‹ Histoire de deux soeursChapitre 18 sur 27 · LE I.EG8 D'UNE MËHE · texte numérisé non relu

LE I.EG8 D'UNE MËHE

je mettais devant toi des bijoux superbes et un ruban , une médaille sans valeur que ta mère aurait portée , que choisirais-tu ?

— Je prendrais le ruban ou la médaille : maman n'avait pas de bijoux , elle n'avait que sa croix en or, et elle l'a vendue.

— Mais si je te proposais un marché , si je te disais : donne-moi ton ruban , je te donnerai beaucoup d'argent.

— Je garderais mon ruban , et je travaillerais , si vous vouliez, pour gagner l'autre...

— Je suis contente de toi , et je vais te remettre ton héritage. » En disant ces mots , elle étendit le bras , et prenant sur la table le petit volume : « Tiens Fanny , dit-elle , c'est ta mère qui te l'envoie.

— Ce livre ! elle a lu dedans , quel bonheur !

— Tu sais lire?

— Un peu, pas si bien | que Claire par exemple; elle est plus habile que moi là-dessus , mais moi je sais coudre et elle ne le peut pas ; elle dit que ça l'ennuie, moi, ça m'amuse et puis ça faisait plaisir à maman.

L'orpheline avait ouvert le volume.

'— Tiens , dit-elle , c'est un livre de prières.

LE LEGS d'une MËRE. 137

— Oui , mon enfant , mais continue à feuilleter, tu trouveras... y es-tu ?

— Non , bonne sœur , des prières toujours comme celles que je sais par cœur... ah! une page blanche! non , il y a quelque chose d'écrit.

Elle s'arrêta et se mit à épeler en elle-même les deux lignes tracées sur cette page en gros caractères.

— Comprends-tu ? demanda Louise.

— Ah bien ! oui.

— Voyons.

Et la petite lut en s'arrôtant sur chaque mot :

— A Fanny , c'est moi.... sois bonne, travaille bien, et dis tout ce que tu feras à sœur Louise. Il y a encore quelque chose plus bas: Ma.... Madeleine. C'est ma mère qui a écrit ça ?

— Oui , c'est elle qui te parle , Fanny , que réponds-tu ?

— Oh ! je le promets , je vous le promets , répliqua-t-elle en portant à ses lèvres la page où la main de sa mère avait passé ; comment voulez-vous que je le promette ? oui , je serai bonne , je travaillerai autant que je le pourrai et je vous dirai tout , ma sœur.

138 LE LEGS d'une MÉRE.

Déjà la pauvre enfant avait quitté les genoux de sa protectrice, et se plaçant devant la chapelle, étendant sa petite main vers l'image du sauveur , elle allait répéter son serment , lorsque sœur Louise , émue de cet élan d'enthousiasme, mais voulant en prolonger la durée , posa une main sur son bras et l'autre sur sa bouche entr 'ouverte.

— Pas maintenant , ajouta-t-elle , pas maintenant ; demain , ma fdle , demain quand tu diras adieu à ton père qui t'aimait bien aussi et qui se voyait mourir avec chagrin , ne sachant qui prendrait soin de toi après lui , mais il est mort content quand il m'a vue arriver. Oui , tu le promettras demain à tous les deux , et chaque année à pareil jour , sur teur tombe à tous deux , ce sera le moyen de ne pas l'oublier.

— Je ne l'oublierai jamais , et le livre ?

— Tu peux le prendre et le garder : il est h toi. — Oh! merci, maman, merci! il ne me quittera

plus.

— Et si tu tiens ta promesse, mon enfant, ton père et ta mère veilleront sur toi de là haut, comme moi ici , et tu seras heureuse , car tu n'auras rien à le reprocher.

— Ah ! je ferai bien en sorte , s'écria l'enfant , le

LE LEGS D'UNE IVLËRli:. ISO

regard brillant et animé à travers les larmes qui le voilaient.

Le lendemain les deux sœurs , Fanny avec sœur Louise , Claire avec madame Féret, suivies de quelques amis , assistaient au service des morts célébré pour l'ancien négociant. La fîJle de Madeleine ne pleurait pas ; seulement on voyait se refléter sur sa mobile physionomie les efforts qu'elle faisait pour conserver de la force. Le combat était rude et au-dessus de son âge ; aussi maintes fois le cœur faillit h lui manquer et à céder la victoire à la douleur , mais elle lutta si bien qu'elle l'emporta. Il semblait qu'impressionnée par une grande résolution , par un sentiment étrange dans une si frêle créature , elle imposât pour un temps silence à ses plaintes , jusqu'à ce que , libre de tout autre soin , elle pût déplorer sa perte récente et une plus ancienne mais non moins cruelle , avec tous les signes du désespoir et de la désolation. Claire fondait en larmes , et {leut-êlre les assistans , examinant les fdles du cféfunt , et témoins de ce contraste , se disaient en eux-mêmes : « La petite ne comprend pas : c'est bien heureux pour la pauvre enfant ! » Pourtant , après tout , la plus affligée , qui eût pu la nommer?

140 LE LEOS d'une MËRE.

Parmi les conviés à la triste cérémonie , il y avait un jeune homme que personne ne connaissait , que nul ne se souvenait d'avoir vu ailleurs que là; il était facile de deviner que l'étranger ne s'associait au deuil que par convenance , par devoir , ou peut-être par un sentiment moins louable , car de temps en temps il considérait Claire avec attention et à sa vue il se laissait aller à des idées peu en harmonie avec la circonstance où il la rencontrait pour la première fois.

— Diable ! se disait-il , elle est jolie ; mon père avait raison , mais il avait tort en me parlant de l'épouser : elle n'a rien. Diable ! Vrai , elle est charmante, et si.... Allons donc, je ne serai pas assez fou pour faire une pareille sottise ; non , sur ma foi , je trouverai mieux ; d'ailleurs , j'ai tout le temps d'attendre.

A la fin de ce monologue plusieurs fois répété , il recommençait à regarder la jeune fille , puis il s'elançait dans l'avenir , entassait projets sur projets , son orgueil ne posant pas de bornes à son ambition.

La cérémonie terminée , le cortège se dirigea vers le cimetière Montmartre, où sœur Louise avait acheté pour le défunt une fosse particulière près de celle do Madeleine, el madame Féret se hâta d'eni rainer Claire

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