnait une tape sur les joues, lui secouait l'épaule et disait : « Allons , allons , il se porte bien. » Colette , de loin , le regardait , attendrie , en prononçant le mot orphelin. Si elle se trouvait un instant seule avec lui, elle l'attirait, arrangeait ses cheveux toujours en désordre et lui disait quelque phrase mélodieuse, sans signification précise. Cela ne touchait guère l'enfant , qui devenait gamin et songeait surtout à courir par les rues en longeant les trottoirs , et à s'arrêter en sifflant devant les vitrines. Ce qui le charmait, c'était un cadeau quelconque, sans importance , un sou de Jeanne, qu'elle lui mettait dans la main d'un air mystérieux, un paquet de bonbons que Colette fourrait dans la poche de sa veste, bien doucement, pour essayer de le surprendre. François se laissait ainsi enrichir, avec une indifférence affectée ; il sortait en serrant son sou à pleine main, ou impatient d'ouvrir le fameux paquet qui enflait sa poche. Et, tout en retournant à. l'atelier par le chemin des flâneurs, il croquait les friandises voluptueusement, avec une satisfaction intime très-profonde. Il eut bientôt oublié le père Nel, dont plus personne ne parlait et chez qui jamais pareilles aubaines ne lui étaient arrivées!
Les deux sœurs, à la veille de se séparer, avaient bien des arrangements à prendre. Ce fut leur notaire qui régla les comptes et fit deux moitiés égales de la fortune qu'elles devaient se partager. Elles possédaient environ deux cent soixante-dix mille francs, plus la maison rue de la Madeleine et le fonds cédé à Borgnet. Ce chiffre , clairement établi par le notaire Hannecart, étonna Colette, mais point Jeanne. Elles apportaient donc à leurs maris chacune une somme de cent trente-cinq mille francs. Colette se dit avec une amertume douloureuse : « Voilà ma valeur! » Tandis que Jeanne pensait : « J'ai de quoi vivre à deux; pourquoi mon mari ne pourrait-il être pauvre?.... »
Une grande partie des meubles furent laissés aux
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époux Borgnet. Jeanne et Colette se réservèrent comme souvenirs les choses qui ne se donnent pas et qui ne se vendent qu'à la dernière extrémité : l'argenterie, les porcelaines de Chine ayant appartenu aux grands parents, le linge , toutes les vieilleries respectables que les deux sœurs avaient toujours vues accrochées au même clou , posées dans les mêmes coins, et qui sont les liens unissant au présent, — à l'avenir, un passé vénéré.
Ces préparatifs, une foule de soins et d'occupations, ne s'accomplirent pas sans tristesse , de part et d'autre. Mais chacune des sœurs était soutenue par une pensée égoïste, capable de leur faire abandonner bien d'autres amis qu'une maison et tout ce qu'elle peut renfermer. Colette espérait voir son fils , espoir ineffable dont elle eût payé la réalisation de son avenir de chrétienne ; Jeanne avait la certitude d'être aimée , — et elle aimait comme si elle avait eu vingt ans , situation exceptionnelle qui , à l'âge où elle était parvenue , lui eût donné la force de quitter pour toujours sa mère, de sourire à ses remords, d'abjurer la religion catholique, apostolique et romaine. Aussi , toutes deux se préparaient pour « le grand jour » avec une sorte de fièvre. Chacune de son côté se pressait d'en avoir fini, bien qu'elle eût le temps nécessaire pour terminer des dispositions dix fois plus considérables. Il semblait, à les voir si affairées et comme anxieuses, qu'elles craignissent certains délais inattendus et qu'elles voulussent dévorer les heures , afin de transformer une certitude encore confuse en réalité immuable.
Pour se conformer à la coutume, Jeanne fit des invitations parmi les anciens amis de sa famille, qu'elle pria d'assister à la « bénédiction nuptiale » et au repas qui devait suivre les deux cérémonies de l'hôtel de ville et de l'église. M. et Mme Mindeler et leurs enfants furent des premiers inscrits sur la liste que Jeanne soumit à Colette huit jours avant la date fatale. Colette approuva
tout, comme toujours; et d'ailleurs, que lui importaient ces détails?
M. Dietrick était venu s'installer à Bruxelles et passait toutes ses soirées, ainsi que M. Lenoir, au Pistolet de paille. Le repas de noces était déjà commandé chez un des premiers traiteurs de la ville, lorsque Jeanne reçut, un matin, à sa grande surprise, la visite de Mme Chamard. Il n'était pas dix heures ; Colette attendait Borgnet dans le magasin ; Jeanne ruminait dans le petit salon, quand Mme Chamard y entra. La veuve se plaignit d'avoir appris le mariage de ces demoiselles par la voix publique ; elle croyait n'être point une étrangère, au moins pour mademoiselle Jeanne ; le procédé de ces demoiselles lui avait fait beaucoup de peine : « Mais, dit Jeanne, je vous aurais envoyé un billet de faire part.
— Vous êtes bien honnête, répondit Mme Chamard d'un ton pincé, mais je m'attendais à une démarche personnelle : ceci est une question de délicatesse ; chez nous, en France, on tient beaucoup au procédé, — à la forme. Il ne nous paraît pas difficile d'agir en gens civilisés — peut-être parce que nous le sommes.
— Avez-vous, demanda tranquillement Jeanne, quelque communication importante à me faire, madame?
— J'ai, répondit la veuve, le regret de vous annoncer que je quitte Bruxelles, — bientôt — le plus tôt possible. On me fait à Paris de magnifiques propositions; on veut me donner la direction d'un établissement organisé sur une large échelle et qui manquait dans cette capitale du monde civilisé — où les accouchements clandestins deviennent tous les jours plus nombreux. Cet établissement modèle sera monté de façon à offrir toutes les garanties désirables de discrétion, — et ma réputation m'a valu l'honneur...
— Et sans doute, interrompit Jeanne, les propositions qu'on vous fait vous séduisent, — vous êtes charmée de partir ?
218 LES DEUX ARMIUIÈRF.S.
— Comment donc! mais je suis aux anges...
— Alors, je vous félicite bien sincèrement, madame.
— Merci, mademoiselle, — de tout cœur. Mais si mon départ est une bonne fortune pour moi, il pourrait vous contrarier — ainsi que bien d'autres personnes.
— Moi! Comment cela?
— C'est moi, mademoiselle, qui était chargée de payer la pension du petit — neveu.
— Oui, répondit Jeanne un moment interdite.
— Il faudra, continua l'accoucheuse, confier le fameux secret à une nouvelle conscience, mademoiselle : il y a nécessité.
— Du tout ! madame, du tout ! Je trouverai un moyen,
— je me tirerai d'embarras — sans déranger personne.
— Oui, oui, — tranquillisez- vous, madame, je parviendrai à m'acquitter de cette dette sans avoir recours à l'obligeance d'autrui.
— Je venais, dit Mme Chamard d'un air gracieux, me mettre à votre disposition.
— Vous êtes bien bonne, madame; je vous remercie; mais je ne vous donnerai pas inutilement de la besogne au moment où vous allez partir.
— Je vous en prie, mademoiselle, disposez de moi.
— C'est, dis-je, inutile, et alors...
— Je tiens beaucoup à ce que vous me prouviez encore une fois l'estime que vous aviez pour mon caractère.
— Je n'aime pas, madame, dit Jeanne impatientée, à faire faire aux autres ce que je puis moi-même exécuter. »
Elle se leva, et Mmc Chamard fut forcée de l'imiter. Mais l'accoucheuse avait repris son air pincé ; une colère contenue faisait rouler ses prunelles sous ses paupières agitées ; elle prit son ombrelle , posée près d'elle sur la table, et, d'un mouvement brusque, tourna le dos à Jeanne. « Voilà, dit-elle avec mépris, comment on exprime sa gratitude en Belgique! Rendez donc service
aux gens! Et cependant, mademoiselle, ajouta-t-elle en revenant à Jeanne, si j'étais une méchante femme, une femme intéressée, il ne me serait pas difficile de vous forcer à chanter....
— Chanter? dit Jeanne indignée.
— Croyez-vous, reprit Mme Chamard, qu'arrivée à Paris, et à l'abri de tout, je ne pourrais, en divulguant votre secret, trouver des âmes généreuses qui ne seraient point ingrates? Par exemple, mademoiselle votre sœur?... Je vous croyais plus prudente. »
Jeanne devint tout à coup très-sérieuse et vit où son emportement l'avait menée. Elle baissa les yeux , pour se recueillir, tandis que Mme Chamard la regardait, triomphante, et semblait la défier.
« Il n'est jamais bon , observa l'accoucheuse avec un accent railleur , de se faire des ennemis , même aux antipodes. Bonjour, mademoiselle, je ne vous oublierai pas.
— Madame ! dit Jeanne.
— Vous voulez peut-être me faire des excuses, mademoiselle ? »
Elle ricanait ; Jeanne se sentit pâlir. Pendant une minute, elles se regardèrent. Mme Chamard battait du pied le tapis, tout en balançant nonchalamment son ombrelle; Jeanne restait droite, les bras serrés aux hanches, s'efforçant de se contenir. « Vous êtes trop vive, madame, dit-elle enfin d'une voix saccadée, — trop prompte à accuser, — trop susceptible — lors même qu'on ne songe point à vous chagriner....
— J'ai de la fierté tout comme une autre.
— Personne ne vous blâmera d'être fière , madame, mais de comprendre mal les — meilleures — intentions.
— Avouez, mademoiselle, avouez que maintenant vous avez peur de moi.
— Peur! madame. Pourquoi aurais-je peur? Vous venez de m'assurer que vous n'êtes pas une méchante
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femme. Vous êtes fière, dites-vous, et sans doute assez pour garder votre honneur intact; je vous dois de la reconnaissance, madame, mais vous avez votre responsabilité — qui vous impose un devoir — auquel j'espère bien que vous ne faillirez pas.
— Vous me faites donc de la morale, mademoiselle?
— Je vous rappelle au raisonnement, madame, parce que vous m'y forcez.
— Mon état, reprit Mme Chamard avec une hauteur comique, est de ceux qu'on doit honorer. On me confie le secret des familles : j'ai donc bien droit au moins — à l'affabilité de mes clients...
— Oui, dit Jeanne, je n'en disconviens pas.
— Et j'espérais, mademoiselle, recevoir ici un accueil plus — honnête.
— Tenez, dit Jeanne en faisant un pas en avant et en prenant Mme Chamard par le bras , votre indignation n'est pas naturelle ; vous me cherchez querelle : qu'estce que vous me voulez ? N'allez pas par quatre chemins.
— Je ne vous comprends pas... Je ne sais pas.
— Ta! ta! Asseyez-vous... »
Elle attira Mme Chamard sur une chaise, s'assit en face d'elle et lui demanda à voix basse : « Vous avez peut-être besoin de moi , et vous avez essayé de m'effrayer pour me rendre prête à vous offrir ma — mes services.
— Vous vous trompez, mademoiselle; je ne réclame nul secours : dans ma position...
— Ta! ta! vous dis-je. Ecoutez, je vais vous mettre à votre aise, — vous prouver que vos menaces — auraient pu — me faire rire. »
L'accoucheuse devint très-attentive, en se disant : « Elle va me conter une histoire. » Jeanne , qui gardait le silence, examinait les traits de l'accoucheuse, et en même temps réfléchissait. « Encore mentir! se disaitelle : mais c'est pour l'honneur de mon nom... »
— Ma sœur se marie le même jour que moi, dit-elle à voix haute ; nous voulons lui faire une surprise, son mari et moi...
— Une surprise !
— Oui ; nous lui rendons son enfant , que son mari adopte. Chut!... Dites encore que je n'ai pas confiance en vous. Mon intention était de vous apprendre cela le plus tard possible, afin que le secret fût bien gardé jusqu'au jour de notre mariage. Vous vous tairez, n'est-ce pas?
— Mais, dit Mme Chamard, — si c'est ainsi — certainement...
— C'est ainsi, — puisque je vous le dis. Vous comprendrez maintenant pourquoi je tenais à — ne plus vous envoyer chez Borgnet — même au moment où vous allez quitter Bruxelles.
— Oui, dit la veuve... Sans doute! J'avais tort.
— A la bonne heure, reprit Jeanne en serrant le bras qu'elle n'avait pas cessé de tenir, — nous voilà d'accord. Ne dites donc rien de tout cela : les nouvelles — on ne sait d'où elles viennent ni par où elles passent — mais tout le monde à la fois les connaît , à la même heure. Vous ne direz rien, — n'est-ce pas, madame?
— Je vous le promets, mademoiselle.
— C'est un enfantillage auquel je tiens : je veux voir la mine de ma sœur, quand je lui dirai : « Voilà votre petit!. . » (Elle haussa les épaules, en souriant, avec une sorte de pitié dédaigneuse.) Je ne sais pas pourquoi je vous retiens là avec ces sottises : ça ne vous intéresse pas. (Elle se leva.) Mais, puisque vous êtes ici, — vous m'épargnerez une course rue d'Or, où je serais allée la veille de mon mariage. (Elle alla à un meuble, ouvrit un tiroir fermé à clef et y fouilla pendant deux ou trois minutes. Mme Chamard était fortement intriguée. Jeanne referma le tiroir et revint vers l'accoucheuse.) Je veux, continua-t-elle, vous prouver que je ne suis pas — une
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ingrate. Ce n'est point par des paroles qu'on reconnaît certains services. (Elle glissa quelque chose dans la main de Mme Chamard.) Avec ceci, madame, vous vous ferez un joïï cadeau, en souvenir de — de la Belgique — de Bruxelles. Allez, allez! — nous ne sommes peut-être pas affables, dans le pays flamand; mais nous avons nos qualités.
— Ah ! mademoiselle, dit Mme Chamard confuse en froissant dans sa main un billet de banque, votre procédé est — si délicat — que je ne sais comment y répondre. Quel défaut d'être vive ! Voulez-vous me permettre de vous serrer la main? à l'anglaise! Vrai, grâce à vous, j'emporterai de la Belgique le meilleur souvenir... Je suis touchée...
— Touchée — oui, se dit Jeanne quand elle eut reconduit Mmc Chamard jusqu'à la porte ouvrant rue des Eperonniers — et touchée au bon endroit. Il faut pourtant de ces gens-là... »
Elle réfléchit un moment, puis se dit : « Cette fine mouche n'aura rien de plus pressé que d'aller chez Borgnet, c'est certain... Eh bien, il fallait risquer cela — pour en être une bonne fois débarrassée. Borgnet n'est pas bête : il comprendra tout de suite... C'est un honnête homme, — celui-là... Mais s'il allait ne pas comprendre ! »
A cette idée, une frayeur la prit. Elle mit vivement à leur place les chaises qui étaient autour d'elle, ouvrit la porte du magasin et cria : « Borgnet, je voudrais vous parler un moment ! » Borgnet venait d'arriver et s'occupait avec Colette de quelques détails concernant le magasin. Il s'empressa d'obéir à la voix impérative de Mlle Hendricks. Aussitôt qu'il fut entré dans le petit salon, Jeanne ajouta : « Venez; nous serons mieux — là-haut. » Elle pénétra dans le réduit, monta l'escalier, suivie de Borgnet et ne s'arrêta que sur le palier, près de la porte de sa chambre, qu'elle ouvrit; elle poussa
l'ouvrier étonné dans ce sanctuaire où nul homme n'avait plus posé ses pieds profanes depuis que Jeanne s'y était établie. Elle ferma la porte et vint se placer en face de Borgnet, raide et imposante. « De quoi s'agit-il, mademoiselle? » demanda- 1- il avec anxiété et tout en se faisant rapidement un grand nombre de questions consciencieuses ayant pour objet ses relations avec Mlles Hendricks ; il craignait, malgré le contrat passé entre elles et lui, de vagues obstacles; il se crut précipité de la hauteur qu'il venait d'atteindre. Mais il n'eut pas le temps de se désespérer. Jeanne prit la parole. « Jusqu'où va votre dévouement pour moi — pour nous? demanda-t-elle durement.
— Mais, dit Borgnet, — je ne sais pas; c'est difficile à préciser : je vous suis tout dévoué, mademoiselle.
— Mentiriez-vous si je vous en priais?
— Mentir ! dit Borgnet.
— Oui - pour moi, pour me rendre service — sans y rien gagner?
— Comme ça, ma foi, — ma foi, oui ! mademoiselle.
— Eh bien, reprit Jeanne, vous allez me jurer sur ce Christ, que vous ne divulguerez pas, tant que je ne vous aurai pas relevé de votre serment, le secret que je vais vous confier, — et que vous mentirez plutôt que de le faire connaître à qui que ce soit au monde — même à votre femme. »
Elle s'empara d'un Christ cloué à la croix, qui se trouvait sur sa cheminée entre deux globes recouvrant des Heurs artificielles, et le présenta à Borgnet d'un geste solennel. Ses regards intimidèrent Borgnet, qui se trouvait là comme pris au piège. Il mit sa main droite sur le crucifix et dit d'une voix basse, mal assurée : a Je le jure, mademoiselle.
— Bien ! reprit Jeanne en remettant le Christ sur la cheminée. Maintenant, asseyez-vous et écoutez-moi. »
Elle se recueillit pendant quelques instants, cherchant
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la formule la plus courte, le moyen le plus facile pour éviter les détails qu'il était inutile de faire connaître à Borgnet. Puis, rapidement, tout d'une haleine, comme si elle avait récité une leçon, elle raconta la naissance de François, son enlèvement, la demande en mariage de M. Dietrick et enfin la visite que venait de lui faire Mme Chamard...» Voilà tout, ajouta-t-elle; Mlle Colette ne peut rien savoir. Il faut mentir à Mme Chamard en l'assurant que nous voulons faire une surprise à ma sœur. Il est certain que Mme Chamard viendra chez vous, aujourd'hui ou demain. Vous voilà instruit : allez maintenant, je compte sur vous. Vous avez juré et vous croyez en Celui qui s'est laissé crucifier pour nous, qui est mort douloureusement — pour nous racheter. »
Elle se leva; Borgnet l'imita machinalement et quitta la chambre , comme stupide , en regardant à terre. Au moment où il allait ouvrir la porte, Jeanne le rappela : « Borgnet! » Il tourna la tête et Jeanne ajouta, en montrant du doigt le crucifix : « Vous avez juré ! » Il fit de la tête un signe affirmatif, descendit l'escalier et entra dans le magasin , où il avait laissé sa casquette ; il se couvrit la tête sans mot dire. « Vous partez, Borgnet? demanda Colette.
— C'est, répondit-il, pour Mue Jeanne ; je reviendrai demain. »
Mme Chamard était chez lui à l'attendre. Tout se passa bien. Il répondit aux questions quelques mots, d'un air simple, en souriant ; et l'accoucheuse, satisfaite, rentra chez elle en se disant : « Tout est bien qui finit par un billet de cinq cents, — qu'on reçoit par-dessus le marché. »
Quant à Borgnet, il donna, dès ce jour-là, plus d'expansion à sa tendresse pour François. Il le regardait souvent avec une grande émotion , en se disant : « On pourrait, si on voulait, rendre sa mère à ce petit! C'est bien tentant!... »
C'était vers le milieu de septembre 1839; il faisait beau dans le ciel et sur la terre; on se serait cru en plein mois de juillet, tant le soleil versait de lumière sur les maisons blanches et les rues grises. Onze heures du matin venaient de sonner à la petite église de la Madeleine, lorsque quatre voitures descendirent la rue, au pas, d'un air assez solennel : c'étaient des remises de luxe, dont le premier s'arrêta à la porte du Pistolet de paille, tandis que les trois autres s'arrêtèrent à distance presque instantanément. A la tenue des cochers , d'une propreté rare, aux gants de coton blanc qui cachaient leurs mains grossières, à leur air de jovialité, les passants ne pouvaient se tromper : il s'agissait d'un mariage, et les groupes se formèrent.
Pour la foule , tout est spectacle, — mort, mariage et baptême, incendie et entrée triomphale, couronnement et déchéance : elle ne cherche partout que des distractions; qu'elle rie ou qu'elle pleure, qu'elle ait matière à émotion ou à moquerie, tout est bien. L'esprit de la ioule est souverain : il marque au bon coin et caractérise les hommes et les choses. Aussi , lorsque Jeanne Hendricks parut sur le seuil de sa porte, en riche toilette , elle fut accueillie par des quolibets qu'on se renvoyait à demivoix. Son air à la fois modeste et vainqueur, son austérité prête à s'oublier, sa manière de baisser les yeux, tout la désignait aux regards des curieux et à la mlicae des badauds. Distraite et effarée sous son aspect de parfaite
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tranquillité, elle prit mal son élan pour monter en voiture, et de la jambe se heurta au marche-pied. La douleur l'arrêta pendant une seconde ; mais les regards de la foule lui rendirent sa fermeté, et elle entra dans la voiture, en dissimulantle dépit que lui causait sa maladresse.
Colette parut à son tour, richement vêtue aussi, mais avec moins d'éclat que Jeanne. Elle était très-pâle et extrêmement émue ; ceux qui la virent de près s'aperçurent que ses mains tremblaient. On la trouva « assez intéressante— et — pas trop abîmée... » Les quatre voitures, peu à peu, se remplirent. Entre tous ces messieurs vêtus du même habit noir et de la même cravate blanche, personne ne distingua les mariés.
Tout se passa avec beaucoup de calme à l'hôtel de ville et à l'église. 11 n'y eut à l'hôtel de ville qu'un petit incident qui ne compromit en rien heureusement la mise en scène du mariage. Lorsque l'officier de l'état-civil prononça les nom et prénoms de M. Auguste Arthur Lenoir, Jeanne, et même Colette, regardèrent avec surprise l'homme qu'elles connaissaient sous le nom de Saint- Amand; puis, comme personne ne paraissait s'émouvoir de l'oubli de l'échevin, Jeanne se pencha vers son fiancé. « Arthur Lenoir — de Saint- Amand! dit-elle.
— Oh ! répondit légèrement M. Lenoir, dans les actes sérieux, les titres sont insignifiants. — A vous de répondre Jeanne. »
Elle parut en prendre bravement son parti, et répondit d'une voix claire, en accentuant bien ses paroles. Mais elle ne put, pendant une partie de la journée, chasser une pensée fâcheuse qui la tourmentait, tandis que la douleur qu'elle ressentait à la jambe lui semblait devenir insupportable : « Il y a de mauvais pronostics, se disaitelle; de quoi suis-je menacée? »
Une heure plus tard, les quatre voitures arrivaient au grand trot à la porte du restaurant où le repas de noces avait été commandé.
Ce repas, froid au commencement, s'égaya peu à peu, grâce aux excitations du vin. Les messieurs furent convenables et amusants. M. Lenoir parla beaucoup, faisant assaut de plaisanteries avec son ami le journaliste Antoine Fleury, qui lui avait servi de témoin. On trouva Jeanne sérieuse et distraite : elle souffrait en effet de s'entendre appeler Mme Lenoir, elle qui se croyait la femme d'Arthur de Saint-Amand.
Colette parut plutôt résignée qu'heureuse. Les attentions de M. Dietrick servirent de prétexte à certaines plaisanteries banales qui se répètent à la plupart des repas de noces; Colette les supporta avec douceur, M. Dietrick avec impatience.
Tout, cependant, se passa bien. Comme dans les banquets politiques, la plus franche cordialité ne cessa de régner entre les convives. Seulement M. Antoine Fleury, qui n'était point dans son milieu, fut trouvé bavard et indélicat.
Vers cinq heures, M. et Mmc Dietrick se levèrent de table et firent leurs adieux aux invités. 11 y eut alors beaucoup de bruit et de mouvement. Colette s'approcha de Jeanne. Elle était très-troublée et ne savait trop comment dire adieu à cette sœur qui l'avait si rudement protégée. Mais, arrivée devant Jeanne, elle éclata tout à coup eh sanglots et se jeta dans ses bras. Jeanne l'embrassa stoïquement, du bout des lèvres, sans pleurer ; mais elle était livide. Quelqu'un dit : « Elle ne fait pas de simagrées, la sœur aînée ; mais quel sentiment profond dans son attitude ! »
M. Dietrick emmena sa femme, qui pleura jusqu'à Malines. En vain il essayait de la calmer, en lui disant des mots tendres, en l'assurant de son dévouement absolu, de son affection. « Oui, répondait-elle en pleurant plus fort, je vous crois — vous êtes bon; mais il faut que je pleure, — je ne sais pourquoi.
— Eh bien donc, dit M. Dietrick, pleurez, ma femme,
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pleurez pour la dernière fois; mais, je vous en prie, ne montrez pas à mes deux enfants un visage aussi défait : elles attendent une mère !
— Vous les aimez bien, dit Colette, cela s'entend, — et cela me donne confiance... Ah! je ne sais ce que j'ai, mais il me semble que je pleurerai toute ma vie. »
Cependant, en entrant dans Malines , ses larmes se tarirent, elle put sécher ses yeux et adoucir l'expression de douleur qui bouleversait son visage. « Ah ! dit M. Dietrick, c'est que je vous ai dépeinte à mes filles : elles vous savent belle. Il faudra maintenir votre réputation, je vous en avertis. Les enfants ont de la mémoire. J'aurais bien voulu vous voir sourire en les embrassant. Ce sont de pauvres petites créatures très-délicates et qui me donnent beaucoup de souci ; elles tiennent de leur mère, qui est morte jeune et comme épuisée. Un rien les trouble extrêmement, les rend malades.
— Mon Dieu! dit Colette, — vous me faites peur...
— Tout ira bien, voilà que vous vous calmez. J'aurais dû vous montrer mes enfants avant notre mariage ; vous m'eussiez regardé d'un meilleur œil... »
Colette se disait, pendant que son mari parlait, — pour ainsi dire tout seul : « Ce n'est plus là l'homme qui m'avait fait si grand'peur. Qu'y a-t-il de changé en lui? »
Leur voiture s'arrêta devant une grande maison à un seul étage, desombre apparence, et dont l'architecture, plusieurs fois transformée par des mains inintelligentes, datait du moyen âge. « Nous voici chez nous, » dit M. Dietrick en sautant de voiture avec une légèreté qui n'était que l'effet du contentement. On descendit les malles, que deux servantes d'un âge mûr traînèrent dans un large vestibule. Colette entra dans la maison, toujours aussi troublée, éprouvant la triste sensation qui nous envahit lorsque nous nous voyons en pays étranger, sans y connaître personne. « Les petites sont là? demanda
M. Dietrick en ouvrant la porte d'une grande salle dont les trois fenêtres donnaient sur la rue.
— Oui, monsieur l'avocat, » répondirent les deux domestiques.
Colette suivait, inquiète, et surtout impatiente d'en avoir fini avec « le premier moment. » Elle pénétra dans le salon, à la suite de son mari, et derrière elle les deux servantes, dans l'embrasure de la porte , assistèrent à l'entrevue. « Léontine, Julie, voici votre maman, » s'était écrié M. Dietrick en embrassant chaudement deux petites filles vêtues de bleu, à peu près de la même taille et qui regardaient la «maman» d'un air timide. Aussitôt qu'elle les eut aperçues, Colette courut à elles. « Oh ! dit-elle d'une voix attendrie , qu'elles sont jolies ! • Elle les prit toutes deux dans ses bras, les pressa sur elle avec une vraie effusion et répandit ses dernières larmes sur leurs cheveux blonds bouclés.
« Vous voyez, dit M. Dietrick, que votre nouvelle maman est bonne, et belle aussi.
— Oui, dit une des petites filles, mais pourquoi pleuret-elle ?
— C'est de joie, — c'est de joie! » s'écria Colette.
M. Dietrick se mit à rire nerveusement, en se frottant les mains, cherchant une contenance, et ne voulant pas se laisser aller à son attendrissement. « Je suis certain, — j'étais d'avance certain que vous les aimeriez, dit-il. N'ont-elles par l'air de deux anges, ainsi vêtues de bleu? Oh ! à nous deux, nous leur donnerons bien de la santé.
— Il ne faut plus pleurer , — maman , dit encore une des petites filles, la cadette , après un moment d'hésitation.
— Non, non, c'est fini, » répondit Colette, que le mot maman émut profondément. Elle alla s'asseoir sur un sofa placé entre deux fenêtres en y attirant après elle les deux enfants. Ce tableau impressionna si fort M. Dietrick qu'il dut s'en détourner ; il aperçut alors les deux
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servantes, restées debout à l'entrée du salon ; il s'avança vers elle : « Allons, leur dit-il, venez, je vous aiderai à monter ces malles... » Il sortit et ferma la porte.
Lorsqu'il rentra, une demi-heure plus tard, il trouva les deux petites filles bien apprivoisées et montrant à leur nouvelle mère de grandes poupées empanachées comme des duchesses. Les enfants babillaient; Colette les écoutait avec ravissement, et de temps à autre essuyait avec ses doigts les larmes qui s'échappaient encore de ses yeux gonflés et rougis. « Si vous voulez, dit l'avocat d'une voix douce, avant de prendre le thé nous visiterons la maison, qui est vaste. Pourvu qu'elle vous plaise.
— Je n'ai pas le droit d'être difficile, répondit Colette. Et d'ailleurs, ces enfants me feraient- trouver belle une maison pauvre.
— Je ne me rappelle pas d'avoir jamais été plus heureux qu'aujourd'hui, dit encore M. Dietrick.
— Si vous dites cela pour me donner du courage, répli qua-t- elle, je ne vous en suis que d'autant plus reconnaissante. Il y a longtemps déjà que je vous trouvais bon ; mais depuis que je vous ai vu ici, - et que je connais ces enfants, je vous trouve meilleur...
— Allons, venez, venez, nous causerons plus tard, » reprit brusquement M. Dietrick en prenant un des enfants par la main.
Colette l'imita et ils sortirent.
Le même soir, M. et Mme Lenoir partaient pour Paris, en diligence. Ils faisaient un voyage de noces.
Le même soir aussi, Borgnet et Barbe s'établissaient définitivement au Pistolet de paitle. Ils gardèrent pour chambre à coucher celle où Barbe était installée depuis la mort de sa tante. Le petit François fut logé dans la pièce où Julien Crèvecœur s'était tué. Borgnet fit mélancoliquement en lui-même cette remarque, tandis que Barbe procédait au coucher- de l'enfant. « J'espère, dit
Barbe à Borgnet, qu'il n'aura pas à se plaindre, le petit gueux! Il a une chambre de prince. » Elle l'embrassa, Borgnet en fit autant; puis ils se retirèrent. Barbe n'avait pas l'air trop mécontent, mais elle trouvait à son mari une physionomie chagrine. « Eh bien, dit-elle, c'est ainsi que vous entrez dans ma chambre, après six années d'attente î — Bah ! tu as raison, femme, répondit l'armurier en faisant un geste délibéré, comme pour se débarrasser des idées qui l'ennuyaient. C'est aujourd'hui notre jour de noces : il faut rire! Vive l'amour!... »