‹ Histoire de deux soeursChapitre 8 sur 27 · I.E PREMIER PAS · texte numérisé non relu

I.E PREMIER PAS

homme , celui de tout à l'heure , se précipite et lui offre la main ; alors elle ne balance plus et se laisse conduire au piano. Après un court prélude pour commander le silence , elle aborde une cavatine qu'elle a bien vile trouvée au milieu des nombreux morceaux qui lui ont été présentés. A sa gauche , madame Féret rayonnante de joie , sûre du succès ; à sa droite , l'empressé cavalier , tremblant d'inquiétude et d'espérance , qui se dispose à tourner les feuillets ; derrière son tabouret , un cercle d'hommes , de femmes , de demoiselles qui écoutent. Elle commence. Tout va bien pendant les premières mesures , il semble que la musicienne obéisse à une inspiration profonde : le souffle de son voisin l'électrise , il y a de la passion dans son jeu , un murmure flatteur s'élève autour d'elle , elle entend ces mots sortir de la bouche du jeune homme : « C'est très-bien , mademoiselle ! » Mais bientôt , soit qu'elle ne puisse maîtriser l'émotion dont ces paroles ont frappé son cœur , ou qu'en effet elle ne soit qu'une médiocre écolière qui ne sait parfaitement que le commencement de sa leçon , la pauvre Claire s'embarrasse, ralentit le mouvement musical là où il eût fallu le plus d'énergie et de rapidité ; ses doigts se promènent lourdement sur le cla-

4C I.K IMIEMÏE!! PAS.

vier; alors le vcrlige la prend, elle ne sait plus t<' qu'elle fait ; les notes , l'instrument , tourbillonnent sous ses yeux qui regardent sans voir , et même quelques sons douteux viennent effrayer les oreilles les plus disposés à l'indulgence. Enfin elle termine , et de rares bravos arrachés à la politesse lui sont autant de preuves de sa défaite. Deux ou trois voix obligeantes la prient bien de prendre sa revanche avec un autie morceau , elle n'en a pas le courage , et se lève pour regagner sa place ; mais l'aimable cavalier n'est plus là , il s'est perdu dans la foule ; c'est madame Féret qui vient la consoler en disant à haute voix :

— Elle s'est intimidée, la pauvre enfant.... Tout

ce monde , la peur et puis c'était la première fois

qu'elle jouait en public... Allons , viens , ma fille

Et Claire traverse le salon , au milieu des chucliotlemens dont sa déconfiture est le sujet , pâle à présent tant elle est humiliée des demi-mots peu charitables qu'elle entend , et de la compassion moqueuse qu'elle remarque dans tous les regards qui l'accompagnent jusqu'à cette chaise qu'elle eût mieux fait de ne pas quitter.

— C'était bien la peine de nous empêcher de danser , disent les petites filles , enchantées de se venge!-

m; pkemier pas. 47

(lu triomphe de celte beauté qui les éclipsait tout ii l'heure.

— Ce n'est pas à elle qu'il faut en vouloir , répondent les mères, non moins jalouses ; c'est à son maître de musique qui n'a pas eu la patience de lui faire répéter aussi souvent la seconde moitié de la cavatine que la première.

— Ni fortune , ni talent : c'est dommage !

A ces mots prononcés par une voix d'homme , Glaire se retourne en tressaillant , et un poids glacial vient se poser sur son cœur , car elle le voit , c'est bien lui , lui qui peu de minutes auparavant l'a appelée du doux nom d'ange ; lui qui , dans son dépit , n'a pas pu retenir ces paroles cruelles et significatives. En les entendant , la pauvre abandonnée seul ses larmes mouiller sa paupière , et si elle est assez forte pour les empêcher de couler le long de ses joues, elle ne peut faire du moins qu'elles ne tombent pas en dedans ; larmes de douleur ou d'amour - propre froissé , mais larmes brûlantes , comme on en répand à la perte d'une illusion chérie , depuis long-temps caressée. Pour Claire , à dater de ce moment , le bal est sans charmes. Ce bonheur d'être admirée qu'elle a goûté avec tant d'ivresse et d'abandon , cette scène

48 KE PHEMIEU PAS.

mobile el variée sur laquelle naguère planaient ses regards (le reine , tout est mort maintenant h son anic désenchantée. Les danses ont recommencé , le même empressement lui ramène ses cavaliers aussi nombreux , aussi galans , el ce n'est que pour ne pas déplaire à sa tante qu'elle accepte leurs invitations , et ce n'est qu'avec une nonchalante indifférence qu'elle se laisse aller h former des pas terre-à-terre et sans expression , elle d'ordinaire si vive , si voluptueuse dans sa danse. A plusieurs reprises elle a témoigné le désir de se retirer; mais madame Féret n'a pas voulu y consentir, et à chaque refus sa tristesse a pris une teinte plus rembrunie. Peu à peu cependant la foule s'éclaircit, les premiers rayons du jour pénétrant à travers les rideaux répandent dans les salons une lueur blafarde; les plus intrépides amateurs sont obligés d'abandonner la place, et Claire ne respire à l'aise que lorsqu'elle se trouve hors de cette maison où elle était venue chercher la réalisation de ses espérances , el où elle a trouvé une déception amère , presque du mépris.

— Eh bien ! vous savez, — dit madame Féret à Charles Baudin qui s'est offert à reconduire la tante et la nièce , — vous savez....

l.E PREMIElt l'AS. 4i)

— Oui, un lien, une bagatelle.... Ma cousine a tort de s'affecter pour si peu, cela n'en vaut vraiment pas la peine : il n'y a qu'heur et malheur dans ce monde. Tenez , moi , par exemple , je ne m'attendais certainement pas au bonheur qui va peut-être m'arriver.

— Qu'est-ce ? — demanda la vieille dame avec une curiosité trop vive pour que Charles ne la soupçonnât pas d'être quelque peu intéressée. — Claire, écoute donc.

— Le digne négociant , de chez qui nous sortons , m'a fait espérer qu'il me fournirait de l'argent pour fonder un nouveau journal dont je serais le directeur. Comprenez-vous, me voilà tout à fait lancé.

— Ah ! tant mieux ! Mais cela ne m'étonne pas : le talent finit toujours par percer tôt ou tard ; c'est ce que je répète tous les jours. Tant mieux , monsieur Charles ! Allons , la fortune vous sourit , et personne n'en est plus enchanté que moi et ma nièce. N'est-ce pas , Claire ?

— Assurément , répondit celle-ci, qui avait à peine entendu ce dont il s'agissait ; je suis bien contente de

tout ce qui peut vous arriver d'heureux, mon cousin.

Page 1