CHAPITRE IX
Ce otductrur,
Un prètre demanda à Saint-Évremont, quelques fieures avant sa mort, s'il voulait se réconcilier ? —— Volontiers, répondit l'épicurien moribond, réconciliezmoi, je vous prie, avec l'appétit.
Chroniques.
Mon Dieu! se peut-il qu'il y ait de ces fatalités étranges qui font que le salut de l’un enfante nécessairement la perte de l’autre?
R. MAcrURLYN.
Ce n’était pas sans raison et uniquement par suite de l’insouciance de son âge que Fanny avait apporté une figure joyeuse à la soirée de madame Féret. Renvoyée du magasin avec une douceur
qui tranchait singulièrement avec le ton et les manières habituelles de la lingère, mais enfin chassée pour une faute dont le motif aurait dà lui servir d’excuse, punie d’une désobéissance causée par la bonté de son cœur reconnaissant, la pauvre petite avait pleuré d'abord, comme nous l’avons dit plus haut en terminant le récit de sa mésaventure, puis, si elle avait essuyé ses larmes, elle ne s'était pas moins livrée au désespoir. Ces paroles de madame Mollier, quoique adoucies par l'accent du regret qui les accompagnait : « Vous ne pouvez plus rester chez moi ! » ces terribles paroles résonnaient sans cesse à son oreille. Que faire ? Comment parer ce coup aussi funeste qu'inattendu ? elle ne savait que résoudre : prier madame Mollier de lui pardonner, de la garder, toutes ses supplications eussent été inutiles, elle ne l'ignorait pas. Dans son infortune, une seule ressource lui restait : un aveu à sœur Louise ; un seul refuge, la protection de sœur Louise, qui ne l’abandonnerait pas, bien certainement. Mais ici nouvelle désolation : comment tout raconter à la religieuse sans lui dire en même temps que c’est pour elle, pour lui faire un cadeau le jour de sa fête , que sa fille adoptive a enceuru le châtiment qui la frappe? car c'était là le difficile et ce que la charmante enfant n'eût pas voulu faire savoir à sa bienfaitrice pour tout l'or du monde.'Elle hésita long-temps,
long-temps elle mit son imagination à la torture pour y trouver un expédient qui la sauverait de cette confidence si pénible; à force de réfléchir, elle crut l'avoir rencontré, mais il fallait que la lingère voulût bien se prêter à son mensonge, si toutefois l’on peut appeler de ce nom le sentiment d'exquise délicatesse qui lui faisait en cette circonstance désirer de cacher une partie dela vérité,
— Je vous en prie, dit-elle, ne racontez pas à sœur Louise que je veillais la nuit, elle me demanderait pourquoi, et je ne voudrais pas qu'elle sût que c'était afin de lui être agréable; dites plutôt que vous êtes mécontente de moi, qu'on ne peut pas me souffrir ici et qu’il faut que j'en sorte. Oh ! je vous en prie, ne me refusez pas. Voyezvous, ce serait presque lui reprocher mon cadeau et lui imposer l'obligation de réparer le tort que je me suis fait en travaillant pour elle, et j'aime mieux ne rien devoir qu’à sa bonté. Elle me pardonnera, j'en suis sûre : elle m’aime tant ! Et vous serez bien bonne aussi en paraissant très en colère contre moi.
Madame Mollier se laissa toucher, promit et tint parole. Dans l’entrevue qu’elle eut quelques jours après avec la sœur de charité, elle n’accusa nullement M petite ouvrière, témoigna même du regret de se séparer d'elle, ce qui peut-être était vrai au fond; elle mit sur le compte de l’économie
la mesure qu’elle &æ trouvait forcée de prendre, . ajoutant que si Fanny n'entrait pas dans un autre magasin, elle lui fournirait de l'ouvrage tant qu’elle en pourrait faire, et que plus tard, dans un temps qui n'était pas bien éloigné, il serait possible qu’elle reprit la petite, mais auparavant il lui fallait opérer certaines réformes parmi ses ouvrières, réformes inabordables pour le moment, vu la bonne saison et ses engagemens antérieurs. Cette nouvelle donna beaucoup à réfléchir à l’amie de Ma- . deleine, mais une fois sa résolution arrêtée, elle ne songea qu’à consoler la pauvre enfant qui, la voyant deux jours après arriver à l'atelier, se jeta dans ses bras toute en pleurs et aussi quelque peu confuse de tromper sa bienfaitrice, sa seconde mére, sur le véritable motif de son exclusion du magasin. Celle-ci la rassura, lui fit entendre que le mal n'était pas sans remède, qu'au contraire il pouvait en résulter un grand bien; enfin Louise dit à sa protégée en la quittant :
— Fanny, sois tranquille, aie de la patience et compte sur moi. Nous avons du temps devant nous ; tu seras contente. Adieu, sois anis, je ne abandonneral pas, tu le sais.
— Oh ! oui, j'en étais certaine.
— Allons, retourne à ton travail, et ne t'inquiète de rien.
Et comme la petite avait confiance dans la pa-
role de sa bonne amie, elle était en effet sans inquiétude ; elle continuait donc à demeurer chez madame Mollier, travaillant avec autant de zèle et d’ardeur que par le passé, calme et joyeuse en dépit des tracasseries de ses camarades qui, malgré la discrétion de la maitresse, n’avaient pas tardé à savoir, et la scène qui s'était passée et le congé donné qui en avait été le résultat. Peu satisfaites, à ce qu'il paraît, d'une victoire qui aurait dû contenter leur jalousie exigeante, les vindicatives demoiselles semblaient prendre à tâche de faire payer chèrement à l’expulsée le répit qui lui avait été accordé. « Certainement, se disaient-elles, on n’en aurait pas fait autant pour nous ! » Leur animosité puisant de nouvelles forces dans la prétendue in- : justice de cette faveur, elles ne négligeaient aucune occasion de la tourner en ridicule ou de lui faire de la peine , et ne lui épargnaient pas ces mille picoteries, ces blessures à coups d’épingles, arsenal favori de la haine féminine qui compense la faiblesse de ses attaques par leur incessante répétition. Seule contre toutes, car la première ouvrière qui avait quelquefois pris sa défense était sortie du magasin pour aller s'établir à son compte, privée de cet appui, Fanny ripostait de son mieux lorsque madame Mollier n'était pas là pour interposer vivement son autorité, ce à quoi elle ne manquait jamais au premier mot piquant; mais le
plus souvent encore la petite ne répondait à ses adversaires que par le silence, opposant ainsi à l'acharnement général la patience et la résignation.
Il y avait pourtant des momens où elle se mettait dans une véritable colère, et c'était lorsque les plaisanteries tombaient sur sa sœur bien-aimée ; elle en avait parlé avec une naïve admiration, vantant sa beauté, ses talens : c'en était assez pour que les autres donnassent l'essor à leur critique moqueuse. Un jour Claire vint au magasin ; toutes les ouvrières voulurent la voir, et pas une, après lavoir vue, ne se fit faute de déclarer qu’il fallait joliment rabattre des éloges de Fanny; on passa en revue les traits de ce phénix, et on finit par convenir, d’une voix unanime, que s’il y en avait de plus laides, il s’en trouvait aussi quelques-unes, beaucoup, un très grand nombre de plus jolies; et en disant cela, chacune des dénigrantes se redressait, se donnait des grâces, faisait des mines, d’un air qui signifiait bien évidemment: « Regardez-moi, ne suis-je pas mieux qu'elle? » Pour Fanny, en les écoutant, élle se pinça les lèvres, rougit, puis s'emporta; en un mot, il fut aisé à ses malignes compagnes de s’apercevoir qu'elles l’avaient blessée au vif, et que
c'était là, comme elles le dirent, son endroit sensible.
Il n’en fallait certes pas davantage, d'après la disposition hostile des esprits dans ce petit monde, pour que la conversation revint maintes fois sur ce sujet, et la soirée de madame Féret était un trop bon prétexte aux railleries pour qu’on le laissât échapper; aussi le lendemain füt-ce avec un accent ironique dans lequel perçait l'envie que toutes les bouches adressèrent cette question à la pue ouvrière :
— T'es-tu bien amusée, Fanny?
— Certainement , mesdemoiselles.
— C'est pas étonnant, ca devait être si beau! Et qu’avez-vous fait ?
Fanny ne répondit pas.
— Laissez donc, dit une autre piquée de ce silence, vous ne voyez pas qu'elle est encore tout étourdie du plaisir qu’elle a eu, et que ça lui ôte la parole.
— Ce n'est pas ça, poursuivit une troisième, c’est qu'il n’y a rien à en dire, voilà pourquoi elle se tait.
Fanny résista encore et ne répondit pas.
— Comme vous devinez , vous autres! Je mettrais ma main au feu qu’elle s’est ennuyée à périr, et que, par amitié pour nous, elle ne veut pas nous parler de sa belle soirée.
— Ou plutôt il y avait tant de magnificence qu’elle a peur de nous donner des regrets.
Fanny ne répondit pas, mais elle s’agita sur son tabouret avec impatience.
— Je parierais que sa charmante sœur, la brillante demoiselle, a été maussade : c'est permis aux jolies femmes. |
— Ce n'est pas vrai, s'écria cette fois la petite hors d'elle-même, Claire a été très aimable, elle a joué du piano...
— Ah! ah! il paraît que nous avons des talens distingués : genre soigné ! Mais c'est égal , ça doit être diablement monotone d'entendre de la musique pendant trois ou quatre heures de suite. A-ton dansé ?
— Non, ma sœur a chanté.
— Comment! pas une seule malheureuse contredanse ? J'aime mieux la Chaumière…
— Et moi donc! Avec ça, je suis sûre, que les rafratchissemens.…,
— Il y avait des gâteaux, répliqua Fanny.
— Les gâteaux ont leur agrément. Et sans doute aussi du cidre, de la bière ?
— Du tout; à la bonne heure dans vos guinguettes, mais chez ma sœur...
— Eh bien ! est-ce que ta sœur serait trop grande dame”? Ah ! pardon, excuse, une jeune personne qui ne fait pas œuvre de ses doigts... J'oubliais qu’elle est au-dessus de nous.
— Patience ! elle pourra descendre. .
LE SÉDUCTBUR. 235
— Tout ce que vous direz n'empêchera pas Claire de faire un brillant mariage.
— Sans doute : on a vu des rois épouser des bergères.
— Ou bien encore... Hum ! Est-ce qu’on épouse aujourd’hui?
— Allons, un deces jours nous apprendrons que la belle a été enlevée par un milord,
— C'est indigne, mesdemoiselles, de parler ainsi de quelqu'un qui vaut mieux que vous toutes.
— Par exemple, voilà qui est fort!
— Et c’est apparemment, continua la petite, par l'envie que vous auriez d'être enlevées que vous avez toujours. ce mot à la bouche.
— Ma foi, bien riposté ; à toi la balle, Zoé, c’est à toi que ça s'adresse.
— C'est à toi plutôt...
— Moi ! en fait de milords, je ne connais que des étudians.….. |
Et la discussion continuant sur un autre terrain, Fanny pouvait dévorer en silence les injurieuses et grossières moqueries dont sa sœur chérie était la victime, sa sœur qu’elle s'était accoutumée, dans sa tendresse ingénue, à regarder comme un modèle de perfection.
À ces motifs d’ennui sans cesse renaissans venait se joindre pour la petite ouvrière un nouveau chagrin, l'inquiétude sur son propre sort.
Les jours, les semaines s’écoulaient, et pas un mot de sœur Louise qui lui apprit ce qu’elle allait devenir. Le temps s’approchait où elle devait sortir du magasin, et malgré elle, malgré sa confiance dans une protection qui ne lui avait jamais fait défaut, malgré toutes ces causes de sécurité, la pauvre enfant ne pouvait sans effroi envisager l'avenir. Néanmoins, il faut le dire en son honneur, ce n’était pas là son plus grand tourment ; ce qui l’affligeait, ce qui abreuvait son cœur de fiel et d’amertume, c'était surtout de voir que tout le monde qui l’entourait semblait s'entendre pour refuser à Claire la justice qu’elle méritait si bien. Indignée de ce concert d’animadversion qui s'élevait à chaque instant contre l’objet de sa tendresse, elle la défendait à sa manière, et pour établir une espèce de balance, autant ses compagnes dépréciaient sa sœur, autant elle la louait quand elle trouvait des oreilles disposées à l'écouter. Elle eût mieux fait de mépriser tout cela, sans doute ; mais, encore une fois, elle l’aimait tant! De sorte que plus sa sœur était critiquée, plus Fanny s’oubliait elle-même pour ne songer qu’à redoubler d’éloges et d'amitié. Oh oui, le silence du mépris eût été préférable ! |
Peu de jours avant celui fixé pour sa sortie du magasin de madame Mollier, une querelle semblable à celle qui précéde, ayant toujours Claire pour
motif, s'était élevée en l'absence de la maîtresse lingère, et les attaques avaient été cette fois plus directes et plus offensantes aux yeux de Fanny qu’à l'ordinaire ; celle-ci, après avoir répliqué vivement, sentait des larmes mouiller sa paupière et lui couper la parole, lorsque, heureusement pour elle, l'entretien fut interrompu par l’arrivée d’un visiteur dans l’atelier.
— Chut! avait-on dit en le voyant entrer, ne parlons plus de ça : M. Morissot pourrait le redire à madame. Bonjour, M. Morissot !
— Eh! bonjour, mes petits démons! Toujours fraîches, toujours gentilles ! — Et, tout en parlant ainsi, il allait de l’une à l’autre, passant la main sous le menton de celle-ci, déposant un baiser sur les joues rosées de celle-là, ricanant, minaudant, faisant l’aimable. On voyait qu'il était là dans son centre et qu'il y prenait ses aises; mais arrivé à Fanay, il s'arrêta tout court, et d’un ton doucereux et insinuant :
— Qu’avez-vous donc aujourd’hui, mon petit ange? dit-il. Je gagerais que ces espiègles-là vous ont joué un de leurs méchans tours : voyons, confiez-moi cela.
— Vieux scélérat! — murmura l’une des ouvrières à l'oreille de sa voisine ; — regarde comme il la cajole.
Mais il l'avait de. et lui adressant la
parole, il revint à elle, car Fanny ne paraissait pas prête à répondre à ses avances.
— Que disiez-vous tout bas, ma charmante?
demanda-t-il.
— Moi, rien ; ah! si fait, je disais que les élèves des écoles sont des jeunes gens très agréables.
— Et vous avez tort, mademoiselle ; les jeunes gens sont la perte des jeunes filles... car voyez- VOUS...
Il s’assit alors, et continua plus como létent son cours de morale intéressée, le regard toujours fixé sur Fanny qui de son côté ne l’écoutait pas et pensait à sa sœur.
Malgré ses rides et ses cheveux gris, grâce à sa taille droite et accusant une vigueur peu ordinaire à son âge, M. Morissot pouvait passer pour un beau vieillard. Un front haut et large, une bouche encore bien meublée, des yeux pleins de feu, des traits empreints d’une sorte de beauté majestueuse, un état moyen entre l’embonpoint et la maigreur, en somme, au premier abord, une physionomie respectable : telles étaient les ressources que la nature lui avait laissées pour séduire, et il s’en servait en homme qui connait ses avantages. Ajoutez à cela qu'il était arrivé à cet âge redoutable de cinquante ans, à cette époque de la vie où l’on a pour soi deux armes puissantes, une longue expérience chérement achetée et toute
la fortune qu'on doit posséder ; or on le disait riche, et il l'était. Il avait aussi la réputation d'avoir fait beaucoup de conquêtes, et c'était vrais ce qui lui servait incontestablement à en faire d’autres. Rien ne lui coûtait pour en venir à ses fins, quand une fois il avait jeté un coup-d’œil de convoitise sur un objet digne de lui : ni les soins, ni les générosités, ni la patience, cette grande vertu des hommes mûrs, et qui leur donne tant de supériorité sur les jeunes gens. Toujours en cherche de nouvelles victimes, il se tenait cuirassé de toutes pièces, semblable à la sentinelle vigilante devant l'ennemi, toujours prêt à saisir un à-propos. Enfin, c'était dans toute la force du ferme ce qu’autrefois on eût appelé un vert-galant, ce qu'aujourd’hui on nomme un coureur de bonnes fortunes. La morale, sans être trop rigide, pouvait en toute sûreté accoler à son nom l’épithète d’insigne libertin; car, à l’examiner avec attention, on remarquait une indicible expression de finesse astucieuse et presque cruelle dans ses petits yeux verts qui lançaient des flammes, une concupiscence mal dissimulée sous son affectation de gaieté ou de froideur. Mais avec de tels regards friands et sensuels, lorsqu'on entendait sa parole mielleuse et douce, c’est alors qu’on se sentait, près de cet homme, pénétré de l'horreur et du mépris qu'inspire la dépravation hypocrite; c'est alors,
en le voyant surtout comme nous l'avons vu au milieu de ces imprudentes jeunes filles, qu’on devinait bien que, jouant sa dernière partie dans son exécrable jeu, la passion qui le maîtrise touchant à sa ruine, il devait être impitoyable et fort comme le nageur entrainé par le courant qui saisit une flexible branche de saule, et qui s’y attache à la briser. Par malheur, un tel examen, de pareilles divinations ne se pouvaient faire que par un observateur désintéressé : n'est-ce pas dire que pas une de ses victimes ne connaissait le vieux séducteur qu'après l'abandon et la honte?
Monsieur Morissot venait souvent visiter madame Mollier, attiré, soit par les charmes et le caquetage des ouvrières, soit, comme le prétendaient les mauvaises langues du magasin, par d’anciens souvenirs ; car on disait, mais à voix basse et en cachette, qu'il avait existé autrefois entre lui et la maîtresse lingère des relations fort intimes : ce n'étaient cependant que des présomptions peut-être sans fondement. Quoi qu’il en soit, depuis quelque temps ces visites devenaient plus fréquentes et leur but actuel plus facile à comprendre. Fanny était jolie ; elle avait quinze ans, une taille ravissante qu’on eût tenue entre dix - doigts, et son petit minois chiffonné, rose et frais, ne pouvait manquer d'éveiller les désirs du vieillard amoureux de jeunesse et de cette candeur
qui ajoute plus de prix à la victoire. Tout en promenant sa galanterie et ses moyens de séduction de l’une à l’autre de ces jeunes filles qu'il est permis de ne pas y croire tout-à-fait insensibles, le Don Juan suranné lançait de tendres œillades à la petite qui n’y prenait pas garde. À l'exemple de ses camarades, elle riait souvent des propos complimenteurs dont elle ne comprenait ni la portée ni le but; elle riait dans son innocence, etlui, nese tentant pas pour battu, rongeait son frein, cachait son dépit sous des formes aimables, et dressait de nouvelles batteries : il n’était pas homme à quitter la partie pour si peu. D’autres fois, lorsqu'il voulait s'approcher d’elle et qu’il voulait lui prendre la main, lorsqu'elle sentait la chaude haleine de cet homme sur son cou, Fanny se retirait brusquement, avertie par l'instinct de la pudeur qu'elle courait un danger qui, pour n'être pas connu, ne lui semblait ni moins grand ni moins redoutable, Lui aussi, dans ces momens-là, quittait sa place, ne voulant pas effrayer la naïve enfant, et, afin de dérouter les conjectures des assistantes, allait s’asseoir à l’autre bout de l'atelier, causant avec un sang -froid admirable, faisant tout-à-coup succéder le calme le plus complet à l'agitation qu'il venait d'éprouver. A l’aide de ces métamorphoses soudaines, il eùt réussi à tromper tout le monde autour de lui, si dans ce monde il
n’y avait eu de la jalousie pour le surveiller et le deviner.
À cette heure où nous le voyons apparaître sur la scène de notre histoire , il donnait une nouvelle preuve de son habileté à donner le change à celles qui l’écoutaient. D'abord il parla seul; puis la conversation devint générale, lui toujours prévenant, aimable, les autres gaigs et moqueuses. L'ouvrage n’avançait guère ce jour-là; mais qu’estce que cela faisait? Madame Mollier était absente, et si elle grondait, on était sûr d'obtenir un gracieux pardon à la prière de M. Morissot. Fanny seule travaillait en silence, et pensait toujours à sa sœur si bonne, si belle, et dont on avait dit tant de mal un instant auparavant.
— Ab! çà, mes petits anges, s’écria tout-à-coup M. Morissot , je ne suis pas venu aujourd’hui seulement pour causer; puisque votre maîtresse n'est pas ici, il faut que l’une de vous aït la complaisance de passer avec moi au magasin pour choisir une douzaine de chemises : j'en prendrai de toutes faites s’il y en a qui me conviennent, et comme vous avez bon goût, vous me servirez mieux que la dame du comptoir. Allons , qui veut me rendre ce petit service dont je serai bien reconnaissant ? Vous savez que je ne marchande pas pour le prix.
À cette demande, les ouvrières échangèrent entre elles un coup-d'œil significatif, étincelant d’une
maligne perfidie, qui leur prouva qu'elles s’entendaient à merveille, et toutes les voix désignèrent Fanny pour accompagner la vieille pratique.
— Vous savez bien, mesdemoiselles, répondit cette dernière, que les chemises ne me regardent pas; vous vous y connaissez mieux que moi.
— Ah ! fait-elle la fière parce que madame est assez bonne pour lui confier les objets de luxe et de mode ?.. Si ça ne fait pas pitié !..….
— Eh bien! répliqua-t-elle en posant son ouvragè, puisque personne ne veut aller avec monsieur, J'irai,
Et elle sortit, enchantée de se délivrer pour quelques minutes des taquineries de ses méchantes compagnes qui, de leur côté, n'étaient pas moins satisfaites, et qui dirent alors avec l’expression d’une joie cruelle :
— Charmant, charmant ! Il ne laissera pas échapper l’occasion ; 1l va lui en conter, l’éblouir; elle s’y laissera prendre, et pourquoi pas? Il faut bien que son tour vienne aussi : un peu plus tôt, un peu plus tard.
En effet, le vieux séducteur voyait enfin arriver un moment long-temps désiré : enfin il était seul avec elle. Arrétant Fanny dans un long corridor qui séparait l'atelier du magasin, il lui dit avec l’accent d’une douce compassion.
— Vous devez souffrir ici, mon enfant ; elles
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sont si mauvaises, elles vous tourmentent toujours; vous souffrez, dites-le moi; je serai votre ami, car vous m'inspirez beaucoup d'intérêt...
— Vous êtes bien bon, monsieur, — répondit la petite à qui ces paroles rappelaient tout ce qu’elle avait à supporter de railleries à cause de sa sœur; — vous êtes bien bon; si je souffre, ce n’est pas seulement à cause de moi.
- — Si vous vouliez, interrompit-il, je vous placerais ailleurs où vous seriez mieux.
— Je quitte la maison dans quelques jours heureusement.…
— Ce n'est pas d'un autre atelier que je vous parle, mon ange; vous n'êtes pas faite pour y végéter; vous êtes trop jolie pour cela : c’est dans le monde que je veux vous conduire. Là vous serez libre, indépendante, les plaisirs vous souriront à chaque pas. Non, ces jolies petites mains ne doivent pas toujours tenir l’aiguille. Ah! fiez-vous à moi; laissez-moi le soin de vous rendre heureuse.
Eten parlant ainsi, il lui prit la main qu'il serra dans les siennes. Effrayée, elle voulut s'échapper; mais il la retint avec force. Elle se ravisa.
— Et vos chemises, monsieur, dit-elle, vous n’y pensez donc plus ?
— Je ne songe qu'à vous, Fanny, à vous que je voudrais voir à la place qui vous convient, dans le monde où vous feriez bien des jalouses.
— Moi?
— Mais vous ne savez donc pas que vous êtes charmante.
— Ah! vous voulez plaisanter, M. Morissot, — reparlit-elle avec un éclat de rire qui le déconcerta ; — moi jolie ! allons donc, c’est se moquer.… |
—Non, mon ange, non, je parle sérieusement, je vous le jure; il ne tient qu’à vous de vous en assurer : tout le monde vous le dira comme moi.
— Oh! le monde est un trompeur en ce cas, et ça suffit pour que je n’aie pas envie de le connaitre... Moi jolie !
— Sijolie qu'il n’y a pas de jeune fille que l’on puisse vous comparer. |
— Oh! par exemple, si vous connaissiez ma sœur, vous ne diriez pas Ça.
— Votre sœur! Vous avez donc une sœur ?.… Ah ! en effet, j'en ai entendu parler ici. Cependant Je ne croyais pas.
— Parce que vous vous en rapportez aux demoiselles de l'atelier, — répliqua la petite avec une chaleur extraordinaire, car son cœur était gros et avait besoin de s’'épancher en louanges sur le compte de cette sœur adorée, but de tant d’attaques depuis quelque temps; — ce sont des menteuses et des envieuses, voyez-vous; Claire est si belle que les autres ne sont rien auprès, ni moi
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non plus... Ah! si vous la voyiez, comme elle a de grands beaux yeux noirs qui brillent, des cheveux bruns si doux à toucher qu'on dirait de la soie, et des couleurs si fraiches; et puis elle est si bonne !.... Ah! vous ne seriez pas comme ces demoiselles : vous lui rendriez justice, vous, M. Mo. rissot, j'en suis sûre...
En écoutant ce panégyrique inspiré par la tendresse fraternelle, le vieux réfléchissait. Lorsque Fanny eut cessé de parler, il reprit :
- — Vous êtes bonne aussi, mon petit ange; quand vous aimez, vous aimez bien... En vérité, plus je vous vois, plus je vous entends, et plus je trouve que vous méritez un meilleur sort... Laissez-moi vous emmener...
— Et qu'irais-je faire avec vous ?
— Je vous donnerais des talens.…
— Ce serait donc comme Claire ; mais c’est bon pour elle, moi, c’est différent.
— Pourquoi cela ?
— Parce qu’elle est musicienne, parce qu’elle est trop habile pour être ouvrière, au lieu que moi... :
— Vous cesseriez de l'être. Songez donc, vous auriez de belles robes... Et vos camarades de l'atelier, quel bonheur pour vous de les éclipser!
— Oh! non, elles diraient du mal de moi comme
elles en disent de Claire aujourd’hui, parce qu'elles prétendent que ma sœur aime à briller. Etquand ce serait vrai, si elle en est digne ?....... Que ma sœur n’est pas riche et qu'elle ne fait rien : estce que ca les regarde, si ma sœur est assez jolie pour acquérir de la fortune par un beau mariage? C'est l'envie qui les fait parler... Mais nous oublions votre emplette, M. Morissot, allons.
Le vieux réfléchissait encore ; elle profila de sa distraction pour s'échapper et s'élançca dans le magasin. Il l’y suivit presque maechinalement, et pendant qu'elle lui montrait des chemises de différentes sortes, il continua à demi-voix :
— Si vous vouliez pourtant, mon ange, vous seriez aussi bien mise et aussi habile que votre sœur ; vous auriez des parures qui vous iraient à ravir,
— Encore des complimens, répliqua-t-elle en riant, vous savez que je ne les aime pas, et je ne les aime guère, parce qu'ils ne me conviennent pas du tout. Ma sœur, à la bonne heure.
— Elle les aime donc?
: — Dame ! quand on les mérite.
— C'est bon à savoir! — se dit à part lui le vieux séducteur qui n’insista plus dès-lors, acheva son emplette, et sortit. Fanny revint sur-le-champ à l'atelier.
. — Eh bien! —- lui demandèrent ses compagnes
avec un sourire ironique ; eh bien! M. Morissot est-il content ? |
— Je le crois, répondit-elle en regagnant son tabouret ; ses chemises sont superbes.
— Ab! oui, les chemises; et toi aussi, sans doute, tu n’as pas été cruelle?
— Mesdemoiselles, — répliqua vivement la petite en relevant la têle avec fierté ; — je ne sais pas ce que vous entendez par-là, mais si vous voulez parler des complimens que M. Morissot vient de m'adresser, je vous réponds que je m'y suis prise de manière à ce qu’il n’y revienne plus : j'en ai ri, voilà tout.
— Est-ce que vraiment elle aurait résisté? Estce qu'elle voudrait être sage? murmura l’une.
— Pas possible ! Bah! on ne sait pas; — ajouta une autre; c'est ce que nous verrons!
— Elle en aime un plus jeune, et voilà! Ah!
owiche, la sagesse, charmante chose tant qu’on voudra, mais quand on a un cœur... et on a toujours un cœur.
— Dieu! À qui dis-tu ça, ma chère?
Le reste du jour il ne fut plus question de rien parmi les ouvrières de madame Mollier, et Fanny put du moins rêver en liberté à son propre destin qui, en dépit de sa confiance en sœur Louise, ne se présentait pas sous des auspices bien favorables.
Quant à M. Morissot, il disait en s’en allant :
— Cette pelite Fanny est une sotte ; pour le moment j'y renoncé : tant pis pour elle ! Mais sa sœur Claire, cette belle demoiselle qui n’a pas de fortune et qui aime à briller... Ah! ah !il faut que je sache où elle demeure : c’est facile. Diable ! il y a une tante, un argus sans doute... Je verrai ça, oui, parbleu ! je la verrai... De la beauté , une éducation qui, malgré son peu de richesse , ne lui permet pas de travailler... J'ai triomphé d'obstacles en apparence plus insurmontables; mais avec de la patience... Allons, c’est décidé, car , encore une fois, jolie , ambitieuse, avec cela on va loin. Donc... |
Nous ne savons pas au juste les conséquences tirées par le vieux séducteur des renseignemens que l’innocente enfant venait de lui fournir. Ce qu'il y a seulement de certain, c’est qu’arrivé à eette partie de son monologue il se tut, et que les paroles que sa bouche allait prononcer furent remplacées par un sourire singulier; à ce moment aussi, un éclair de joie et de triomphe jaillit de ses yeux verts chatoyans au fond de leurs orbites. Ce qu’il y a de certain , encore, c’est que l'esprit du mal ne peut pas avoir un regard et un sourire plus atroces à l’aspect de sa proie : un vieillard méditant la perte d’une belle jeune fille, n’est-ce pas le démon travaillant à la chute d’une âme pure, cet ange de la terre ?