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sont elles qui font aimer Dieu , car elles sont bonnes et miséricordieuses comme le Dieu dont elles parlent; oui , c'est ainsi qu'il est beau d'être religieuse , suivant la parole du Christ qui a dit : « Aimez les hommes , si vous m'aimez. » Louise , la protectrice de Fanny , était sœur de charité.
Comment, à un âge où l'expérience de la vie ne peut être si glacée qu'elle ait anéanti sans retour toutes les espérances , éteint toutes les illusions , Louise avait embrassé une carrière qui la faisait étrangère à tout, excepté aux infortunes humaines dans ce qu'elles ont de plus hideux et de plus repoussant , voilà ce qu'il nous est impossible de dire ; qu'importe d'ailleurs le principe de sa dévotion généreuse, à quoi bon rechercher dans les replis du cœur la fibre lésée si la blessure a enfanté un acte méritoire? seulement , à voir sur ce front une ride profonde que le temps n'y a point amenée , on pouvait deviner que cette femme qui avait tant vu et qui voyait chaque jour souffrir les autres , avait du souffrir beaucoup elle-même. Une semblable révélation se lisait aussi dans ses yeux habituellement doux, mais brillans parfois d'un éclat singulier, comme si, à ces momenslà, un souvenir se fût dressé devant elle, un souve-
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nir de peine et de joie tout h la fois. Du reste, une bonne et calme figure , point laide , point jolie, plus aimable que sévère; en somme, une de ces religieuses plus nombreuses qu'on ne le pense , g^ie et riante à l'occasion, indulgente aux faiblesses, laissant là volontiers ses oraisons quand un malade réclamait ses soins , sensible surtout et infatigable dans son zèle bienfaisant.
Louise et Madeleine , la mère de Fanny , étaient nées de la même maison , avaient partagé les mêmes jeux , peut-être souffert les mêmes souffrances , et cette communauté de chagrins et de plaisirs , jointe à une grande dissemblance de goûts et d'humeur , car ce ne sont pas les caractères semblables qui s'accordent le mieux , avait commencé entre elles une amitié d'enfance qui jamais ne s'était démentie; plus tard, lorsque Madeleine se vit réduite à la misère , la bonne religieuse , se constituant sa protectrice , mais dont la bourse s'épuisa plus vite que la bonté , la fit entrer chez Granger. Puis , après la mort de son amie , sachant le mauvais état des affaires du négociant, elle avait pris la résolution de servir de mèreàl'orpheUne. Aujourd'hui, elle tenait sa promesse.
La petite , tout entière à sa douleur , suivait ma-
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diinalemeiit sa conductrice qui , trop familiarisée avec le désespoir et ses effets pour ne pas comprendre quel grand bien cela fait de pleurer dans un moment pareil, n'essayait même pas de sécher les larmes de l'enfant. « D'ailleurs , pensait-elle , le chagrin ne peut faire un long séjour dans un cœur de dix ans ni les pleurs sur un frais et rose visage , et plus la première explosion sera forte , moins elle aura de durée. » La sœur raisonnait juste. Elles marchaient donc à travers Paris , et le spectacle aussi varié que nouveau qui s'étalait sous les yeux de Fanny ne lui était pas une distraction, ou pour mieux dire, elle regardait sans voir, ses pensées toujours dans cette chambre qu'elle venait de quitter, auprès de ce lit où son père était mort, son père qu'elle n'entendrait plus , qui ne la caresserait plus, qu'elle ne pourrait plus embrasser. La pauvre orpheline avait fait de bonne heure un rude apprentissage de la vie , et cette nouvelle perte lui était plus sensible parce qu'elle lui en rappelait une autre : elle avait aussi vu mourir sa mère, si bonne , si malheureuse, et qui l'aimait tant. La fille de Madeleine songeait à tout cela, et son cœur se brisait.
Cependant , au bout de deux heures de chemin ,
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comme elles passaient devant la magnifique église de Sainte-Geneviève ,
— Ah ! que c'est beau ! s'écria Fanny, et un rayon de joie brilla sur sa figure pâle mouillée de larmes.
— Oui, mon enfant, c'est bien beau, regarde! — Puis voulant profiter de l'occasion que le hasard lui offrait d'opérer une diversion salutaire sur les idées de sa protégée , elle se mit à lui raconter l'histoire de la sainte patronne de Paris ; mais aux premières paroles la petite l'arrêta. — Ma mère me l'a apprise, dit-elle; et ce mot, ma mère, fut suivi de nouveaux sanglots. La sœur ne dit plus rien , émue qu'elle était ellemême, et continua sa route.
Le terme n'en était pas bien éloigné. Bientôt elles entrèrent dans la rue des Postes , rue silencieuse et décente, à l'aspect uniforme et tant soit peu lugubre, car c'est une rue à part dans la grande ville, où le vent siffle plus violent que dans toute autre , où le soleil n'apparaît jamais dans les plus longs jours , où il semble qu'on ait froid comme dans un cloître. C'est qu'en effet ces maisons aux fenêtres étroites et rares, sont presque toutes des couvens de femmes , douces et tranquilles retraites ornées de jardins, choisies exprès sans doute sur ce lieu élevé : l'air y est plus pur
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les bruils du monde n'y pénètrent qu'affaiblis par l'espace , et puis l'on y prie mieux le ciel , peut-être parce qu'on en est plus rapproché.
— Nous voilà arrivées, dit sœur Louise, en levant le marteau d'une petite porte cochère qui s'ouvrit aussitôt.
— Ah! fit la petite, tant mieux, ma bonne amie.
Elles entrèrent. En passant devant la loge du concierge , Fanny remarqua une vieille femme qui lisait dans un gros livre , et qui n'interrompit sa lecture que pour adresser un bonjour amical à la religieuse. Le temps était doux ; d'autres femmes habillées de la même manière que sœur Louise, se promenaient dans une allée de tilleuls dépouillés de leurs feuilles , au fond de la cour, en face de la porte ; un instant après en montant à l'escalier qui conduisait à la cellule de son guide , elle vit encore des femmes vêtues de gris qui échangèrent quelques mots avec leur compagne. L'une d'elles , plus âgée que les autres , dit en considérant l'orpheline qui avait cessé de pleurer, tant sa curiosité était vivement excitée:
— Nous avons eu du chagrin , mon ange , un grand chagrin , car vous êtes bien triste! » elle l'embrassa sur les deux joues. Et Louise lui ayant parlé
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bas à l'oreille : — « Si jeune, mon Dieu! s'écrial-elle, si jeune! » puis elle s'éloigna. Fanny avait compris inslinctivemenl ce que signifiaient ces paroles ; peu s'en fallut que sa douleur n'éclatât de nouveau; mais tout ce qu'elle voyait lui paraissait si étrange que l'étonnemenl domina dans son âme , et ne fil qu'augmenter lorsqu'elle se trouva dans l'appartement de la sœur.
On a répété maintes fois que les dévots sont au plus haut degré friands de leurs aises , que nul ne s'entend mieux à s'environner des douceurs de la vie matérielle , que si leurs désirs sont restreints , du moins apportent-ils un soin tout particulier à remplir à leur guise tous les points du cercle borné dans lequel ils se sont volontairement concentrés ; on a dit encore que leur ambition , pour n'aspirer qu'à la conquête de minuties , que leur concupiscence , pour ne s'attacher qu'à des riens , n'en étaient l'une et l'autre, ni moins ardentes ni moins tenaces que chez les autres hommes. Tout cela peut être vrai , mais il nous semble que ces défauts tant reprochés sont des conditions nécessaires d'une existence qui n'a que soi pour objet et pour but ; sans doute à la longue , et voilà le plus malheureux, à force de se renfermer dans une sphère
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toute personnelle , sans doute le cœur se dessèche et s'ossifie , l'égoïsme amortit les élans de la charité et règne en maître dans ces âmes qui, au lieu de se replier sur elles-mêmes , devraient se répandre au dehors en onctueuse bienveillance. Mais cela vient du manque d'occasions et d'habitude. Et puis, malgré le renoncement aux choses de la terre , la pensée de la conservation et celle du bien-être qui en découle ne peuvent que bien rarement mourir tout-à-fait ; ces idées revivent , se réveillent plus despotiques peut-être dans le silence de la vie ascétique , et , même à l'insu de ceux qui les répudieraient s'ils se les connaissaient, peu à peu, par degrés, s'en t'ont écouter et obéir. A qui donc la faute s'il y a faute : aux pratiques religieuses ou à la nature humaine, qui retrouve toujours ses droits si humble esclave qu'elle se fasse?
Pour revenir à notre point de départ , et sans prétendre en tirer aucune fâcheuse conséquence pour notre bonne sœur Louise, soit par goût, soit par suite de son activité naturelle ou de sa vie retirée , toujours est-il que sa cellule offrait une preuve de plus que l'ordre et l'arrangement sont les qualités distinclives des personnes de sa condition ; tout , dans cette chambre do douze pieds caiiés , était soigneusement
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disposé , luisant , coqiiol , presque ôlégani , tant une propreté scrupuleuse avait embelli ces meubles simples , grossiers pour mieux dire. Les carreaux qui formaient le parquet avaient perdu leur couleur d'ocre primitive et s'étaient blanchis par le frottement , mais on voyait qu'une main diligente leur avait donné cette sorte de vernis si agréable à l'œil des bonnes ménagères ; sur la commode , sur les chaises , aux rideaux du lit et des croisées , il eût été impossible de découvrir une parcelle de duvet ou de poussière ; partout enfin , la pauvreté dissimulée sous l'apparence d'une richesse économe ; pas un pouce d'espace qui n'attestât que le balai ou le plumeau passait par-là chaque jour. C'était, en effet, le grand plaisir de sœur Louise d'approprier son réduit ; elle y tenait et ne s'en cachait pas : plaisir innocent et bien pardonnable à celle qui consacrait ses années à soulager tant et de si horribles souffrances. Du reste , ses malades de l'hôpital n'y perdaient rien : elle savait suffire à tout.
Fanny , émerveillée de celte modeste aisance qui pour elle était du luxe auprès de la misère dans laquelle elle avait toujours vécu, ouvrait de grands yeux et restait muette d'ébahissement. Peu à peu cependant elle s'accoutuma aux objets qui frappaient ses
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regards, et son désespoir s'effaçanl aussi vile qu'il avait été violent , ce fut avec une joie toute naïve qu'elle dit à sa protectrice ;
— C'est donc là que je vais demeurer maintenant ?
— Non , mon enfant. Qu'y ferais-tu ?
La joie de l'enfant disparut , elle reprit avec un gros soupir :
— Ah ! bien , j'aimerais mieux rester avec vous. Il faudra donc que je vous quitte aussi ?
— Allons, sois raisonnable : tu sais ce que j'ai dit ce matin là-bas.
— Je n'ai pas entendu , je pleurais si fort.
— Je ne puis te garder ici , mais j'irai te voir souvent, presque tous les jours , autant que je le pourrai.
— Oh ! tant mieux , tant mieux !
Satisfaite de cette assurance , la petite n'en demanda pas davantage , et se mit à examiner l'appartement qu'elle trouvait si joli : son attention fut surtout captivée par les nombreuses images de saints et de saintes qui tapissaient les murs de leurs rangs pressés. Allant de l'une à l'autre , ne voulant pas qu'une seule échappât à sa curiosité, se haussant sur la pointe des pieds pour se faire grande , elle les passa toutes eu
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revue , et pour celles que leur élévalion mellait hors de sa portée , elle avait recours à sa bonne amie.
— Qu'est-ce que c'est que ce saint là qui a une longue barbe?
— C'est saint Pierre , ma fille.
— Et cet autre qui a un bœuf auprès de lui?
— Saint Luc , l'évangélisle.
— Ah ! voilà une sainte qui est bien jolie.... Comment qu'elle s'appelle?
— Sainte Thérèse.
— Comme elle a de beaux yeux et de belles mains ! c'est absolument comme Claire , ma sœur. Ne trouvezvous pas qu'elle lui ressemble?
La religieuse s'était amusée quelques instans à répondre à ses questions , mais à cette dernière ne recevant pas la réponse qu'elle attendait, l'enfant se retourna : sa bonne amie n'était plus derrière elle. Inquiète d'abord , elle ne tarda pas à se rassurer en voyant au fond de la cellule une porte ouverte; et pensant que Louise était sortie, mais qu'elle allait bientôt revenir , elle continua son examen , se répétant à elle-même à chaque portrait : « Ah ! que c'est amusant ! »
PourlanI la sœur n'avait pas quitté la chambre,
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ainsi que Fanny le croyait. Après avoir jeté sur l'orpheline un regard plein de compassion et de tendresse; iiprès avoir fait un geste qui indiquait sans doute que l'instant était venu de mettre un grand dessein à exécution , elle s'était éloignée sans bruit , à pas lents , avait ouvert une porte qui conduisait à un petit cabinet , et y étant entrée, elle s'était agenouillée, priant Dieu de ne pas laisser sans fruit ce qu'elle allait faire, le priant avec amour et ferveur, car peut-être de l'action qu'elle méditait dépendait l'avenir tout entier d'une créature innocente ! Ensuite , ayant levé le couvercle d'une boite qu'elle avait tirée du fond d'une armoire , elle considéra long-temps l'objet qui s'y trouvait, sans oser y toucher, avec une attention religieuse : ses yeux étaient humides , sa bouche murmura un nom , elle resta immobile , le regard levé au ciel ; enfin , sortant de son extase et se rappelant ce qu'elle était venue chercher là , elle prit ce que contenait la boite. C'était un petit livre, vieux mais propre encore , modestement relié mais aussi parfaitement conservé que le temps et un long usage l'avaient permis ; tenant à la main ce livre qui pour elle paraissait un trésor , elle sortit du cabinet et rentra dans la chambre.
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Au bruit qu'elle fil en fermant la porte , Fanny poussa un cri , absorbée qu'elle était alors dans la contemplation des gravures , puis elle recoramenç4i ses interrogations. Mais sœur Louise, tout entière à son projet, ne l'entendit pas ou du moins feignit de ne pas l'entendre , et d'une voix grave :
— Fanny , dit-elle , laisse là les images : viens ici , j'ai à te parler.
La petite accourut près d'elle h l'autre bout de la cellule. Là il y avait une table ; au-dessus de la table s'élevait une petite chapelle couverte d'un rideau de mousseline et ornée de deux rameaux de buis croisés en forme de couronne ; auprès , un bénitier de verre , au pied de la table un petit banc : c'était là sans doute que la sainte fille faisait ses prières du matin et du soir, à ce prie-dieu qu'elle épanchait ses secrètes pensées , les pures émanations de sa foi , ses espérances d'une vie meilleure et ses regrets de la vie présente , regrets bien amers peut-être ! Quand l'orpheline fut à ses côtés, elle souleva d'une main le rideau qu'elle ramena en dehors de la chapelle, tandis que de l'autre elle posait sur la table le petit livre. Un Christ en bois noir pendait sur la croix au fond du modeste sanctuaire. Ces prépaiatifs terminés avec
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une lenteur calculée probablement afin de produire une forte impression sur l'esprit de sa protégée, sœur
Louise se recueillit un instant.
Elle avait frappé juste. Émue autant que surprise de son attitude sérieuse et de son air de mystère, l'enfant avait suivi tous ses mouvemens avec une naïve curiosité d'abord , et bientôt , son désir de connaître l'explication de cette scène extraordinaire croissant en raison de la longueur de l'attente , avec une impatience mêlée de quelque chose de solennel. Et c'était gracieux à voir que cette physionomie enfantine devenue ainsi grave et pensive par degrés ; à la fin , n'y pouvant plus tenir , elle fixa sur sa silencieuse compagiie un regard où toute son ame semblait passée , un regard bien éloquent et qui demandait si elle pourrait savoir ce que tout cela voulait dire. Sœur Louise le comprit , et triomphant d'une faiblesse involontaire qui la fit hésiter l'espace d'une minute, s'armant de résolution comme devant un devoir à remplir, devant un devoir qui est une nécessité, elle prononça les mots suivans avec un accent plein de douleur et de tristesse :
— Tu te souviens de ta mère , n'est-ce pas ?
— Oui , répondit Fanny , luttant contre l'envie de
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pleurer; oh! oui.,, je m'en souviens... elle était... mais la douleur fut la plus forte et ses larmes coulèrent en abondance sur le visage de la religieuse , car celle-ci , prévoyant l'effet de sa question , n'avait pas attendu la réponse pour attirer dans ses bras la fille de Madeleine qu'elle essayait de consoler , surmontant sa propre affliction :
— Pauvre enfant! allons, il faut du courage, je la remplacerai , moi , ta mère... allons, ne pleure plus...
— Nnno, non... puisque vous le voulez, je lâcherai ; mais vous pleurez aussi , vous ?
— C'est vrai , je n'ai pu m'en empêcher en pensant à elle.
Il y eut encore un silence. Ce fut la petite qui le rompit la première en achevant sa phrase^ interrompue :
— Elle était bonne , ma mère , comme] vous , ma sœur , oh ! je ne l'ai pas oubliée.
— Cher ange, n'aie pas peur... je le serai toujours pour toi , autant qu'elle-même si c'est possible... oui , elle t'aimait bien , et lorsqu'elle est morte elle aurait voulu te donner quelque chose ; mais tu étais trop petite dans ce temps-là , tu n'aurais pas compris
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son intention : même à présent , quoique tu aies deux années de plus , tu ne comprendras peut-être pas encore. C'est égal , le temps est venu d'accomplir sa volonté , sa volonté entends-tu , la volonté de ta mère qui est auprès du bon Dieu et qui lui demande à chaque instant de rendre sa Fanny courageuse et obéissante pour qu'elle soit heureuse , et bonne pour qu'elle puisse aller la rejoindre plus tard.
— Ah ! que je serais contente si ça se pouvait !
— C'est bien , ma fille , car tu es ma fille maintenant.
— Ah ! oui je veux bien l'être...
— Allons , commence dès aujourd'hui , essuie tes yeux , mets-toi sur mes genoux , et causons comme deux bonnes amies... écoute-moi-: le tems est arrivé de te parler raison , d'ailleurs te voilà grande et lu as été élevée à une école où l'on apprend vite , celle du malheur. Vois-tu , Fanny, ce que tu vas entendre, une petite fille qui aurait été choyée , à qui l'on aurait passé tous ses caprices , toutes ses fantaisies , une enfant née de parens riches qui l'auraient giltée , qui auraient flatté ses goûts , encouragé sa paresse , une semblable petite fille de dix ans comme toi , ne concevrait pas ce que j'ai à te dire et je ne lui dirais
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rien : ce serait inutile , mais loi c'est différent , tu as toujours aimé à travailler , lu as proOlé de l'exemple et des leçons de ta mère , figure-toi que c'est elle qui te parle en ce moment. Ecoute-moi donc... La petite était tout oreilles ; la sœur continua ;
— Lorsqu'elle nous fut enlevée par la permission du bon Dieu , il y avait quelque chose qui lui disait que ton pauvre père ne lui survivrait pas long-temps et que toi tu serais bientôt sans appui sur la terre ; cette idée la tourmentait , j'étais auprès d'elle , tu dois te rappeler...
— Oui , ma bonne sœur , je me le rappelle,., vous étiez bien triste.
— Mais ce que tu ne peux pas savoir , c'est qu'elle me dit bas , bien bas , afin de n'être entendue de personne : « Vous voulez vous charger de Fanny en cas de malheur , je vous en remercie , Louise ; eh bien ! je veux qu'elle vous soit soumise comme à moi... tenez... vous lui remettrez cela... plus tard....» puis elle s'éteignit doucement, tenant encore à la main l'héritage qu'elle te destinait et dont elle me faisait dépositaire.
— Un héritage ! s'écria l'enfant.
— Oui un trésor précieux pour une bonne fille...