J. JANIN
Le blasphème aux lèvres d’une vierge.
H. Barzac.
Environ quinze jours après la soirée que nous avons essayé d'esquisser dans le chapitre précédent, la conversation suivante s'établit entre la nièce et la tante ; celle-ci revenait d’une course qui l'avait long-temps retenue dehors ; rien qu'à son air, toute autre moins préoccupée que Claire eût deviné qu’elle avait à dire quelque chose d'impor-
tant, révélation qu’elle n'osait aborder néanmoins comme si elle eût craint de la voir mal reçue ; la fin cependant elle se hasarda, mais ce fut avec une hésitation, une sorte de timidité bien éloignée de son ton ordinaire.
— Que penses-tu donc de M. Anatole? dit-elle.
— Bien peu de chose en vérité, et ma pensée peut s’exprimer par un seul mot, — répondit Claire avec un sourire de mépris : — M. Anatole est un sot, rien de plus ; mais pourquoi m’adressez-vous cette question, ma tante?
— C'est que. c'est que si j'en crois quelques paroles de son père et de sa mère, il aurait, il paraîtrait avoir des intentions.
— Qu'est-ce que cela me fait à moi qu ‘il ait des intentions ou qu'il n’en ait pas?
— Au contraire, cela te regarde plus que personne, puisqu'il voudrait, ou du moins, j'ai cru le comprendre ainsi et je m'y connais assez pour être sûre de ne pas me tromper, il voudrait.
— Quoi donc ? je vous en prie, ma bonne tante, faites vite , que je n’en entende plus parler.
— Ce ne serait pas là son compte pourtant; enfin il est amoureux de toi, amoureux fou, et il ne respire qu'après le moment où il pourra t'épouser :
— Lui m’épouser, lui! mais il faut d'abord que j'y consente , et je n’y consentirai jamais.
— Là, je m'attendais à ta réponse! malgré tout, tu me permettras de te dire que tu peux avoir tort.
— J'ai tort ! s’écria la Jeune fille presqu’en cokre, J'ai tort, c’est vous, ma tante, qui me dites que J'ai tort ! mais vous ne savez donc pas que ces Girard sont des ignorans , que leur fils est un sot, je le répète, incapable de me comprendre.
— Je n’en disconviens pas, mais.
— Mais quoi? il est riche et je n'ai rien, achevez; c'est là votre pensée ; sans doute il croit me faire un grand honneur en me donnant son nom et sa fortune ; que m'importe? à cela je réponds que la mésalliance serait soufferte par moi, la pire des mésalliances, celle des idées, de l'esprit, de ‘éducation ; vous le concevez bien, ma tante, et Je suis étonnée que vous insistiez : avez-vous donc oublié la comparaison charmante de mon talent avec l'orgue de Barbarie?
— C'était une bétise qui ne mérite pas qu'on y prenne garde.
— Elle vous a choquée cependant, et avec raison : voulez-vous maintenant que je me condamne à vivre au milieu de ces êtres grossiers, auxquels je ue pourrais, ni yous non plus, adresser une parole sans qu'ils y répliquassent par de semblables platitudes : je ne saurais les élever à mon niveau, de même que je serais désolée de descendre au leur.
Est-ce donc là que je devais tomber après tant
d'espérances? voyons, ma tante, est-ce le sort que vous aviez rêvé pour votre nièce ?
Ces paroles firent vibrer une corde bien sensible dans le cœur de madame Féret ; c'était avec peine, presque malgré elle qu’elle s'était décidée à parler à Claire en faveur de M. Anatole: aussi du moment que celle-ci eut fait un appel à son orgueil, ce sentiment qui ne l'avait jamais tout-à-fait abandonnée et.qui sommeillait seulement, se réveilla dans toute sa force, et par une transition subite elle passa d’une extrémité à l’autre.
— Au fait, reprit-elle, je trouve ce petit monsieur bien hardi d'oser prétendre à un trésor tel que toi, un trésor dont il ne connaîtrait ni le prix ni les charmes ; tu as raison, Claire, oui tu as rai- . Son ; laisse-moi faire, je me charge de la réponse quand la demande viendra. Ah! nous verrons si tu as été élevée, si tu as acquis des talens pour aller t’enfouir dans une boutique, si tes grâces et ta beauté sont destinées à orner. un comptoir. Al- Jons donc! ces marchands sont d’une impertinence, et moi-même tout-à-lheure je n’avais pas le sens commun. Je te remercie de m’avoir rappelé à la fierté qui nous convient. N’aie pas peur; si je me suis laissée aller à des projets indignes de toi et de moi, je ne retomberai plus dans la même faute ; je te l’ai dit souvent; je te le dis encore, il n’y a pas de mariage si brillant que tu ne puisses
y aspirer, et à force de le chercher, nous le trouverons, sois-en certaine. Tu dois briller, tu brilleras ; tu dois être riche, tu auras de la fortune : à quoi donc servirait que tu fusses instruite et jolie comme tu l'es? toi pauvre, toi malheureuse, cela ne serait pas juste, ce serait un véritable meurtre. Quant à ceux qui te méprisent, ils sont bien difficiles ! mais il ne faut pas juger des autres par ceux-là. Il y a d’autres sociétés'que celles que nous avons vues jusqu'ici, grâce au ciel, et je t'y ménerai.
— Quand vous voudrez, ma tante, je ne demande pas mieux.
Quelles étaient donc les sociétés dont parlait alors madame Féret? elle ne voulut pas s’expliquer à ce sujet, et comme sa nièce la pressait d'en dire davantage, elle se contenta d’ajouter :
— La richesse, c’est le principal, n'est-ce pas? allons, aie confiance en moi, et reprends un peu de ton ancienne gaieté; moi, je ne veux pas que tu t’abandonnes à ton chagrin ; nous recommencerons nos promenades où chacun t'admirait, et puis, je tâcherai d’avoir des billets de spectacle afin de t'y conduire et de te distraire. Mais si tu m'aimes, Claire, quitte cet air sombre et triste qui t’enlaidit, car en vérité, ma pauvre enfant, depuis quelque temps tu es bien changée.
En effet, à dater de la fatale soirée, un décou-
ragement extraordinaire s'était emparé de la fille du négociant, et se reflétait en nuage de tristesse sur sa belle physionomie devenue pâle dès-lors et comme souffrante. Jusqu'à ce moment, vivant dans l'ignorance des hommes et des choses, elle avait cru, puisque tout ce qui l'entourait le lui avait dit, elle avait cru qu’elle trouverait n'’importe où, un jeune amant, bientôt son mari, beau et riche, à l'unisson de ses pensées et de son cœur, venant mettre à ses pieds sa fortune et ses hommages, un avenir brillant et une félicité longtemps rêvée. Grâce à ses intuitions romanesques, qui avaient fini par prendre corps dans sa tête, elle s'était attachée à ses espérances comme à des réalités palpables.
Et maintenant la désillusion était venue, laissant son âme vide et ne sachant où se rattacher , pour combattre l’amertume qui l’inondait. D’abord ce fut un abattement profond, un désespoir concentré, un affaissement moral et physique, contre lequel auraient échoué, et le courage si elle eût eu la force d'en montrer, et les consolations du raisonnement si autour d'elle il y avait eu quelqu’un capable de les lui prodiguer. A cette atonie désolante avait succédé un transport qui tenait de la fureur ; se roidissant avec rage contre le sort, elle avait maudit le monde qui semblait la repousser ; ce monde qu'elle ne connaissait que par des
livres menteurs et les rêves non moins fallacieux de son imagination, elle le méprisait à son tour, elle lui rendait haine pour haine, car n'était-ce pas de la haine qu'il avait pour elle, pauvre fille, en la privant d’un bien qui lui appartenait, de cette position éclatante et dorée à laquelle son éducation etses talens devaient la conduire ? trop étrangère aux lois et aux mœurs de la société pour reconnaître son erreur et la fausse route où on l'avait engagée, trop livrée en mème temps à des idées qui l’empéchaient de voir qu'elle seule, hélas! avait tort, que pouvait-elle faire que se révolter contre ce bras ennemi qui la clouait à sa place loin de ses brillantes chimères ? et, comme les réflexions de la solitude aigrissaient encore la blessure de sa vanité, il y avait des instans où sa tête se perdait, des instans où elle jetait le défi à l’opinion du monde, au jugement de ceux qui la méconnaissaient; dans son délire elle eût goûté un indicible plaisir à tout braver ouvertement ; sans s’avouer ce qu’elle ferait pour en venir là, elle voulait briller en dépit du monde, elle voulait se venger du monde en lui arrachant, par quelmoyen, elle l’ignorait, ce qu'il refusait à son mérite. Se renger ! pauvre fille ! elle ne savait pas qu'il y a de ces vengeances qui tuent celle qui s’en sert. Tout cela était chez elle une idée indécise, vague, un chaos à travers lequel le but seul apparaissait dis- 1 18
tinct ; puis tout-à-coup, sans cause apparente, par une sorte de révélation instinctive, effrayée des pensées qui l’assaillaient, elle fondait en larmes, appelant le ciel à son aide, comprenant peut-être que de telles pensées ternissaient la pureté de sa robe d'innocence ; elle pleurait alors, car en vérité elle se sentait bien malheureuse.
Quant à madame Féret, l’âge et l'expérience ne la rendaient pas plus raisonnable ; à l'aspect du changement qui s'était opéré dans l'esprit et les manières de sa nièce, elle y avait puisé un redoublement de mauvaise humeur : ainsi tous ses projets étaient inutiles, tous ses essais infructueux, toutes ses espérances trompées ! Ainsi la jeune fille belle et séduisante sur qui elle avait reporté toute son ambition , elle ne pouvait, malgré tant d’efforts, l’élever au faite brillant qu’elle lui avait destiné dans sa tendresse! Oh! alors, rien n’avait trouvé grâce devant elle, ni les hommes, ni le sort, ni la pauvre Fanny qui certes n’en pouvait mais, et à qui cependant elle reprochait d’être sans cesse sur le chemin de sa sœur, ni Claire ellemême non plus; de sorte que loin de voir dans le passé la cause de ce qui arrivait à l’orpheline, elle s'était obstinée, imprudente et aveugle qu'elle était, à lui conquérir une fortune par un mariage, et ce n'avait été que faute de mieux qu'elle s'était un instant arrêtée à M. Anatole Girard , effort de
modestie dont nous avons vu qu’elle n'avait pas tardé à revenir pour se lancer de nouveau dans des idées d'éclat et de grandeur plus extravagantes qu'auparavant et presque criminelles, car elle en arriva par ie dépit et l’entêtement au point d'adopter comme bons tous les moyens qui pourraient la mener à la réalisation de ses espérances.
Tels étaient, après l'entretien qui commence ce chapitre, les sentimens secrets de la tante et de la nièce. À force de considérer sous toutes leurs faces les images étranges qui se présentaient à son esprit, cette dernière finit par s’y accoutumer et par ne plus les examiner avec l'horreur et la honte de l'innocence timorée; c'était un remords qui lui venait avant la faute, mais ne voulant ou n’osant pas s’avouer coupable, elle repoussa le remords comme un outrage, et s’'endormit dans une sécurité funeste, le cœur toujours ulcéré, mais espérant toujours, et décidée à parvenir là où elle s'était dit qu’elle parviendrait, ajoutant qu'elle serait bien assez forte pour résister à ces étranges tentätions qui lui pénétraient de la tête au cœur, qu’il serait assez tôt de les combattre alors qu’elles reviendraient.
Ainsi raisonne l'orgueil, et quand il tombe, il s’en prend à tout excepté à lui-même; on dit après la chute : « J'étais fou, un bras invisible m'a poussé ! » oui, sans doute, folie qui est une puni-
tion d’en-haut, puissance cachée que vous n'avez pas invoquée pour vous retenir sur la pente et qui vous a précipité dans le gouffre, et cela était juste : quand le bien ne sauve pas, il faut que le mal perde une victime. À qui la faute? |
Mais aussi le châtiment ne devrait-il pas être en raison du pouvoir de résistance donné à chacun? Qu'un homme tombe qui a force et courage en luimême pour lutter, et qu'il soit puni de son crime dans cette vie ou dans l’autre, certes cela se conçoit, et l’adversité envoyée à cet homme n’a rien que d’équitable ; qu’un homme glisse dans le sentier du devoir, qui est faible, mais qui a pour soutenir sa faiblesse des conseils d’ami, une main qui lui est tendue au moment où il entre dans la mauvaise voie, et que cet homme porte la peine de son insouciance aux avis de la sagesse, voilà ce dont on ne peut se plaindre ; mais qu’un être sans appui, abandonné à lui-même, qu'un de ces êtres doux et fragiles, plus fragile encore par suite des idées dont il a été imbu dès son enfance, qu’il a, pour ainsi dire, sucées avec le lait de sa mère; qu’une jeune fille soit entraînée à faillir, séduite par un éclat menteur qu’elle a été habituée à regarder comme le souverain bien, et puis qu’elle subisse le malheur attaché à toute déviation dans le chemin de la vertu? oh! dites, si elle est coupable, à qui la faute? Et si elle est châtiée, n'est-ce
pas de la cruaulé, n’y a-t-il pas là de quoi faire douter de Dieu? Ah! la raison se refuse à croire que la providence ne brise que pour le plaisir de briser, et sans doute y il aura une place dans le ciel pour ces fleurs battues de l’orage, pour ces cœurs flétris par un souffle étranger, pour ces âmes dans lesquelles on a versé le poison, tandis qu'aux yeux de leur corps, le poison c'était du miel; car où donc serait la miséricorde d’un père, s’il ne prenait en pitié ses plus frèles enfans devenus rebelles à sa voix, parce que d’autres voix leur ont crié avec une infatigable persévérance : « Vous faites bien, vous ne sauriez mieux faire? »
Et Claire était du nombre de ces égarés qui n’ont point de lumière pour les guider dans la véritable route. Cependant, à défaut de conseils sortant d'une bouche amie et puissante, elle trouva un jour un avertissement dans un de ces livres qu'elle-aimait tant à lire, parce que là elle puisait des encouragemens à ses idées ambitieuses. Ce qu'elle lut ce jour-là semblait avoir été écrit pour elle ; c'était la courte et naïve histoire de deux amans long-temps heureux, dont l’un, la jeune fille, après avoir été sublime dans la misère, ne put tenir contre la médiocrité : il lui fallait toutes les splendides jouissances de la richesse. Le passage que Claire avait devant les yeux était intitulé l'Avenir ; elle lut:
« Plus Émile sentait que son amour, son trésor allait lui échapper, plus il se consumait en efforts pour le retenir; il eut pitié de cette jeune et suave enfant déjà penchée sur le précipice de la corruption; il s’imagina qu'à son premier pas dans une carrière de vices et de cachemires, elle s’arrêterait, s’il lui montrait en même temps, au
bout de la route, la honte de la rue et la paille
de l’hospice ; il ne savait pas que les femmes comme Laure ne font attention à ces choses-là que lorsqu’elles y sont arrivées, et que bien souvent elles n’y font pas attention du tout. Et il se mit à lui raconter la destinée d’une fille, douce et jolie comme Laure, comme Laure, égarée par ses désirs d’équipages et de grandeurs, car il ne voulait pas que Laure se perdit comme elle.
Mon Dieu! que l'exemple est impuissant à calmer une tête de femme qui rêve de l'or et qui n’a plus d'amour pour y tenir une petite place, afin qu’elle ne soit pas toute pleine de ces rêves vides qui donnent la fièvre aussi bien que les songes du cœur! n'importe, il raconta.
»'— Oui, Laure, dit-il, oui je l'ai connue; comme toi bonne et aimante, comme toi insouciante et folle d’abord, puis réfléchie et pensive, puis brillante et riche, et perdue ensuite; c'est leur histoire à toutes, Laure. Ils étaient heureux comme nous l’avons été, comme nous pourrions
l'être encore si tu voulais; lui bon et plein d’abnégation pour elle; elle aimante et dévouée, et l’aimant mieux pour les sacrifices que pour toute l’opulence qu’il lui eût fait partager, s’il l’eût pu. Il y a de cela quatre ans.
» Un soir, comme ils étaient riches ce jour-là,
» illa mena dans un théâtre, à un théâtre où les
» loges resplendissaient de parures et de diamans,
où, sur la scène, la passion riche et dorée, et aussi la passion dorée et riche dans les avantscènes et aux balcons. Jamais elle n'avait vu : cela, et, tout de suite, son regard fut corrompu, et puis après, son Âme. Il lui parla de leur aisance pauvre : elle regardait toujours ; il lui parla d’amour et de bonheur : elle répondit schalls et brillans. Ce fut cette soirée qui la perdit. — Il y a trois ans de cela.
» Vainement il s’efforça de la ramener à lui; sans cesse elle avait devant les yeux cette salle étouffante et luxueuse; sans cesse à ses oreilles ces paroles de tendresse accompagnées d’un écrin; sans cesse dans son cœur l’image d’une vie toute de mollesse et de volupté. — O la malheureuse ! n'est-ce pas, Laure ? — C'était comme un étourdissement, un tourbillon ; à ces pensées
“son sein se gonflait, ses yeux brillaient d’un éclat
étrange ; elle eût voulu pleurer, et ne le pouvait pas ; ces souvenirs tentateurs formaient comme
»* une ronde infernale qui bondissait autour d'elle. » Dans ces momens-là, il y avait du Satan dans » son regard, dans ses paroles, dans toute son at- » titude.— N'est-ce pas, Laure, qu’elle était bien » à plaindre ? — Elle le quitta pour un autre, un » riche. —Il y a de cela plus de deux ans.
» Des parures fraîches et belles, des fêtes, des » concerts, des courses rapides, pas un moment » pour respirer, une ivresse, un délire ! Elle se » croyait heureuse, parce qu’elle n'avait pas le » temps de souhaiter le bonheur. Elle se laissait » vivre, ne sentant de la vie que les parfums et » les délicieuses émotions. C’est beau et désira- » ble, n'est-ce pas, Laure ? — Elle était ainsi, il y » a un an de cela.
» Un immense bâtiment, percé d’une multitude » de petites fenêtres, l'asile de sa souffrance et du » vice ! — Aimes-tu, Laure, les cris de la douleur, » les larmes du misérable que le fer brûle ou dé- . » vore? Quand l’Âme est insensible, quand le cœur » bat froid dans la poitrine, c’est quelque chose » que l'aspect d’un hôpital bien plein, bien reten- » tissant de cris et des sanglots, où toutes les tor- » tures morales et physiques se sont donné ren- » dez-vous ; cela fait pleurer, cela soulage, n’est- » ce pas, Laure? — Un hôpital! Elle y était, je » l'ai vue, Laure, il y a de cela huit jours. »
» Sans doute Laure crut que c'était là un conte
» fait à plaisir, car en l’écoutant elle se souriait à » elle-même dans sa petite glace, admirant sa » beauté et sa chevelure lisse et noire , et elle ne » répondit pas un mot, Pour Émile, comme c'était » leur histoire, l’histoire de leur amour qu'il ve- » nait de raconter, telle qu’elle avait été jusqu’à » présent , telle qu'elle serait peut-être par mal- » heur, il fut tenté de se désespérer, car Laure, » l’imprudente! n'avait pas compris ou n'avait pas » voulu comprendre... »
Arrivée là, Claire ferma le volume et le rejeta loin d'elle avec un mouvement où il y avait tout à la fois du dépit et de la terreur. Ce n’était pas comme la jeune fille de la Nouvelle qui n'avait pas compris : elle comprenait bien, elle! mais elle eût tout donné pour ne pas comprendre, tant la leçon lui semblait sévère. Cependant elle en vint bientôt, elle aussi, à penser que tout cela était faux et mensonger, bon à faire trembler, à émouvoir, rien de plus. Néanmoins , elle demeurait pensive , repassant en elle-même ce qu'elle avait lu, surtout les tristes images de ce lugubre tableau de l’hospice promis à une malheureuse dont la destinée avait avec la sienne une ressemblance si frappante, et se disant à chaque souvenir qui augmentait son effroi : « — Ce n’est pas vrai, cela ne s’est jamais vu! D’ailleurs , dans ce livre même, qui sait si le funeste
“horoscope s’est accompli?» Et malgré son intention
première de laisser la Nouvelle inachevée, attirée par une sorte de charme irrésistible , elle ramassa vivement le volume et courut bien vite au dénouement de l’histoire. Après une scène entre les deux amans, scène où le jeune homme, qui a acquis la preuve que sa maîtresse veut l’abandonner pourun autre, s’est jeté à ses genoux, pleurant à chaudes larmes, la suppliant de changer de résolution; après cette scène, disons-nous, Claire trouva ce qui suit:
-« Laure fut émue ; elle savait que ce que ni la » faim, ni l’horrible misère, nil’abandon des hom- » mes n'avait pu faire , elle le faisait, elle! elle » savait qu'elle seule était capable de faire pleu- » rer Émile. Elle le regarda, et puis, étouffant de » douleur, de repentir, elle lui passa le bras au- » tour du cou, appuya la tête sur son épaule , et » pleura avec lui. Elle voulut parler, mais Émile » ne le lui permit pas : — Plus tard, mon ange, » dit-il, oui, plus tard tu parleras ; je sais ce que » tu as à me dire. — Et, après avoir bu dans un » long baiser les larmes qui coulaient de ses yeux, » suffoqué de bonheur et d'espérance, il sortit... » et quand il rentra, il ne trouva plus Laure !
» Émile ne se tua point : il croyait en Dieu ! il » faillit seulement devenir fou. Il eût peut-être » mieux fait! — Il aurait eu tort, car aujourd’hui, » Émile, riche et célèbre, artiste d’une réputation » européenne , au milieu du luxe, des plaisirs qui
» l’environnent, qui courent à l’envi au-devant de » ses vœux, ne serait pas, privé de la raison, ce » qu'on appelle vulgairement un homme heureux; » et pourtant, malgré son bonheur , malgré le re- » téntissement et peut-être à cause du retentisse- » ment de son nom, Émile a des instans de tris- » tesse profonde, de méditation mélancolique. » Dans ces momens-là, il pense à Laure, — Et » Laure?......»
Ici finissait la page.
— Ah! nous allons voir si elle a été heureuse, pensa Claire. Je suis sûre que la vilaine prédiction de l'artiste n’avait pas le sens commun.
Elle tourna donc le feuillet, avide et curieuse, désirant de toute son âme avoir deviné juste. Mais aux premiers mots, elle frémit. La Nouvelle se terminait ainsi : |
« Un immense bâtiment, percé d’une multitude » de petites fenètres , l’asile de la souffrance et du » vice! Aimez-vous les cris de la douleur, les lar- » mes du misérable que le fer brûle ou dévore? » Quand l’Ame est insensible, quand le cœur bat » froid dans Ja poitrine , c'est quelque chose que » l’aspect d’un hôpital bien plein , bien retentis- » sant de cris et de sanglots, où toutes les tortu- » res morales et physiques se sont donné rendez- » vous; cela fait pleurer. — Un hôpital ! c’est la » demeure de Laure! ..….. » F
Pour le coup, ce fut une véritable colère qui brilla dans le regard de la jeune fille désappointée.
— C'est se moquer de ses lecteurs, s’écria-t-elle en repoussant le malencontreux volume, que de leur donner pour de la réalité ce qui n’est que le rêve d’une imagination malade. Vraiment, il faut avoir du temps et de la bonté de reste pour s'amuser à lire de pareilles fadaises.
— Après qui en as-tu donc, Claire ? — demanda madame Féret qui d’une chambre à côté avait entendu cette exclamation et qui accourut aussitôt avec un air tout inquiet ; — de quoi parles-tu, et pourquoi as-tu jeté ce livre par terre?
— Il mérite en effet qu’on en prenne soin, ma tante, pour les bonnes choses qu'il renferme. Tenez, avez-vous lu cela? — Et en parlant ainsi elle présentait le tome ouvert à l'endroit dont la lecture lui avait causé tant d'indignation, — Si vous l’avez lu, qu'en pensez-vous ?
— Ce que j'en pense, répliqua aigrement la vieille dame, c’est que si javais su, je t’aurais dit de ne pas prendre la peine de le lire toi-même. C'est un sot conte ; sur ma foi, si je voulais m’en mêler, j’en ferais de meilleurs, qui ne seraient pas ei bètes, dans tous les cas, je m'en flatte. Cet auteur là est un imbécile et je m'en vas prévenir au cabinet littéraire de ne plus nous donner de ses ouvrages; nous en avons assez. [Il faudra que
Je dise à ton cousin Charles de le soigner, à la première occasion, dans son journal.
Cela dit d’un ton passablement doctoral, elle retourna à ses occupations de ménage, et Claire tout émue encore de sa lecture et des pensées qu'elle avait fait naître, ouvrit la croisée, s’accouda sur la rampe, et regardant sans voir ce qui se passait dans la rue, mais respirant un air doux qui lui faisait du bien et calmait sa tête brûlante, se laissa peu à peu aller à ses réveries ordinaires, couleur de rose maintenant, embellies qu’elles étaient par l'espérance, ne se souvenant déjà plus de l’histoire de Laure et de l'hôpital.
Dans la maison en face de celle dont madame Féret occupait, ainsi que nous l’avons dit, le troisième étage, demeurait depuis quelque temps une danseuse étrangère attachée au théâtre de la Porte-Saint-Martin; un banquier allemand, ancienne connaissance peut-être de Vienne ou de Stuttgard, l'avait logée dans ce quartier retiré, -pour de bonnes raisons sans doute, et lui donnait, en retour de son affection, le: superflu de ses trésors. Césarine se souvenait encore du temps où elle était fraîche ; puis, pâle et jolie, on peut valoir beaucoup, et Césarine, la grande fille, ne s'estimait pas peu; car, outre son banquier germanique, elle avait un coupé, une femme de chambre, trois cachemires, c'était encore la mode alors, des
LS
diamans et un groom à la facon d'Angleterre, un petit garçon de quinze à seize ans, rose et frais, aux cheveux blonds, aux lèvres souriantes; ajoutez à cela de beaux appointemens que son directeur lui payait pour aller passer trois mois à Lon- -dres; plus, des hommages à la fatiguer et une longue suite d'adorateurs en sous-ordre : une véritable divinité, capricieuse et fantasque; en somme néanmoins, belle et charitable à ses heures. Malgré tout, Césarine s'ennuyait. Était-ce un souvenir, étaient-ce des regrets? Elle s'ennuyait, et il ÿ paraissait bien.
Souvent, de sa fenêtre, Claire l’avait examinée Jorsque, d’un pied leste, elle montait dans son magaifique coupé, et qu'arrivée là, comme brisée de l'effort qu'elle venait de faire, elle. se laissait tomber sur les coussins moelleux où elle demeurait languissamment étendue sans parole, sans sourire, dans l'attitude de la nonchalance et du dédain. À sa vue, l’innocente jeune fille aurait désiré connaitre le mystère qu’elle tremblait de pénétrer cependant ; il semblait, dans les commencemens, que c'était là une existence à part, une existence maudite et peu désirable, et même toutes les fois qu’elle avait vu le banquier accompagner la danseuse, elle avait fermé brusquement sa croisée, poussée en cela par une sorte d’instinet né de la pudeur qui se révoltait. Plus tard, instruite par quelques mots
de sa tante, qui avaient été une révélation tout entiere, elle avait souvent plaint cette idole parée, à laquelle il manquait un souffle pour vivre; sou- vent, émue de la destinée de cette femme qui, pour n'avoir rien à désirer, s’était condainnée à un esclavage pire que la misère, de cette femme qui, quoique jeune encore, portait sur sa figure les traces d’un âge avancé, de cette femme enfin qui ne souriait à rien , tant un désenchantement complet alourdissait l'atmosphère autour d'elle, souvent Claire s'était dit : « — Oh ! qu’elle doit être malheureuse ! » .
Surtout elle avait eu de la pitié pour cet ange déchu, lorsqu’après avoir regardé le vieil ami de la danseuse , elle rejetait tout-à-coup un coup-d'œil au-dedans d'elle-même , et que dans son cœur elle trouvait un contraste si tranché , une image .enchanteresse , celle de l’amant de ses rêves, jeune homme élégant et beau qui lui souriait la nuit et qui ne la quittait pas le jour, apparition toujours présente de celui qu'elle attendait dans l'avenir. « — Oh! oui, reprenait-elle alors, CE doit être malheureuse ! » .
… Mais c'était autrefois que Claire avait eu ces pensées et prohoncé ces paroles. Pourquoi donc n'en fut-il pas ainsi ce jour-là? .
Un quart d'heure s'était écoulé depuis que la jeune fille avait ouvert la fenêtre; plus calme main-
tenant, elle laissait errer ses regards et son imagination sans but fixe , lorsque son attention fut attirée vers la maison vis-à-vis d'elle. Un équipage s’y arrêta, et le vitux allemand en descendit, suivi d'un homme qui portait à la main cette espèce de portefeuille rouge, d’une forme semi-circulaire, dans lesquels les bijoutiers ont coutume d’étaler et de porter chez les pratiques des parures précieuses. Ils entrèrent tous les deux dans la maison. Quelques minutes se passèrent, après quoi le joailler sortit, puis un instant après le banquier reparut conduisant Césarine, et lui donna la main pour l'aider à monter dans la voiture ; elle s’y placa moins insouciante qu’à l'ordinaire, brillante et majestueuse, la tête surmontée d’un riche diadème de pierreries, mais là-dessous pourtant, son premier mouvement de joie passé, triste et pâle, les yeux ternes, la bouche muette; on eût dit qu'elle sentait son humiliante situation , et que, ne voulant pas avoir l’air de la comprendre, elle s’entourait de silence et de dignité comme d’un rempart contre la honte ; ou bien était-ce peut-être son indifférence blasée qui reprenait le dessus.
Pour le vieux monsieur, lui, il avait l’attitude fière et gourmée, car il allait faire admirer ses diamans, promener sa danseuse, sa conquête ; il se rengorgeait dans sa cravate, et son regard triomphant semblait dire : — « Elle est à moi; voyez
comme elle me coûte cher; pauvres diables qui enviez mon sort, vous n’en avez pas comme celle. là, vous autres! »
Pendant ce temps-là le petit groom, assis derrière, ouvrait de grands yeux ébahis à l'éclat de la parure de madame, qui ne cachait pas ses cheveux longs et noirs. Il souriait, l'enfant! et, dans ce sourire , il y avait toute une révélation de malice et de volupté. A l’ordre du maître, le cocher anima ses chevaux qui piaffèrent et s'élancèrent.
Quand la. voiture partit, Claire la suivit du regard; quand elle eut disparu, Claire regardait encore. Puis un instant après, elle referma sa fenétre, prit un livre, pas celui du matin, et avant de l'ouvrir, elle se dit :
— Que c’est beau un équipage!
En parlant ainsi, Claire soupirait.