TROISIÈME PARTIE
Malines était alors une ville morne. L'orthodoxie l'enveloppait et la maîtrisait; c'était une vieille fille bigote qui avait peur de son ombre et qui faisait encore un signe de croix lorsqu'on parlait du diable. Elle ne se transformait pas à l'intérieur, comme la plupart des cités moyen âge envahies .par le mouvement moderne; elle gardait ses vieilles maisons, ses ruelles, son air refrogné; la glace de ses années la pétrifiait. La turbulence du xixc siècle' lui paraissait sacrilège; aussi refoulait-elle hors de son enceinte sacrée les constructeurs d'habitations blanches, coquettes et régulières; elle voulait mourir dans ses vêtements mystiques. Lorsque, par on ne sait quelle audace ou quelle héroïque vaillance, un de ses habitants démolissait quelque construction du passé, dont les moellons verdissants étaient près de tomber en ruines, il se faisait dans la ville un grand vide, - attris-
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tant sous certains rapports, — comme lorsque dans les bois le bûcheron abat un vieux chêne pour laisser aux arbustes nés d'hier leur part de soleil et d'air. Une maison nouvelle, dans Malin es, produisait l'effet d'un carré d'étoffe neuve dans un habit usé jusqu'à la corde.
Une pareille ville ne dut point effrayer Colette Ilendricks, devenue Mme Dietrick. Elle quittait le calme monotone du Pistolet de paille; elle entrait dans une maison vaste et tranquille, — mais en reprenant son libre arbitre, sa personnalité. Et dans cette maison, où bientôt elle se sentit affectueusement entourée, se trouvaient deux enfants sur lesquels elle pouvait assouvir à demi sa soif de maternité, — en attendant les jours bien meilleurs où son propre enfant lui serait rendu.
Elle aima, dès la première heure, ses belles-filles. Elle n'était pas de huit jours à Malines, quelle commençait à souffrir de la solitude dès que les enfants étaient absentes. Elle ne se lassait pas de les regarder, et elle trouvait dans leurs grands yeux bleus un peu tristes, dans la couleur de leurs cheveux, dans l'exquise délicatesse de leur carnation, quelque chose qui l'attendrissait et gonflait sa poitrine à la fois de tristesse et de charme.
Les petites filles, à qui les vacances donnaient une entière liberté, la quittaient peu. Les enfants ont un instinct sûr qui les guide vers les âmes riches d'affection ; à un certain âge qu'on ne saurait déterminer, — avant l'heure où l'on raisonne cependant, car le pourquoi et le parce que, tant que l'expérience n'est pas venue, font longtemps voir et penser faux — à cet âge heureux où tout est impression, l'attraction naturelle pousse les enfants dans les bras qui leur sont sympathiques. Peut-être les larmes de Colette avaient-elles été le lien mystérieux qui unit dès l'abord la belle-mère et les jeunes filles. La vraie tendresse est plutôt mélancolique que gaie; n'est-ce point que les affections profondes sont sujettes à de grands troubles et à des anxiétés con-
tinuellejs? 11 y a sans doute une intuition du cœur, qui l'avertit au moment où il se sent entraîné. Mais que lui importe un avenir douloureux , pourvu qu'il se rassasie d'amour !
Il parut à Colette que les craintes de M. Dietrick sur la santé de ses enfants, étaient très-exagérées, t Voyez donc, disait-elle, comme leurs joues sont roses, comme leurs lèvres sont rouges! Ce sont des fruits bien sains ! » M. Dietrick hochait la tête, en répondant : « Leur mère était ainsi... »
Sans la ténacité de son souvenir et les promesses de M. Dietrick, Colette eût été complètement heureuse. Tout doucement, elle se sentait aimer son mari, qui se montrait envers elle bon, dévoué et reconnaissant. Cette attitude, qu'elle ne comprenait guère, la touchait plus qu'elle n'aurait pu l'exprimer. A peine osait-elle, par un geste, une syllabe, un regard, dire combien elle regrettait de s'être laissé tromper par les apparences, et d'avoir cru son mari un homme vulgaire qui ne la recherchait que pour sa fortune. Aujourd'hui qu'il n'avait plus à craindre qu'un autre enlevât ce « bon parti, » qu'il pouvait à son caprice se démasquer et marquer à sa femme au moins de l'indifférence, pourquoi tous ces égards, et cette promptitude à la satisfaire en toutes choses, et surtout cet air de tendre gratitude auquel elle ne se trompait point? Ce mystère, qui ne la tourmentait pas, mais qui continua de l'étonner bien longtemps, était lui-même un plaisir.
M. Dietrick avait présenté sa femme dans quelques maisons; amies. On l'y avait reçue avec un peu de curiosité mais avec une estime non équivoque. Colette trouva dans ce monde de bourgeois aisés quelques distractions qui n'eurent qu'un bon résultat, celui de lui ôter sa somnolence, et de la rendre plus sociable. Son mari, du reste, ne la força d'aucune manière à voir ce qu'on nomme le monde; il lui laissa, les présentations faites, une liberté
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absolue, tout en lui faisant remarquer qu'on ne vit point seul sans devenir bientôt le sujet des commérages et des malignes interprétations.
Ainsi peu à peu Colette, débarrassée de sa timidité, déchargée du poids de cette longue et lourde sujétion qui pesait sur son caractère, prit les allures modestes qui lui convenaient et sortit de ce milieu trouble où elle avait perdu déjà tant de force individuelle.
Mais, si satisfaite qu'elle fût, si peu qu'elle pût trouver à reprendre à son existence présente, au fond d'elle, au plus profond de son âme, une blessure ne se fermait point : avant d'être femme, elle était mère; et les anges bleus de M. Dietrick ne pouvaient lui faire oublier l'abandonné, l'inconnu auquel en rêve elle tendait toujours les bras, qu'elle n'avait jamais serré sur sa poitrine en souriant à son propre bonheur.
Elle eut bien voulu rappeler à M. Dietrick ses promesses ; elle n'osait. Pourquoi? Il était si bon! Elle pensait que l'initiative devait venir de lui : sa délicatesse s'effarouchait à l'idée d'une réclamation. Le temps s'écoulait cependant, et M. Dietrick paraissait ne se souvenir de rien. Un mois était passé, et aucune allusion n'avait été faite au sujet de l'enfant à chercher et à protéger. Colette devint rêveuse , préoccupée ; elle parut triste , même en présence des deux petites filles, qui, sans pitié, lui demandèrent : « Maman, qu'avez-vous ? On croirait que vous allez pleurer... » M. Dietrick la questionna à son tour, — une fois, — et Colette répondit évasivement. « Ah! lui dit alors son mari, je sais ce qui vous préoccupe. Ma femme me reproche d'oublier mes promesses.
— Je ne reproche rien, — non... dit Colette.
— Vous ne formulez pas vos reproches, Colette, reprit l'avocat; mais votre contenance en dit assez. J'espérais — pourquoi vous le cacherais-je? — que mes enfants adouciraient vos regrets, et peu à peu vous feraient oublier...
— Je crains bien, dit Colette, que ce soit impossible.
— Eh bien, reprit-il en soupirant, nous irons à Muysen, chez Straetraan; nous irons dès demain, s'il fait beau, voir ce père nourricier. Je suppose que ma femme, après cette déclaration, va me faire meilleur visage.
— Ah! dit Colette, je ne sais pas pourquoi vous êtes si bon.M Je ne le mérite pas... J'ai tort : je devrais me contenter...
— On ne se contente pas, vous le voyez bien, dit M. Dietrick. »
Le lendemain, de bonne heure, ils partirent à pied pour Muysen. C'est une promenade d'une heure; le pays est plat, bien cultivé, et il n'a d'autre charme qu'un air de satisfaction et de bien-être. Colette marchait silencieuse au bras de son mari; de temps à autre, il faisait une remarque sur les champs qu'ils parcouraient, ou parlait de Straetman, chez qui l'enfant de Colette avait passé sept années. « Mais, demanda tout à coup Colette, comment avez-vous su que — le pauvre petit — était à moi?
— Je vais vous le dire, répondit M. Dietrick, et vous apprendre en même temps pourquoi j'ai désiré que vous fussiez ma femme. Le chemin vous paraîtra plus court, et vous comprendrez certains détails que peut-être vous ne vous expliquiez pas. »
Colette se serra davantage contre son mari et le regarda; et il y avait dans ses yeux un sentiment de tendresse qui en disait plus que tous les discours. L'avocat garda le silence pendant quelques minutes, et ils firent une centaine de pas dans un recueillement profond , comme si chacun avait été uniquement occupé de ses propres pensées, ou distrait par les objets qui l'environnaient. « J'aurai bientôt fait de vous raconter les menus détails qui ont eu une certaine influence sur ma conduite, dit soudain M. Dietrick; mais je suis très-content que l'occasion se soit présentée de me justifier devant
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vous, qui avez dû, dans les premiers moments, ne voir en moi qu'un avocat de mauvaises causes en quête d'un mariage d'argent.
— Peut-être bien, dit Colette; je ne savais que penser. Et d'ailleurs, Jeanne pensait pour moi. Mais que toutes mes frayeurs sont déjà loin!... 11 me paraît que j'ai été morte — et que je viens de ressusciter.
— Oui, reprit l'avocat, mais avec la mémoire. Oh ! ajouta-t-il, je ne vous fais pas un reproche ; ceci n'est qu'une remarque.
— Est-il possible, demanda Colette , que vous soyez toujours aussi bon?
— Pourquoi pas, Colette ? Je n'ai jamais paru méchant que devant votre sœur, je suppose. Si elle vivait avec nous, je deviendrais intraitable. Mais ne parlons plus d'elle; revenons à Straetman. Il y a un an environ, je reçus la visite d'un paysan. Je le fis asseoir dans mon cabinet et le priai de me dire les motifs qui l'amenaient chez moi. Cet homme était très-embarrassé ; il me regardait, baissait les yeux, me regardait de nouveau et se taisait. La vérité, c'est qu'il avait et qu'il a encore une physionomie de rusé coquin qui cache son jeu. « Voilà, me dis-je, un gaillard qui a fait quelque mauvaise action, et qui vient me demander un conseil. » Comme il continuait de se taire, je m'impatientai. « Parlez donc, lui disje, ou laissez-moi à mes occupations. » Il se leva tout d'une pièce. « Monsieur l'avocat, me répondit-il enfin en hésitant, vous saurez que j'ai chez moi... » Il s'arrêta et examina le plafond, puis détournant ses regards des miens, qui le questionnaient, il ajouta : « Je vous dirai, — j'ai une commission à faire dans la ville; je reviendrai : je ne veux pas vous déranger. » Il me fit un signe de tête et s'en alla. « Au diable! dis-je en colère. Et ne revenez plus! »
Une heure après, le paysan se présentait de nouveau chez moi. Je le reçus très-mal ; il s'assit encore sans parler.
en tourmentant ses cheveux raides avec ses gros doigts violets. Il finit par dire d'un air déterminé : « xYllons, je ne veux pas retourner à Muysen sans avoir votre conseil, monsieur l'avocat. Tant pis ! Je suis Straetman ! »
— Eh bien, Straetman, dis-je, parlez et soyez court.
— G'est bon à dire, monsieur l'avocat, répliqua- t-il, — mais on ne va pas vite quand on veut. Il y a des choses qu'un paysan ne sait pas raconter; raconter n'est pas notre affaire, comme à vous autres, qui parlez par état et dont on paye les paroles....
Je l'interrompis et voulus l'enfermer dans son sujet; il n'y eut pas moyen. Ce Straetman est un des paysans les plus têtus que j'aie connus. Bien que notre conversation pût paraître très-intéressante à qui n'aurait qu'un intérêt indirect à tout ceci, je suppose, Colette, que vous tenez surtout à connaître le motif de la visite de Straetman : je remettrai donc à plus tard de vous décrire la lutte orale qui eut lieu entre nous et qui, au théâtre, serait d'un haut comique. Yoici ce que je finis par comprendre, au bout d'une heure de la plus singulière des logomachies : Straetman , manœuvre , avait réussi à épouser la fille d'un fermier de Muysen, qui lui avait donné en dot une petite métairie à laquelle joignait une pièce de terre de deux hectares. Straetman, devenu propriétaire, voulut faire lui-même fructifier ses terres, et devint dès la seconde année un des maraîchers les mieux fournis des environs de Malincs. Peu à peu, et à mesure que ses travaux augmentaient son bien-être, il devint avare; et enfin, trouvant sa femme forte et saine, il s'arrangea de façon que, à chaque fois qu'elle devenait mère, il trouvât quelque riche bourgeoise qui eût besoin d'une nourrice. 11 eut quatre entants, et W& Straetman fut quatre fois nourrice : le dernier nourrisson de cette superbe paysanne, Colette, était un petit Bruxellois
Une accoucheuse de Bruxelles, nommée MuieChamard,
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servit d'intermédiaire entre votre chère sœur et Straetnian. L'enfant resta sept ans à Muysen; sa pension était payée régulièrement; de plus, trois ou quatre fois par an, Mme Straetman recevait des cadeaux en toile, en étoffe, en menus objets pour son ménage, ce qui portait la pension de l'enfant à un chiffre assez élevé pour que les époux Straetman tinssent sérieusement à le garder chez eux. Autant par affection que par intérêt, d'après ce que j'ai appris plus tard, ils regardaient le petit Bruxellois comme faisant partie de la famille. 11 y a là une nuance que vous ne saisirez que lorsque vous aurez vu beaucoup de paysans : ils ne séparent point leur furtune de leur famille; terres, récoltes, bestiaux, enfants, ont droit à une part de leur amour; et c'est très-sincèrement qu'ils pleurent les uns et les autres lorsqu'une catastrophe les enlève aux caresses de leurs pensées.
Donc, les époux Straetman, qui alors — c'était l'an passé — se trouvaient dans l'aisance, grâce au courage et à l'économie qui présidaient à leurs travaux et à leurs dépenses, regardaient leur pensionnaire bien plutôt en parents qu'en nourriciers. Et c'est à cette époque que l'accoucheuse, chargée de payer par semestre l'entretien du petit, vint faire à l'ex-manœuvre les propositions qui l'amenaient chez moi.
Il s'agissait, pour tout dire en deux mots, d'exploiter en commun le secret de — de votre — faiblesse —
— De ma faute, interrompit Colette à voix basse.
— Vous étiez bien jeune il y a huit ans ! reprit M. Dietrick. Enfin — l'accoucheuse proposait à Straetman et à sa femme de menacer votre sœur et, après l'avoir assez effrayée, de se faire payer cher leur silence. Désirant sans doute conserver intacte sa réputation d'honnête femme, l'accoucheuse voulait forcer le paysan à agir seul; elle ne voulait, pour elle, que faire fructifier son ingénieuse idée. Elle alignait les billets de mille francs à l'imagination éblouie et à l'avidité de Straetman. 11 est
certain qu'il vit là d'abord un coup de fortune. Mais, ayant demandé quelques jours pour réfléchir, il craignit, sans se rendre compte des raisons vagues qui le tourmentaient, que la justice ne se mêlât de ce mystère ainsi dévoilé, et qu'il n'y eût plus à perdre qu'à gagner à une trahison quelconque. Il finit par se décider à venir me consulter. J'exigeai qu'il me dît tout; je voulus connaître le passé et le présent; j'insistai pour qu'il me confiât les noms des personnes en cause. Ici, j'échouai; ces dernières exigences le trouvèrent inébranlable ; il me déclara d'un ton bref et d'une voix ferme qu'il ne vous connaissait pas, qu'il n'avait jamais vu la mère de l'enfant que sa femme avait nourri. Je ne vous cacherai pas, Colette, qu'il entrait beaucoup de curiosité dans mes exigences. Mais j'étais assez sûr de moi pour ne point avoir de scrupule à cet égard. Un avocat, un médecin, un notaire, un confesseur ont des droits plus étendus que ceux des autres hommes. Quoi qu'il en soit, à toutes mes questions concernant le nom de la mystérieuse mère , Straetman me répondit : « Je ne sais pas. »
Seulement , il me fit des demi-confidences qui plus tard me mirent à même, aidé par ce qu'on a toujours nommé le hasard, /le connaître le secret si bien gardé et qui dès le premier moment m'intéressa comme si je n'y eusse point été tout à fait étranger. Il savait, disait-il, que l'enfant venait d'une maison de Bruxelles, où deux sœurs vivaient ensemble d'un commerce qui eût été bien plutôt l'affaire de deux frères. Mme Chamard ne lui avait jamais dit qu'à moitié la position de ces sœurs, et elle avait toujours refusé de les nommer. Deux demoiselles, occupées d'un travail masculin , ce n'était point commun ; je ne pouvais oublier ce détail.
Straetman me quitta après que je l'eus tancé d'importance et convaincu qu'il devait répondre non à toutes les propositions de Mme Chamard, — ce qu'il fit, puisqu'il garda l'enfant. Mais il me laissa très-intrigué. L'his-
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toire, cependant, n'avait rien d'extraordinaire; aussi, je ne chercherai pas à vous expliquer pourquoi je me creusai la tête à lui trouver une solution quelconque.
Je connais à Bruxelles un certain nombre de familles, vingt peut-être; je les fis l'une après l'autre passer dans mon souvenir ; cette revue ne m'apprit rien. Le nom de Mme Mindeler me ramena à Malines chez la mère de cette dame ; vous savez combien dans les moments de rêverie, la pensée aime à vagabonder. Lorsque la mémoire revoit ainsi une période du passé, elle s'y attache avec une grande ténacité, et les plus petits détails des scènes souvent les moins intéressantes se représentent vivement à l'esprit. Aussi, votre nom et celui de Jeanne, si souvent prononcés chez la mère de Mme Mindeler et chez Mme Mindeler elle-même, ce nom qu'on ne séparait guère de votre très-originale qualité d'armurières, me frappa comme une révélation. Et tout de suite, dès la première heure, je me dis « C'est une de ces demoiselles qui est la mère de l'enfant nourri par M^e Straetman. »
C'est donc ici, Colette, que j'entre en scène. Encore une fois, je n'essayerai pas de vous analyser le sentiment qui me faisait agir : je ne crois ni à l'intuition ni aux sympathies mystérieuses. Je vous raconte le fait, sincèrement, sans vouloir autrement le définir. Ce qu'il y avait de piquant pour ma curiosité déjà éveillée, c'est que vous étiez deux sœurs et que vos occupations n'étaient pas de celles que choisissent d'ordinaire les femmes.
Je voulus vous connaître. J'allai à Bruxelles; je pris sur vous des renseignements : on me dit de votre histoire ce que le public , — vos voisins — en savaient ; Mme Mindeler me donna sur vous beaucoup de détails sans se douter de l'importance que j'y attachais. La mort tragique de votre ouvrier, ce Julien Crèvecœur qui travaillait chez vous, fut pour moi un nouvel indice : je
bâtis sur cette mort tout un roman; je ne vis point un accident dans ce coup de feu qui l'avait tué, mais un suicide...
— Oh! dit Colette en interrompant son mari, vous vous trompez : c'était un malheur... Il n'avait pas de raison pour se tuer.
— Je le crois : vous l'aimiez, Colette, reprit l'avocat. Mais puisque j'avais commencé mes recherches par des suppositions qui pouvaient être absurdes, il n'y avait pas de motif à ce que je m'arrêtasse jamais. Enfin , pour terminer ce trop long récit, j'avouerai que, du jour où je sus qu'un ouvrier encore jeune, assez beau garçon, était mort dans votre maison , il fut pour moi votre amant. Dès ce jour, je me rendis souvent à Bruxelles pour aller vous voir; j'entrai chez vous; je vous parlai; et sans doute, dans le nombre des visages étrangers que vous regardiez. sans beaucoup d'examen, je ne fus pas plus remarqué que le plus indifférent des hommes. Je sus par quelques personnes qui jadis Vous avaient plus intimement connue, et surtout par Miue Mindeler, combien vous étiez modeste, douce et affectueuse; nulle part, on ne me fit sur vous de rapport qui pût me rendre inquiet quant à votre caractère. Peu à peu, une idée s'implanta dans mon esprit, y prit de fortes racines et ne me laissa plus de repos : celle de vous épouser. Je me trompais peut-être sur votre passé ; peut-être vous étiez pure comme le sont nos deux enfants. Mais ce passé, quel qu'il fût, ne devait pas m'arrêter. Je combinai lentement et sûrement ce qu'alors je pouvais encore nommer une affaire. Si, véritablement, j'avais votre secret et celui de votre sœur, j'étais certain que ma demande serait appuyée. Si je m'étais trompé, en me présentant sans essayer de réussir tout de suite par l'intimidation , on devait au moins m'accueillir honnêtement , puisque j'étais un honnête homme. De toutes façons, j'insisterais, je ne me rebuterais pas : j'étais déterminé à lutter pour
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donner à mes filles une mère qui pût - ou qui dût les aimer. Vous savez, Colette, comment Jeanne me reçut. Eh bien, aujourd'hui je puis vous avouer cela, c'est à tout hasard que j'ai parlé de Muysen et de Straetman, — après que Jeanne m'eût brutalement répondu par un refus net. A l'expression de son visage, je vis que je ne m'étais pas trompé ; si elle avait montré de Pétonnement, si elle avait pu conserver son sang-froid, je serais parti, honteux d'une tentative imbécile. Heureusement, j'étais dans le vrai. Voilà quel fut mon calcul, Colette. Je cherchais bien moins une femme qu'une protectrice pour mes pauvres enfants. Je la voulais douce, résignée et capable de sacrifice. Je ne vous ai pas épousée pour moi; mais aujourd'hui, Colette, je suis le rival de mes enfants.
— Je vous crois, dit Colette, - j'ai besoin de vous croire : tout ce que vous faites me prouve que vous dites la vérité.
— Je vous ai maintenant, reprit-il avec gaieté ; j'ai eu le bonheur non-seulement de vous arracher à l'influence de Jeanne, mais, en vous enlevant, de vous venger.
— 31e venger! dit Colette. Comment cela?
— En forçant M. Arthur Lenoir d'épouser votre sœur; il fera la vie dure à Jeanne Hendricks.
— Oh ! fit Colette, est-il possible que ce M. Lenoir soit un mauvais homme?
— Vous saurez cela plus tard. Mais nous voici arrivés. Tâchez d'être calme : il ne faut pas qu'on soupçonne pendant une seconde qui vous êtes. Laissez-moi faire. Ni Straetman ni sa femme ne vous connaissent : c'est l'essentiel. »
Ce ne fut pas sans une grande émotion que Colette, levant les yeux, vit en face d'elle une assez jolie métairie. Le récit de son mari l'avait bien préparée ; les lieux où son enfant avait été élevé apparaissant ainsi tout à coup , la transportaient de nouveau et d'une ma-
nière très-vive, dans ces espaces où autrefois son imagination cherchait le pauvre abandonné. Mais ces lieux qu'elle avait tant souhaité de voir ne se montraient plus à elle enveloppés du brouillard des rêves; c'était la réalité qui maintenant étreignait son cœur et en précipitait les battements. Elle pesa plus lourdement au bras de son mari , qui la regarda ; elle était pâle , toute prête à perdre ses forces ; elle tremblait. M. Dietrick dut la soutenir en disant : « Voilà que vous manquez de courage au moment où il en faut le plus. Nous n'entrerons pas chez Straetman, si vous le désirez.
— Oh! répondit-elle en souriant déjà, — vous comprenez - c'est une faiblesse — où il y a plutôt de la joie qu'autre chose
— Allons, Colette, un peu de fermeté : l'enfant n'est pas là.
— Oh! dit-elle encore, s'il y était!... Mais laissez-moi regarder la maison. »
Le chemin qu'ils avaient suivi jusqu'alors tombait à angle droit dans un autre chemin plus important et qui longeait le pignon de la métairie de Straetman. De sorte qu'ils avaient en face d'eux ce pignon, à quelques mètres de distance, et de chaque côté les bras du T formé par une route provinciale. Les grandes branches rugueuses d'un vieux poirier étaient étalées sur toute la façade de la métairie ; une seule croisée, carrée et fort petite, prenait jour sur la route ; elle était à demi-cachée par les feuilles jaunissantes du poirier. Une façade latérale de la métairie donnait sur un immense jardin potager, dont on pouvait voir déjà les bords par les intervalles d'une forte claie, qui séparait la cour du chemin. Derrière la maison un beau verger s'étendait trèsloin. Lès têtes rondes des pommiers dépassaient la haie, haute d'un mètre et taillée en forme de muraille, qui les garantissait des incursions des maraudeurs. Tout cela avait un bel aspect sous les rayons du soleil ! Colette en
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ressentit un véritable bien-être. Elle pensa : « Quel bon air on respire ici ! et pour les enfants, — le bon air — c'est la santé ?
— D'ici , on ne voit rien , dit alors M. Dietrick ; entrons. »
A ce moment, une petite fille apparut derrière la claie et examina curieusement les étrangers; elle était naïvement posée, avec son petit ventre poussé en avant et ses mains derrière le dos. « Y a-t-il quelqu'un à la maison ? » lui demanda M. Dietrick. Elle disparut , sans répondre. « C'est sauvage comme une biche, ajouta-t-il en riant. Entrons donc ; d'ailleurs, il n'y a ni marteau ni sonnette. »
Lorsqu'ils furent dans la cour, la petite fille et un garçon plus âgé se montrèrent au seuil d'une porte basse; sur le fumier, une douzaine de poules et des canards picoraient , fouillant du bec et des pattes, à la recherche de quelque graine ; le coq fit un fier kotkodakâa, tandis qu'un chien de berger, à l'attache près d'un refuge en bois couvert de paille, aboyait avec vivacité, selon la consigne. Une odeur d'étable imprégnait l'atmosphère. Deux gros noyers, comme des génies protecteurs, allongeaient leurs branches vigoureuses jusque par dessus le toit de chaume et lui faisaient une ombre bienfaisante aux jours brûlants de l'été.
Au seuil de la porte, M. Dietrick appela à voix haute. Aussitôt, une grosse femme, qui paraissait âgée d'environ trente-deux ans , arriva d'un pas lent et ferme. « Straetman est-il à la maison, madame? demanda l'avocat en flamand.
— Oui, monsieur; entrez, monsieur et madame. » Colette examinait la fermière; elle était d'une taille
superbe, haute en couleur, ronde et solide. Mme Dietrick se sourit à elle-même , en admirant cette belle santé et l'air de joyeuse humeur et de satisfaction de cette nourrice de son fils. Les deux enfants, debout dans un coin,
satisfaisaient avidement leur curiosité. « Straetman est dans la prairie à cueillir des pommes, dit la fermière.
— Ne le dérangeons pas, répondit M. Dietrick; allons le trouver là, n'est-ce pas, ma femme?
— Oui, » dit Colette, bien plus occupée d'examiner la maison et la paysanne que désireuse de voir Straetman. Elle était si troublée en ce moment qu'elle n'eût pas pu dire le sujet de sa visite, si on l'avait interrogée. Partout, elle voyait son pauvre enfant. « Pendant sept ans, il a vécu ici, se disait-elle ; il s'est assis là; il a mangé à cette table; voilà ses compagnons de jeu ! »
Ils sortirent, suivis des enfants et guidés par Mme Straetman. L'ex-manœuvre, aidé de son fils aîné, qui avait douze ans, cueillait les pommes une à une, à la main, pour ne pas les froisser ; il était à califourchon sur une grosse branche , lorsque la femme le héla. « Nel, descendez; c'est un monsieur qui vous demande. » Ayant dit ces mots d'une voix forte , la fermière se tourna vers Colette dont elle admirait la toilette, pendant que Colette, surprise, se disait : * Nel! pourquoi ce nom me frappe-t-il, comme un écho?...
Sans répondre , Nel Straetman était descendu de l'arbre. « Ah! monsieur l'avocat ! bien le bonjour, dit-il. Vous êtes donc venu à Muysen ?
— Comme vous voyez, répondit M. Dietrick. Et si ce n'est pas trop vous déranger, je voudrais vous parler un instant.
— A votre service, monsieur l'avocat. Hai ! Antoine, soyez prudent pour les pommes, garçon; je reviens.
— Pendant que nous causerons, reprit M. Dietrick en s'adressant à Colette, voulez-vous boire un verre de lait, ma femme ? Ici , on ne le baptise pas, et il parait qu'on ne le trouve que meilleur. Soyez prudente, ajouta-t-il, à voix basse, en français : il ne servirait à rien de vous trahir. »
Lorsque Colette, la paysanne et les enfants eurent
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disparu derrière la maison, M. Dietrick s'éloigna sous les arbres et Straetman se mit à marcher à côté de lui-. Ce paysan était un homme sec et vigoureux, carré des épaules et un peu voûté. Des cheveux raides tombaient en désordre sur son front proéminent ; et sous ses sourcils touffus, d'un brun fauve, étaient profondément enchâssés de petits yeux gris qui se levaient rarement. « Eh bien, fermier, dit en flamand l'avocat, il me paraît que les affaires vont comme vous le voulez ; il y a autour de votre maison un air bon à respirer, celui du contentement. Vos enfants se portent bien ; votre femme est toujours jeune. Si vous avez quelque chose à désirer, c'est que je suis aveugle — ou tout au moins borgne.
— Oh! monsieur l'avocat, — certainement, en travaillant dur — nous vivons honnêtement : mais il n'y a pas de luxe. Quand le paysan devient riche, c'est qu'il a le bon lot. A l'apparence, c'est bien, — ça va; mais on ne dit pas tout.
— Allons, allons, n'allez-vous pas vous plaindre?
— Si ça servait à- quelque chose, — pourquoi pas? répondit Straetman. Il faut tout faire quand on a de la famille. Si c'était pour moi, bah !
— Enfin, reprit M. Dietrick, voilà votre femme débarrassée de ses nourrissons...
— Ce n'est pas notre faute ,' monsieur l'avocat ; un nourrisson, ça rapporte et ça ne coûte pas grand'chose. Seulement, pour élever les enfants des autres, il faut avoir des petits à soi — et c'est une ruine, ces moutards!
— A propos, Straetman, — à propos d'enfant, vous n'avez plus entendu parler de ce dernier, le Bruxellois, — qui est resté si longtemps chez vous?
— Non, fit Straetman avec un soupir; on nous l'a repris, — vous le savez bien, — j'ai été vous le dire, — il y a plus de deux mois.
— Et vous ne savez plus où il est?
— Non.
— Mais vous pourriez le retrouver?
— Oh ! pour ça — oui, par Mme Chamard, — vous savez, répondit le paysan avec indifférence en ramassant une pomme. Mais à quoi bon? Il n'était pas à moi : j'en ai fait mon deuil; ma femme y pense souvent
— Bon, bon ! cela se passera, fermier, — cela doit se passer, dans l'intérêt de votre femme, de sa santé. Elle a ses enfants à elle
— Ah! vous savez, monsieur l'avocat, les femmes, quand ça s'attache
— Oui, elles sont tenaces, dit M. Dietrick dont le visage marquait une joie véritable. Il pensait presque malgré lui : « 11 sera facile de dire que les traces de l'enfant sont perdues, et il faudra bien que Colette se console. »
Il y eut un moment de silence. M. Dietrick, arrivé avec Straetman au bout du verger, revint sur ses pas ; pour lui, tout était fini, et il ne désirait plus qu'une chose : rejoindre sa femme et reprendre le chemin de Malines. Il s'agissait maintenant de lutter avec l'amour maternel, et M. Dietrick songeait que sans doute la victoire ne serait pas aussi facile dans le second engagement que dans le premier. Il fut tiré de ses réflexions par Straetman , qui dit : « Et vous-même . monsieur l'avocat, vous voilà donc remarié!
-. — Oui, répondit avec indifférence, avec distraction M. Dietrick, qui ne désirait guère faire de confidences à Straetman; je suis encore jeune...
— Madame est bien jeune aussi, reprit le paysan. C'est une belle femme, et quand on la voit, — on comprend qu'on fasse le voyage de Bruxelles pour aller la chercher.
— Vous savez que ma femme est de Bruxelles, Straetman? demanda l'avocat, qui avait en ce moment envie de bâiller.
— Oh ! dit tranquillement Straetman, il y a longtemps que je la connais. »
2b 0 LES DEUX ARMURIÈRES.
M. Dietrick s'arrêta court et regarda son interlocuteur, croyant sans doute avoir mal entendu. « Que vous la connaissez ! Qui ça? demanda-t-il avec un étonnement inquiet.
— Eh bien, répondit en riant le paysan, Mllc Hendricks, la cadette.
— Vous la connaissiez, Straetman, vous l'aviez vue? » M. Dietrick fit cette question d'un ton catégorique,
sans doute afin que Straetman pût avouer l'erreur qu'il venait de commettre. Mais Straetman affirma de nouveau, avec l'insistance la plus formelle. « Je l'ai vue, quand elle habitait au coin de la rue de la Madeleine avec sa sœur — vue comme je vous vois, monsieur l'avocat, par la fenêtre, — entre les armes, — plusieurs fois. Elle m'intéressait, vous pensez, cette pauvre demoiselle, — dont ma femme nourrissait le petit. Et je l'ai reconnue tout de suite, quand elle est entrée avec vous, tout à l'heure, dans mon verger.
— Mais, objecta M. Dietrick toujours étonné, et tout prêt à se mettre en colère, vous n'avez rien dit : l'an passé, vous assuriez ne pas connaître ces demoiselles.
— À quoi ça sert, de parler sans raison ? Qu'est-ce qu'on y gagne ?
— Vous êtes un sournois ! dit l'avocat exaspéré, mais en s'efforçant de se contenir.
— Quel mal ai-je fait, monsieur l'avocat? On dirait que vous n'êtes pas très-content qu'on connaisse madame. Est-il Dieu possible que vous ayez pensé qu'on ne saurait pas son nom de famille à Muysen?... aujourd'hui ou plus tard. Je vous croyais plus fin.
— Plus fin ! dit M. Dietrick en se calmant. Eh bien, c'est vrai, je n'aurais pas dû vous cacher... Voyons, Straetman, qu'est-ce que vous me voulez? Ce n'est pas pour rien que vous me dites tout cela.
— Tout de même, dit le paysan, vous êtes un fin compère.
— En quoi? Comment? Tout à l'heure, vous vous étonniez que je me fusse montré trop naïf.
— Je me comprends, reprit Straetman. On est fin un jour, et puis le lendemain, on fait des sottises. Vous avez eu le nez fin d'épouser Muc Hendricks, — voilà ce que je veux dire. Vous avez bien profité de ce que je vous ai raconté — il y a un an, vous savez, monsieur l'avocat. Aujourd'hui, c'est vous qui avez les billets de mille francs.
— Ah ! ça, dit l'avocat en se croisant les bras et levant la tête, vous croyez que je me suis remarié parce que Mlle Hendricks était riche?
— Mais — mais — dit Straetman, elle n'en avait pas moins un enfant...
— Eh bien?...
— Eh bien, monsieur l'avocat, un homme comme vous aurait bien trouvé une honnête fille, s'il avait voulu la prendre pauvre...
— Vous êtes un sot , vous ne comprenez rien à tout cela; vos préjugés de village vous aveuglent
— Pourquoi alors ne tenez- vous pas l'enfant chez vous? demanda Straetman.
— Eh î parce que, — parce que — cela ne me plaît pas. J'ai des filles, moi aussi, — et je ne veux pas d'un étranger dans ma maison
— Le petit de madame !....
— Enfin, Straetman, je fais ce qui me plaît, — je n'ai pas besoin de conseil
— Je crois bien, monsieur l'avocat, répliqua le paysan en gardant toujours son même air narquois, — je crois bien, que vous n'en avez pas besoin : vous en vendez!... Mais comment donc avez-vous fait pour découvrir que Mlle Hendricks était la mère de notre petit? Vous êtes un malin, savez-vous? Et madame , elle sait donc que son petit a passé ici bien des années, — hein? Si c'est ainsi, elle va joliment en défiler, avec ma femme ! Allons, mon-
2S2 LES DEUX ARMURIÈRES.
sieur l'avocat, ne vous mettez pas en colère. A quoi ç,a servirait? Je suis une bête de paysan, mais je vois bien ce que vous me voulez. Ce qui vous cbagrine, c'est l'idée que madame, avec mon aide, pourrait retrouver l'enfant; eh bien, — c'est bon, arrangeons-nous : part à deux !
— Comment, part à deux ! Part de quoi ?
— Mais de ce que vous savez bien, monsieur l'avocat; ça s'entend assez.
— Cela ne s'entend pas du tout : expliquez-vous.
— Sans moi , dit Straetman , vous n'auriez jamais , — mais jamais — eu pour femme MUe Hendricks. Donnezmoi la moitié de ce qu'elle vous a apporté, nous serons quittes. C'est justice. »
M. Dietrick regarda le paysan avec stupéfaction. « Vous êtes fou ! dit-il après un moment.
— J'ai été fou de ne pas écouter Mnle Chamard, répliqua Straetman ; et c'est vous qui avez profité de ma sottise. Un bon conseil que vous m'avez donné ce jour-là, — bon pour vous, monsieur l'avocat. Je l'ai eu gratis, mais il vous a tout de même été d'un fameux rapport.
— Quand je vous dis que ce n'est pas l'argent !.... dit sourdement, avec colère, M. Dietrick.
— Alors , reprit Straetman , partageons , — puisque aussi bien vous n'y tenez pas. Je ne suis pas difficile : la moitié me suffira. Je m'arrondirai du côté du voisin Van Mulder , qui veut vendre son héritage ; c'est une petite maison avec des prés, touchant à mon jardin, — de l'autre côté, monsieur l'avocat. J'ai quatre enfants; il faut les pourvoir, et c'est dur !
— Allez au diable! dit M. Dietrick qui fit mine de partir; mais il revint aussitôt et reprit d'un accent plus doux : « Vous n'avez pas votre bon sens; croyez-vous que ma femme m'a mis dans la main , en bon argent, toute sa fortune, — là, comme s'il s'agissait d'une centaine de francs'' Fermier Straetman, cela ne se fait pas
ainsi. D'ailleurs, je ne sais pourquoi je vous explique tout cela ; vous n'êtes pas si paysan que vous voulez le paraître, et vous savez bien qu'on fait un contrat quand on se marie. Je voudrais satisfaire vos exigences, qui du reste sont ridicules, que je ne le pourrais pas. Ma femme est ma femme; mais sa fortune est toujours à elle; c'està-dire que je ne puis pas en disposer sans Tenez,
fermier, vous me faites dire des sottises. Parlons d'autre chose.
— De quoi? demanda Straetman.
— Parlons raison. Quelle réputation vous feriez-vous en m'inquiétant, en troublant mon ménage. On vous connaît comme un brave homme...
— Avez-vous profité de ma sottise, de ma confiance? demanda encore l'entêté Straetman.
— Profité ! dit M. Dietrick. C'est selon le point de vue où l'on se place. Vous ne voyez dans tout cela qu'une affaire d'argent; vous ne songez pas au sentiment, Straetman ; je ne suis pas vous, pas plus que vous n'êtes moi...
— C'est juste ! dit Straetman d'un ton convaincu. Moi, je ne vois que l'argent; vous voyez le sentiment, monsieur l'avocat.
— Voilà la situation, — à la bonne heure !
— Eh bien, qu'est-ce que je réclame, monsieur l'avocat ? D'avoir mon lot, comme vous avez le vôtre : entendons-nous.
— Vous me demandez l'impossible, reprit M. Dietrick exaspéré; Vous dites : « Entendons-nous, » et on ne peut rien vous faire entendre. Je vous répète que je ne suis pas libre de disposer de la fortune de ma femme.
— Si vous étiez libre, vous me donneriez donc — raison, monsieur l'avocat ?
— Eh, mon Dieu! tout de suite : pourquoi pas?
— Bon! fit Straetman. Et qu'est-ce que vous croyez que madame donnerait pour ravoir le petit, hein? Si
254 LES DEl'X ARMUR1ÈRES.
nous allions lui demander ça! Je suis sûr, monsieur l'avocat, qu'elle serait bien généreuse, bien facile, bien accommodante. Elle trouverait tout bien ; vous diriez comme elle, — et nous serions d'accord.
— Mais, homme insupportable, dit M. Dietrick réellement inquiet, je vous répète que je ne veux pas de l'enfant dans ma maison.
— Eh bien, répondit d'un ton résolu le paysan en s' arrêtant, qu'est-ce que ça me fait, à moi? »
A ces mots, et à la manière dont ils furent prononcés, M. Dietrick comprit que non-seulement il était à la merci de Straetman, mais que rien ne pourrait faire fléchir ce paysan avide, rien que l'argent. Ce n'était pas l'heure de se défendre avec des arguments subtils, et de serrer l'adversaire dans des raisonnements si nombreux, si touffus, qu'il dût s'avouer vaincu avant d'avoir pu reprendre son sang-froid. Straetman avait une idée et il ne la quittait pas; plutôt que de s'en éloigner; il aimait mieux se répéter jusqu'à fatiguer l'avocat. Seulement lui aussi, malgré sa patience de chat qui guette, commençait à trouver longue la résistance qu'on lui opposait; son air et ses paroles disaient qu'il ne s'agissait plus de tergiverser, et que le moment était arrivé de s'exécuter. M. Dietrick sentit parfaitement ce que sa position avait de pénible et môme de désespéré. 11 essaya cependant de faire une phrase.
« Straetman, dit-il, vous semblez oublier que les lois humaines ne sont pas toutes écrites, et que la morale n'a souvent d'autre juge que notre propre conscience. Il y a donc plusieurs justices parmi les nommes, sans compter celle de Dieu, qui est sans appel. En ce moment, vous n'écoutez que l'intérêt matériel, et vous ne songez pas qu'en agissant ainsi vous vous rabaissez dans votre propre estime.
— Tout ça veut-il dire, demanda le fermier, que j'ai tort de vouloir profiter à mon tour, — après vous — et
en faisant comme vous avez fait, — du bon moment pour acquérir un peu d'aise ?
— Cela veut dire, Straetman, qu'il ne faut pas tourmenter les gens dans la peine, ni les mettre dans une situation dont ils ne puissent sortir sans troubler pour longtemps toute une honorable famille. Bien mal acquis ne profite guère.
— Je veux en avoir l'expérience, dit Straetman; d'ailleurs, celui qui a dit ça est mort.
— Mais, reprit vivement M. Dietrick, savez- vous donc au juste le chiffre de la dot de ma femme pour en exiger ainsi une moitié? Qui vous dit que la somme soit forte? La fortune des demoiselles Hendricks n'était pas de celles qui font l'admiration publique.
— S'il n'y avait pas de quoi, vous ne vous défendriez pas tant,. monsieur l'avocat.
— Enfin, voyons, vous qui êtes malin, que pensezvous que ma femme m'ait apporté en entrant dans ma maison?
— Donnez-moi le surplus de cent mille francs, et je me contenterai.
— Vous êtes fou! vous dis-je, fou à lier. Vous parlez de cent mille francs comme d'une bagatelle. Quoi qu'il en soit, mon intention n'est pas de vous mettre dans la confidence de mes affaires intimes. Et, s'il faut satisfaire vos exigences, fixez un chiffre — raisonnable, — et nous verrons.
— Quarante mille francs, dit tout de suite Straetman.
— Ce serait ma ruine, répondit l'avocat avec non moins de vivacité. J'aime mieux supporter les effets de votre indiscrétion. »
Il se fit un silence. Les deux hommes marchaient côte à côte, à petits pas, les yeux baissés. Straetman ruminait; M. Dietrick rageait, mais il avait pris la résolution d'être froid, afin d'être volé le moins possible. « Ecoutez, monsieur l'avocat, dit enfin le paysan en s'arrêtant et en
256 LES DEUX ARMURIÈRES.
fixant sur son interlocuteur un regard froid, nous pourrions discuter ainsi jusqu'à demain sans — sans résultat, — et c'est du temps perdu. Je vais vous mettre le marché à la main, une bonne fois, — comme c'était mon intention de le faire un de ces jours, après la récolte de mes pommes, — en allant vous voir à Malines. Ce sera mon chiffre, - mon chiffre sérieux, et je n'en rabattrai rien.
— Voyons le chiffre !
— Douze mille francs ! dit Straetman en regardant audessus de l'épaule de l'avocat.
— Bien! répondit M. Dietrick; je sais à quoi m'en tenir. Mais, ajouta-t-il en prenant un des boutons de la veste du fermier comme pour mieux attirer son attention, qui est-ce qui me garantira que dans six mois vous ne me ferez pas la même demande? Qui me donnera une caution? Comment serai-je certain qu'après m'avoir ainsi extorqué douze mille francs vers le milieu d'octobre, vous ne voudrez pas y ajouter une autre somme tous les ans, — plus ou moins!
— Ah ! voilà, dit Straetman.
— C'est qu'il faut penser à tout , avec un homme comme vous, fermier.
— Oui, oui, vous avez raison, monsieur l' avocat ; mais ce n'est pas mon affaire. Vous trouverez bien un moyen, vous qui avez de l'instruction. Ce que je ne comprends pas, c'est que vous me donniez ainsi des idées que peut-être je n'aurais pas eues. 11 faut croire que vous n'avez pas l'esprit très à l'aise.
— Ce que vous faites, c'est me voler, dit M. Dietrick devenu tout pâte.
— Bah! répondit tranquillement Straetman, vous n'avez pas été beaucoup plus scrupuleux pour vousmême. Ainsi, c'est entendu, — dans quinze jours, les douze mille francs seront prêts.
— Je ne vous les donnerai pas, vous me les prendrez.
— Que vous êtes drôle ! monsieur l'avocat. Peut-on se faire tant de mauvais sang pour si peu ! »
M. Dietrick s'achemina d'un pas vif vers la maison, et Straetman le suivit en ajoutant : « Je pourrais vous ruiner, si vous tenez toujours autant à ce que Mme Dietrick ne retrouve pas son petit. Mais je n'en ai pas l'intention. Je sais profiter d'une occasion tout comme de plus adroits que moi, — et puis c'est tout. Quand j'aurai acheté l'héritage de Van Mulder, monsieur l'avocat, je vous laisserai bien tranquille ; et ce n'est pas cette petite somme qui vous appauvrira. Faites donc bon visage à madame , allez ; vous ne voulez pas qu'elle se doute de ce que nous venons de dire, hein ? Ah ! si elle nous avait entendus!....
-- Hé! taisez-vous^ donc , butor! dit à voix basse et d'un ton menaçant M. Dietrick. Venez dans quinze jours, puisque vous exigez que je me dépouille. Quant à plus tard) — je saurai ce que j'ai à faire. »
Straetman sourit, sans répondre. Ils rentrèrent ensemble à la métairie. Aussitôt qu'elle eut vu son mari, Colette se leva, mais sans parler. Comme tous deux avaient hâte , pour des motifs différents , de quitter la famille Straetman , ils ne firent pas de longs adieux. On les reconduisit jusque sur le chemin de Malines; père, mère et enfants les suivirent avec déférence et prirent plaisir à les regarder de loin diminuer, diminuer, puis disparaître à un détour du chemin. Straetman alors dit à sa femme : « Je vais dire bonjour à Van Mulder; surveillez Antoine, — qu'il soit prudent avec les pommes. »
258 LES DEUX ARMURIÈHES.
Pendant que M. Dietrick et Straetman avaient ensemble dans le verger cet entretien sérieux, Colette, assise près d'une table, dans la salle commune de la métairie, causait avec Mmc $traetman. Les deux enfants s'étaient d'abord tenus debout dans l'ombre, curieux et ravis , pour examiner sans être vus la belle dame ; mais peu à peu ils s'étaient rapprochés, peut-être sans en avoir la volonté, et attirés par une fascination véritable vers ce qui leur semblait rare et beau. Un demi-lifre en faïence, plein de lait, avait été posé sur la table, et Colette, y ayant trempé ses lèvres, l'avait déclaré savoureux, ajoutant : « On ne boit rien de pareil à la ville.
— Oh ! madame , répondit la fermière , si vous en voulez avoir, on vous en portera tous les jours, - et toujours du bon. »
Colette accepta, et pendant cinq minutes il fut surtout question de ménage entre les deux femmes. Colette répondait à la paysanne avec sa simplicité ordinaire, ne croyant point qu'il fût au-dessous d'elle de montrer un certain intérêt à ces détails vulgaires. Mais elle répondait avec distraction; tandis qu'elle parlait, quelque chose en elle s'agitait; elle réfléchissait si fortement qu'elle en était comme effarée. L'air qu'elle respirait pesait à sa poitrine. Ses membres tremblaient; elle avait la tête vide et lourde, et elle pouvait à peine supporter le poids de ses deux bras. Un moment ses yeux s'humectèrent de larmes.
Peu à peu, cependant, le calme lui revint; les phrases monotones de la tranquille fermière finirent par endormir la première émotion, et elle supporta courageusement cette douloureuse épreuve. C'est alors qu'elle aperçut les deux enfants debout contre la table et dévorant des yeux toute sa personne : « Que ces enfants se portent bien ! dit Colette comme si elle se parlait à ellemême ; qu'ils sont forts !
— Oui, dit la fermière, mais ils sont sauvages, madame. »
Et vite, frère et sœur retournèrent dans leur ombre, à reculons, en rougissant. La mère ajouta : « C'est ainsi, à la campagne.
— Et, dit Colette, vous les avez tous nourris vousmême, n'est-ce pas?-
— Oui, madame, et quatre autres. Heureusement, je suis forte; mais je ne voudrais plus recommencer.
— Et vos quatre nourrissons étaient aussi bien portants que ceux-ci?
— Les trois premiers, je ne les ai gardés que deux ans, madame, et grâce à Dieu, je les ai rendus sains à leur mère. Le quatrième est resté ici sept années ; c'était un beau garçon, bien fort, et je l'aimais comme les miens. Ça m'a été dur de m'en séparer.... »
Le visage ferme et coloré de la paysanne se contracta et ses paupières s'agitèrent vivement, tandis qu'un long soupir soulevait sa poitrine. Mais elle ne pleura point. Colette était aussi émue qu'elle, et elle baissa les yeux, pour pouvoir retenir ses larmes. « Non, reprit la fermière, je ne voudrais plus élever les enfants des autres ; on s'y attache presque autant qu'aux siens, madame, — et c'est un crève-cœur quand il faut les laisser aller. Le départ de notre dernier nous a tous attristés, l'homme et les enfants tout autant que moi. Pensez donc, sept années!....
— Mais, dit Colette d'une voix altérée, ne pouvez-vous
260 LES DEUX ARMURIÈRES.
au moins le voir quelquefois? Où est-il maintenant?
— Ah! je ne sais pas! » dit la fermière en soupirant de nouveau.
Après un moment de silence, Colette reprit : « Et vous n'avez rien conservé, — rien conservé que le souvenir — d'un enfant à qui vous vous étiez si attachée ?
— J'ai un peu de linge dans un tiroir, là, dans notre chambre à coucher...
— Du linge que vous aviez confectionné vous-même?
— Non, madame : ce sont de petites chemises qu'il avait quand on nous l'a apporté; elles sont si jolies que je ne saurais m'en défaire. J'ai du plaisir à voir cette fine toile qui a touché à son petit corps. »
Colette se leva; elle avait une peine infinie à ne pas crier : « Mais cet enfant, c'était le mien; ces chemises, c'est moi qui les ai coupées et cousues. » Elle regarda la fermière, dont le visage rond et rose manifestait un chagrin tranquille, sérieux. Colette eût désiré embrasser cette femme qui avait été la mère de son pauvre enfant ; son cœur était prêt à défaillir. Elle repoussa sa chaise d'un mouvement brusque, et dit en essayant de garder un calme parfait : « Montrez-moi ces petites chemises, madame Straetman. Cela vous fera du bien, et j'en aurai du plaisir. » Et elle sourit en ajoutant : « Allons, venez; n'ayez pas de honte : c'est un Don sentiment ! »
Elles entrèrent dans une chambre dont l'unique croisée prenait jour sur le verger. Il y faisait à demi-clair en face de la fenêtre ; mais les coins restaient obscurs. La paysanne ouvrit le tiroir d'un meuble carré, en bois commun bruni par le vernis, et elle étala aux yeux de Colette une demi-douzaine de chemises pareilles à celles qu'on met aux poupées, des bavettes, deux paires de bas roses. Colette posa sur tout cela ses deux mains, qui se serrèrent nerveusement. Si elle avait été seule, que de baisers et de larmes eussent chauffé et mouillé ce qu'elle osait à peine toucher! Debout à côté d'elle, la
paysanne regardait, d'un air attendri. La pauvre mère eût voulu voler le tout ; mais c'était impossible. Et quel prétexte trouver pour acquérir ces objets, qui n'avaient en eux-mêmes aucune valeur? Quelle raison donner pour que Mme Straetman consentît à se défaire de ces souvenirs? Colette ne sut point inventer de mensonges satisfaisants , et, sans avoir prononcé une parole, elle rentra dans l'autre pièce et s'y rassit, mais en tournant le dos à la lumière, car elle ne se sentait plus la force de supporter le regard même d'un indifférent.
Ce fut à ce moment que M. Dietrick et Straetman arrivèrent, et que Colette se leva oppressée de nouveau, prête à éclater, ne retenant la foule de questions qui se pressaient sur ses lèvres qu'en se rappelant ce que lui avait dit son mari : « Il ne faut pas qu'on soupçonne pendant une seconde qui vous êtes. » Elle quitta la métairie, comme si elle avait voulu la fuir, — et c'est fiévreusement quelle entraînait son mari sur la route de Malines, sans oser se retourner. Ils parcoururent ainsi, d'une marche précipitée mais en silence, deux à trois cents mètres; tous deux étaient agités et préoccupés. A la fin, l'avocat, qui n'était point habitué à cette vive locomotion, dit : « Eh bien, pourquoi donc courons-nous? 11 n'est pas tard : marchons à l'aise. » Ce qu'ils firent de commun accord. Et alors Colette demanda, en regardant son mari, dont le front lui parut soucieux : « Les nouvelles sont-elles mauvaises? Vous vous taisez!... »
— J'aime mieux vous dire oui tout de suite, Colette ; ce n'est pas avec vous que les circonlocutions sont nécessaires.
— On ne sait rien ?
— Non.
— Les traces — sont perdues — tout à fait ?
— Tout à fait, Colette. »
L'avocat soupira. Colette se tut. Tous deux continuèrent de cheminer pendant plusieurs minutes. Enfin
262 LES DEUX ARMURIÈRES.
Colette dit : « C'était une folie d'espérer : j'aurais été trop heureuse!... Tout est fini, maintenant, bien fini!...
— D'un côté, oui, répondit l'avocat. Mais ce filou de paysan n'exige-t-il pas, pour prix de son silence, que je lui compte une somme de douze mille francs ? Il vous connaît, Colette!... »
Elle ne répondit pas, et M. Dietrick put comme il le voulut traduire sa conversation avec le paysan, traduction tout à fait libre et étrangement infidèle au texte original. Il mêla à son récit les protestations sincères de sa volonté de garder intacte la réputation de sa femme, dût-il se ruiner pour assouvir l'insatiable avidité de Straetman. Colette ne le remercia pas ; son cœur était brisé. Jamais coup plus cruel ne l'avait frappée et elle restait tout hébétée, ainsi plongée dans de soudaines ténèbres, pareille à un homme qui s'évanouit sous l'assommoir. M. Dietrick continuait avec véhémence ses récriminations contre Straetman; il fulminait contre les paysans, qui tous, assurait -il avec une conviction profonde, étaient des créatures sauvages, indignes de vivre dans les pays civilisés. Ces exagérations n'eurent pas le succès qu'il en attendait ; Colette ne paraissait ni émue ni prête à s'émouvoir. Il comprit alors seulement qu'à parler argent il faisait une manœuvre par laquelle il lui serait impossible de pénétrer au cœur de Colette ; il composa deux ou trois phrases de banale consolation, et sentant qu'il n'était point encore en harmonie avec les pensées de sa femme, il se tut.
Mais le mutisme et le calme de Colette lui semblaient trop incompréhensibles pour qu'il pût se déclarer en luimême satisfait. Il parla de ses enfants ; il les montra à l'imagination de Colette comme deux consolatrices. Inspiré par ce sujet, il trouva des pensées tendres et encourageantes. Colette enfin lui répondit, d'une voix douce un peu troublée, sans lever les yeux : « Je n'ai plus d'espoir qu'en Dieu ; pourquoi m'abandonnerait-il ?
Vous qui êtes un homme, vous vous êtes montré bon envers moi, vous m'avez pardonné ma faute : Dieu ne peut pas être plus inflexible qu'un homme. J'ai toujours été résignée, même lorsque j'étais seule et que personne ne m'aimait. Aujourd'hui, je perds ma dernière espérance, mais je ne me sens plus isolée, — Jeanne n'est plus là pour me reprocher durement mon passé, — vous me montrez de l'affection et vos enfants sont douces comme des anges. J'ai un ami et une famille : je ne pouvais guère espérer mieux. N'essayez donc pas de me consoler, — c'est impossible — je le sens bien : je resterai ce que j'ai été depuis huit ans, — je ne pourrais plus changer; mais je saurai reconnaître ce que vous
ferez pour moi et — je tâcherai — d'oublier »
Elle s'arrêta; jamais peut-être elle n'avait fait un aussi long discours. M. Dietrick admira très-sincèrement un tel courage; et si bien qu'il ne trouva rien à lui répondre avant d'avoir réfléchi. Lorsque quelques instants furent passés, il dit : « Je n'attendais pas moins de vous, Colette; et cependant j'admire votre force d'âme; il y a peu d'hommes qui sachent se résigner.
— Ah! dit-elle, ce qui me soutient, c'est que je crois en Dieu. »
Et en lui-même M. Dietrick dit : « Elle finira par oublier, et tout cela maintenant me laissera tranquille. J'ai bien conduit cette affaire. »
Huit jours après cette excursion à Muysen, M. Dietrick demanda à sa femme si elle voulait l'accompagner à Bruxelles, où il devait voir M. Lenoir, avec qui il avait à régler des affaires d'intérêt. Cette proposition la troubla beaucoup. Revoir Jeanne ! Elle n'avait pas encore osé y penser. « Croyez-vous, demanda-t-elle, qu'ils soient revenus de Paris ?
— J'ai eu la nouvelle de leur retour avant-hier, indirectement. Eh bien, Colette, venez-vous avez moi?
— Si nous emmenions les enfants?... dit-elle.
264 LES DEUX ARMURIÊRES.
— Oui , répondit M. Dietrick , la fête sera complète : vous n'avez que de bonnes idées. Je suis curieux de voir, Colette, quelle réception Jeanne nous fera.
— Curieux! dit Colette en elle-même... Et moi aussi, je voudrais n'être que curieuse. »
Ils partirent. Les enfants dansèrent quand on leur apprit qu'ils allaient à Bruxelles. En route, ils devinrent graves : le bonheur a ses heures où il se replie sur luimême, où il se voile d'une sorte de pudeur solennelle, — peut-être pour ne point s'exposer au regard avide des curieux. Colette sourit en voyant les mines réfléchies des deux petites filles. Déjà elle les comprenait, elle devinait ce qui se passait dans ces jeunes esprits, comme si elle-même les avait initiés aux premiers éléments de la vie. Mais à mesure que le convoi approchait de Bruxelles, les traits durs et hautains de sa sœur se dessinèrent plus nettement dans son souvenir et elle sentit son cœur se rapetisser, tandis que ses artères précipitaient leurs battements.
De la station, ils se firent conduire à Ixelles en voiture. M. Dietrick avait visité, quelques jours avant les mariages, le pavillon loué et meublé par M. Lenoir. Ils y arrivèrent bientôt ; les enfants sautèrent gaiement sur la chaussée ; la vue du grillage, de la maison blanche et du bois qui l'entourait réjouirent leurs yeux. Colette descendit de voiture après ses filles ; elle était très-pâle. « On croirait, lui dit son mari, que vous avez peur!
— Oh! non, répondit-elle, je voudrais être contente, mais je ne puis pas. »
Au coup de sonnette, une servante parut. « Monsieur n'est pas à la maison ; mais madame est au salon. » Ils entrèrent , Colette donnait le' bras à son mari , et les enfants marchaient de chaque côté, légères comme des oiseaux. La servante, sans plus de mystère, ouvrit la porte du salon en disant : « Madame, il y a quelqu'un. » Puis, elle se retira.
Jeanne s'était levée et avait fait deux ou trois pas. A la vue de M. Dietrick et de Colette, elle s'arrêta. « Nous venons, dit M. Dietrick, vous faire une visite fraternelle et vous montrer nos enfants.
— PJous croyions, dit Jeanne froidement, que nous étions oubliés.
— Vous savez bien, reprit M. Dietrick, que c'est impossible ; nous attendions la nouvelle de votre retour.
— Et vous , Colette , continua Jeanne , c'est tout ce que vous avez à me dire ?
— Je vous embrasserais volontiers, dit Colette. » Elle s'avança et Jeanne se laissa baiser les deux joues;
on eût pu croire que c'était un hommage auquel elle avait droit, et elle n'en parut pas plus touchée que la mule du Pape. Jeanne se tourna vers les enfants : « Me voilà donc des nièces, dit-elle; elles sont déjà coquettes. » Elle s'assit en ajoutant : « Prenez place, sans façons. » Puis, attirant l'aînée des petites filles, elle la posa sur ses genoux et analysa sérieusement son visage.
« Léontine, dit M. Dietrick, c'est ta nouvelle tante; ne lui dis-tu rien ?
— Bonjour, madame, dit l'enfant intimidée.
— Est-ce que je l'effarouche ? demanda Jeanne en lui tapotant une joue. A cet âge, on n'est plus sauvage. » Elle lui fit lever la tête et l'examina de nouveau. « Il faudra, reprit-elle alors, soigner ces oiseaux; ils ne sont pas bien vigoureux : gare au chat ! » Elle hocha la tête, puis se leva. « Faisons un tour de jardin, en attendant M. Lenoir; vous déjeunez avec nous, n'est-ce pas?
— Mais, dit M. Dietrick, peut-être serait-il indiscret à nous d'accepter...
— Du tout, — c'est sans cérémonie. Allons, les petites, dégourdissez-vous. Sont-elles muettes ?
— Non, répondit Colette, — mais elles ne vous ont jamais vue, Jeanne.
— Et je leur fais peur! reprit Jeanne de sa voix dure.
26(i LES DEUX ARMURIËRES.
La tante de Bruxelles n'a pas l'air d'avoir été trop bien recommandée. J'aurais peut-être dû les recevoir avec un paquet de bonbons.
— Mes enfants ne sont pas gourmandes , dit M. Dietrick impatienté.
— Bah! répliqua Jeanne, comme tous les enfants.
— En tout cas, reprit l'avocat, le « paquet, » si vous pensez ainsi, aurait eu toutes les caresses... »
Colette toucha de la main le bras de M. Dietrick, qui n'acheva pas sa pensée. Tout tranquillement , et sans beaucoup parler , on visita le petit parc. La promenade fut solennelle comme une procession composée d'indifférents. Colette se hasarda, après dix minutes d'un silence gênant, à demander comment Jeanne avait trouvé Paris, et Jeanne répondit : « C'est une grande ville, où tout le monde paraît riche et heureux. Les Parisiens ont l'air toujours de bonne humeur : ce sont de fameux hypocrites. L'eau et le vin y sont très-mauvais, — du moins ce qu'ils vendent aux étrangers. Leur cuisine vous ôte l'appétit. Les femmes, dans les rues, ont une mine insolente. On me donnerait des millions pour y habiter, que je dirais merci.
— On en dit des merveilles, objecta M. Dietrick.
— Oui, les gens qui en sont revenus, pour attraper les autres, répondit tout de suite Jeanne. Et il y fait cher vivre ! Ce n'est pas moi qu'on y reverra. »
Lorsque M. Lenoir rentra, vers midi, il trouva tout le monde assis au salon, mais non groupé par l'attraction d'un entretien familier ; chacun était carrément et froidement casé sur sa chaise, comme dans les visites cérémonieuses, où l'on pose avec un courage absurde et futile. M. Lenoir, frais, coquet, rajeuni par une nouvelle désinvolture, amena au moins le bruit et le mouvement entre ces êtres ennuyés, qui n'avaient pas la volonté de se désunir tout à fait, ni de donner à leur lien naturel une solidité quelconque, hypocrite ou sincère. Ce furent des
poignées de main et des embrassades, offertes par M. Lenoir, acceptées avec une sorte de reconnaissance par Colette et de plaisir par les enfants. Quant à M. Dietrick, il paraissait dominer tous ces menus faits et ne songer qu'à « son affaire. >M. Lenoir ne manqua pas de rééditer un compliment sur le mot « belle-sœur » et trouva de gracieuses paroles pour accompagner cette banalité. 11 fit aussi quelques jolies images au sujet des cheveux blonds et des joues roses des deux enfants. Enfin, il se déclara extrêmement charmé de la surprise qu'on faisait à lui et à sa femme-.
On se mit à table pour déjeuner, et M. Lenoir continua son commérage bruyant, qui tint lieu de conversation. 11 alla chercher lui-même à la cave du vieux Bordeaux, voulant fêter la visite de son « cher beau-frère et de sa famille. » 11 questionna Colette, et, par ses phrases à double -sens, trouva moyen d'augmenter le malaise qu'elle éprouvait. 11 força les enfants à boire du vin, voulant, assurait-il, les rendre gaies et communicativcs autant que lui. Entre ses phrases, il souriait à Jeanne ou la regardait tendrement, appuyant ses démonstrations de « chère amie » ou de « ma Jeanne. » Colette, étourdie, écoutait tout cela comme elle eût fait d'une scène de comédie, au théâtre. M. Dietrick restait très- froid... Les enfants s'ennuyaient et Jeanne gardait un silence à la fois austère et satisfait.
Quand on eut déjeuné, M. Dietrick se leva. « Lenoir, dit-il, je voudrais vous dire deux mots en particulier.
— Je suis à vos ordres, mon cher ami, répondit M. Lenoir. Allumons un cigare et faisons ensemble un tour de jardin. Pendant ce temps, nos femmes se diront leurs petits secrets. »
Il caressa, en passant, le menton de Jeanne, sourit à Colette et fit un signe de tête aux enfants. Lorsqu'il fut dans un des chemins sablés du petit parc, marchant à
268 LES DEUX ARMURIÈRES.
côté de M. Dietrick, il dit : « Pour quel mystère m'avez vous attiré ici, avocat?
— Je ne ferai pas de préface, répondit l'avocat; entre nous, les palliatifs ne me paraissent pas fort utiles; je vous dirai donc tout cru que j'ai besoin de mon argent.
— Vous, besoin d'argent! Allons donc!
— C'est ainsi...
— Quelle bouffonnerie! Vous ne pouvez pas avoir besoin d'argent avant moi, puisque vous êtes par nature économe, et que nous avons épousé le même jour les deux sœurs, qui nous ont apporté la même dot.
— Tous vos raisonnements...
— C'est de la logique: quand je serai ruiné, vous aurez probablement augmenté votre fortune...
— Vous comptez donc être un jour ruiné, Lenoir?
— Parbleu!
— Raison de plus pour que j'exige que vous acquittiez votre dette. Vous l'avez dit, je suis par nature économe, et, de plus, père de famille. Dans quelques années, j'aurai deux filles à établir et je n'y songerai jamais trop tôt.
— Je n'ai rien à dire contre votre prudence, avocat : elle est connue, et, au besoin, j'en ferai le plus chaleureux panégyrique.
— Ce n'est pas tout cela ; il faut songer à me payer.
— Mon cher beau-frère, tant qu'il ne s'agira que d'y songer, nous nous entendrons très-bien.
— Voyons, Lenoir, assez plaisanté. Quand comptezvous vous acquitter envers moi ?
— Quand ? Mais jamais, — si Dieu me prête vie.
— Voulez- vous me faire le plaisir de parler sérieusement? J'ai hâte de rejoindre ma femme et de l'emmener hors d'ici ; car sa sœur lui a fait une réception très-peu fraternelle. Songez que j'ai vos reconnaissances et que je puis en user.
— Ah ! quel procédé ! quelle idée vulgaire et mesquine! Entre frères...
— Me voulez-vous payer, oui ou non?
— Non, pardieu! Avocat du diable... Et moi aussi, ajouta-t-il avec un soupir de satisfaction, j'ai besoin de — mon argent... Quand je n'en aurai plus besoin, je songerai à vous, — je vous le promets.
— Je trouve, Lenoir, cette plaisanterie détestable. Et puisque vous ne voulez pas vous exécuter de bonne grâce, j'agirai par les moyens que la loi me donne.
— Vous allez, Dietrick, troubler mon ménage.
— Cela m'est bien égal...
— Vous savez que je dois avoir recours à ma femme pour vous satisfaire...
— Sans doute !
— Et une pareille situation ne vous attendrit pas ! 11 y a pourtant entre nous un lien de famille... Nous sommes frères...
— As-tu fini ? dit l'avocat en haussant les épaules et en souriant.
— Ah ! si vous me tutoyez, reprit M. Lenoir, je suis rassuré; tutoyer un homme, c'est en faire son ami, — et on ne met pas son ami au désespoir — sans raison.
— Tenez, vous m'exaspérez, répondit M. Dietrick en devenant tout rouge. Je ne vous réponds plus; bonjour; mais vous aurez de mes nouvelles.
— Hai ! dites-donc, l'avocat, hai! est-il vif?... »
M. Dietrick , qui s'en allait , revint sur ses pas. « Eh bien, quoi? Me remboursez-vous? Et quand?
— Vous êtes monotone, mon cher, répondit en ricanant M. Lenoir ; vous n'avez qu'une corde à votre guitare et cela finit par être assommant. Parlons donc d'autre chose, s'il vous plaît. Donnez-moi des nouvelles du petit.
— Du petit! Quel petit?
— Du petit de Mmc Dietrick... Le petit, pardieu ! Y en a-t-il deux? »
270 LES DEL'X ARMURIÈRES.
M. Dietrick chancela sur ses jambes ; il blêmit ; son cigare tomba d'entre ses lèvres. » Ah ! ah ! reprit M. Lenoir, nous voilà démonté, cher beau-frère ! Je suis certain qu'en ce moment vous donneriez volontiers quittance de la somme que je vous dois, à condition que je ne connusse pas le secret mignon. Vous voilà bien ébouriffé! Croyiez-vous donc que Jeanne Hendricks pût avoir quelque chose de caché pour Arthur Lenoir, pendant la lune de miel?... »
M. Dietrick tourna sur ses talons, en chancelant; et, sans répondre, s'achemina vers le pavillon. M. Lenoir le suivit, riant et goguenardant toujours. En entrant dans le salon, M. Dietrick dit : «Allons, Colette, partons! » Colette se leva tout de suite, pendant que M. Lenoir ajoutait: « Déjà nous quitter! Mais restez donc; vous partirez plus tard : les convois ne manquent pas. » M. Dietrick ne répondit point, fit un salut bref à Jeanne, prit une de ses filles par la main et sortit, suivi de Colette et de l'autre enfant. On les reconduisit jusqu'à la grille; M. Lenoir ne cessa d'être aimable, assurant qu'une pareille visite serait à peine comptée comme une promesse de la renouveler bientôt et de la faire plus longue. L'avocat marmottait entre ses dents, en marchant vite. A la grille, il se retourna et dit : « Jamais je n'oublierai votre gracieuse réception. » Il prit alors le bras de sa femme , le posa sur le sien et entraîna sa famille vers la porte de Namur ; les enfants le suivaient en trottinant. Il soufflait; il était cramoisi.
— Bonjour, Joseph, bonjour, cria M. Lenoir. Au revoir, — portez-vous bien, s Puis il continua en s'adressant à Jeanne : « N'est-il pas superbe à contempler d'ici? Regarde-le donc : il va tout renverser. Qu'a-t-il, ce diable d'avocat? On croirait qu'il n'est pas content de nous.
— Qu'est-ce que cela nous fait? dit Jeanne.
— Peu de chose, rien, reprit M. Lenoir. Rentrons,
Jeanne, le temps fraîchit : il va pleuvoir. Brrr!... Est-ce l'hiver qui vient ou suis-je décidément vieux?
— Oh ! dit Jeanne en posant doucement une main sur le bras de son mari; toi, vieux!. . Si tu penses ainsi, que diras-tu de moi ?
— Toi ! répondit M. Lenoir , les orages de la vie ne t'ont pas seulement effleurée. Depuis vingt ans, tu n'as pas changé ; dans vingt ans, tu seras ce que tu es. C'est ce qui m'effraye, ma Jeanne, — car alors je serai vieux pour tout de bon. Aussi, je veux t'entourer de tant de bien-être, te rendre si heureuse pendant que je suis encore capable de combattre avec la fortune, qu'à défaut d'amour, plus tard, tu me doives au moins de la gratitude et que tu ne puisses pas m'abandonner. Oui, je te ferai riche et enviée. Je veux qu'on dise que nulle femme au monde n'est aimée comme toi. Je triompherai du hasard, je séduirai la chance pour te procurer toutes les jouissances que donne la richesse. Et je ne sais si une sorte de génie m'est venu depuis que je suis à toi, mais les belles occasions de changer notre aisance actuelle en luxe princier se présentent à moi chaque jour. Aujourd'hui encore, ce matin, tout à l'heure, on a voulu de force m'associer à une entreprise qui doit produire des résultats immenses. J'ai été timide, — j'ai répondu avec regret par un refus ; je voulais avant tout avoir ton approbation. Je ne ferai rien sans tes conseils, car je te sais prudente, sage, sensée. Ecoute : voici ce dont il s'agit... »
Bras dessus, bras dessous, serrés l'un contre l'autre, ils firent le tour de leur petit parc, plusieurs fois. Ils avaient oublié le vent qui fraîchissait, et la pluie qui menaçait de tomber. Jeanne se laissait enivrer par les paroles caressantes de M. Lenoir. En l'écoutant, elle frissonnait, elle se disait peut-être : c C'est un concert d'anges ! » Un sourire ineffable courait sur ses lèvres épanouies. De légères rougeurs coloraient ses joues. Ses
272 LES DEUX ARMURIÈRES.
mains , habituées au travail , s'agitaient fébrilement sur le bras de son mari. Elle baissait de temps à autre les yeux, sans doute pour voiler un moment l'ardeur de ses regards, qui la fatiguait elle-même. Et M. Lenoir continuait à la fasciner, mêlant aux stances amoureuses des groupes de chiffres éblouissants...
Ils passèrent l'après-midi en tête à tête. Le soir, ils allèrent au théâtre. Le lendemain matin , M. Lenoir achetait pour quinze mille francs d'actions industrielles, dont il gardait les titres en sa possession.
M. et Mme Dietrick, en descendant la rue de la Madeleine et en se dirigeant vers la station, passaient devant le Pistolet de paille. « Oh! dit Colette, entrons-y un moment; Barbe sera si contente! » Ils entrèrent. Borgnet était dans le magasin. En reconnaissant Colette et son mari, il ne dit pas « bonjour, » il ne fit qu'un bond jusqu'à la porte du salon à l'œil de bœuf, l'ouvrit et cria : « Barbe, c'est Mlle Hendricks, — non, Mme Colette, Mme Dietrick. » Colette était déjà sur le seuil de la porte; elle descendit les trois marches et se trouva devant Barbe-Deux qui s'exclama : « Ah! Jésus mon Dieu ! » en joignant les mains. Colette, vivement impressionnée, dut s'asseoir. M. Dietrick dit, en touchant le bras de l'ouvrier : « Eh bien, Borgnet, comment vont les affaires?
— Mais, — je n'en sais trop rien, monsieur l'avocat, répondit Borgnet ; je crois que ça va bien.
— Débarrassez-vous, disait Barbe à Mme Dietrick en
lui dénouant son chapeau ; et les jolies petites filles! elles vont prendre quelque chose. Jésus mon Dieu! venir ainsi, sans le faire savoir! Ah! mademoiselle, qu'il y a longtemps que je ne vous ai vue ! Et vous vous portez bien ? Monsieur, asseyez-vous. Allons Borgnet, qu'est-ce
que vous faites-là? Mademoiselle, vous allez dîner
ici; je vous en prie, ne dites pas non Quels beaux
enfants ! Est-ce que je peux les embrasser ? »
Cette expansion naïve touchait Colette ; et elle n'osait parler, parce qu'elle ne voulait pas pleurer. Mais elle pensait : « Ah ! on voit bien que Barbe n'est pas ma sœur! »
Il fallut employer la force pour empêcher Barbe de préparer un dîner splendide. M. Dietrick désirait partir le plus tôt possible ; mais il dut s'asseoir, boire un verre de vin et croquer quelques bonhons. « Comment, disait Barbe, ne rien prendre quand vous venez chez vous ; ce
serait du beau! Que je suis donc contente! » Et elle
restait debout, à regarder Colette, se récriant encore tout bas quand les autres parlaient.
Cette visite réconforta Colette et calma M. Dietrick. Les petites filles aussi retrouvèrent au Pistolet de paille leur rayonnante physionomie du matin. En sortant, Colette dit : « Je ne vois pas votre pensionnaire, — le petit François.
— Il est à l'école, répondit Borgnet avec une espèce d'inquiétude. Soyez tranquille, madame, nous le soignons, — nous l'aimons bien, - n'est-ce pas, Barbe ? autant que s'il était à nous — tout comme vous aimez ces chères demoiselles, j'en suis sûr. — Oh ! soyez tranquille! Je lui donnerai de l'éducation, — au garçon
— Les braves gens! dit M. Dietrick à Colette. Cela fait du bien de les voir, après des Lenoir et des Straetman »
Borgnet et Barbe n'étaient point accoutumés à leur haute position. Borgnet, peu à peu, se serait fait cepen-
274 LES DEUX AUMUHIÈRES.
dant à cette vie, à cette transformation, — si la timidité entêtée de sa femme ne l'eût enrayé, n'eût entouré de frayeurs chacune des tentatives qu'il faisait pour dominer la situation. L'unique rêve de Barbe était de céder le commerce à un tiers, et de fuir le danger aussi loin que possible, aussitôt qu'elle se serait débarrassée des liens qui la retenaient à ce poste, où tous les jours des craintes nouvelles venaient l'assaillir. Mais cela ne pouvait se réaliser : c'était un désir enfoui au plus profond de son cœur rapetissé par les appréhensions, et qu'elle n'eût osé manifester même vaguement, tant elle craignait l'accusation d'ingratitude. Elle aurait accepté tout reproche d'imbécillité ou d'ignorance, d'entêtement ou de pusillanimité ; mais elle ne voulait point paraître ingrate. Elle sentait bien que ses maîtresses, en cédant à elle et à son mari un commerce prospère, avaient agi généreusement, et que c'eût été leur manquer gravement que de ne point tenter de les satisfaire. Ainsi, la pauvre femme se trouvait placée dans cette situation insupportable, de vouloir rentrer dans son humble sphère et de ne le pouvoir pas.
Mais bien qu'elle ne manifestât d'aucune façon ses craintes pour l'avenir, son attitude intimidait Borgnet, le retenait, l'enchaînait au point qu'il savait à peine se défendre contre cette influence mystérieuse qui amollissait sa volonté,
11 avait le tort, du reste, de tout raconter à sa femme, et de la consulter sur les sujets auxquels elle ne comprenait absolument rien. Cette faiblesse prouvait qu'il n'était pas né pour agir, et que toute conception individuelle devait trouver son esprit et sa conscience aux abois. Ces hommes ne sont point rares, qui, dirigés par une volonté puissante, sont capables même de grandes actions ou d'œuvres admirables , mais qui, abandonnés à leur propre mouvement, meurent sans avoir rien produit.
Ainsi, toujours arrêté par la passivité de Barbe, Bor-
gnet, qui n'avait guère d'initiative, ne fit rien pour augmenter la clientèle du Pistolet de paille; on le trouva serviable et intelligent, et les clients faciles à contenter lui restèrent attachés ; mais ceux assez communs qui veulent plus de théorie que de pratique, et que satisfait plutôt la forme, la grâce extérieure que la bonté du travail, ne furent pas longs à l'abandonner. 11 s'en attrista, puis, pour se réconforter et relever le moral de Barbe, il trouva cette raison : « Que c'était une mauvaise année pour tout le monde , et que chacun se plaignait. »
Borgnet avait bien l'intuition de sa faiblesse; il se sentait mal à l'aise; mais il n'aurait su dire d'une manière positive ce qui le tourmentait. 11 croyait de trèsbonne foi faire le nécessaire, et il se figurait que tout autre homme, dans sa position, n'eût point agi autrement que lui.
Jeanne Hendricks , maintenant Mmc Arthur Lenoir, qui venait le voir assez souvent, l'entretenait du reste dans cette espèce de torpeur et de pusillanimité commerciales. « Soyez prudent, lui disait-elle ; votre situation est bonne, et elle ne deviendra mauvaise que si vous voulez la rendre trop vite meilleure. Faites ce que nous avons fait : si, en trente ans, vous avez honnêtement amassé cent mille francs, pourrez-vous vous plaindre? Vivez de peu; payez comptant; défiez-vous des nouveaux visages et faites vos devoirs de chrétien. En vous conduisant ainsi, Borgnet, vous ne sauriez arriver à la faillite... »
Ces conseils, pour Borgnet, étaient des oracles. « Et voilà, ajoutait Barbe quand Mme Lenoir était sortie, ce que je voudrais vous dire pendant toute la sainte journée, Borgnet; mais je n'ai pas la facilité de Mme Jeanne... » Elle soupirait, puis ajoutait : « Je n'aurais jamais cru que vous eussiez tant d'ambition. » Borgnet finit par croire qu'il avait été très-audacieux et par se repentir d'avoir
270 LES DEUX ARMURIÈRES.
commencé une entreprise au-dessus de ses forces. Une telle pensée suffisait pour le paralyser.
Les êtres placides, comme Borgnet et sa femme, ne calculent point; ils se laissent vivre; ils ne savent pas lutter, encore moins prévoir. Aussi l'armurier n'avait et n'eut jamais d'autre horizon que celui de Jeanne, laquelle était et resta sa patronne. Tandis que tout autour de lui on s'agitait avec une courageuse ardeur , il travaillait d'une manière continue et monotone , occupant bien plus ses bras que son esprit; il prenait racine dans le présent comme un chêne entre des roches, sans songer que pour pénétrer dans l'avenir il est nécessaire de se débarrasser un peu tous les jours des liens du passé. Ni lui ni sa femme ne pouvaient savoir que l'existence est un renouvellement qui ne finit point, un changement à vue, une marche incessante vers l'inconnu. Ils agissaient en sens contraire de la logique naturelle ; ils vivaient avec une imprudence qu'on pardonnerait à peine à des dieux immortels, — et qu'on pardonne aux animaux parce qu'on ne sait pas s'ils réfléchissent. Enfin, ces deux honnêtes époux faisaient honnêtement leur lit dans un suaire, avec une tranquillité anxieuse qui eût paru navrante à ceux qui ne se contentent point de l'apparence des choses, et qui descendent toujours, malgré eux, de l'effet à la cause, du visage au cœur.
Le trouble de Borgnet et de sa femme s'exprimait par des chiffres. Ils avaient à payer à diverses époques des sommes relativement assez fortes, pour remplir les conditions du contrat fait avec Mlles Hendricks ; ils devaient payer le loyer de la maison qu'ils habitaient; et, en outre, quoique le magasin fût bien fourni au moment de la cession, Borgnet n'en avait pas moins dû faire quelques achats pour compléter certains assortiments ou pour remplacer des pièces vendues : de manière que les échéances de payement se suivaient assez régulièrement de mois en mois.
Borgnet avait apporté, ainsi que sa femme, un peu d'argent dans la communauté ; cet argent avait bientôt disparu en frais d'installation et dans les premières nécessités commerciales. Le mobilier qui garnissait les deux pièces du premier étage , louées à un officier de place, avait fait une large brèche dans le pécule commun. Enfin, au bout de trois ou quatre mois, Borgnet s'était vu réduit aux seules ressources du commerce de détail.
Dès ce jour, sa femme et lai calculèrent ce qu'il fallait recevoir d'argent par mois pour « faire honneur à leurs engagements, » — et non-seulement par mois, mais par jour. Chaque soir, à l'heure où l'on ferme les magasins, Borgnet comptait la recette quotidienne avec sa femme; et ils passaient une bonne ou une mauvaise nuit selon que la journée avait été plus ou moins fructueuse. La fin du mois était toujours attendue avec une anxiété terrible. Pour n'entamer les sommes reçues que le moins possible, ils vivaient avec une parcimonie d'avare; ils ne mangeaient véritablement que pour ne pas mourir de faim ; ils n'achetaient enfin que les aliments absolument indispensables à l'existence.
A l'égard de François seul cette austérité trop étroite se relâchait; l'enfant ne manquait de rien : à la même table que ses parents d'adoption, il trouvait une nourriture fortifiante ; on l'entourait de soins ; on le gâtait à plaisir; Borgnet et Barbe n'eussent pas agi aussi amoureusement, si François leur avait appartenu. Barbe, qui n'avait pas de servante , et qui se faisait aider une fois par semaine , pour nettoyer toute la maison , par une femme de charge, — Barbe conduisait elle-même l'enfant à l'école et allait l'y rechercher. Elle ne l'eût pas aimé davantage si elle avait su qu'il était fils de Colette Hendricks. Aussi, au bout de quelques mois, regardait-il M. et Mme Borgnet comme ses père et mère. Il ne prononçait plus que rarement le nom de Nel. Un jour il fit la
remarque, naïvement, et sans y mettre d'intention extraordinaire, qu'il était toujours seul à manger de la viande, et il demanda pourquoi. « Nous n'aimons pas la viande, » répondit Borgnet. « La viande nous fait mal , ajouta Barbe; mais vous, François, vous devez en manger, pour grandir. »
En dehors des besoins de l'enfant, le mot acheter, au Pistolet de paille, était rayé du vocabulaire de la famille ; lorsque le strict nécessaire avait été acquis , on fermait les tiroirs avec un empressement qui eût paru comique à quiconque eût ignoré les causes de cette fiévreuse vivacité.
C'est Mme Jeanne qui payait les frais de l'instruction de François, et Borgnet , qui d'abord avait voulu protester contre ce droit, finit par admettre toutes les exigences de Mme Lenoir au sujet de l'enfant.
Elle venait, deux fois par semaine, vers le soir, passer une heure avec ses successeurs et le petit François. M. Lenoir la conduisait , restait un moment , faisait quelque futile observation , puis allait rejoindre un vieil ami au café, le journaliste Antoine Fleury, ou tout autre.
Jeanne questionnait aussi Borgnet et sa femme, mais avec intérêt. Ils donnaient les meilleurs renseignements sur leur situation ; ils ne se plaignaient jamais; ils ne manifestaient nullement les craintes qui leur faisaient passer de si mauvaises nuits. Qu'aurait dit Jeanne si, après cinq ou six mois, ils avaient avoué les difficultés qu'ils rencontraient dans l'accomplissement de leurs obligations? Elle aurait eu le droit de les accuser de gaspillage ou d'imprudence; elle se serait donnée comme exemple ; dans la maison des Hendricks, une vieille maison solide, bien connue des chasseurs, et dont la clientèle était excellente, était-il possible, conseillé comme Borgnet l'avait été, de faire des affaires médiocres? Les reproches de Mme Jeanne eussent paru insupportables ;
mieux valait se taire, montrer un bon visage, image de contentement et d'assurance, qu'éveiller la défiance de cette terrible protectrice.
D'ailleurs, rien n'était perdu ; tout jusqu'alors avait été très-convenablement réglé; le Pislolet de puille gardait son antique honneur. 11 serait toujours temps de démontrer comme quoi c'était la mauvaise chance qui mettait un certain embarras dans les affaires de Borgnet. « Pensez donc , disait Barbe presque tous les jours, si nous nous plaignons à Mmc Jeanne, elle est capable de prendre ça pour une demande de secours, à elle ! — qui a tant fait pour nous ! J'en mourrais de honte !
— Oui, oui, répondait Borgnet, c'est ainsi; — on se taira! »
Peu à peu, Jeanne finit par ne plus questionner. Sans doute elle crut plus délicat de ne point marquer trop souvent, par des observations concernant le commerce de ses successeurs, un intérêt qui pouvait paraître trop plein de défiance. « Puisque Borgnet se montre satisfait, c'est qu'il l'est, se dit-elle. S'il veut un conseil, il me le demandera. »
Les semaines, les mois, passèrent rapidement; une année s'écoula : Barbe mit au monde une fille. Ce fut une grande joie au milieu du malaise commercial qui déjà alors commençait à tourmenter sérieusement Borgnet et sa femme. Colette avait envoyé une layette faite par elle-même ; Jeanne donna le berceau. Quelle fête ! Ah ! si Barbe avait pu regarder son enfant sans préoccupations, et se livrer tout entière au plaisir de le contempler!...
Jeanne, pendant les huit jours qui suivirent l'accouchement de Barbe , vint quotidiennement passer une heure dans la chambre où étaient enfermées la mère et la fille. Son visage était à la fois grave et attendri, quand, d'une main légère, et en retenant son souffle, elle soulevait le rideau qui défendait le nouveau-né
de l'éclat du jour et de l'importunité des mouches. Elle l'admirait ; il dormait avec calme, emmailloté comme une momie; son visage rouge brillait, pareil à une flamme, dans la pénombre du berceau. Quelquefois, en remuant un peu la tête, il faisait une grimace. Si par hasard il s'éveillait, Jeanne se penchait sur lui avec un doux murmure de syllabes insignifiantes ; elle le berçait un moment; puis, s'il pleurait, elle le prenait et le portait à la mère, qui l'allaitait en souriant.
Un jour, Jeanne dit : « Ah! Barbe! que vous êtes heureuse !
— Oh! oui, madame Jeanne, répondit naïvement Barbe ; dans la maison, il faut des enfants. Sans ça, il y fait triste. Et comme elle vient bien, n'est-ce pas, la petite? Voyez comme elle est gourmande! »
Jeanne se détourna et alla regarder dans la rue, en soulevant un coin du rideau. Ses paupières étaient fort agitées; elle soupirait. Le lendemain, on ne la vit pas au Pistolet de paille. « Mme Jeanne, dit Barbe à son mari, s'est mariée trop tard; M. Lenoir n'est pas toujours chez lui ; il ne doit pas faire bien gai chez elle quand elle est toute seule
— Ma foi! non, répondit Borgnet; mais ils sont riches ! »
L'enfant fit au Pistolet de paille un merveilleux effet. Borgnet et Barbe semblèrent puiser, dans la vue de ce petit être encore sans intelligence, une force et un bonheur qu'ils ne se soupçonnaient pas capables de posséder jamais. Comme la glace au soleil, leur inquiétude se fondit doucement à mesure que l'hôte frêle et bien-aimé se développa. Ils ne donnèrent plus leur conscience sans partage aux nécessités de la vie ; attirés par une délicieuse sympathie vers le bouton qui s'épanouissait , ils furent pendant un certain temps débarrassés des contrariétés attachées à toutes les entreprises incertaines. Enfin, la venue de l'enfant coïncida, comme pour donner raison
au proverbe populaire, avec un mouvement plus prononcé d'acheteurs au magasin du Pistolet de paille; le petit génie attira une sorte de chance momentanée sur la vieille maison, ce qui lit couler un calmant salutaire dans le sang de Barbe et de son mari.
A l'époque où Barbe devint mère , M. et Mme Lenoir étaient heureux autant qu'on peut l'être. Jeanne, toutefois, eût désiré un enfant; mais M. Lenoir était trèssatisfait de n'en pas avoir. « Nous n'avons plus l'âge, disait-il parfois à Jeanne, qui vaguement, dans les heures d'épanchement intime, exprimait en quelques mots son grand désir, — nous n'avons plus l'âge où l'on peut se sacrifier pour de petits êtres égoïstes qu'il faut aimer absolument, et pour lesquels mère et père s'annulent avec une abnégation trop passionnée. Non , Jeanne , ne me parle pas d'enfants; je ne les aime que lorqu'ils peuvent rendre en affection l'intérêt qu'on leur porte. Un jour, je te ferai la philosophie de ce sentiment paternel qu'on exalte dans les livres avec tant de complaisance ; et tu connaîtras combien ces exagérations sont contraires à la réalité n
A ces froids discours , Jeanne ne répondait point ; mais, quand elle était seule, comme elle rêvait longuement ! et avec quelle joie pleine d'amertume elle assistait on imagination aux jeux de tout un groupe de filles et de garçons turbulents qui couraient autour d'elle , et dont elle était la mère !
282 LES DEUX ARMUniÈRES.
Cependant, en tout ce qui ne touchait point à l'amour maternel, Jeanne n'avait aucune plainte à formuler. M. Lenoir était un mari parfait. Elle le voyait toujours d'une humeur égale , souriant , complaisant , plein d'attentions pour elle ; il ne voulait point qu'elle s'occupât d'autre chose que d'être heureuse ; il lui consacrait la meilleure partie du jour. S'il sortait le soir, c'était tard, après avoir soupe avec sa chère Jeanne, pour aller à quelque cercle faire tranquillement « sa partie. » Il la conduisait au spectacle une fois par semaine ; il assistait avec elle le dimanche à la messe à Saint- Jacques. L'été, ils allaient promener leur farniente au boulevard ou au Parc, lentement, et à demi-voix échangeaient des remarques sur les promeneurs. M. Lenoir avait l'esprit mordant, et ce coup d'œil terrible qui ne laisse passer inaperçu aucun ridicule. Jeanne, sans manifester de plaisir bruyant , trouvait un grand charme à écouter ce bavardage d'homme de lettres en vacances.
M. Lenoir avait obtenu aussi une grave concession de la part de sa femme : seul , il s'occupait de gérer la fortune qui leur donnait une agréable aisance. Par des combinaisons intelligentes et en agissant avec une prudence de roué, disait-il, il avait peu à peu converti cette fortune en actions de toutes sortes , dont les intérêts avaient doublé leurs revenus. Jeanne, dans les premiers moments, s'était montrée assez revêche : elle n'avait guère de confiance dans la solidité de cette transformation ; elle ne connaissait rien des affaires de bourse , et toute l'éloquence de son mari, rendue irrésistible par l'amour qu'elle avait pour lui , ne fut d'abord pas assez puissante pour la convaincre.
« Oh! disait-elle, je te crois trop intelligent pour risquer dans des spéculations en l'air tout notre bonheur. Mais n'auras-tu pas affaire à des fripons ? »
En souriant, il la rassurait. Il développait tout un système financier, mêlé d'économie politique et d'em-
phatiques prophéties. Il voyait l'avenir du paysj il comptait sur l'honnêteté proverbiale des industriels belges. D'ailleurs , il s'était heureusement « faufilé » dans un milieu de banquiers et d'agents de change qui l'associaient à leurs opérations, et à la suite desquels il était impossible de ne pas triompher.
« Sans trop s'aventurer, disait-il, on peut cependant confier une certaine portion de son avoir aux travailleurs actifs qui sont la richesse du pays. Il serait par trop absurde de ne pas doubler ou tripler ses ressources quand on le peut sans se donner beaucoup de mouvement. Tu ne voudrais pas, Jeanne, me voir imiter ces bourgeois peureux qui achètent des terres avec leurs économies, et font rapporter deux pour cent à leur argent, en donnant pour excuse que c'est au moins un placement solide. Il y a là simplement de l'ineptie, de l'imbécillité. C'est dans le négoce que vous avez acquis votre fortune, ta sœur et toi ; souviens-toi des bénéfices que tu y faisais. Te contentais-tu de quatre ou cinq pour cent? Des actions industrielles qui donnent six pour cent et un dividende qui porte cet intérêt à dix ou douze pour cent, ne doivent pas te paraître marchandises de filou... »
Ces raisonnements souvent renouvelés, faits d'une voix persuasive, et appuyés par des regards qui savaient jouer la tendresse, suffirent, au bout de trois ou quatre mois, pour endormir les défiances de Jeanne. Et M. Lenoir finit par disposer de la fortune de sa femme avec une liberté absolue.
D'ailleurs, Jeanne s'aperçut bientôt, aux cadeaux qu'il lui fit, et à la façon large dont il usait envers les fournisseurs de la maison, que Bf. Lenoir ne s'engageait pas dans de méchantes entreprises.
M. Arthur Lenoir se gardait bien de dire à sa femme la vérité sur ses fameuses opérations financières. Il aiiuait mieux montrer des résultats brillants, éblouir
284 LES DEUX ARMURIÊKES.
par une mise en scène qui devait paraître splendide à la bourgeoise Jeanne Hendricks, que détailler les moyens par lesquels il se faisait une pareille existence. Il ne se confessait guère non plus au sujet de sa conduite privée; et sa femme, rendue confiante par les soins dont il l'entourait, n'avait pas même l'idée de lui demander l'emploi de son temps. D'ailleurs, pendant toute une année, il observa strictement les convenances; il fut un mari parfait , et il semblait que toutes ses démarches eussent pu être espionnées par la maîtresse la plus jalouse de ses droits. Lorsqu'il se relâcha de son apparente austérité, ce fut d'une façon si intelligente et avec des excuses et des prétextes si plausibles, que Jeanne ne soupçonna pas un moment le genre de vie qu'il menait.
Peu à peu, cependant, il s'absenta plus fréquemment, et ses absences se prolongèrent. S'étant fait attendre deux ou trois fois pour dîner en une semaine, Jeanne lui demanda, sans montrer d'impatience ou de chagrin, ce qui l'avait retenu. 11 répondit avec une bonne grâce souriante : il avait rencontré des amis de vingt ans dont il avait dû accepter forcément une affectueuse invitation; il s'était trouvé par le plus grand des hasards en
société d'hommes importants de la finance qui ; il
avait été obligé de , etc., etc. L'excuse était bonne
ou mauvaise, peu importait; ce qui rassurait Jeanne, toujours, et ce qui devait la rassurer longtemps, c'était l'air sur lequel Arthur chantait ses vulgaires refrains.
11 rentra plus tard la nuit, et, pour ne point éveiller Jeanne, quand, par exception, il s'oubliait avec des amis, il eut sa chambre prête à le recevoir, — son lit tout fait, où il dormait le lendemain jusqu'à onze heures ou midi.
Alors seulement Jeanne eut ses premiers doutes, et elle les commenta pendant les longues heures de solitude que lui faisaient les absences de M. Lenpir. Vivre ainsi séparés, c'était pour elle une injure ! Jeanne avait bien entendu quelquefois certains récits, dont les personnages
appartenaient à l'aristocratie, et dans lesquels le narrateur assurait que les époux « comme il faut » avaient sous le même toit chacun leur appartement. Mais pour les esprits bourgeois, non raffinés, pareils à celui de Jeanne, ces mœurs étaient monstrueuses, incroyables, immorales.
Aussi les procédés de M. Lenoir furent-ils pour Jeanne une souffrance réelle. Elle était trop fière pour se plaindre, et elle ne se plaignit point. Elle voulait dominer toujours, se dominer elle-même; elle sentait qu'en manifestant la désolation qui lentement s'était amassée dans son cœur, elle aurait donné à son mari une supériorité incontestable et se serait abaissée d'autant.
Elle se tut donc ; elle resta austère ; elle garda sa physionomie des meilleurs jours. Mais, bien qu'elle fût depuis de longues années habituée à renfermer en elle ses sensations les plus fortes, ce ne fut pas sans des révoltes intérieures, sans des crises terribles étouffées avec une énergie rare, qu'elle parvint à rester digne.
A mesure qu'elle vit moins son mari, elle se raidit davantage; non-seulement elle devint plus hautaine et plus dure à l'égard des étrangers , mais elle s'imposa à elle-même de ne jamais laisser ses impressions se réfléchir sur son visage. Seule dans un petit cabinet, dont l'unique croisée ouvrait sur le parc, elle s'occupait de quelque travail utile, assise dans un fauteuil bas, en cuir vert, où elle se tenait droite comme si elle eût posé pour son portrait. A quelque heure, à quelque moment que ce fût, on pouvait la surprendre toujours; elle recevait les fâcheux avec les mêmes phrases banales et les mêmes gestes automatiques. Les deux domestiques qui la servaient ne l'avaient jamais vue troublée ou agitée; elle ne paraissait ni résignée, ni souffrante, ni inquiète; sa voix ne changeait pas de tonalité; elle était de ces êtres qu'on peut torturer, mais à qui l'on n'arrache pas un cri.
286 LES DEUX ARMURIÈRES.
Son mari, la croyant endormie, aveuglée par une sécurité profonde, ne garda bientôt plus de retenue. Le pavillon d'Ixelles devint un pied-à-terre, un lieu de repos où il venait se refaire des plaisirs mystérieux qu'il goûtait hors de chez lui. Jeanne vécut alors dans des tourments qui ne se décrivent point, et elle commença de vieillir, mais en conservant son expression de statue. Ce respect de soi-même et cette attitude sereine étaient si pareils à de l'indifférence, que M. Lenoir s'en inquiéta autant qu'il fallait pour faire une réflexion et pour hausser les épaules avec une pitié railleuse. Enfin , il resta plusieurs jours absent sans avoir prévenu Jeanne. Lorsqu'il revint, il la trouva au lit atteinte d'une maladie nerveuse. Il poussa des exclamations; il fit des questions; il voulut que plusieurs médecins arrivassent immédiatement ; il se démena sans intelligence. Jeanne lui dit, de sa voix brève : « Il vaudrait mieux me tuer d'un coup de couteau : ce serait plus chrétien.
— Quoi! répondit-il. Que veux-tu dire, Jeanne? De quel crime suis-je accusé? Voilà des mots bien dramatiques — pour si peu. Quand je t'aurai expliqué...
— Je ne veux rien savoir, reprit Jeanne. Ce n'est pas un reproche que je vous fais. Allez, ne vous occupez pas de mon indisposition : ce n'est rien. »
Après quelques phrases, M. Lenoir se déclara rassuré ; bientôt il sortit de la chambre. Jeanne eut une crise : elle se tordait sur son lit, elle mordait des imprécations, elle hachait des mots , elle écumait. M. Lenoir accourut aux cris que poussaient les domestiques. 11 jeta de l'eau froide au visage de Jeanne : il pouvait la tuer ; elle reprit connaissance, mais eut pendant deux heures des spasmes violents.
Lentement, elle se rétablit; M. Lenoir tenta de se rapprocher d'elle; il fut accueilli affectueusement, et il en demeura hébété. Une mauvaise paix se fit, qui dura un mois. Pendant ce temps, Jeanne n'exprima nulle
crainte pour l'avenir; nulle allusion au passé ne troubla l'esprit de son mari. On eût pu croire qu'elle n'avait jamais cessé d'être heureuse; quelquefois, en l'examinant, sans qu'elle s'en doutât, M. Lenoir trouvait à sa femme un aspect effrayant; il commençait à se sentir petit devant elle ; elle avait des regards en même temps froids et profonds qui l'intriguaient, mais ne le touchaient pas. « J'ai épousé un sphynx , » se disait-il. Bientôt, il retourna à sa vie libre, à laquelle , du reste, il n'avait jamais dit que : « Au revoir! »
Cent fois, il vint à Jeanne l'idée de le faire espionner ; son orgueil l'en empêcha. Elle aima mieux se laisser torturer par le doute que d'acquérir des certitudes qui lui eussent apporté des angoisses plus réelles. 11 y avait au fond de cette neutralité un reste d'espérance, le rayonnement pâli des dernières illusions. Quelquefois, après de longs jours passés dans un mutisme douloureux, après une foule d'amères réflexions, elle se disait : « Peut-être il reviendra; je voudrais n'avoir rien à lui pardonner. »
Elle ne voyait plus personne. Vers le soir, deux ou trois fois par semaine, elle descendait en ville, voilée de manière à n'être pas reconnue. Elle entrait au Pistolet de paille et allait s'asseoir au coin du feu , dans le petit salon. De temps à autre, elle disait un mot, s'adressant de préférence à François, qui étudiait sa leçon, assis près de la table. Barbe regardait Jeanne avec une compassion respectueuse, en soupirant, mais sans faire d'observation. Et cependant elle eût pu, si Jeanne en avait exprimé le désir, lui donner des nouvelles de M. Lenoir; mais elle se disait que pour montrer cet abattement, qui chaque jour augmentait, il fallait que Mme Lenoir sût bien des choses. Il était donc inutile de rien lui apprendre ; Barbe la connaissait trop pour essayer de la consoler. Et puis, Jeanne ne lui était-elle pas supérieure en tout? L'admirer, même lorsqu'elle
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souffrait, c'est tout ce qu'on pouvait faire. 11 y avait dans ce sentiment, que Borgnet partageait pleinement, une respectueuse terreur, et surtout une délicatesse naturelle qui n'est point si rare qu'on croit parmi les êtres dont l'éducation et la science n'ont pas adouci les défauts et développé les qualités.
Pendant une période de deux mois, Jeanne fut extrêmement'dévote ; elle passait une partie de la matinée à l'église et elle y retournait le soir; chez elle, elle relisait toutes les prières qui ont été composées par les littérateurs orthodoxes depuis tant de siècles : elle les parcourait des yeux, en remuant fébrilement les lèvres, tandis que des flammes ardentes s'échappaient de dessous ses paupières.
Sans doute elle criait grâce à Dieu, elle demandait un allégement à ses tortures; devant la pensée de Dieu, elle s'abaissait volontiers, car elle était croyante. Mais sans doute aussi elle s'aperçut que ses supplications n'avaient point l'effet qu'elle en attendait, car tout à coup elle cessa ces visites quotidiennes à l'église, et les livres saints, abandonnés, restèrent empilés, comme des romans qu'on vient de lire, sur un coin de cheminée.
Le temps passait, triste, d'une désespérante monotonie. L'été, cependant, comme le parc qui entourait le pavillon était gai ! Qu'il faisait frais sous les branches touffues! Que les allées sablées et proprement ratissées étaient douces aux pieds du promeneur oisif!
Toute seule, Jeanne allait s'asseoir sur un banc rustique, derrière les lilas. Elle jetait autour d'elle un regard distrait, puis baissait les yeux, ennuyée. Quelquefois, elle bâillait, et son visage d'un jaune foncé s'allongeait comme une tête en caout-chouc; mais ce n'était pas là un masque dont on riait et qui provoquait les plaisanteries. Il y avait dans la rigidité des traits, même lorsque l'ennui les étirait, un si grand orgueil, et
une ténacité si bien caractérisée, qu'on se sentait sous l'influence de cette expression étrange.
Elle restait là assise pendant une heure ou deux, les bras croisés sur sa poitrine et la tête baissée; ou bien, les deux mains allongées sur ses genoux, elle regardait droit devant elle , comme si elle eût été tout à coup changée en pierre.
L'hiver , elle abandonnait complètement le parc , et s'enfermait dans le petit cabinet du rez-de-chaussée, où, depuis si longtemps déjà, elle déjeunait seule tous les matins. Elle parcourait machinalement un petit journal qu'on lui apportait avec son premier repas; puis elle terminait quelque travail ou commençait vaillamment une paire de bas.
Lorsque par hasard M. Lenoir était à la maison, elle l'entendait marcher à l'étage , au-dessus de sa tête. Alors, elle laissait tomber ses deux bras et écoutait. 11 faisait longuement et minutieusement sa toilette; il semblait à Jeanne qu'elle en pouvait suivre tous lesdétails : autrefois, elle assistait à cet important travail quotidien. Souvent , pendant les premiers mois de leur mariage, elle lui avait noué sa cravate, en se haussant un peu sur le bout des pieds, tandis qu'il lui serrait doucement la taille, en souriant. Elle s'échappait à cette séduction , par coquetterie , comme une toute jeune fille, pour aller, elle aussi, « se faire belle. » Et bientôt, ils sortaient de leur paradis, bras dessus, bras dessous, et allaient au parc ou au boulevard, promener leur satisfaction suprême et leur heureuse nonchalance.
Pendant qu'elle se remémorait ces souvenirs, M. Lenoir finissait de s'habiller; une porte se fermait, puis un pas lent et sûr se faisait entendre sur l'escalier, il descendait ; il entrait dans le cabinet où Jeanne était assise; il s'asseyait un instant, en boutonnant ses gants, et, du bout des lèvres, s'informait galamment de la santé de sa femme. Elle répondait avec calme , et tout se pas-
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sait entre eux comme entre deux camarades fatigués de se trouver ensemble. M. Lenoir enfin se levait et sortait ; Jeanne le suivait du regard ; un cri d'appel était sur ses lèvres ; son cœur se soulevait, et de sa poitrine gonflée les sanglots étaient prêts à sortir, comme les bruits sourds d'un volcan en ébullition. Mais elle se taisait; et elle serait morte plutôt que de faire les premiers pas vers une réconciliation.
Un détail l'indignait par-dessus tout : M. Lenoir continuait à la tutoyer. Elle voyait dans cette impudente familiarité un outrage révoltant, et elle sentait bien qu'elle ne lui pardonnerait jamais.
Un jour, elle fut forcée par la nécessité de lui faire une demande qui lui paraissait humiliante. Jusqu'alors, son mari avait eu soin qu'il ne manquât jamais -d'argent dans le secrétaire où Jeanne puisait quotidiennement pour les besoins du ménage. 11 arriva que Jeanne, voulant solder un compte, se trouva devant une caisse vide. Elle attendit, espérant que M. Lenoir s'apercevrait de sa détresse. Enfin, après plusieurs jours de patience, elle dut parler. C'était un matin; par extraordinaire, Arthur n'avait dormi que jusqu'à dix heures , et M. Antoine Fleury, le journaliste, venait le prendre pour une affaire qui ne souffrait pas de délai. Jeanne se détermina à présenter sa requête ; la présence d'un tiers lui sembla être un soulagement pour elle, et pour lui peut-être un ennui. « Monsieur Lenoir, dit-elle au moment ou il la quittait, savez-vous bien que je n'ai pas d'argent ?
— Pas d'argent! dit-il avec une stupéfaction jouée. Comment est-il possible à moi de te laisser dans la gêne? Parce que je nous ai fait riches, ce n'est pas une raison pour me montrer mauvais mari. Pas d'argent!....
— Les maris pauvres n'ont pas de ces distractions-là , dit M. Fleury.
— Parbleu! reprit M. Lenoir, c'est inconcevable!....
Depuis plus de deux ans que nous sommes mariés, cela n'est jamais arrivé. Il faut, Jeanne, que tu aies fait quelque dépense extraordinaire »
Jeanne ne répondit pas ; et, tandis que son mari prenait son portefeuille, l'ouvrait et en tirait des billets de banque, elle tenait les yeux baissés. « Yoici, dit-il, cinq cents francs, Jeanne. Tu as des goûts simples, tu vis de peu : une pareille somme te durera longtemps, — trois ou quatre mois — si tu veux. En vérité, je ne sais où passe l'argent, — mais il file, il file avec une vitesse inconnue jusqu'aujourd'hui.
— C'est peut-être, dit M. Fleury , depuis qu'on a inventé de tout faire marcher à la vapeur. »
Ils sortirent en riant, laissant Jeanne humiliée et abasourdie. Était-il possible qu'elle eût aimé cet homme "t Ah ! si ce n'avait été la crainte d'être raillée et de devenir le sujet des commérages publics, comme elle aurait tout quitté, comme elle serait partie! avec quelle joie furieuse elle aurait abandonné ce joli pavillon jadis si riant, aujourd'hui froid comme une tombe ! Ainsi elle pensait dans les premiers moments de colère qui suivaient chacune des entrevues qu'elle avait avec M. Lenoir. Mais elle finissait par se calmer ; et alors elle sentait qu'un fort lien l'unissait à cet homme, reste d'amour ou commencement de haine. Elle ne s'attendrissait point en songeant à lui sans cesse ; mais à l'idée de ne plus le voir, un déchirement inexprimable se faisait en elle. Et Jeanne ne trouvait qu'une raison pour expliquer un sentiment si étrange ; elle se disait : « Pendant un an, je l'ai aimé.... »
Quelquefois aussi, elle pensait à Colette et à son mari, mais ce n'était qu'un fantôme fugitif qu'elle chassait , parce qu'il l'importunait. Certains jours, elle la voyait heureuse , avec ses deux petites filles toutes vêtues de blanc et de bleu, à ses côtés; d'autres jours, elle se l'imaginait accablée par ses souvenirs, et désespérée de
n'avoir point encore vu l'enfant, le seul enfant qui lui appartînt. Et elle se disait avec une satisfaction mordante : ï Je n'ai rien à lui envier; nous sommes bien partagées ! A chacun son lot. »
Ce « lot » de Colette, que Jeanne semblait ne pas envier, eût été le meilleur des deux qui étaient échu aux sœurs Hendricks en se mariant, si une constante disgrâce n'avait poursuivi Colette jusque dans la maison de M. Dietrick. Elle avait de l'estime et de l'affection pour son mari, qui ne cessait de lui marquer les meilleurs sentiments. Elle aimait les deux petites filles de vraie passion maternelle, et à ce point que le souvenir de son propre enfant et des douleurs souffertes pour ce cher inconnu, s'était peu à peu voilé dans son cœur. Elle y pensait toujours, mais sans désespoir ; elle ne ressentait plus cet avide besoin de le voir, de le serrer contre elle jusqu'à l'étouffement, de le dévorer du regard. Une douce mélancolie s'étendait sur son visage lorsque le passé faisait apparaître des tableaux dans sa mémoire. Comme l'avait espéré M. Dietrick, les deux enfants avaient fini par triompher d'elle et par chasser de son esprit toutes les noires chimères qui s'y étaient pendant si longtemps amassées.
Toutefois, ce bonheur n'était pas exempt d'inquiétude. Les objets de l'affection de Colette lu? donnaient des craintes pour l'avenir. Les petites filles, en grandissant, devenaient plus délicates; elles faisaient songer à ces
arbustes frêles et de couleur pâle qui croissent, privés de lumière, sous la toiture de feuillage des vieilles forêts. Elles mangeaient comme des oiseaux; une nourriture un peu forte leur répugnait ; leur voix douce et sympathique n'avait aucune puissance. Elles aimaient à rester assises, à écouter causer; elles faisaient des observations de petites femmes. Tandis que les autres enfants de leur âge couraient et jouaient comme de jeunes chevreuils, elles rentraient posément chez elles ; la moindre fatigue les accablait et altérait leurs traits purs et mignons.
Aussi, les anxiétés de M. Dietrick avaient passé dans l'âme de Colette. A voir les enfants toujours de la même humeur, sans goût pour rien que pour l'inertie, souriantes et pensives, déjà raisonnables, elle ressentait des appréhensions qu'elle n'eût pu définir, mais qui la troublaient. M. Dietrick, que ses occupations distrayaient, et qui se reposait maintenant sur sa femme du soin de veiller à la santé des enfants , paraissait se rassurer à mesure que Colette craignait davantage. A chaque fois qu'une indisposition faisait pâlir un peu plus l'aînée ou la cadette de ses filles, il disait maintenant : « Oh! ce n'est rien que l'effet de la croissance. » Les médecins, consultés par Colette à l'insu de son mari, déclarèrent unanimement que les enfants étaient délicates, qu'elles grandissaient vite, qu'il fallait les soigner, ce que Colette savait aussi bien que personne. Ils conseillèrent aussi généralement le grand air, beaucoup de mouvement et de distraction secondés par une nutrition énergique. Et Colette se disait, en rentrant attristée : « Mais ce régime est le seul impossible; il n'y aurait donc rien à faire qu'à laisser agir la nature! »
11 n'y avait sans doute rien à faire, du moins la science paraissait impuissante à fortifier ces jeunes pousses, atteintes d'un mal dont la source était dans tout l'organisme et qui devait s'étendre ou s'éteindre de lui-même.
Les deux sœurs continuèrent de croître d'une manière
294 LES DEUX ARMURIÈRES.
tout à fait extraordinaire; à onze ans, l'aînée avait presque la taille de Colette ; mais elle s'affaiblissait dans la même proportion qu'elle se développait en hauteur. Rien n'était plus triste à voir que leurs lèvres blanches, leurs yeux cerclés de bistre et profondément creusés, leurs mains effilées et d'une pâleur de cire.
Lorsque l'aînée mourut, il y avait longtemps déjà que M. et Mme Dietrick n'espéraient plus la conserver ; mais le chagrin fut d'autant plus violent que la cadette marquait les mêmes symptômes de rapide dégénérescence et d'appauvrissement de la sève vitale. En trois mois, Colette et son mari perdirent leur dernière joie ; ils restèrent seuls dans leur vaste maison, aussi profondément seuls que si un déluge les eût abandonnés sur quelque hauteur inabordable , après avoir détruit tout ce qui existait sur la terre. Ce fut une grande douleur, sans éclat, sans expansion , une de ces douleurs qui ressemblent à de la torpeur et qui se manifestent par l'accablement, la prostration, l'immobilité à peu près complète. Ils ne pleuraient ni l'un ni l'autre ; et ils cherchaient mutuellement à se consoler, non par des paroles inutiles, mais par des attentions délicates et pleines d'abnégation. Quelques amis vinrent les voir, par vraie bonté de cœur : ils ne restèrent pas cinq minutes avec eux, tant leur aspect navrant disait bien que tout essai de consolation eût été une criminelle banalité.
Un jour cependant, M. Dietrick pleura, en entrant dans la chambre de ses filles, à la vue des robes que Colette faisait religieusement plier et renfermait dans un grand meuble. A dater de ce jour, il y eut entre eux une communion nouvelle, et un lien de plus, formé dans la douleur, rendit leur union indissoluble pour toujours.
Pendant bien longtemps, dans ces deux âmes repliées sur elles-mêmes, tout resta morne et désolé. Ils s-'étaient comme cloîtrés. Les volets'des fenêtres, toujours fermés, donnaient à leur maison un aspect froid et lugubre. Le
matin de bonne heure on voyait s'ouvrir la grande porte brune et sortir une servante qui s'en allait à pas pressés par les rues et qui rentrait bientôt avec un panier de provision. Ils prenaient l'air dans le jardin qui s'étendait derrière la maison, en se promenant côte à côte, sans beaucoup parler. Le dimanche, ils allaient à la première messe. Et quelquefois , lorsqu'il faisait beau, ils partaient ensuite et parcouraient à pied les campagnes environnantes, mangeant au cabaret et s'asseyant sur le talus verdoyant, pour se reposer.
M. Dietrick avait remercié sa clientèle depuis la mort de sa fille aînée. Sa fortune et celle de sa femme leur faisaient un revenu d'à peu près douze mille francs, plus la maison de Malines et la moitié de la propriété du Pistolet de paille. Parfois M. Dietrick disait à Colette : « Je croirais à une punition de Dieu si je vous avais épousée pour votre fortune. A quoi nous sert-il d'être riches, maintenant? »
Ce ne fut que plusieurs mois après la mort de ses filles que le souvenir de l'autre enfant se réveilla tout à coup dans l'esprit de M. Dietrick. 11 en eut comme un mouvement de joie; mais il n'en parla point à Colette, bien qu'il se dît : « Elle n'a pas attendu aussi longtemps que moi, sans doute, pour espérer de nouveau. »
Il projeta dès ce moment de faire tout seul des démarches pour retrouver l'enfant abandonné. Il ne voulut pas donner à l'espoir de Colette un aliment sérieux, tant qu'une déception pouvait être le résultat de ses recherches.
II se rendit chez le maraîcher Straetman, dont la métairie était devenue une jolie ferme très-avenante laissant deviner une véritable prospérité.
t Straetman , dit M. Dietrick , vous voilà riche ; vous avez ajouté à votre maison une écurie et une grange ; vous paraissez n'avoir plus rien à envier à personne : vous êtes donc dans la meilleure position du monde pour
296 LES DEUX ARMUR1ÊRES.
rendre service à un homme qui ne vous a jamais fait de mal. J'avais deux filles, je les ai perdues !.... Je suis tout
seul avec ma femme Oui, madame Straetman, c'est
ainsi, — me voilà plus pauvre que Job , et je suis bien sûr que vous engagerez votre mari à être serviable. Vous devriez , Straetman , m'aider à retrouver ce nourrisson dont nous avons parlé dans le temps, et que je désire adopter. Je ne vous offre rien, je croirais vous injurier; mais si vous réussissez à rendre cet enfant à sa mère, je donnerai à votre fille une dot de bourgeoise....
— Je ferai tout ce qu'il faudra, répondit Straetman.
— Je n'en doutais pas, reprit M. Dietrick en secouant la main du paysan. Allez, Straetman , ne perdez pas de temps
— Il partira tout à l'heure, n'est-ce pas, Straetman? dit la fermière.
— Je viendrai donc chercher des nouvelles demain soir, dit l'avocat; si vous en aviez de bonnes avant, ne m'attendez pas, accourez à Malines.
— C'est dit, répliqua Straetman. Je prends mon bâton et de l'argent, et je pars tout à l'heure. »
Il partit en effet le jour même, stimulé peut-être par une pensée toute d'humanité, peut-être par l'idée de doter facilement sa fille lorsqu'elle serait en âge d'être mariée. Bien qu'à cette époque Straetman fût un riche paysan, et qu'il eût acheté autour de sa ferme, avec les douze mille francs de M. Dietrick et la part de succession de sa femme, un bon nombre d'hectares de terres et quelques modestes maisons, il n'était probablement pas encore un homme complètement satisfait. Cependant, comme tout lui avait réussi jusqu'alors, il est possible qu'une fois en sa vie il se fût laissé guider par le sentiment pur, et que son expédition à Bruxelles eût été entreprise par bonté de cœur et sans motif intéressé.
Ce qui est certain , c'est qu'il mit à satisfaire M. Die-
trick une bonne volonté remarquable. Il se rendit d'abord rue d'Or, où Mme Chamard avait habité pendant plusieurs années. Mais depuis le départ de Mme Chamard pour Paris, le principal locataire de la maison avait changé; de sorte qu'on répondit à Straetman : « Nous ne savons de qui vous voulez parler; il y a un an que nous sommes ici, et nous n'avons jamais eu de Mme Chamard dans la maison. »
Que faire? Où s'adresser ? A qui demander des renseignements? Au bureau central de police, Straetman apprit que Mme Chamard n'habitait plus Bruxelles depuis bientôt trois ans. « Bon ! se dit le fermier, je peux reprendre le chemin de Muysen. »
Mais il voulut, avant de partir, revoir le Pistolet de paille, où il avait aperçu la mère de François quelques années auparavant. Entre les armes toujours rangées aux deux fenêtres , il vit Borgnet dans le magasin. « Encore de nouvelles gens , » se dit-il. Il resta là, à regarder, songeant en lui-même que M. l'avocat lui avait donné à faire une commission bien difficile. Enfin, ne sachant plus que tenter, dans cette grande ville dont il connaissait à peine les principales rues, il partit après avoir bu un verre de faro, dans un estaminet des environs de la station.
Le lendemain, M. Dietrick arriva à Muysen. Straetman lui raconta en détail son excursion. « Je me doutais de tout cela, dit l'avocat ; mais j'ai encore un moyen, — et je l'emploierai. »
Il était si préoccupé, si distrait par son idée, que c'est à peine s'il remercia Straetman avant de le quitter. Le lendemain matin, à son tour, il partait pour Bruxelles, en prétextant une affaire importante. Vers dix heures, il sonnait à la grille du pavillon de M. Lenoir, et demandait madame. On le fit entrer et Jeanne le reçut dans le petit cabinet où depuis près de deux ans elle comprimait ses colères avec un stoïcisme admirable.
298 LES DEUX ÀRMURIÈRES.
Les changements qui s'étaient faits en elle frappèrent vivement M. Dietrick. C'était maintenant une vieille femme, malgré ses cheveux noirs et le dur éclat de ses prunelles. Elle était sèche, anguleuse, et le ton jaune de sa peau verdissait aux tempes et au cou. « Lenoir a été vite en besogne, » se dit M. Dietrick. Ce fut Jeanne qui parla la première. « Vous avez quelque chose à me demander, dit-elle. Si vous n'aviez pas besoin de moi, que viendriez-vous faire ici?
— Vous avez peut-être raison , madame , répondit M. Dietrick ; et cependant, ces paroles sont bien dures, adressées à un suppliant.
— Ah! ah! fit Jeanne, en se mettant bien en face de l'avocat, pour l'examiner.
— Je n'ai plus d'enfants, reprit-il en baissant la tête, comme si le coup que cette idée lui donnait était toujours nouveau pour lui.
— Je sais, je sais, dit Jeanne.
— ' Et depuis que je suis malheureux, continua-t-il, je sens le besoin de me réconcilier avec tous ceux que j'ai pu offenser et avec tous ceux aussi qui se sont montrés mes ennemis.
— Vous avez toujours été chrétien, dit encore Jeanne, mais ce n'était peut-être qu'en paroles.
— Donnez-moi la main, et aidons-nous réciproquement, Jeanne; je sens bien que ce n'est qu'en se prêtant un secours mutuel qu'on peut arriver à une demi-satisfaction. Vous pouvez beaucoup pour nous ; et peut-être serons-nous à même de vous être de quelque utilité. Ce qui nous a séparés jusqu'aujourd'hui deviendra, si vous voulez, un sujet d'affection entre nous. Donnez-moi la main et réconcilions-nous.
Je n'ai besoin de personne, dit Jeanne avec hauteur et en gardant son immobilité hostile; je ne vous demande rien et je ne vous dois rien.
— Yous avez toujours été inflexible, reprit M. Die-
trick; c'est dans votre caractère. Mais songez que cette inflexibilité n'a jamais produit aucun bien autour de vous; au contraire, elle vous a aussi durement maltraitée que les personnes à qui vous la faisiez sentir. Ne croyezvous pas, aujourd'hui que tant de tristes événements nous ont tous éprouvés , qu'il serait temps de s'avouer vaincu et de chercher par quels autres moyens on pourrait se préparer une vieillesse tranquille? Nous avons tous dépassé l'âge moyen de la vie, et l'expérience nous est peu à peu venue à nos dépens. En profiter, ne seraitce pas être sage ? Je n'insinuerai pas que vos raisons de me vouloir du mal aient été peu fondées ; mais est-il indispensable que votre haine nous poursuive, Colette et moi, jusqu'à la mort? Jeanne, je viens à vous désarmé, — ma mission est toute pacifique, — mon plus cher désir est que vous mettiez votre main dans la mienne et que vous acceptiez — l'amitié — que je vous offre... »
Après un moment de silence, Jeanne répondit : « Vous avez toujours été hypocrite, et vous ne changerez jamais.
— Je vous parle en toute sincérité, reprit M. Dietrick. Vous avez pu me croire faux, parce que vous ne voyiez pas où tendaient mes vœux. Oubliez le passé, — comme je l'oublie moi-même.
— Si vos enfants avaient vécu, je ne vous aurais jamais vu ici, — plus jamais.
— C'est possible, Jeanne : dans le bonheur, on est égoïste... Est-ce une raison pour ne pas écouter de meilleurs sentiments lorsqu'on a été frappé ?
— Moi, dit Jeanne, je ne mendie l'affection de personne.
— Et cependant, vous avez eu vos épreuves, tout comme votre sœur et moi. Croyez-vous qu'on ne sache rien, à Malines , des déportements de M. Lenoir? Vous figurez-vous que vous-même, dans chacun de vos traits, dans l'état de votre physionomie, vous ne révélez pas
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aux étrangers vos tourments intérieurs? Je n'en sais pas plus qu'un certain public sur vos secrets, Jeanne, mais je connais assez de l'existence de votre mari pour vous trouver aussi à plaindre que moi-même. N'est-ce pas le moment de faire la paix entre nous, et de nous unir enfin, — sans arrière-pensée — contre les événements à venir?... »
v Jeanne se leva, raide, et fixa son regard froid et menaçant sur M. Dietrick. « Quand je vous demanderai un asile, dit-elle, — quand je viendrai vous supplier, chassez-moi, — vous aurez raison, — je le confesse. En attendant, n'essayez pas ici, par des paroles doucereuses, de m'abaisser à mes propres yeux. Jeanne Hendricks a sa conscience . et elle ne changera pas ce qu'une fois elle a cru juste et nécessaire. Retirez-vous, monsieur ; je ne vous connais pas • laissez-moi. Votre présence m'irrite; votre audace n'est pas supportable... »
11 y avait dans son attitude et dans son accent une violence comprimée si prête à éclater, que M. Dietrick comprit bien que de nouveaux efforts seraient superflus et qu'il avait tout à perdre en insistant davantage. 11 se leva donc aussi. « Plus tard, dit-il, vous réfléchirez et vous reviendrez à de meilleurs sentiments. Avant de vous quitter, il est cependant de mon devoir de vous dire que le soin que vous mettez à cacher votre neveu est criminel. Si encore vous jouissiez de sa présence...
— Qui vous dit que je n'en jouis pas? demanda Jeanne d'un air de défi.
— Il est donc à Bruxelles ! » s'écria M. Dietrick.
Jeanne ne répondit pas; elle regarda son beau-frère, puis se mit à rire. M. Dietrick ajouta, comme un homme au désespoir, qui menace sans raison : « Je remuerai tout Bruxelles avec Straetman, et je le trouverai; et alors, madame, malgré vous, je l'emporterai à Malines; et si je ne le trouve pas, je- vous accuserai de détournement de mineur, je vous déshonorerai, et nous verrons
qui de nous deux sera le plus tôt fatigué de cette lutte que vous prolongez à plaisir
— Allez, dit Jeanne avec un grand calme, vous ne me ferez pas peur, — et vous le savez bien. »
Cependant, à peine M. Dietrick était-il parti, qu'elle sortait; elle descendit en ville et d'un pas rapide arriva au Pistolet de paille, où elle entra. Borgnet était seul dans le magasin. « Où est Barbe? demanda Mme Lenoir.
— A la cuisine, où elle s'occupe du dîner.
— Et François?
— A l'école, madame.
— Bon! dit Jeanne. Elle ouvrit la porte du petit salon, afin de n'être pas surprise par Barbe. Puis elle dit : t Borgnet, il faut mettre l'enfant en pension.
— François ! dit Borgnet.
— Et qui donc? demanda Jeanne. Envoyez-le dans le pays wallon. Informez-vous aujourd'hui d'une pension où l'on soit bien soigné. Vous l'y conduirez demain; je vous remplacerai au magasin. M'avez- vous compris?
— Pas trop, dit Borgnet. C'est venu si vite ! » Jeanne donna de nouveau ses indications, mais avec
un accent qui en faisait des ordres. « Trouvez-vous, madame, demanda Borgnet, que nous ne nous conduisions pas bien à l'égard de François?
— Il ne s'agit pas de cela, reprit Jeanne, dont le sourcil se fronçait. J'ai mes raisons : faites ce que je dis.
— Mais où faut-il m'adresser? Tout cela m'embarrasse, madame.
— Avez-vous là un journal? Donnez ! i
Elle chercha dans les annonces, pendant une minute; puis elle dit à Borgnet, en posant le doigt sur l'endroit où elle voulait qu'il lût : « Voici notre affaire. Ce n'est pas au pays wallon, mais il sera là très-bien. Et puis, Vilvorde, ce n'est pas loin : vous pourrez aller le voir le dimanche.
502 LES DEUX ARMURIÈRES.
— Oui, dit Borgnet. Et il faut qu'il parte demain?
— Demain par le premier convoi. Je serai ici, et j'y resterai toute la journée. Allons, Borgnet, c'est pour le bien de l'enfant. On croirait que vous ne l'aimez que pour vous. Vous voilà bien à plaindre ! N'avez-vous pas une petite fille, là-haut?
— Et Barbe, qu'est-ce qu'elle va dire, madame?
— Eh bien , Barbe a son enfant. D'ailleurs , François ne sera pas perdu. Dans trois mois, nous le reprendrons.
— Il nous fallait ça de plus , » dit Borgnet entre ses dents.
Jeanne parut surprise de voir qu'on lui résistât; l'exclamation de Borgnet lui fit lever la tête; mais, après un moment de silence, elle insista de nouveau pour que le départ de François eût lien le lendemain matin. « Je vous apporterai, ajouta-t-elle, de quoi payer sa pension pendant un trimestre : ne vous occupez que de sa malle. Si Barbe vous questionne, dites que vous venez de recevoir une lettre.
— Madame, ce n'est pas l'heure de la poste.
— Trouvez donc une autre excuse.
— Il faudra mentir ! dit Borgnet avec humeur ; ça ne me vaque tout juste.
— Borgnet, dit Jeanne, vous ne voulez pas me rendre ce service ?
— Eh ! il le faudra bien, dit Borgnet. Tenez, madame, vous êtes venue dans un mauvais moment; pardonnezmoi si je ne réponds pas comme je le devrais. Mais soyez tranquille, on fera ce que vous voulez »
Barbe vint les interrompre, et Jeanne s'en alla en disant : « A demain, Borgnet. >
Après le départ de Jeanne, Barbe dit à son mari : « Qu'est-ce que vous avez, Borgnet? Vous êtes tout rouge! ^
Borgnet répondit d'abord par un vigoureux coup de poing sur le comptoir. « Ce que j'ai, dit-il alors, ça ne se demande pas. On croirait que vous ne savez pas ce qui se passe ici.
— Mme Jeanne vous a donc parlé de quelque chose ?
— Certainement, qu'elle m'a parlé. Vous figurez-vous qu'elle soit restée là, à me regarder comme une bête curieuse?
— Seigneur Dieu! Borgnet, qu'est-ce que vous avez? Mmc Jeanne sait-elle tout ? Qu'est-ce qu'elle a dit ? Jésus ! quels yeux vous me faites! Je m'en vas près de la petite
— Non , dit Borgnet , restez. Ah ! mille noms de nom! »
Il s'assit; ses jambes tremblaient. « Je suis fatigué, dit-il. Barbe, donnez-moi un verre d'eau : j'ai la langue toute sèche. « Quand il eut bu, il reprit : « Ce n'est pas Mme Jeanne qui a parlé, c'est moi ; et ce n'est pas de nos affaires qu'il a été question, mais du petit. Je viens de recevoir une lettre de — de ses parents — de sa tante.
— Une lettre! où est-elle? dit Barbe.
— Là, quelque part ; je ne sais ce que j'en ai fait? Et savez-vous, Barbe, ce qu'il y a dans cette lettre ? Je le
304 LES DEUX ARMUR1ÊRES.
disais à Mrae Lenoir quand vous êtes venue. Mille noms ! François doit partir.
— Partir ! cria Barbe.
— Demain matin, ajouta Borgnet.
— Demain matin ! fit Barbe comme un écho. Jésus Dieu ! Et où va-t-il?
— En pension — à Vilvorde.
— Demain matin, Borgnet! Ce n'est pas Dieu possible !
— Voilà! dit Borgnet. L'enfant n'est pas à nous; il faut obéir, Barbe. Vous apprêterez ses affaires. Il nous fallait encore ça, je l'ai dit à Mme Lenoir. Sera-ce assez de guignon? Quand donc est-ce que nous dormirons tranquilles? Ah! magasin du diable!...
— Ça devait finir comme ça, » dit Barbe en s'en allant, tout éplorée.
Jusqu'au retour de François , Barbe resta près de sa petite fille, et Borgnet, distrait, abattu, découragé, ne quitta point le magasin. Chacun de son côté se trouvait sans doute assez lourdement chargé par son propre chagrin, sans vouloir encore, par une expansion inutile et stérile, en augmenter la violence. Depuis bientôt trois ans, François ne les avait pas quittés ; ils s'étaient faits à l'idée qu'il leur appartenait, qu'on ne le leur reprendrait jamais. Borgnet surtout, qui connaissait l'histoire de l'enfant, se plaisait à croire que Mme Lenoir, pour bien des raisons, ne songerait à le lui enlever que si des circonstances exceptionnelles l'y obligeaient. Et, comme il n'avait guère d'imagination, il se disait : « Si je l'élève honnêtement, quel prétexte aura-t-on de lui donner un autre père?... »
Aussi, quand François entra, chargé de son sac plein de livres, le visage joyeux et en criant : « J'ai faim! j'ai faim ! » le brave Borgnet crut qu'il allait défaillir comme s'il avait été une femme ; et, sentant que son émotion allait être plus forte que sa volonté, il se mit à rire très-
haut, en répondant à François : « On a donc toujours faim — garçon?... Mais c'est une ruine... cet enfant-là!... Je crois bien que tu es un peu gourmand... hein... François !
— Mais non, papa, répondit l'enfant.
— Ah! ah! gaillard! dit encore Borgnet... Et l'as-tu gagné — seulement — ton dîner? As-tu bien travaillé ? Je suis sûr que tu es encore puni, mauvais écolier... tu ne songes qu'à faire des farces... On te mettra à la porte — ah ! ah ! ce sera plaisant alors.
— Mais, dit François, vous riez si fort : pourquoi donc ?
— Pour rien, dit Borgnet devenant tout à coup sérieux. Est-ce que je riais? »
En ce moment Barbe, qui sans doute avait reconnu la voix de François, entra dans le magasin. « Quel bruit! dit-elle. On vous entend de la cuisine. Qui est donc si gai? Est-ce vous qui riez, François?
— C'est papa, dit l'enfant.
— Vous riez, Borgnet? demanda Barbe. Comme les hommes sont drôles!
— Vous allez peut-être pleurer, vous?
— Ça serait plus naturel, il me paraît, Borgnet, quand > notre garçon va nous quitter.
— Bon! dit Borgnet; quelle langue!
— Qui est-ce qui va vous quitter, maman? demanda François. Votre garçon ! Est-ce moi ?
— Voilà! dit Borgnet avec colère; répondez maintenant.
— Eh bien, reprit Barbe, ne doit-il pas savoir qu'il va aller en pension? Ou bien pensiez-vous le conduire à Vilvorde, et le laisser là tout seul, sans lui dire comment ni pourquoi ?
— Je n'en sais rien, répondit Borgnet; mais il était encore temps.
— En pension ! dit l'enfant. Moi, maman?
506 LES DEUX ARMURIÉRES.
— Oui, François, — il le faut - c'est nécessaire; il paraît qu'on apprend mieux à Vilvorde : c'est — c'est votre papa qui veut...
— Qui veut quoi?...
— Enfin, reprit-elle en s'attendrissant, vous deviendrez bien savant, et un grand jeune homme, — à Vilvorde. On y est très-bien , — nous irons vous voir — par le chemin de fer. C'est tout près d'ici. Pourquoi ne lui expliquez-vous pas ça, Borgnet, au lieu de regarder dans la vitrine? Vous savez bien que je dois vous préparer à dîner. Je suis sûre que François a faim. Donnezmoi votre sac et votre casquette. Voyez, comme il a chaud ! C'est vilain de courir comme ça, au mois d'août, pour attraper une maladie. Allons, venez par ici, méchant enfant!...
— C'est ça, dit Borgnet, il faut le rudoyer... » Pendant toute l'après-dînée, et jusqu'à l'heure où
François alla se coucher, ce fut la même conversation décousue, émue et sans conclusion. Borgnet et sa femme se renvoyaient l'un à l'autre le devoir de donner des explications à François qui, curieux comme tous les enfants, voulait savoir le pourquoi de cette décision prise si rapidement.
Bien qu'il aimât ses père et mère d'adoption, la pensée de les quitter pour aller habiter chez des étrangers n'effrayait pas trop l'enfant. L'idée du pensionnat, quand on a vécu libre, est neuve et agréable ; on y voit un grand nombre de compagnons vers qui l'on est emporté par une sympathie idéale. L'inconnu a tant d'attraits! Le mot curiosité n'explique-t-il pas à peu près toute l'enfance.
François rêva donc de la pension avec une sorte de joie égoïste , tandis que Borgnet et Barbe passèrent une partie de la nuit à se lamenter sur cette brusque séparation. « On dirait, remarquait Borgnet, qu'il va m'emporter le reste de mon courage !
— Nous serons alors tout à fait ruinés, » répondit Barbe.
Le lendemain, Jeanne arriva à sept heures. Borgnet, Barbe et François déjeunaient de café et de tartines. Ils reçurent Mme Lenoir silencieusement. « Je viens, dit-elle à Barbe surprise de la voir si tôt, remplacer Borgnet; il m'a dit hier qu'il allait s'absenter : je veillerai au magasin.
— Vous êtes bien bonne, madame Jeanne , répondit Barbe. Et voilà notre garçon qui s'en va !
— Oh ! Barbe, vous en faites un trop sérieux événement : il reviendra.
— C'est vrai, dit Barbe, Et elle soupira,
— Allons, dit à son tour Borgnet, en route, en route pour la station. La vapeur n'attend pas. »
François se leva de sa chaise et regarda Barbe d'un air malheureux. Barbe le prit dans ses bras et le serra sur elle, sans parler. « Partons ! » dit Borgnet. Elle laissa aller l'enfant, mais non sans lui avoir fait avec le pouce, d'un geste rapide, une croix sur le front. Jeanne lui baisa les deux joues, en lux glissant dans la main deux ou trois pièces blanches. Borgnet alors le prit par l'épaule et l'entraîna dans le magasin, puis dans la rue, sans se retourner. Jeanne et Barbe vinrent jusqu'au seuil de la porte, pour le voir un peu plus longtemps. Enfin, il disparut à un coin de rue, et elles rentrèrent. Barbe pleura beaucoup, en servant à déjeuner à Mme Lenoir, sans se plaindre ; après quoi elle partit en disant : « Je vais près de la petite, madame ; si vous avez besoin de moi, vous m'appellerez.
— Oui, Barbe, » répondit Jeanne, qui resta assise, toute rêveuse, regardant d'un œil distrait, par la porte entr'ouverte, le magasin désert, tandis que ses pensées étaient loin d'elle.
Elle ne fut guère dérangée par les clients. Elle dit à Barbe , qui vers quatre heures disposait le couvert pour
308 LES DEUX ARMURIÈRES.
le dîner : « La pratique est paresseuse aujourd'hui, Barbe.
— C'est souvent ainsi, madame Jeanne; ça doit vous étonner.
— Vous ne vendez donc pas comme vous voulez?
— Ça va tout doucement. »
Il y eut un silence ; puis Jeanne reprit : « C'est peutêtre ce calme de la vente, auquel faisait hier allusion Borgnet, en disant : « Il ne nous manquait plus que ça »
— Peut-être bien, madame.
— Alors, les affaires vont mal, ici ?
— A demi, madame Jeanne; moi, je ne sais pas grand'chose.
— Barbe, vous allez mentir, dit Jeanne en se levant et en arrêtant par le bras la pauvre femme tout affligée, qui continuait à poser des assiettes sur la table, — et qui en posait beaucoup trop, par distraction. Vous allez mentir, répéta Jeanne avec son accent le plus dur, — ou me cacher la vérité, ce qui est à peu près la même chose. Oseriez-vous, — à moi?
— Mais, madame, si je ne sais rien... Vous me connaissez, madame, je n'ai pas d'instruction.
— Borgnet vous dit tout, Barbe...
— Il n'a que moi, reprit Barbe, mais je ne le comprends pas toujours.
— Eh bien, il faut me dire ce que vous savez.
— Non, madame; Borgnet ne veut pas. Il dit que nous ne devons pas vous tourmenter avec tout ça.
— Mais si je l'exige, cependant ! N'ai-je pas un peu le droit de connaître vos opérations, Barbe ? A qui vous confierez-vous, si ce n'esta moi? Vous êtes honnêtes tous les deux ; vous ne vivez pas plus grandement qu'il ne faut; je ne pourrai donc jamais que vous plaindre et non vous reprocher vos désordres. Parlez, Barbe...
— Madame, ne me dites pas ça... Je ne peux pas.
Alors je dois croire que vous avez gaspillé vos ressources, que c'est le désordre qui a rendu votre position mauvaise. Aimez-vous mieux que je ne vous estime plus?
— Ah ! madame Jeanne, ce que vous dites là est trop dur à entendre !
— Eh bien, parlez donc, ou je m'en vais et ne remets plus les pieds ici. N'essayez pas de vous expliquer clairement : je vous comprendrai toujours assez. »
Barbe eut beaucoup de peine à se décider; la lutte qu'elle soutenait avec elle-même la mettait dans un état piteux; elle était hors d'haleine ; elle pleurait à demi, et une grande frayeur se lisait dans ses yeux, qui d'ordinaire avaient une expression douce et sympathique. Elle ne songeait plus au dîner. Assise devant Jeanne, le corps affaissé, les deux mains tremblantes chiffonnant son tablier, elle représentait parfaitement une femme ayant péché et que l'horreur de sa faute vient tout à coup d'envahir tout entière avec une grande force. « Je l'avais toujours dit, s'écria-t-elle soudain; je ne voulais pas : mais Borgnet avaft la tête je ne sais où. Depuis que nous sommes mariés, je n'ai pas eu un bon moment, madame Jeanne. Tenez, ça me fait du bien de vous dire ça, parce que vous savez que je ne suis pas une menteuse. Si Borgnet m'avait écoutée — nous vous aurions bien remerciée, ainsi que Mme Colette, et nous serions allés louer une petite maison, où Borgnet aurait travaillé comme un brave ouvrier. Vous avez été trop bonne, madame : ce n'était pas à des gens comme nous qu'il fallait céder un si bon commerce, et une maison si bien connue
— Allons, Barbe, ne pleurez pas ainsi, et dites-moi ce qu'il y a : tout n'est pas perdu
— Tout, madame Jeanne, tout; il y a déjà bien longtemps que Borgnet ne sait plus de quel côté se tourner. S'il avait osé, il aurait planté là le commerce..... Mais il ne voulait pas, — par rapport à vous. Il a fait des pieds
510 LES DEUX AKMURIÈRES.
et des mains pour se remettre dans la balance ; mais rien n'a réussi. Nous avons eu des protêts Nous ne vendons presque plus Les belles boutiques des autres
armuriers nous ont pris nos pratiques. Il faudrait beaucoup d'argent — de nouvelles armes que Borgnet ne
connaît pas D'ailleurs, il dit qu'il ne remontera plus,
qu'il est trop bas. Mon pauvre homme ! Il est pourtant bien courageux; il ne va pas au cabaret; il fait tout ce qu'il peut. C'est la mauvaise chance, dit-il. Enfin, madame, — je n'en sais pas plus; nous avons de grosses dettes, — et pas d'argent. Jésus, qu'est-ce que nous allons devenir?
— Je vous tirerai de là, répondit Jeanne ; c'est par ma faute que vous êtes ruinés. Mais on ne déclarera pas votre faillite...
— Borgnet ne voudra pas, dit Barbe suffoquée.
— Nous verrons! » reprit Jeanne.
Mme Borgnet protesta comme elle le put; elle avait sa délicatesse, mais ne savait pas en formuler les principes. Jeanne, fermement, manifesta sa résolution de venir au secours de Borgnet; elle avait ses principes aussi, et ce n'était pas la ténacité qui lui manquait pour les mettre à exécution. Quand Borgnet revint, la lutte soutenue avec Barbe dut recommencer. Borgnet se raidit et opposa à la volonté de Jeanne un entêtement extrême. « Je ne veux pas, criait-il, puisque c'est ma faute.
— C'est d'abord la mienne, répondait Jeanne.
— Parce que je suis un imbécile, reprenait-il, parce que je suis un ignorant...
— Vous n'en êtes pas moins honnête, » interrompait Jeanne.
Fatiguée de disputer, elle fit une brusque retraite, en disant :-« Je sais ce que j'ai à faire. » Sur le seuil de la porte, où Borgnet la reconduisit, elle demanda : « Et le petit? Comment ça s'est-il passé?
— Assez bien, répondit Borgnet d'un air mécontent;
on aurait cru qu'il était satisfait de nous quitter. Enfin, tout est contre nous.
— Excepté moi, si vous le permettez, Borgnet, » reprit Jeanne en le quittant.
Il y eut ce soir-là une querelle, entre les époux Borgnet, au Pistolet de paille; mais ces deux braves gens, trop faibles même pour se garder longtemps rancune, se reconcilièrent bientôt. Et ce fut seulement lorsqu'ils eurent fait une paix sincère qu'ils se plaignirent à l'unisson de l'ingratitude de François. « Il n'a même pas pleuré, » disait Borgnet. L'état fâcheux de leur position, qui pouvait les faire passer, aux yeux de leur protectrice , pour des gens indignes de toute affection , les empêcha de dormir, c ces simples d'esprit » , comme les nommait M. Lenoir.
Rentrée chez elle, Jeanne délibéra longuement sur la conduite à tenir dans les circonstances présentes. Par n'importe quel moyen, il fallait venir au secours de Borgnet; la situation était claire, et il n'était pas besoin de beaucoup réfléchir pour prendre cette détermination. Mais comment arriver à un bon résultat ? Quels étaient les obstacles à vaincre? 11 n'y en avait qu'un, M. Lenoir. 11 était souverain maître ; lui seul disposait de la fortune de Jeanne. 11 allait donc falloir lui exposer les motifs qui faisaient agir sa femme, prouver l'honnêteté de Borgnet et faire admettre la nécessité de l'aider. Quelle épreuve pour Jeanne Hendricks ! Avec quelle amertume elle se repentit d'avoir eu envers son mari cette confiance imbécile qui la mettait à la merci d'un pareil homme! « Eh bien, pensa-t-elle après s'être d'abord sentie plus irritée que résolue, il y aura une explication — nécessaire, — il faudra qu'il justifie sa conduite, — je lui ferai rendre compte de ma fortune, dont il n'est
point le maître » Elle pesa, elle mûrit ces pensées;
puis, elle se dit avec accablement : « J'en suis donc arrivée là, et il y a trois ans que je suis Mme Lenoir!... »
512 LES DEUX ARMIÎRIÈRES.
Elle fut tourmentée toute la nuit par des combinaisons plus ou moins sensées. Quelquefois, elle sacrifiait sa fierté et son orgueil, s'abaissait, subissait les conditions les plus dures ; d'autres fois , elle exigeait impérieusement de M. Lenoir qu'il agît dans les intérêts de Borgnet, sans permettre une seule observation. Mais , dans tous ces rêves, son mari gardait une attitude mystérieuse qu'elle ne savait caractériser et qui tour à tour l'exaspérait et la maîtrisait. Le matin, lorsqu'on lui apporta son déjeuner, elle demanda à la servante : « M. Lenoir est-il chez lui ?
— Madame ne sait donc pas, répondit la servante, que monsieur n'est pas rentré depuis quatre jours?
— Vous êtes une sotte ! reprit Jeanne. Je sais que M. Lenoir est absent, puisque je vous demande s'il est rentré! Allons, sortez : qu'est-ce que vous faites là?.... Depuis quatre jours ! se dit Jeanne. Il me semble qu'il y
a bien plus longtemps L'ai-je vu depuis deux ans?
Oui, comme je vois cette chaise, — et cette muraille làbas, — et cet arbre !... »
Elle eut tout le temps de commencer de nouvelles combinaisons concernant les secours à porter à Borgnet, car M. Lenoir ne revint ni le lendemain ni le surlendemain. Accoutumée à ces absences, Jeanne, en d'autres circonstances, eût patienté; elle eût nourri dans l'inertie ses pensées de regret et de haine ; elle se fût souvenue des beaux jours, et les heures eussent passé, longues et tristes, comme d'ordinaire. Mais la situation de Borgnet stimulait ses nerfs, et la rejetait dans une fiévreuse agitation. « S'il m'y oblige, se dit-elle quand elle commença à entrevoir l'idée d'un refus de la part de son mari, je ferai vendre la maison de la rue de la Madeleine. »
Elle arrêta cette décision et dès ce moment reprit un peu de calme. Cependant, huit jours s'étaient écoulés et M. Lenoir ne reparaissait pas. Jamais il n'avait mis un
pareil intervalle entre deux retours. « 11 y a dé quoi mourir de honte, » pensait Jeanne. Mais à la colère qui éclatait dans ses yeux, on voyait bien que cette idée de mort n'était qu'une image propre à exprimer la violence de ses sensations.
Le neuvième jour, elle reçut une lettre; elle reconnut l'écriture de son mari. Sur l'enveloppe le timbre de Southampton se dessinait visiblement. Jeanne rompit le cachet et déplia la lettre, qu'elle lut pour ainsi dire d'un regard. La missive, pourtant, avait quatre grandes pages.
« Ma chère, écrivait M. Lenoir, réjouis-toi, tu es libre. Le vieux monde me pèse sur les épaules et je le quitte avec mépris, n'y trouvant plus rien qui n'ait été bien des fois goûté par tous les banqueteurs, plus rien dont je ne sois rassasié. Je m'en vais dans les forêts de l'Amérique, ou au sein de ses grandes villes élevées dans le désert cdmme par enchantement. Le métier d'aventurier me sourit ; c'est l'état social qui permet le mieux de jouir de l'imprévu. Ne savoir pas où l'on sera demain, quelle belle impression et comme elle est bien faite pour préparer à tous les caprices de la fortune ! Depuis que ma résolution est prise, je me sens plus jeune de dix ans, j'ai acquis une incroyable légèreté d'esprit et une élasticité de membres que je ne me connaissais plus. Me voici tout neuf, prêt à de nouveaux combats. Je veux, vois-tu, Jeanne, que l'humanité n'ait plus rien de caché pour moi. J'ai observé les hommes ; ils sont laids. J'ai analysé les femmes; elles sont vaines, — du moins en Europe. Qui sait si les sauvages n'ont pas une verdeur séduisante, des qualités et des défauts d'animaux qui les rendent curieux à déchiffrer et aimables d'une façon nouvelle dans la vie privée. Et puis, l'Amérique n'est pas toute découverte!... Enfin, je vole vers l'inconnu avec la curiosité d'un enfant.
» Mais je n'ai pas voulu partir sans te dire adieu. Je
514 LES DEUX ARMURIÈRES.
ne suis point un grossier et je sais ce que je me dois à moi-même. En t' épousant, Jeanne, je me croyais propre à la vie bourgeoise, et je me figurais avoir atteint l'âge où l'on désire se reposer. J'avais tort, puisque me voilà de nouveau remis en mouvement.
» J'ai toujours eu pour habitude de suivre mes penchants, bons ou mauvais selon la morale et les lois, — et je continuerai. Il y a assez d'hypocrites et d'hommes faibles qui se laissent mater par des préjugés et des vieilleries; je ne serai pas de ces hommes-là. Je n'ai qu'un regret en décrivant cet adieu, c'est de n'avoir pas eu plus tôt le courage de te dire que je m'étais trompé, et de t'avoir épargnée , ce qui était une injure pour toi, Oui, cette espèce d'hésitation attendrie a été une lâcheté de ma part; et si elle peut prouver quelque chose, Jeanne, c'est que tu m'étais supérieure par un certain côté. J'aurais voulu te laisser tes illusions ; jamais femme n'a autant que toi montré d'énergie dans la solitude ; tu as le cœur grand , mais trop sauvage pour s'unir à un cœur d'aujourd'hui. Il y a en toi cette solidité et cette résistance qui seraient mieux adaptées à quelqu'un de nos ancêtres qu'à une femme du dix-neuvième siècle. Tu n'es pas de ce monde, ma chère; et c'est pourquoi il était impossible que nous vécussions longtemps côte à côte.
» Je ne sais comment tu accueilleras cette lettre; en tout cas, je te dois la vérité, et je te la dirai. Au moment d'une séparation, un mensonge serait plus que vil. Les moribonds ne mentent point, — et pour toi, je meurs en ce moment.
» J'ai voulu être riche. Pendant un an, la chance m'a favorisé. J'avais doublé ta fortune, devenue la mienne. Mais que le hasard est capricieux! Je ne te donnerai pas de détails inutiles, Jeanne; il te suffira de savoir que je pars pour l'Amérique avec deux mille francs. Je ne crois pas avoir des dettes énormes: en tout cas, je te conseille sérieusement de ne pas les payer.
» Je connais tes goûts ; peu de chose suffira à ton entretien. Aussi, je n'ai point de vulgaire remords : si j'avais réussi, tu serais aujourd'hui richissime. C'est pour toi comme pour moi que j'ai tenté de mettre le hasard de mon côté. Ah ! je ne le savais ni si aveugle ni si inintelligent. La richesse m'allait si bien !
» Ta part du Pistolet de paille, bien administrée, te donnera de quoi vivre honorablement. Je suis donc tranquille de ce côté. D'ailleurs , le beau-frère Dietrick et Colette ne te laisseraient manquer de rien, j'en suis convaincu. Dietrick n'est pas méchant; c'est un homme banal; son esprit est pauvre et son cœur calcule trop. Je ne t'ai jamais dit cela, Jeanne : c'est à lui que tu dois de porter mon nom. Tu as trop de vraie grandeur dans l'âme pour lui en vouloir jamais. Je sais bien qu'en nr'envoyant à Bruxelles et en me poussant chez toi il n'agissait que pour lui. Mais les résultats de cette belle combinaison ne sont point de ceux qui atteignent des cœurs comme celui de Jeanne Hendricks. Nous avons eu un an de bonheur, ma chère, un an tout entier : c'est superbe ! Demande donc aux mariés que tu connais si leur lune de miel a dépassé quatre-vingt-dix jours, style commercial. Un an de bonheur! N'est-ce pas* des souvenirs pour toute la vie ? Je te laisse donc riche en comparaison de la plupart des femmes, qui ne gardent en réalité leurs maris que pour se" punir d'avoir cru à l'amour éternel. Toi, tu ne me verras plus, quelle chance ! Et pendant que d'autres femmes se plaindront d'être dédaignées, tu souriras à ton souvenir en te disant : c Au moins, moi, on m'a. respectée assez pour ne » pas m'importuner par la vue quotidienne de la dé- » chéance morale et de l'indifférence la plus outra- » géante. »
» Je te dis donc adieu sans remords, ma chère, avec la certitude que ta conduite fera l'admiration des honnêtes gens, — tandis que ta nouvelle situation sociale te don-
316 LES Dlit'X ARMURIÈRES.
nera les moyens de montrer comment on sait rester grand dans ce que la foule idiote nomme l'adversité.
» Adieu donc, — et pour jamais. Ton ex-mari,
» Arthur Lenoir. »
Après avoir lu cette lettre, Jeanne pleura de honte ; on l'avait jouée à ce point ! elle avait été la dupe de ce bandit, elle, Jeanne Hendricks!... Et maintenant il la quittait galamment, en la complimentant sur la virilité de son attitude, sur la grandeur de son caractère, — il la quittait souriant et allègre, comme s'il faisait l'action la plus digne d'estime !
Il fallut plusieurs jours à Jeanne pour retrouver cette singulière sérénité, farouche et glaciale, que marquait d'ordinaire sa physionomie. La lettre de M. Lenoir l'avait toute bouleversée ; elle ne savait plus prendre vaillamment son parti dans cette circonstance. Elle restait stupéfaite, irritée et comme anéantie, sans arriver à pouvoir se convaincre que le mieux était de songer à l'avenir, sans plus se préoccuper de son mari. Quelquefois, elle se disait :« Il n'y avait sans doute qu'un homme de ce caractère en Belgique , et c'est à moi qu'il devait échoir ! » Et puis, quelle invention diabolique de dire à une femme qu'on a ruinée : « Votre ennemi vous secourra! » Et enfin, quelle idée de vengeance révélait tout à coup cette confidence si légèrement et si gracieusement faite : « C'est à M. Dietrick que vous devez de m'avoir épousé!... »
— Oh ! pour celui-là, pensa Jeanne, sije le puis, il en pâtira. »
La nécessité, cependant, la força de revenir à la vie active. La contemplation et la rêverie ne pouvaient la soutenir dans l'état de résistance et de lutte qui lui était nécessaire pour bien exister. Elle renvoya d'abord ses deux servantes; pour les payer, elle fut obligée de vendre
des bijoux, car elle avait donné en cachette à Borgnet ce qui lui restait d'argent, le matin du jour où François avait été conduit àVilvorde. Elle vendit les cadeaux de M. Lenoir, et s'en fit une assez forte somme rien que par leur poids en or et la valeur des pierreries. Les démarches qu'elle dut faire à cette occasion lui coûtèrent beaucoup. Tôt ou tard, on allait savoir que son mari l'avait ruinée et abandonnée; et sa fierté souffrait autant d'avoir à laisser deviner la vérité que de mentir. Elle était connue des principaux orfèvres de la ville, dont les magasins, alors comme aujourd'hui, étaient établis rue de la Madeleine et rue du Marché-aux-Herbes. Elle se présenta, parfaitement voilée , chez celui d'entre eux dont la vitrine était la moins brillante ; tout se passa très-bien ; et cette première victoire, remportée sur sa vanité, fut un véritable réconfort pour son âme cruellement torturée.
Aussitôt qu'elle se fût débarrassée de ses domestiques, elle accourut chez Borgnet,- où on ne l'avait pas vue depuis six jours. Borgnet et sa femme étaient extrêmement inquiets; mais ils n'avaient osé se présenter chez Jeanne, craignant qu'elle ne vît dans la visite de l'un d'eux un motif trop intéressé. « Elle pourrait croire, disait Borgnet, que nous la poursuivons pour qu'elle se souvienne de nous, pour lui rappeler ses promesses. »
A la vue de Jeanne , Barbe se récria. « Nous avons pensé que vous étiez malade, madame.
— Votre intention, demanda Jeanne, était donc de me laisser mourir?
— 0 Jésus ! dit Barbe, quelle vilaine idée !
— Alors, pourquoi ne vous ai -je vus ni l'un ni l'autre?
— Eh bien, répondit Borgnet, parce que... parce que... nous sommes dans l'embarras... Voyez- vous, madame Jeanne, on est des gueux, mais...
— C'est bon, interrompit doucement Jeanne, ne dites pas de sottises. Tenez, voici quinze cents francs pour parer aux premiers besoins du commerce..... Nous allons
518 LES DEUX ARMURIÊRES.
nous occuper sérieusement de vos affaires ; il faudra me montrer vos livres, — enfin tout me dire.
— Mais, dit Borgnet, — mais, madame
— Asseyez-vous là, et faites-moi un reçu, Borgnet; il faut de l'ordre- Ce n'est pas un cadeau que je vous apporte. Vous asseyez vous? — Barbe, je dîne ici; allez à la cuisine, si l'enfant dort. — Écrivez, Borgnet. t Beçu de Mme Jeanne Lenoir la somme de quinze cents francs, à titre de prêt. » Bon ! Signez et datez , « Bruxelles, ce 27 juillet 1843. »
— Et les intérêts, madame? et la date du remboursement?
— Ça me regarde , Borgnet. Avec ces quinze cents francs, avez-vous assez pour le moment ?
— Oui, madame Jeanne, — bien trop.
— Voyons vos livres, maintenant. »
Jeanne s'occupa du bilan de Borgnet avec une ardeur infatigable, une fièvre qui désorientait l'excessive lenteur de l'armurier. Cette activité lui troublait la tête ; cette volonté, au lieu de le soutenir, l'annihilait; il y avait chez le pauvre homme un affaissement moral , une dégénérescence du vouloir arrivée à sa seconde période. Trois années de frayeur l'avaient affaibli autant que l'eût fait une longue maladie. Jeanne s'aperçut bientôt que la mémoire commençait à lui manquer, et que l'idée de chiffrer pendant une demi-heure l'épouvantait. Aussi, lui fit-elle donner ses clefs , avec les indications nécessaires au travail qu'elle entreprenait; puis elle le renvoya à sa besogne d'ouvrier.
Quand elle eut débrouillé la situation, établi le passif et l'actif du Pistolet de paille , Jeanne , qui avait passé plusieurs jours à ce travail, déclara à Borgnet qu'il était un brave homme. « Mais j'ai des dettes! cria-t-il.
— Les dettes peuvent être honorables, répliqua Jeanne, et c'est le caractère des vôtres. D'ailleurs, elles ne sont pas lourdes.
— Est-il possible ? demanda l'armurier. Vous voulez me consoler, madame?
— Je veux vous consoler, certainement, reprit Jeanne, parce que cela m'est pénible de voir un homme fort et consciencieux aussi abattu que vous voilà. Je vous dis que tout ira bien, et je sais ce que je dis. Je m'ennuyais toute seule dans ma maison,. les bras croisés : je vous aiderai de mon expérience. Si je l'avais fait il y a trois ans, vous seriez aujourd'hui dans l'aisance. Mais alors,
— j'étais Enfin, Borgnet, je veux être votre commis.
N'en parlons plus. »
Jeanne vint en effet, tous les soirs, passer deux ou trois heures au Pistolet de paille. Borgnet et sa femme, qui l'admiraient beaucoup , n'osaient point lui témoigner leur gratitude. Ils la laissaient maîtresse de faire ce qu'elle voulait; ils s'étaient abandonnés tout entiers à elle, sans même avoir conscience de cet abandon. Quand elle était partie, ils ne tarissaient pas d'éloges sur la supériorité de son esprit et la bonté de son cœur. « Elle n'a pourtant pas été heureuse avec M. Lenoir , » disait Barbe.
Ils auraient voulu lui exprimer leur gratitude, au moins une fois, sérieusement, — et puis encore en dire un mot de temps à autre, pour prouver qu'ils n'étaient pas oublieux. Mais la physionomie de Jeanne, et l'expression rude qui durcissait ses traits, n'attiraient pas les confidences sentimentales et les actions de grâce. Ils se taisaient donc; leur attitude seule en disait plus que des discours attendris.
Tout en s'occupant des affaires de Borgnet, Jeanne songeait aussi aux siennes. Elle ne pouvait conserver le pavillon d'ixelles, dont le prix de location était bien audessus de ses ressources. Heureusement , le terme de trois ans, après lequel elle pouvait résilier, était près de finir. Elle avertit le propriétaire et fut tranquille de ce côté. Elle avait encore jusqu'au 15 août pour démena-
520 LES DEUX AKMURIÈRES.
ger et louer un appartement; avant tout, il fallait vendre les meubles , dont la dixième partie suffisait à ses besoins. « C'est le bien de la communauté, pensaitelle, mais la communauté n'existe plus. Ce n'est pas M. Lenoir qui viendra réclamer contre la vente de ce mobilier, acquis par lui et payé par moi au lendemain de notre mariage. » Elle s'entendit donc avec le propriétaire d'un bazar, qui lui racheta tout son mobilier à peu près le tiers de sa valeur primitive. « Ces quelques milliers de francs, se dit-elle alors, serviront à remettre Borgnet à flot. Maintenant, il faut que je me case... »
Elle avait le temps de réfléchir; il n'était pas utile qu'elle prît un parti immédiatement. Elle trouva une certaine douceur à faire des projets ; l'idée de vivre toute seule, dans un petit appartement au faubourg, en dehors du mouvement, bien à l'écart, et sans domestique, lui plaisait beaucoup. Elle arrangeait ses journées; elle fixait l'heure de ses repas ; elle était bien décidée à ne voir de temps à autre que Borgnet et Barbe. Le souvenir de Colette lui était assez indifférent; mais quand le nom et l'image de M. Dietrick passaient dans sa mémoire , tout son sang affluait brusquement au cœur, sa peau prenait un ton d'un jaune bilieux, se grainait, devenait rugueuse.
Elle aurait voulu avoir chez elle le petit François; mais c'était s'exposer à attirer l'attention et à ébruiter le fatal secret, le grand mystère. Elle décida donc qu'il resterait trois mois à Vilvorde; puis, comme elle ne pourrait plus guère payer sa pension, qu'il reviendrait chez Borgnet, où il se mettrait à apprendre le métier de son père adoptif.
Elle ruminait tout cela en se promenant dans son parc , de très-bonne heure , ou pendant qu'elle était assise dans son petit cabinet, continuant comme par le passé à s'occuper de menus travaux d'aiguilles. Mais ses mains restaient longtemps et souvent inoccupées sur
ses genoux ; ses regards fixaient dans le vague les pensées que son cerveau formulait.
Après tant de déceptions, et tombée si bas qu'elle eût pu se croire à l'abri de nouvelles injures et de nouveaux chagrins, elle reçut les visites de plusieurs fournisseurs de son mari, lesquels, sur le bruit que M. Lenoir était parti pour l'Amérique, venaient présenter leurs notes.
Jeanne promit, sans faire d'observations, de payer vers le 45 août. La somme produite par la vente des meubles fut insuffisante pour solder une douzaine de créanciers, parmi lesquels se trouvaient une marchande de modes, une marchande de nouveautés et un restaurateur. « Si je ne payais pas, se disait Jeanne, je serais digne d'être sa femme et aussi vile que lui... » Elle dut emprunter au notaire Hannecart deux mille francs pour satisfaire ces créanciers. Ces deux mille francs entamaient la part qu'elle possédait du Pistolet de paille, — et il fallait continuer à aider Borgnet. « Je ferai vendre la maison, » ajouta Jeanne.
Au commencement d'octobre 1843, en effet, le notaire Hannecart écrivait dans ce sens à M. Dietrick, en lui annonçant brièvement et confidentiellement la ruine de sa belle sœur, ce qui, du reste, n'était plus un secret dans un certain milieu bourgeois.
A cette époque, Jeanne habitait chez Borgnet, à qui elle avait loué la chambre devenue libre par le départ de François pour Vilvorde, — chambre où Julien Crèvecœur s'était tué, et où le fils avait dormi pendant trois ans. Jeanne s'y installa avec l'aide de Barbe. Quand elle s'y trouva seule, elle eut une courte défaillance, et elle se dit : « Il n'y a pas de hasard dans la vie... A quelle tin suis-je donc condamnée? *
La lettre du notaire Hannecart produisit un grand effet chez M. Dietrick. Bien que l'avocat connût le savoirfaire de M. Lenoir en tout ce qui était prodigalité et
dissipation, il ne s'attendait pas à recevoir si tôt une pareille nouvelle. Il avait du caractère de Jeanne une opinion telle qu'il lui semblait impossible de la dominer, de la rendre assez nulle pour pouvoir la dépouiller en trois ans. 11 pensa que M. Arthur Lenoir avait dû être plus que malin, et qu'il devait y avoir sous cette ruine étonnante plus de violences et de turpitudes que le public ne pouvait en supposer. « C'est cependant moi, se dit alors l'avocat, qui ai fait ce beau mariage! Qu'est-ce que Colette va dire ? Heureusement, la terrible Jeanne ne sait rien. » Il relisait la lettre du notaire, et y trouvait le sujet d'une foule de suppositions. Colette était sortie, sans quoi il serait allé tout de suite lui parler de cet événement. « Ma femme ne voudra pas laisser sa sœur sans ressources, se dit-il. Je ne donnerai cependant rien à cette créature dure et vindicative, — à moins qu'elle ne se résigne à rendre à Colette son enfant... » De nouveau, il relut la lettre. « C'est incontestable, se disait-il encore , elle est ruinée. Le moment est venu de lutter une dernière fois avec cette femme implacable. Oui, c'est un nouveau moyen que le malheur met à ma disposition : il faut que Jeanne Hendricks me vende son neveu; je la tiens par la nécessité; elle ne supportera pas l'idée de la misère, — et, d'après la lettre du notaire, il n'y a pas à douter qu'elle ne soit bientôt dans une position misérable. » Il reprit une quatrième fois la lettre, puis se promena avec agitation, en se parlant à demi-voix d'un air satisfait.
Bientôt Colette rentra. « Comment vais-je lui annoncer la nouvelle? » se demanda M. Dietrick. Il se décida à dire la chose telle qu'elle était, sans empressement et sans brusquerie. « Colette, dit-il, voici une lettre du notaire Hannecart.
— Ah ! mon Dieu ! Qu'est-il arrivé ?
— Notre cher beau-frère est parti pour l'étranger, seul, en abandonnant Jeanne.
— Ah ! mon Dieu !
— Et, s'il faut tout dire, il laisse votre sœur presque pauvre... N'est-ce pas une punition méritée? Allons, ne vous effrayez pas : asseyez- vous...
— Ah ! mon Dieu ! mon Dieu !.. .
— Elle vous a fait assez de mal pour que vous ne la plaigniez pas, Colette, et votre émotion est déraisonnable.
— Ah! que dites-vous là? N'est-ce pas toujours ma sœur?
— Qu'a-t-elle fail de votre enfant, Colette?
— Elle l'a fait élever honnêtement, j'en suis sûre. Vous ne pensez pas à vous réjouir de son chagrin, n'estce pas? Vous allez la secourir — tout de suite. C'est ma sœur, Dietrick, et vous ne pouvez pas faire qu'elle ne le soit pas.
— Colette, j'ai déjà eu le temps de réfléchir depuis que j'ai reçu la lettre du notaire, et je crois que, avant de partir pour Bruxelles, il est nécessaire de prendre une sérieuse détermination , une décision... sensée. Ne vous laissez pas trop entraîner par des sentiments que j'admire, mais qui — enfin — qui ne sont pas pratiques. Si votre sœur vous étranglait, vous lui crieriez donc merci! L'affection que vous avez pour elle est contre nature, — oui, contre nature, car il n'y a aucune loi humaine qui conseille d'aimer son bourreau. Jeanne peut, sans en souffrir elle-même, vous rendre une propriété sacrée... Qu'elle remette le pauvre enfant entre vos mains, et certainement nous la secourrons, - puisqu'il le faut, pour obéir aux convenances sociales. Selon moi, elle a mérité le châtiment qui lui est infligé; tandis" que vous, qui pourriez faire entendre des plaintes bien autrement douloureuses que les siennes, vous vous résignez...
— Oh ! dit Colette, ne croyez pas qu'elle se plaigne jamais !
— Je la connais assez, reprit M. Dietrick, pour savoir qu'elle aimerait mieux mourir dans les tortures que d'avouer qu'elle peut souffrir.
— Dietrick, vous lui ferez une pension.
— Oui, à de certaines conditions. Non, si elle est inflexible. Je veux être juste à ma manière.
— La religion dit qu'il faut pardonner...
— A qui, Colette, la* religion dit-elle cela? A nous, ou à Jeanne? Que Jeanne obéisse aux principes chrétiens, et elle n'aura pas de plus fervents imitateurs que moi. Ne mêlons pas la religion à tout ceci; c'est bien plus pour vous que pour moi que je veux — ce que je veux. Venez avec moi, si vous croyez que votre présence ou vos supplications pourront avoir une influence sur Jeanne. Mais ne lui offrez rien en dehors de notre commune décision, Colette, car je serais obligé de vous contrarier.
— Vous savez bien, dit enfin Colette, que je ne vous résisterai pas. Ce soir, je prierai... »
Le lendemain, ils partaient pour Bruxelles. Chez le notaire Hannecart, on leur apprit que Jeanne était rentrée au Pistolet de paille, mais comme locataire. Colette ne put s'empêcher de soupirer en donnant au notaire la signature qui l'autorisait à vendre la vieille maison où tous les siens avaient vécu. « Calmez-vous, dit M. Dietrick, mon intention est de racheter la maison. » Des arrangements dans ce sens ayant été pris avec le notaire, M. Dietrick et Colette se dirigèrent vers la rue de la Madeleine. « Promenons-nous d'abord un peu, dit Colette; je ne me sens pas bien.y » Ils firent un tour dans la vilre; mais il fallut se décider à voir Jeanne, et Colette prit son parti avec une apparence d'énergie, mais troublée au point de ne plus savoir par quelles rues elle passait.
Borgnet était dans le magasin lorsqu'ils arrivèrent. Il accueillit M. et Mme Dietrick avec beaucoup d'empressé-
ment, mais en parlant à demi-voix. « Eh bien, demanda M. Dietrick, avez-vous un malade dans la maison?
— Pis que ça, monsieur l'avocat. Mmc Jeanne est làhaut. Venez-vous pour la voir ? Elle est effrayante...
— Allons, vous exagérez ; certainement que nous venons pour la voir. Barbe est-elle là? Entrez, Colette... Bonjour, Barbe. Vous n'osez donc pas parler non plus?
— Jésus ! monsieur l'avocat, quel malheur ! Madame Colette, vous voilà donc !
— Jeanne est-elle malade, Barbe ?
— Non, madame, Dieu merci ! Elle est si forte ! Mais elle a tant vieilli !... Et vous venez donc la voir, monsieur l'avocat?
— Mais oui, encore une fois! Donnez quelque chose à boire à ma femme , un verre d'eau — n'est-ce pas , Colette? Allons, Barbe, allons, ne nous faites pas un pareil visage. Et montrez-nous votre fille , qui doit être toute grande maintenant. Notre sœur est-elle sortie?
— Non, monsieur l'avocat, elle est à sa chambre : elle ne sort pas, la pauvre madame Jeanne ! C'est bien triste, allez!... »
Colette ne disait rien; elle avait caché son visage dans son mouchoir. Il se fit un silence douloureux. Borgnet et Barbe se croyaient deux criminels et n'osaient lever les yeux sur M. Dietrick qui pour eux représentait la justice, la loi faite homme. M. Dietrick regardait sa femme, en songeant qu'il valait mieux lui laisser soulager son cœur par des larmes. Ils étaient tous assis dans la demi-teinte du petit salon, immobiles et muets. Soudain, on entendit une voix d'enfant, et Barbe se leva précipitamment. « Ma fille s'éveille, dit-elle.
— Si vous montez, ajouta M. Dietrick, avertissez Mme Lenoir que nous désirons lui parler. »
Barbe se sauva et le silence continua. Borgnet se décida enfin à parler , et il dit alors : « 11 a fait bien mauvais aujourd'hui, monsieur l'avocat. » Puis, honteux
326 LES DEUX ARMUIUÈRES.
d'avoir exprimé une telle réflexion, il ajouta en se levant : « J'ai quelque chose à ranger dans le magasin; vous permettez...
— Allez, Borgnet, » répondit M. Dietrick. Puis, tout de suite, à Colette : « 11 ne faut pourtant pas montrer des traits aussi défaits; vous êtes forte quand vous voulez.
— Mon ami, répondit Colette en découvrant son visage tout bouleversé , vous ne pouvez pas vous figurer ce que je ressens en rentrant dans cette maison, — et dans des circonstances aussi tristes; ndn, vous ne le pouvez pas. Depuis que je suis ici, tous les souvenirs... ma mère et mes frères... C'est que la maison est toujours la même... Si vous saviez tout? Ah! ce que j'éprouve ne se dit pas... »
On entendait Barbe qui descendait. Colette alla s'accouder sur l'appui de l'œil-de-bœuf, et parut examiner les maisons voisines ; sans doute elle essayait de se donner une contenance plus ferme. Barbe entra en disant : « Madame Jeanne vous attend.
— Pas tout de suite, répondit Colette en venant vers son mari. Encore un instant. Fait-il bien clair dans sa chambre, Barbe?
— Oh! non, madame Colette, les rideaux sont épais et ils sont toujours bien tirés.
— Montons ! » ajouta Colette en pénétrant dans le réduit avec courage et résolution.
Elle monta, M. Dietrick la suivit; Barbe venait derrière eux. Sur le palier du premier étage, Colette se retourna et demanda à voix basse : « Où est-ce ? » Et Barbe répondit : « Au second, la chambre dont la fenêtre donne rue des Éperonniers.
— Là ! » dit Colette en s' arrêtant et en posant une main sur l'épaule de son mari.
Elle était horriblement pâle; M. Dietrick lui dit : t Descendez, laissez-moi la voir seul d'abord ; vous viendrez plus tard.
— Non, » répondit-elle, et elle s'élança dans l'escalier.
Cet élan, effet d'une espèce de vertige, n'eut pas une longue durée. Arrivée devant la porte de la chambre que Barbe avait indiquée, Colette s'arrêta; elle comprima d'une main sa poitrine et de l'autre se soutint à la muraille. M. Dietrick se tint debout à côté d'elle, tandis que Barbe frappait, d'un doigt timide, deux petits coups sur la porte. « Entrez! » dit à l'intérieur une voix ferme. Barbe ouvrit et se recula aussitôt, laissant passer M. Dietrick et Colette; elle ferma doucement la porte derrière eux. Puis, ayant été prendre sa petite fille dans la chambre voisine, elle descendit en l'embrassant sur la bouche, afin de l'empêcher de faire le plus léger bruit.
M. Dietrick et sa femme, en entrant chez Jeanne, avaient en face d'eux la fenêtre, à droite un grand lit sans rideaux, et à gauche une cheminée. Jeanne était assise près du foyer, où cependant il n'y avait pas de feu; elle tournait le dos à la fenêtre, de sorte que son visage était dans l'ombre. C'est à peine si elle leva la tête lorsqu'on ouvrit la porte, et elle dit à M. Dietrick, qui se trouvait le plus près d'elle : « Vous voilà sans doute bien content de me voir ici.
— Vous êtes dans la peine, Jeanne, dit Colette d'une voix tremblante; n'était-ce pas notre devoir de venir?...
— Votre plaisir, bien plutôt , n'est-ce pas , monsieur l'avocat? interrompit Jeanne.
— Non, dit M. Dietrick, Colette a raison : nous venons vous dire que votre disgrâce nous a touchés, et qu'il est en notre pouvoir de vous rendre la vie matérielle plus supportable.
— Vous voulez me faire la charité...
— Jeanne, reprit Colette en s'avançant, pourquoi nous recevoir si froidement?...
— Pourquoi ne vous asseyez-vous pas? demanda
528 LES DEUX AUMURIÈRES.
Jeanne. Il y a des chaises : on cause mieux quand on est assis. A la bonne heure ! Vous avez maigri , monsieur l'avocat.
— Et vieilli aussi, madame, répondit M. Dietrick très-étonné.
— Et vieilli, certainement, reprit Jeanne. Qu'on soit riche ou pauvre, on n'en vieillit pas moins. Croyez-vous que ce soit la perte de ma fortune qui m'ait donné tous les cheveux gris que vous voyez? Non, non; perte d'argent n'est pas mortelle. Au besoin, je saurais travailler, — et c'est ce que je ferai, ajouta-t-elle d'un ton résolu et convaincu.
— N'avez-vous pas assez travaillé? demanda Colette. Reposez-vous. Je suis votre sœur, — et l'aide, entre nous, n'est pas une aumône ; ce que j'ai est à vous.
— Chacun le sien, dit Jeanne.
— Vous avez raison, madame, dit M. Dietrick, chacun le sien : il n'y a pas de parole plus sage.
— Vous ne venez pas m'oifrir de l'argent, vous, j'en suis sûre, reprit Jeanne.
— Je viens, madame, vous offrir de faire un échange.
— Ah ! ah ! dit Jeanne.
— Vous avez dit : chacun le sien, continua M. Dietrick, et vous refusez une partie de la fortune que Colette a le tort de vouloir vous donner. Elle ne doit point vous donner, elle doit recevoir.
— Ah ! ah ! dit encore Jeanne, j'entends bien.
— Rendez-lui son fils, madame, c'est sa propriété, une propriété à laquelle personne ne peut toucher, — et venez demeurer avec nous, vous serez admise à notre table comme une sœur. Ce n'est pas de Colette que vous devez vous défier, vous le savez; quant à moi, je vous ferais un accueil fraternel, ne fût-ce que pour expier les torts légers que je puis avoir eus envers vous.
— Légers, légers, dit Jeanne en ricanant, il vous plaît de les qualifier ainsi.
CONSÉQUENCES LOP.IQUES. 0^9
— En tout cas, Jeanne, reprit l'avocat, ce ne sont pas de ces torts qu'on ne peut pardonner. Enfin, si vous avez l'esprit juste, si votre âme est chrétienne, vous rendrez un enfant à sa mère, surtout après de si rudes épreuves.
— Vous parlez bien , dit encore Jeanne , d'une voix sourde qui faisait frissonner Colette; vous êtes toujours avocat. C'est heureux d'avoir une si bonne langue !
- C'est donc de la haine! dit M. Dietrick; Colette vous a donc bien cruellement outragée, que vous ne voulez rien entendre?
— Demandez-le lui, — c'est votre femme.
— Mais Colette est incapable de faire sciemment du mal à une mouche.
— Ah ! ah ! fit Jeanne dont l'accent prenait des intonations rauques; vous croyez ça, vous?
— Eh bien, dit Colette en se levant et en s'avançant, je me mettrai à genoux, là, devant vous, Jeanne; et je vous demanderai pardon; et je vous aimerai comme une sainte, — si vous voulez me rendre mon pauvre enfant.
— A vous, répondit Jeanne, je pardonnerais peutêtre. Non, vous n'êtes pas méchante, vous êtes nulle : c'est tout.
— Alors, reprit Colette en faisant encore un pas, — l'enfant — je le verrai — je pourrai l'embrasser...
— Pour ça, dit Jeanne, il me faudrait aussi pardonner à monsieur l'avocat...
— Mais, dit M. Dietrick, moi, je suis bien moins coupable — à vos yeux...
— Vous croyez? » cria Jeanne en se levant tout d'un coup.
M. Dietrick l'imita ; il eut peur et fit un pas en arrière. Colette au contraire s'avança en tendant les bras et en disant : t Jeanne, Jeanne, rasseyez-vous et écouteznous... » Mais Jeanne la repoussa violemment et continua en s'adressant à M. Dietrick : « Ah ! vos torts sont légers, monsieur l'avocat! Dans votre balance, c'est
530 LES DEUX ARMURIÈItl-S.
possible, et selon votre justice, qui sans doute a perdu la route honnête à force de défendre à l'aveugle le pour et le contre. Oui, à vos yeux, ce que vous avez fait peut n'être regardé que comme une légèreté. Le cadeau que j'ai reçu de vous était une bonne plaisanterie, un guetapens bien trouvé. Vous avez dû beaucoup rire quand Jeanne Hendricks, cette vieille Jeanne Hendricks, est devenue Mme Arthur Lenoir. Il m'a fait sa confidence, votre cher ami, avant de me quitter ; il m'a avoué qu'il m'avait été envoyé par vous. Est-ce vrai, voyons? Ayez au moins une minute de courage dans votre vie, monsieur l'avocat Dietrick. »
Elle se tut, attendant une réponse, et M. Dietrick, attaqué si vivement, balbutia quelques syllabes inintelligibles.
« Plus haut donc , reprit Jeanne. On dirait que vous tremblez pour prononcer ce oui.
— Je ne tremble pas, dit M. Dietrick.
— Mais vous ne répondez pas non plus. Ah ! ah ! vous avez donc peur d'une femme.
— Peur! de qui et de quoi, madame?
— De moi ! » cria Jeanne en se jetant sur l'avocat qu'elle saisit au cou et qu'elle se mit en devoir d'étrangler avec furie. M. Dietrick recula en essayant de se défendre et de crier. Colette vint à son secours lorsqu'il était déjà renversé sur le lit et que Jeanne pesait sur lui de façon à l'étouffer sans lâcher prise. Personne ne parlait; on entendait les souffles qui s'échappaient des poitrines, pareils à des râles. La lutte fut courte, mais terrible. Enfin, Colette dégagea son mari ; Jeanne, un moment épuisée , se releva ; mais elle resta debout, les bras croisés, au milieu de la chambre, toute blême, les cheveux ébouriffés tombant le long de ses joues; jamais la colère et le désordre n'eurent de plus émouvante image. Une telle épouvante s'empara de Colette, après le court instant d'énergie qu'elle venait de montrer, qu'elle
perdit son sang-froid et se mit à crier :« au secours! au secours ! » en courant à la fenêtre, qu'elle essaya d'ouvrir. M. Dietrick, qui respirait difficilement et qui tremblait des pieds à la tête, recula jusqu'auprès de la porte, sans quitter Jeanne du regard, et en arrangeant sa cravate. Ni Jeanne ni lui ne faisaient attention à Colette, qui heureusement ne put ouvrir la fenêtre. Elle se retourna, vit son mari loin d'elle et courut le rejoindre. Tous deux alors, comme fascinés par la Méduse, restèrent l'un près de l'autre , l'effroi peint sur leurs traits contractés. Et Jeanne ayant fait un pas en avant, ils sortirent vivement en repoussant la porte derrière eux.
Borgnet et Barbe étaient assis dans le petit salon et s'occupaient de leur enfant, mais sans effusion, lorsque M. et Mme Dietrick y rentrèrent précipitamment. Leur air bouleversé et leur agitation n'eussent pas échappé au plus distrait des hommes. « Qu'est-ce qu'il y a? Qu'est-il arrivé? demanda Barbe en se levant.
— Il y a, répondit M. Dietrick d'une voix tremblante et en gesticulant, que Mme Lenoir est folle...
— Folle ! cria Borgnet en se levant.
— Oui , je vous le dis, folle, reprit M. Dietrick d'un accent plus ferme , — folle à lier. Surveillez-la et vous m'en direz des nouvelles. Venez, Colette, partons : nous n'avons plus rien à faire ici... Quelle furie! Ce n'est plus une femme; — venez, Colette Bonjour, Borgnet...
— Oui , dit Colette en fermant les yeux, - oui , > — je viens »
Elle chancela ; on la soutint : mais elle s'évanouit tout à fait et resta étendue sur un fauteuil, immobile, blanche comme du linge, les yeux fermés rigidement, pareille à une morte. M. Dietrick se lamentait, assis à côté d'elle, et à chaque instant regardait la porte du réduit , craignant sans doute d'y voir apparaître Jeanne. Lorsque Colette revint à elle, il frappa dans ses deux mains,
552 LES DFA1X AKMURIÈHES.
comme un enfant, en faisant un cri de joie. Une voiture, arrêtée dans la rue par Borgnet, transporta M. et Mme Dietrick à la station du chemin de fer. Rentrés à Malines, ils furent maladgs pendant huit jours.
Après leur départ, Barbe se hasarda à monter auprès de Mme Lenoir et à pénétrer dans sa chambre. Jeanne était assise près de son foyer, dans une pose méditative ; aucune trace de désordre ne se voyait autour d'elle. « Que voulez-vous, Barbe? demanda-t-elle de sa voix grave et calme.
— Je croyais, répondit Barbe, que vous aviez sonné. » Jeanne fit de la tête signe que non, et Barbe se retira discrètement, pour aller tout de suite dire à son mari : «... Que si quelqu'un était fou, c'était M. l'avocat Dietrick, et que Mme Jeanne était bien tranquillement assise au coin de sa cheminée. >
Selon le désir de Jeanne, la maison à l'enseigne du Pistolet de paille, au coin des rues de la Madeleine et des Eperonniers, fut vendue un mois après la visite de M. etMme Dietrick. La situation exceptionnellement favorable de cette laide maison lui donna une valeur extraordinaire pour l'époque, car M. Dietrick, au nom de qui le notaire Hannecart la fit racheter, la paya environ quarante mille francs, sans les frais. La part de Jeanne dans le reste de sa fortune fut donc de vingt mille francs ; et lorsqu'elle eut remboursé au notaire l'argent
qu'il lui avait prêté pour payer les dettes de M. Lenoir, il lui resta environ dix-huit mille francs.
Quelques jours se passèrent. M. Dietrick exigea alors, au nom de sa femme, que Borgnet, à qui l'on avait laissé du temps pour payer entièrement le fonds du Pistolet de paille, soldât dans le plus bref délai un arriéré montant à deux mille six cents francs, capital et intérêts réunis. Jeanne répondit à cette sommation en payant tout de suite.
Borgnet trouva que M. Dietrick agissait durement, et il en fit tout haut la réflexion. « Ce n'est pas Mme Colette qui a eu l'idée de nous tourmenter, dit -il à Jeanne. Depuis que la maison lui appartient, on croirait que M. l'avocat peut tout se permettre.
— Dietrick a racheté la maison? demanda Jeanne.
— Oui, madame; ne le saviez-vous pas? >
Jeanne ne répondit pas ; elle se leva comme effarouchée et regarda autour d'elle; une sorte de désespoir contracta sa physionomie à la fois sombre et froide. Puis elle monta à sa chambre, lentement, en se tenant aux murailles, comme si tout à coup un poids énorme lui était tombé sur les épaules. « Je ne resterai pas ici... » pensait-elle.
Dès le lendemain matin, elle apprit à Borgnet sa résolution et lui fit part de l'idée qui lui était venue. « Vous ne vendez guère, lui dit-elle; le loyer de la maison est ruineux. Vous devriez, Borgnet, vous déterminer à chercher une maison plus modeste, dans une petite rue, sans quitter le centre de la ville. Je pourrais ainsi ne pas vous quitter.
— Je ne demande pas mieux, répondit Borgnet non sans accablement. Votre aide, madame Jeanne, nous est bien précieuse; et je me demande souvent comment je pourrai reconnaître vos bontés...
— Allez, allez, Borgnet, — cherchez une maison et ne pensez pas au reste. Et vous aussi , vous m'êtes nécessaire. »
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Pour donner à Borgnet toutes les facilités désirables, il avait été stipulé dans son bail que les sœurs Hendricks lui louaient leur maison pour neuf ans, mais qu'il était libre de résilier tous les ans, en avertissant deux mois d'avance. Après une conférence avec Barbe et son mari, qui lui donnèrent tout pouvoir pour agir selon sa volonté , Jeanne pria le notaire Hannecart d'écrire à M. Dietrick que la maison serait libre le 15 septembre.
Borgnet trouva une autre habitation rue Fossé-aux- Loups , dans l'enfoncement du coude que fait cette rue pour se raccorder avec la rue de l'Évêque. C'était une petite maison à un étage; le rez-de-chaussée était composé d'un vestibule, d'une pièce dont les deux croisées donnaient à la rue, et qui pouvait servir de magasin, puis d'une autre pièce plus petite, prenant jour sur la Senne, et dont il était possible de faire une salle à manger et de réunion commune. Au premier étage il y avait trois petites chambres à coucher et au-dessus un grenier, où Borgnet, avec beaucoup de bonne volonté, trouverait moyen d'établir tant bien que mal son atelier. Tout cela était pauvrement construit; les murailles suintaient l'humidité , on étouffait sous les plafonds trop bas ; il n'y avait nulle part de parquet; toutes les pièces, depuis la cave jusqu'au grenier, étaient pavées en carreaux rouges ; les portes et les fenêtres laissaient passer autant de poussière que d'air. Mais Borgnet ne pouvait guère se montrer difficile.
Jeanne alla voir cette misérable demeure et autorisa Borgnet à la louer à l'année. Le propriétaire, qui en demandait six cents francs, augmenta son prix de cent francs lorsqu'il sut que Borgnet était armurier. Le 8 septembre, le déménagement était fait; le 15, les maçons entraient au Pistolet de jtaille pour le rajeunir.
Aussitôt qu'on eut déménagé, on fit revenir François de Vilvorde. On regarda son absence comme un temps d'épreuve et on trouva qu'il avait « profité ». Barbe
ressentit, ainsi que Borgnet, une grande joie en le revoyant. Jeanne n'exprima point le sentiment que sa vue éveillait en elle; mais elle le regardait souvent, à la dérobée, et l'expression de ses yeux noirs et profonds alors s'adoucissait. Quelquefois, quand il était assis à côté d'elle, près de la table où elle travaillait le soir en la société de Barbe, elle passait délicatement une main dans les cheveux de l'enfant, épars autour d'un front blanc et pur.
c 11 est beau — et brave ! * disait Barbe.
Jeanne souriait; et, tout en continuant à travailler, elle se transportait par la pensée à Malines, et voyait au fond de leur belle et grande maison , près d'un riche foyer, M. Dietrick et Colette assis l'un à côté de l'autre, muets, dans des poses découragées, aussi seuls que des naufragés sur un rocher désert. Elle se comparait à eux et se disait : « Ils ne sont que riches! Ma pauvreté serait enviée par eux s'ils la connaissaient. »
Une période nouvelle commençait dans l'existence de Jeanne Hendricks. Tant qu'elle avait été rue de la Madeleine, elle avait pu se figurer sa situation comme une sorte d'horrible cauchemar qui tôt ou tard devait finir. Il y a dans les maisons, et surtout dans les vieilles maisons, un esprit avec qui notre âme est en rapport et dont les attractions sont précieuses aux caractères énergiquement trempés. Arracher du foyer paternel certains êtres, c'est les transplanter et risquer de les détruire. Lorsque Jeanne avait quitté le Pistolet de paille pour le pavillon d'Ixelles, la frénésie d'un bien-être inconnu, le plaisir de se sentir aimée et d'avoir atteint le but de ses désirs les plus violents, — tout cela s'était réuni pour adoucir la séparation d'avec le vieil âtre , et l'escalier qui craquait sous les pieds, et les chambres dont la tapisserie n'avait plus été renouvelée depuis vingt ans. Mais en suivant Borgnet rue Fossé-aux-Loups, elle disait adieu à ces lieux tout pleins d'elle', elle s'arrachait à
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son passé d'une manière irrévocable, elle abandonnait la boite aux souvenirs, elle était pour ainsi dire forcée de renoncer elle-même à sa dernière illusion.
Le coup fut rude ; rien ne devait l'amortir ; tout au contraire se réunissait dans ces circonstances pour le rendre plus lourd, plus accablant.
Jeanne y résista pendant huit jours; il fallait organiser le nouvel intérieur, s'occuper d'une infinité de détails domestiques, et elle mit à ce travail une activité fiévreuse qui la tenait dans un état d'énergie capable d'enfanter des prodiges.
Mais les nuits la brisaient. Quand, vers dix heures, elle montait à sa chambre, dont la fenêtre ouvrait sur la Senne, elle se sentait à demi-morte; ses jambes la supportaient avec peine; ses tempes bourdonnaient; des nuages et des éblouissements passaient sur ses prunelles; des douleurs aiguës tordaient ses muscles et meurtrissaient ses os comme si elle avait été rouée une heure auparavant. Assise sur son lit, où elle reprenait haleine, un grand accablement s'emparait d'elle. Dans l'ombre, et sans témoins, plusieurs fois elle ne put résister au bonheur de pleurer avec expansion. Si l'orgueil ne l'avait soutenue jusque dans cette agonie morale, elle aurait crié ses plaintes, elle aurait accusé la providence d'injustice. Mais ce sauvage orgueil lui donnait la force de rester muette et immobile; et quelqu'un qui l'eût surprise ainsi, assise sur le bord de son lit, les mains croisées sur ses genoux, et la tête baissée, aurait pu la croire simplement occupée de rendre à Dieu des actions de grâce, du plus profond du cœur.
Avant de se coucher, elle ouvrait d'ordinaire sa fenêtre, soit pour sécher ses yeux à l'air de la nuit, soit pour se recueillir pendant quelques minutes et songer à ce qu'il faudrait entreprendre le lendemain.
Le bruit des voitures et les lumières, affaiblis par la distance, la rejetaient pour un moment dans la vie active
et lui rappelaient que la lutte n'était pas encore près de finir. Sa solide poitrine se soulevait en rendant un son étouffé; mais peu à peu son âme se raffermissait et elle se disait : t Je ne veux pas qu'on ait pitié de moi. »
Au-dessous d'elle, l'eau de la Senne, noire et opaque, coulait lentement et sinistrement ; elle ne pouvait y laisser glisser un regard sans frissonner. Elle craignait un vertige, se retirait et fermait sa fenêtre; elle se couchait dans l'ombre, et de toute la nuit ne dormait pas. Parfois, quand l'aube commençait d'éclairer le ciel et faiblement pénétrait dans la chambre de Jeanne , elle fermait les yeux et s'endormait, harassée. Un rêve la réveillait au bout de dix minutes. Alors, avec un découragement immense, elle jetait hors des couvertures ses bras, comme deux fléaux, et restait étendue sur le dos, livide et vaincue.
Que se passait-il dans sa tête, pendant ces nuits sans sommeil? Quelles pensées, quelles images la tourmentaient? Qu'est-ce donc qui la rattachait encore à une vie si pleine d'amertume, ne lui offrant plus, même dans un lointain avenir, l'espoir vague d'une nouvelle transformation ?
Demain ne la préoccupait guère ; elle se remémorait le passé, elle en savourait de nouveau à la fois les misères et les jouissances. Elle s'applaudissait d'avoir agi comme elle avait fait; elle ne se reprochait rien : les coupables étaient loin d'elle et elle avait la conviction ferme que leur châtiment, incomplet sur la terre, serait perfectionné dans la vie future.
Quant au présent, elle était décidée à en supporter toutes les phases inattendues. Elle connaissait la nullité parfaite de Borgnet et de Barbe. « Deux bonnes âmes, bien dévouées, se disait-elle, et que je soutiendrai tant que je me sentirai vivante. »
Borgnet et Barbe n'étaient pas aussi découragés que Jeanne. En sortant du Pistolet de paille, ils avaient été
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soulagés d'un poids qui les écrasait. La petite maison de la rue Fossé-aux-Loups les replaçait à peu près dans leur milieu. C'est avec un certain entrain qu'ils s'étaient mis à tout ranger dans ce nouvel abri, sur les indications de Jeanne. Ils y allaient de grand cœur; ils paraissaient s'être métamorphosés; et ils étaient si bien absorbés par ce plaisir de rentrer pour ainsi dire chez eux , que d'abord ils ne s'aperçurent pas combien Jeanne était devenue étrange depuis qu'elle avait abandonné le nid de la famille.
Mais le cœur a ses yeux comme la raison, et bientôt Borgnet et sa femme virent les ravages qui s'étaient faits dans la physionomie de Jeanne. Aussitôt ils reprirent leur attitude discrète et redevinrent tout dévouement.
Après huit jours de lutte désespérée, Mme Lenoir fut domptée ; un matin, elle voulut se lever, et ne put faire aucun mouvement. Barbe, ne la voyant pas descendre, alla vers neuf heures entr'ouvrir la porte de sa chambre. Elle était encore couchée; elle paraissait dormir ; mais sa pâleur excessive inquiéta Barbe, qui entra et eut l'audace de la toucher à l'épaule en disant d'une voix respectueuse et troublée : « Madame Jeanne, — êtes-vous malade? » Alors seulement, Barbe s'aperçut que sa maîtresse était évanouie.
Jeanne fut malade pendant plusieurs mois, et sa maladie était de celles qui déroutent les médecins. Les muscles du dos et les deux jambes étaient paralysés, tandis que les bras, la poitrine et la tête se trouvaient dans un état fiévreux pour ainsi dire permanent. Aussitôt qu'elle s'endormait, elle délirait, en gesticulant par secousses, comme si on lui avait tout à coup appliqué sur les deux bras les conducteurs d'une pile de Volta fortement chargée. Dans les heures de calme elle mangeait avec appétit et digérait très-bien. Sans doute les médicaments et les frictions eurent une influence sur son rétablissement, mais il est plus probable que la force
naturelle de Jeanne, les ressources qui existaient en elle-même agirent surtout efficacement sur son mal.
Sa convalescence fut longue ; elle était depuis six mois dans sa chambre lorsqu'elle commença de pouvoir marcher; un mois se passa encore avant qu'elle ne descendît au rez-de-chaussée. Ce ne fut qu'au bout d'une année qu'elle eut la force nécessaire pour se rendre à l'église de Saint-Nicolas et y entendre la messe.
Pendant ce temps, quelques fusils avaient été achetés à Borgnet, comme par grand hasard ; la mauvaise chance poursuivait l'armurier. On vécut donc en ébréchant à nouveau le petit capital de Mmc Lenoir. L'année écoulée, Jeanne rumina de prendre un autre parti. Une pareille situation n'était plus tenable. La détermination de Jeanne fut bientôt arrêtée , et on ne mit que quinze jours à exécuter cette décision suprême : le fonds de magasin fut vendu, à bas prix, à un armurier de province avec qui Borgnet était resté en relation. La vente produisit environ deux mille cinq cents francs, qui servirent à réparer la brèche faite au capital de Jeanne pendant le courant de l'année. Ce capital, à qui le notaire Hannecart faisait produire cinq pour cent, était de neuf mille francs. Jeanne exposa clairement la situation à Borgnet. « Il ne faut pas nous désespérer, dit-elle de sa voix ferme et avec cet accent dominateur qu'elle n'avait jamais perdu; vous êtes un bon ouvrier, Borgnet, et vous trouverez facilement de l'ouvrage ; ne vous occupez pas de Barbe et de moi , nous allons nous tirer d'affaire. Les fusils, c'est du luxe, — on n'en vend pas en toute saison. Mais il faut des épices à tout le monde, et nous allons nous établir épicières , ici. Nous pouvons faire encore cette tentative : dans un an , nous verrons si elle doit avoir du succès. Vous prendrez François avec vous ; il faut qu'il sache son métier. Et nous finirons bien par fatiguer la mauvaise chance , mon brave Borgnet... »
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Le brave Borgnet accueillit ce plan avec un calme froid, qui étonna Jeanne et Barbe; cependant, comme il ne fit nulle objection, Jeanne ne vit dans ce silence qu'un consentement respectueux et ne songea plus qu'à exécuter son projet.
Il n'y avait point en ceci indifférence de la part de Jeanne , mais conscience de son énergie. Pourvu que Borgnet acceptât sincèrement son rôle et voulût l'aider dans la mesure de ses moyens, c'était bien ; elle ne demandait pas davantage. Mais Borgnet , depuis quelque temps déjà, était accablé par son impuissance et la stérilité de chacun de ses essais, de telle façon qu'il se sentait honteux de lui-même et indigne de l'intérêt qu'on ne cessait de lui porter.
Jusqu'alors, il s'était dit qu'il n'avait pas de bonheur, puisque rien ne lui réussissait. N'accomplissait-il pas ses devoirs en honnête homme, et en homme vaillant? Au delà de ce courage qui ne se démentait jamais, et de cette honnêteté, qu'y avait-il? La chance, selon Borgnet.
Mais à force de réfléchir, après de longues et diffuses observations, il pensa autrement ; son impuissance tout individuelle lui fut peu à peu révélée; il comprit, vaguement d'abord, ensuite d'une manière bien nette, qu'il lui manquait une certaine finesse audacieuse, et cette activité qui profite de toute occasion, pour obtenir les mêmes résultats que tel ou tel autre travailleur dont il admirait la progressante fortune. Dès le moment où il commença de se mépriser, Borgnet permit courage. Les bienfaits de Mme Lenoir lui pesèrent comme une aumône. L'encourageante physionomie de sa bonne femme lui parut exprimer de douloureux reproches. En regardant ses deux petits enfants, qui, au milieu de cette misère matérielle et morale, croissaient comme des fleurs, en regardant ces oiseaux qui égayaient la maison, il se disait : « A moi tout seul, je ne saurais donc les nourrir?
Si Mme Lenoir n'était pas là pour payer leur pâtée, ils seraient donc dans le besoin!... » Le pauvre homme n'avait pas le caractère assez robuste pour résister à ces coups de couteau qu'il se donnait en pleine poitrine, Comme un soldat qui chancelle en se sentant grièvement blessé, il s'amoindrissait et se dérobait sous ces reproches de sa conscience. Une grande honte l'envahissait; il ne supportait plus les regards même affectueux ; et, se croyant de toutes parts enveloppé par des obstacles impossibles à surmonter pour lui , l'apathie triompha de sou reste de courage et l'annula complètement.
Cependant, il chercha et trouva de l'ouvrage; il fit entrer dans un atelier d'ébénisterie François, à qui cette nouveauté plut tout de suite et qui marqua son plaisir par une assiduité rare à la besogne. Mais Borgnet, que rongeait un sombre désespoir, devint un ouvrier médiocre et fut médiocrement payé. La honte l'empêcha de rapporter, après la première semaine de travail, la rémunération de son labeur. Pour s'étourdir, pour oublier, il entra au cabaret; quelques verres de liqueur l'enivrèrent. Sorti du cabaret, il vagabonda par les rues, en parlant haut, en mêlant ses plaintes de menaces contre lui-même. Il rentra à minuit, plus abruti par le chagrin que par l'intempérance. C'était la première faute grave que commettait Borgnet; elle eût dû être une leçon, elle ne fut que le premier jalon posé sur la route que désormais il allait tracer et parcourir.
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Une année s'écoula, une année nouvelle tomba dans le néant, année d'efforts désespérés pour la famille Borgnet et Jeanne Hendricks; on pourrait faire jour par jour le récit de cette année — féconde seulement en résultats désastreux. Mais pourquoi s'appesantir sur ces misères domestiques ? l'histoire n'en serait ni un exemple ni une leçon pour personne.
Jeanne n'avait pas lutté, si on appelle lutter se débattre, se défendre, montrer une agitation désordonnée. Elle avait plutôt résisté; elle s'était solidement ancrée au milieu des écueils, elle avait supporté tous les effets de tant de causes qui étaient son passé, et dont le souvenir, bien qu'il fût amer, n'avait rien qui fît souffrir son orgueil. Avec son énergie ordinaire, elle s'était donné le devoir de conquérir une position pour Borgnet et sa famille ; mais ce qu'on nomme la fatalité avait continué de poursuivre ses protégés et elle-même. Le petit magasin d'épiceries ne s'était pas fait de clientèle, les marchandises avaient vieilli dans leurs cases; le quartier, resté indifférent à cette communauté qui prétendait à la vie, ne connaissait qu'à peine le nom des nouveaux négociants, un an après que l'établissement avait été fondé. Barbe, elle aussi, voyant que cette tentative ne réussissait pas, avait pris un parti : elle s'était louée aux bourgeois, à la journée ou à la semaine, malgré les représentations de Jeanne. De son côté, Borgnet avait travaillé chez plusieurs patrons, tandis que Mme Lenoir
CONSÉQUENCES LOGIQUES. 3iô
attendait, en s'occupant du ménage et en donnant ses soins aux enfants, des chalands qui ne paraissaient point.
Borgnet seul, entraîné par son désespoir dans une voie dégradante, n'était pas sans reproche dans cette malheureuse famille. Ce qui d'abord n'avait été que le résultat d'une faiblesse passagère, était en peu de temps devenu une habitude : deux ou trois fois par semaine, puis bientôt tous les jours, il avait demandé au cabaret un remède qu'il ne pouvait y trouver. Ce n'était point vice chez ce pauvre homme, mais continuelle faiblesse ; il ne cherchait au cabaret que ce trouble abrutissant qui met un bandeau sur la réalité ; il fraternisait avec le suicide non sans répugnance et en se maltraitant, et il devait finir par n'écouter plus que les conseils sinistres du terrible fantôme.
Cette inconduite, plus triste encore que criminelle, avait fait passer d'un atelier à l'autre le mari de Barbe. Il gagnait moins que sa femme et le savait. Il voyait Mme Lenoir assidue à son foyer et persévérante à attendre une phase nouvelle dans cette existence déplorable. Ce spectacle quotidien et sa propre dégradation, qui auraient dû réveiller en lui le sens moral pour peu qu'il eût eu de volonté, ne faisaient que le torturer tous les jours davantage.
Peu à peu, il devint une sorte de brute mélancolique et presque muette. Il rentrait et sortait comme un fou tranquille ; il n'adressait la parole à personne ; s'il s'asseyait dans un coin en attendant que le repas fût préparé, souvent il s'y endormait. L'aîné de ses enfants le venait tirer par la manche et appelait son attention sur quelque joujou informe ; il sortait un moment de sa stupeur, regardait l'enfant en souriant niaisement, puis le prenait et l'asseyait sur ses genoux. Il le serrait contre lui en baissant la tête; c'est tout ce qu'il savait faire pour exprimer son affection. L'enfant, ennuyé,