CHAPITRE VII
Crop où pas assez.
Cette fleur demande à être élevée en serre chaude à une température moyenne; elle s’étiole également sous
les rayons ardens du soleil et sous l'hateine da vent du nord.
Flore allemande.
Ce jour-là, le troisième étage habité comme nous le savons par madame Féret et sa nièce, offre un aspect inaccoutumé. Dans le petit salon et dans la chambre de Claire les meubles ont été enlevés de leur place habituelle, pressés les uns contre les autres, quelques-uns même transportés dans la cuisine, afin de laisser le plus possible d’espace vide, et les chaises servant à l’üsage particu-
lier des maîtresses de la maison débarrassées pour le moment des vêtemens féminins qui d'ordinaire y sont étalés, ontété rangées avec symétrie autour des deux pièces principales de l'appartement ; sur le piano de la jeune fille, si soigneusement frotté qu'on n'y voit pas un grain de poussière, se font remarquer trois ou quatre morceaux de musique nouvelle ; des bouquets de fleurs ornent la cheminée si souvent veuve de cette parure qui coûte cher à Paris, et, ce qui surtout annonce que ces apprêts ont un but bien peu en harmonie avec la vie sédentaire et uniforme menée dans ce lieu tranquille, c’est un grand panier que l'on vient d’'apporter à l'instant, car l'œil indiscret qui pourrait pénétrer, à travers le linge qui le recouvre dans l'intérieur de ce panier, le verrait plein jusqu’aux bords d’un assortiment de gâteaux de toutes sortes. Sans doute il se prépare quelque chose d’étrange et d’important : sinon, comment expliquer ces dépenses de la veuve aux dix-huit cents francs de rente ?
La vieille dame a été fort empressée toute la matinée; et en effet elle aeu beaucoup à faire. Ce n’est pas tout de se dire : « Je donnerai une soirée, » il faut encore s'arranger de manière à recevoir dignement ses invités; ce n'est rien d'ajouter après cela : «J'agirai de mon mieux, » quand on n’a pas de fortune et qu’on a de l’orgueil , et la respecta-
ble matrone n'en manque pas, un besoin plus impérieux se fait sentir alors, celui de suppléer à l’aisance véritable par un semblant de luxe, de cacher sous une espèce de vernis brillant la pauvreté qui grimace dans la déchirure d’un rideau ou sur une chaise au dossier brisé et raccommodé à grand renfort de clous visibles à l'œil le plus myope. Qu'importe la conscience qui crie que tout cela n’est que mensonge? On veut tromper les autres, et si l’on y parvient, on essaie un moment de se tromper soi-même : la vanité est satisfaite : c'est autant de gagné sur la réalité.
Orici, la victoire n’a pas été chose facile ; il a fallu tout l'esprit d'invention que la*@ature peut avoir donné à deux femmes dans une heure de largesse libérale, pour remédier à certains accidens désastreux, aux injures du temps qui se cramponne à tout, en dépit de la plus minutieuse attention, de l’économie la plus sévère, et à plus forte raison là où l’ordreet l'économie, ces grandes vertus de tous les ménages, ne sont pas les qualités dominantes : la tante et la nièce avec leurs idées d’élévation ont, en vérité, à s'occuper de bien autre chose que d’une reprise à faire ou d’une tache à enlever ; de sorte que lors de l'inspection du mobilier, madame Féret a senti sa fierté singulièrement blessée à l'aspect des nombreux et désagréables témoignages de sa négligence, ou, ce qui n’a pas été moins pé-
nible pour elle, du mauvais état de sa bourse. Elle s’est donc mise avec une ardeur sans égale à l'œuvre réparatrice, et son activité jointe à celle de la jeune fille, a fait disparaître du moins ce qui ne pouvait manquer de donner matière aux railleries de la société qu’elles attendent. Les siéges dépareillés et dont la garniture est usée sont placés de manière à rester dans l'ombre quand le salon sera éclairé; un petit secrétaire en noyer , tout taché d'encre et dont l’extérieur antique jure horriblement avec les autres meubles plus nouveaux, a été rélégué dans un coin et couvert d'un grand schall qui aura l’air d’avoir été jeté là par hasard ; le marbre de la comôde est fendu en deux, une serviette bien blanshe le cache, destinée à recevoir les friandises ; il n’y a pas jusqu'aux vases chargés de fleurs qui n’aient, sur la cheminée, un but d’utilité en même temps que d'agrément, et qui ne servent à dissimuler une malheureuse étoile causée, au bas de la glace, par le choc trop rude d’une main maladroite ; puis la vieille veuve tâchera de glisser habilement dans la conversation qu’elle a été forcée bien malgré elle d'envoyer au blanchissage les rideaux de l’unique croisée, lesquels le matin même ont été tachés par accident et qui, en réalité, se trouvaient tellement sales et déchirés depuis long-temps qu'il y aurait eu plus que de l'audace à les laisser à leur place, Enfin, ajou-
tant à ces soins prévoyans qui ne demandent que du temps et de la peine, l'achat d’une douzaine de verres en cristal coulé, car les pâtisseries font boire , et l’eau sucrée est un accompagnement indispensable et le moins coûteux de tous, l’ordonnatrice de la fête, voyant arriver le moment eritique , s’écrie en promenant autour d'elle un regard de satisfaction :-
.— Tout est donc prêt ; ce n’est pas sans peine : voilà huit heures au moins que je suis sur pied, je ne fais qu'aller et venir. Claire, es-tu habillée ?
— Pas encore, ma tante, mais je le serai bientôt.
— Allons, dépêche toi, et fais-toi belle. Il ya à parier cent contre un que pas un de ceux qui viendront ce soir ici n’en réchappera ; tu vas les éblouir, les charmer : c’est tout naturel : quand on est jolie et qu’on a des talens ! Tiens, le fils de M. Girard, le marchand de la rue Saint-Denis, c’est un bon parti, et les autres ne sont pas à dédaigner non plus... As-tu bien étudié ta musique au moins, es-tu sûre ?
— Soyez tranquille, ma bonne tante, je la sais presque par cœur.
— À la bonne heure : ce ne sera pas comme l’autre fois...
— Je l'espère comme vous.
Claire prononce ces mots avec l’accent de la
tristesse : le souvenir de sa mésaventure chez le commerçant de la rue d'Enghien, imprudemment rappelé par sa tante, bien que dix-huit mois se soient écoulés depuis la nuit fatale, est encore présent à sa mémoire. Elle continue sa toilette en silence, et la veuve opiniâtre se dit en la regardant :
— Est-elle belle, est-elle charmante! et dire qu’elle ne veut pas... Enfin, puisqu'il le faut ; heureusement que ce soir.
Un soupir mal étouffé accompagne les paroles d'espérance de madame Féret : elle qui avait conçu tant et de si brillans projets ! elle qui avait rêvé pour sa nièce plus de grandeur, plus de richesse que sa nièce elle-même ! la voilà forcée de rabattre de ses idées orgueilleuses. Mais le temps marche, et si Claire ne profite pas de sa jeunesse pour conquérir un mari, que fera-t-elle plus tard? Ne pouvant malgré ses raisonnemens et ses exhortations vaincre la répugnance invincible qu'éprouve la jeune fille à retourner dans un monde qui la dédaigne parce qu’elle est pauvre, voyant aussi que les promenades et les visites n'aboutissent à rien, il a fallu se retourner d’un autre côté, et sans avoir l'air de jeter la belle orpheline au nez du premier venu, elle a eu l’art de provoquer, de la part de quelques connaissances, la demande de cette soirée dont le plus grand plaisir sera d’entendre ma-
demoiselle Claire chanter et toucher le piano. A plusieurs reprises elle a vanté à chacun des curieux les talens de sa nièce, et comme ceux-ci témoignaient le désir d’être admis en petit comité à l’inappréciable faveur d'en juger par eux-mêmes (phrase consacrée) :
— Non, non, répondait-elle ; elle est si timide, cette chère enfant! C’est vraiment impossible; plus tard peut-être, nous verrons.
Enfin, elle se fit tant prier, la résistance provoqua tant de sollicitations du même genre, qu’un beau jour, vaincue, disait-elle, par ces prières réitérées, elle alla colporter dans cinq ou six maisons du quartier l'invitation suivante :
— Ma nièce consent ; je vous assure qu'il a fallu la presser ! C'est que, voyez-vous, elle ne ressemble pas aux autres demoiselles qui n'aiment qu’à briller : quoique bonne musicienne, et je puis dire qu’elle est d’une jolie force, elle ne s'occupe de son piano qu’à ses momens perdus, et n’en est pas plus fière. C’est rangé, c'est raisonnable : ce n’est pas parce de je suis sa tante et que je l'ai élevée, mais celui ai l’épousera, c'est-à-dire celui qu’elle voudra épouser, pourra se flatter d’avoir trouvé un trésor. Ah! cà, n'oubliez pas, mardi soir, vers huit heures... Sans façon...
Là-dessus des remercimens à n’en plus finir, et la vieille rusée qui feignait d'accorder une grâce,
pe se sentait pas de joie à chaque promesse qu'on lui faisait d’être fidèle au rendez-vous ; car, « au bout du compte, pensait-elle, du moment que ma nièce n’a pas voulu mieux, il faut bien se contenter de cela. » Et d’ailleurs, comme elle aimait à le répéter peut-être pour se faire illusion à elle-même, il y avait encore là de bons partis.
Malgré l'espèce d’antipathie mutuelle qui existe entre Claire et son cousin Charles, madame Féret a voulu que celui-ci fût invité : elle le trouve fort aimable, leurs idées vont si bien ensemble ! et puis il est devenu un personnage ; les vœux de son ambition se sont réalisés. De simple et obscur rédac- . teur que nous l’avons vu autrefois, 1l est monté directeur d’un nouveau journal politique fondé par le riche commerçant de la rue d’Enghien, et en raison de sa position récemment conquise, il a pris un air de suffisance et d’orgueil plus insupportable encore qu'auparavant. Plus il avance sur le chemin de la fortune, plusil s'attache à montrer de l'indifférence à la pauvre orpheline dont la beauté n'avait pas laissé de produire sur lui une forte impression. Grâce à cet esprit de divination que possèdent les femmes à un si haut degré dans de pareilles circonstances, Claire a lu dans le cœur du jeune homme , et l'embarras qu’elle éprouve devant lui qui semble la mépriser ne sert qu'à accroître sa répugnance à le voir; mais la tante a
insisté, soit uniquement que le jeune homme lui plaise et qu’elle trouve dans sa présence à sa soirée un motif de vanité, soit aussi qu’elle n'ait pas abandonné toute espérance relativement aux projets de mariage formés jadis entre les deux familles, projets dont elle peut avoir entendu parler. Justement ce-soir-là Charles ne sait où aller passer son temps ; il a donc promis de quitter pour quelques heures ses impoñtans travaux , en faveur de la vénérable dame et de sa belle cousine.
De son côté Claire a exigé une compensation à sa complaisance, et demandé la permission d’mviter sa sœur. À cette proposition , madame Féret s'est récriée : |
— Fanny! une lingère! Eh! ma chère amie, que veux-tu que nous fassions d'elle ?
— Elle a si peu d'occasions de plaisir : je veux qu’elle s’amuse un peu. Je vais lui écrire...
— Oui, et la religieuse ne voudra pas.
— Je suis sûre de son consentement. Ainsi, ma tante , vous ne voudriez pas me contrarier.…..
-— Non, certes, mon enfant; que tasœur vienne puisque tu y tiens. Je ne serai pas , moi non plus, fâchée de la voir.
En effet, tout en parlant ainsi , elle pensait en elle-même : | |
— Oui, qu’elle vienne en bonnet d’ouvrière, et c’est ce qui lui convient ; qu’elle vienne, je ne
demande pas mieux : elle verra briller sa sœur, elle sera jalouse, humiliée; personne ne fera attention à elle comme de juste, et ce sera bien fait pour la petite pécore que je ne puis souffrir ! Parmi les connaissances des deux dames, il y a aussi quelqu'un qui eût payé bien cher une invitation à cette soirée, un jeune homme plein d’amour et qui, malgré le refus qu'il a essuyé, n’a pourtant pas perdu l'espoir de fléchir celle qu’il aime tant, Georges Marsault en un mot. Depuis sa fatale entrevue avec madame Féret, le mécanicien a passé tour à tour par toutes les phases du découragement et de l'espérance malgré lui renaissante, quoique peu fondée, d’une meilleure chance pour l’avenir ; il a lutté avec force contre sa passion, mais la passion l’a emporté dars son cœur. Pour chasser cette pensée qui lui revient sans cesse, car 1l voit trop bien qu’elle est chimérique, il a redoublé d’efforts et d'activité dans ses travaux de l'atelier ; mais n’y a-t:il pas toujours des heures où l’on se trouve seul à seul avec soi-même, des heures où le cœur parle en dépit de la tête qui cherche à l’entralner en sens contraire ? Dans ces momens-là, c'était l'image de Claire qui venait, brillante de grâces et de beauté, se placer devant lui et anéantir ses courageuses résolutions d’oubli et d’indifférence. L'indifférence, l’oubli, chose impossible : le trait avait pénétré trop avant. Oh ! que la raison sonne creux
quand vient s'y adresser une Âme qui brûle, une âme où règne un sentiment exclusif que le mépris a été impuissant à en bannir! :
— Elle a les mêmes idées de grandeur que sa tante, se disait-il, elle ne veut pas de moi parce que je ne suis pas riche ; elle m'a dédaigné, elle me dédaignera toujours parce que je ne le serai jamais assez pour elle. Soyons homme, et rejetons qui nous rejette, — Mais il avait beau se répéter cela avec amertume, son courage n'allait pas plus loin. Cependant il avait des accès d’indignation contre l’orgueilleuse jeune fille, il jurait de ne plus chercher à la voir, et l'instant d'après une voix secrète étouffant ces élans de fierté, lui criait qu’il serait plus malheureux encore s’il s’obstinait à fuir sa vue ; alors il avait saisi toutes les occasions de se rapprocher d'elle dans les maisons où elle se rendait quelquefois ; de sorte que, par une sorte de phénomène bizarre et que pourraient seuls expliquer ceux qui se trouvent dans la même position, amoureux et indigné tout à la fois, il nourrissait ayec un soin égal ces deux sentimens contraires, ballotté tour à tour de l’un à l’autre sans - savoir auquel donner une préférence décisive, Il était en proie à ces combats de la colère contre la tendresse, lorsqu'il apprit le projet de soirée conçu par madame Féret, et aussitôt 1l essaya, par tous les moyens en son pouvoir, d'obtenir une place au
nombre des élus; il fit parler pour lui une amie commune, mais la vieille dame fut inexorable : ce n'était pas là son compte, à elle, et le pauvre Georges désappointé vit avorter ses efforts : il se résigna quoiqu'à regret. À côté de ce regret néanmoins il y avait une pensée consolante : ce n'était pas à Claire qu'il devait ce nouveau refus, peutêtre même que si elle eût connu son désir, elle eût tout fait pour le satisfaire. Il se trompait sans doute. Eh qu'importe? son erreur était si douce!
La toilette de Claire est achevée. Suivant l’expression de sa tante, elle s’est faite belle, et pour lui plaire, elle a emprunté à l'art un secours dont la nature n’avait certes pas besoin. Sa taille se dessine élégante et svelte sous une charmante robe rose, et afin de se rendre plus poétique, inspiration puisée dans quelque roman de l’époque, elle a relevé sur sa tête en nattes gracieuses sa brune chevelure, qui, ainsi disposée, lui forme une espèce de diadème.
— Tu vas enlever tous les cœurs, s’écrie la vieille dame enchantée; qui est-ce qui pourrait te résister, à toi si jolie et si bonne musicienne? Al- Jons, le moment de ton triomphe approche; ne va pas te troubler, au moins : c'est tout ce que je te demande... Mais j'entends sonner... les * voici... Ah! M. Girard, madame Girard, M. Anatole! — continue-t-elle en recevant les arrivans
avec force salutations ; —— que vous êtes aimables de venir de bonne heure!
— Ma foi, oui, répond le marchand, nous avons fermé la boutique à'la brune, nous nous sommes attifés lestement, car on ne peut se rendre trop tôt où le plaisir nous attend, comme j'ai dit à Mignonne.— Mignonne, c'est sa moitié, femme d’une cinquantaine d'années, toute courte, toute ronde, qui roule plutôt qu'elle ne marche, et dontune des Joues couperosées contraste singulièrement avec la couleur pâle de l’autre.
— Par exemple, ajoute l’heureux époux de cette boule ambulante, noùs avons été forcés de répéter plus de vingt fois à Anatole de se dépêcher : je croyais qu'il n'en finirait pas. Enfin nous voilà, les premiers à cé qu’il paraît. Eh bien ! tant mieux : quand on prend du galon, on n’en saurait trop prendre.
— Surtout, — poursuit M. Anatole en voulant faire une légère inclination de la tête pour accompagner gracieusement le compliment qu'il médite, mais ne pouvant y parvenir, attendu que sa cravate empesée lui serre le cou à l’étrangler, — surtout quand le galon est aussi... a autant de. enfin... Mademoiselle, et vous, Madame. je veux dire que... certainement mon père a raison. et.
Malgré ses efforts, Claire ne peut retenir un sourire qui coupe la parole au galant boutiquier,
lequel est fort heureux d’être tiré d'embarras par l’arrivée successive des invités. À présent, pour que la société se trouve au grand complet, il ne manque plus que Charles et Fanny. Mais celui-ci n’est pas fâché de se faire attendre, afin de produire plus de sensation quand il daignera se méler à des gens qui devront, à ce qu'il pense, le re: garder comme un génie supérieur. Après quelques minutes de conversation générale, Claire dit à sa tante : :
— Ma sœur ne vient pas...
— Ni M. Baudin non plus, et cela me ‘contra- rie. Maisee n’est pas étonnant: il a tant à travailler.
— M. Baudin? demande-t-on à la ronde avec l'accent de la curiosité, . |
— Un jeune homme charmant et spirituel, mesdames, — répond d’un air important la maîtresse de la maison ; — un journaliste, messieurs, c’est-àdire je me trompe, mieux que cela, le directeur d’un journal de l'opposition, qui donne joliment du fil à retordre aux nobles et aux prêtres. Vous l’entendrez parler : cela vous fera plaisir, j'en suis certaine. En attendant, si vous vouliez tou- Jours commencer une partie d'écarté, voiei La table, les cartes. Allons!
— Moi je ne refuse pas, réplique M. Girard; J'aime assez de temps en temps à faire une petite partie d'amitié, pas chère, dix sous ou cinquante
centimes, tant que ça peut aller. Mais, madame Féret, j'espère que vous n'oubliez pas, vous nous avez promis... et mademoiselle sera assez bonne pour faire honneur à votre promesse.
— Qu'en dis-tu, Claire ?
—Je ferai ce qu’on voudra, ma tante, trop heureuse d'être agréable à ces messieurs et à ces dames.
— Eh bien! dans un moment; nous avons tout le temps nécessaire. Je parie contre vous, M. Girard.
- Et en se dirigeant vers la table de jeu, elle glisse dans l'oreille de sa nièce : — Tâche donc de faire causer M. Anatole. — Et un regard significatif accompagne cette insinuation.
Le jeune homme, en effet, n’a pas ouvert la bouche depuis le malencontreux compliment dont il n’a pu sortir, et maintenant, debout à la mème place, cloué au plancher, il se contente de dévorer des yeux la belle jeune fille qui, sur l'invitation de sa tante, s'approche de lui et lui adresse, avec un charmant sourire, deux ou trois questions, sans qu’il puisse trouver un mot pour y répondre. À la fin cependant, encouragé par le ton de bonté qu’elle sait si bien prendre, comme elle lui demande s’il aime la musique et que, se livrant à son enthousiasme, elle ajoute que cet art est le premier de tous, qu'il élève l'âme, agrandit l'ima-
gination, console dans la peine, et fait couler de ces larmes si douces qu'on ne les donnerait pas pour le rire le plus franc et le plus joyeux :
— C'est vrai, réplique-t-1l. Toutes les fois que j'entends de la musique , moi, ça me donne envie de danser. -
Un peu déconcertée par cette singulière manière de confirmer ce qu’elle vient de dire, elle se tait un instant; mais il faut bien soutenir la conversa- “tion.
— Sans doute vous connaissez un instrument, poursuit-elle ; avec le goût si décidé que vous exprimez, je serais étonnée que cela ne fût pas,
— J'aurais voulu apprendre le cor, mademoiselle , mais mon père n’a pas voulu.
— Ah! je vois que vous préférez la musique guerrière. En effet elle est noble et grandiose, elle fait tressaillir, le cœur bondit en l’écoutant , et la sensation qu’elle produit, quoique mélée d’un peu d’effroi , ne laisse pas d’avoir un charme puissant qui entraine : on voudrait courir. Je conçois que pour un homme ces idées de gloire, de danger...
— C'est possible, je ne dis pas le contraire. Avec ça que le cor, ça fait un bruit, un tapage!
— Et c’est uniquement pour le bruit que vous auriez désiré l’apprendre ?
— Ce serait si agréable, mademoiselle : je me mettrais à la fenêtre , tout le monde me regarde-
rait, et les voisins qui enrageraïent... Ah! je m'amuserais joliment ?
— Piqué sur quatre ! Faut avoir du guignon.
Cette exclamation de M. Girard met un terme à l'entretien des deux jeunes gens, au grand plaisir de Claire qui ne trouve plus rien à dire à M. Anatole , lequel de son côté est très content de lui, et devient à dater de ce moment aussi loquace qu'il a été silencieux au commencement dela soirée. Les parties sont finies, l'écarté n’a plus d'amateurs, malgré les exhortations réitérées de madame Féret qui s’empresse alors de promener à la ronde une assiette chargée de gâteaux, et comme les époux Girard et leur fils sont les objets particuliers de ses prévenances intéressées, c'est par eux qu'elle commence la distribution :
— Allons, M. Giçard, cette brioche vous fera oublier notre perte de tout-à-l’heure. Une meringue, madame Girard; un baba, M. Anatole... Tout est frais d'aujourd'hui et vient de chez Féhir.…. Claire, prépare donc de l'eau sucrée pour ces da-
— Vous avez bien raison, madame Féret, cette meringue était excellente.
—- Une autre!
— Ça n’est pas de refus... Ah! quel sucre magnifique! Où le prenez-vous donc? L'épicier d’à côté de chez nous n’en vend pas de si beau.
Pendant que chacun s'escrime à qui mieux mieux sur les pâtisseries , Charles et Fanny arrivent presque en même temps.
— Ah! M. Baudin, nous vous attendions avec impatience.
— En ce cas, madame, je suis désolé de n'avoir pu me rendre ici plus tôt, — répond-il en s'inchnant et adressant à la compagnie un salut général, salut que Claire lui rend avec une froideur marquée, — mais J'ai été retenu... :
— Oui, oui, dans vos bureaux : ce doit être une rude besogne qu’un journal à faire aller?
— Ilest vrai; mais la bonne cause, celle des idées libérales que je défends me donne du courage.
Un murmure d'approbation suit ces paroles, et il va s'asseoir. Quant à la petite ouvrière, elle a sauté au cou de sa sœur, et lui a dit:
— J'ai eu affaire à l'atelier ; ce n’est pas ma faute. Fe.
— Veux-tu prendre quelque chose?
— Non, plus tard. Que tu es donc jolie, et que cette coiffure te va bien! reprend-elle avec une naïve admiration.
— Mais tu n'es pas trop mal non plus, toi, Fanny. Ce petit bonnet te sied à merveille, et ta robe aussi. |
— Elle est neuve, je l’étrenne aujourd’hui. N’estce pas qu'elle est bien faite? Il y a assez long-
temps que je la désirais, va! Enfin , la voilà! Que je suis contente d’être avec toi !
— Et moi donc, ma bonne petite sœur ! Si tu savais combien j'aurais été chagrine de ne pas te voir. Quand tu n'étais pas là, ilme semblait qu’il me manquait quelque chose. Voyons, qu'est-ce qui te ferait plaisir ? Que veux-tu faire ?-
— Moi! rien que t'embrasser encore, si ça ne ’ennuie pas, et puis aussi l'entendre, car j'espère que tu joueras.
— Bonne petite !
Et un baiser cordial est échangé de part et d’autre, après lequel Claire contemple avec ravissesement la figure rayonnante de joie de Fanny. Sainte amitié de sœur à sœur : rien sur la terre n'offre une plus parfaite image de l'amour fraternel des anges dans le ciel.
"Ce n’est pas là sans doute la comparaison faite par les invités réunis chez madame Féret, mais ils ne peuvent s'empêcher de remarquer le groupe intéressant formé par ces deux têtes dejeunes filles qui sourient en se parlant à voix basse ; ces deux têtes, dont l’une est si belle , l’autre si gracieuse, et qui ensemble respirent l'affection la plus dévouée, le contentement le plus pur. Mais madame Féret qui maintenant ne veut plus perdre de temps et retarder le triomphe de sa nièce chérie, excitée qu’elle est par l’idée que l’ouvrière, sera
humiliée de voir sa sœur l'emporter sur elle, comme si la candide enfant pouvait être accessible à la jalousie; madame Féret, disons-nous, se hâte d'interrompre leurs confidences affectueuses, et s'adressant à sa protégée d’un ton d'emphase :
— Puisque ces messieurs et ces dames le demandent, dit-elle, tu devrais, Claire, nous jouer ce grand air qu'on t'a apporté ce matin; cela vaudrait mieux que de causer de niaiïseries avec ta sœur , qui te parle sans doute de son magasin, chose très importante pour ellè sans. doute, mais qui ne nous regarde pas le moins du monde. Allons, M. Anatole, donnez là main à ma nièce, ou bien vous, M. Charles...
— Va vite, dit Fanny, ilme tarde de t’entendre.
Claire obéit, et avec tant d’empressement que les deux jeunes gens désignés par la prudente matrone qui veut les ménager également l’un et l’autre, n'arrivent pas assez tôt pour s'offrir à la conduire. Elle les devance dans la chambre à côté où, ainsi que nous l'avons fait remarquer, se trouve le piano. Tout le monde la suit et se place : les dames autour de l'instrument, les hommes comme ils peuvent. Charles se tient négligemment debout à la porte d'entrée, et Fanny, voyant un petit espace auprés de madame Girard, court s’y blottir, retenant son haleine pour ne pas perdre une note.
Cette fois, la timidité ne neutralise pas les
moyens de la virtuose. Sûre de sôn jeu, se livrant sans crainte tout entière à l'essor de son exaltation d'artiste, elle entame le récitatif avec une vigueur et une assurance qui dénotent un talent au-dessus du commun. Arrivée au cantabaile, son mouvement se ralentit, se déploie harmonieux et large d’abord, ensuite touchant et suave, enfin tout-à-coup une expression passionnée jaillit sous les doigts de la musicienne, l'instrument semble pleurer, tant les sons qu’il rend sont plaintifs ét douloureux. À ce moment-là, Claire vivement impressionnée se penche comme affaissée sous le poids de la peine, et comme si ces accens de la douleur sortaient de son âme ; son visage est pâle, on dirait qu’elle souffre, et ses yeux brillans de larmes, elle les tient élevés, pleins de prière et de résignation. Mais par une transition brusque et retentissante, voilà que la mélodie change de caractère et de langage; d’abord calme, timide, presque tremblante, puis plus pressée, rapide, puis entraînante et joyeuse, c’est l’image d’un cœur malade qui n'ose se fier à l'espérance, qui palpite à son approche, qui la recoit enfin avec transport, et qui célèbre sa venue par des chants d’allégresse et de bonheur. La jeune fille aussi s’est laissée aller à ce charme nouveau, les plus vives couleurs animent son teint, elle est heureuse, elle est au ciel, et elle rêve encore quand,
le morceau fini, les applaudissemens et les éloges de la société viennent bien cruellement, hélas! la ramener de force sur la terre.
— Bravo! bravo! s’écrie-t-on à la ronde. — C’est gentil tout-à-fait. — Joli talent! —
— Mademoiselle, — c’est M. Anatole qui vient un des premiers apporter son tribut de galanterie, — Mademoiselle, vous pouvez vous vanter de-m’avoir fait passer un quart d'heure bien agréable.
— Ma foi, dit M. Girard en se frottant les mains, parlez-moi de ça au moins; voilà ce que j'appelle toucher du piano. Ce n’est pas comme la fille du voisin qui accouche d'une note toutes les cinq minutes; mademoiselle mène ça bon train, avec elle ca roule, ça va tout seul : c’est comme un orgue de Barbarie!
— Orgue de Barbarie! — réplique madame Féret d’un air moitié miel, moitié verjus ; — orgue de Barbarie! fi donc! M: Girard, vous n’y pensez pas : comparer le jeu de ma nièce... Ah! cela fait mal, rien que de penser à ce vilain orgue criard.
— Mais je n’ai pas voulu... certainement... j'ai cru... bien au contraire...
— Eh! sans doute, interrompt Charles avec ironie, monsieur a tout simplement voulu dire que ma cousine joue du piano avec autant de facilité qu’il mesure, lui, une aune de drap.
— C'est ça, morbleu! Monsieur m'a parfaite-
ment compris, repart le marchand ; oui, oui, c’est cela.
Et c'est précisément pour cela que la jeune fille, objet de ces prosaïques louanges, n'y peut répondre par les sourires d'usage, tant son cœur est serré, tant son âme a subitement froid auprès de ces âmes de glace ! Y a-t-il, en effet, un contraste plus pénible que celui offert par l'enthousiasme qui planait tout-à-l’heure dans les sublimes régions et qui retombe tout-à-coup au milieu des intérêts de la vie matérielle? C’est le brouillard humide après un chaud rayon de soleil, le désert stérile après le verdoyant oasis. Si pour Claire le songe a été beau, le réveil est désespérant, et elle ne se remet un peu qu’en entendant la voix émue de Fanny murmurer à son oreille :
— Tu étais si belle que j'ai cru voir un ange!
— La musique t’a donc fait plaisir ? |
— Oui, maïs c'était toi surtout.
— Enfant! — Puis elle ajoute en elle-même :
C’est la seule pourtant...
Par bonheur, madame Féret est là pour suppléer au silence de Claire.
— Elle est si modeste, —répète-t-elle enchantée à qui veut l’entendre, elle a un talent dont elle ne se doute, pas. — Et, passant de l'un à l’autre, remerciant des complimens qu’on est trop bon d'adresser à sa nièce, se donnant un mal in-
fini pour échauffer l'admiration retardataire des moins empressés, faisant circuler les friandises et l'eau sucrée, la bonne tante parle avec mystère d’une petite surprise qu’elle ménage à la société, mais dont le moment n’est pas encore venu.
— Eh bien! M. Charles, — dit-elle, n'étant pas fâchée de fournir à celui-ci l'occasion de briller à son tour, d'autant mieux que si une petite discussion politique venait à s'engager cela ferait passer le temps, — Eh bien! comment va votre journal ?
À cette question, les messieurs entourent le jeune homme qui, heureux de sortir de la nullité forcée à laquelle il est condamné depuis son arrivée, répond d’une voix haute et grave pour dominer l'attention :
— Mais je n'ai qu’à me louer de la faveur avec laquelle mes efforts ont été accueillis par l'opinion
dont je me flatte d’être un des plus courageux organes. N’est-il pas vrai, messieurs, aujourd’hui plus que jamais il faut qu'un écrivain politique redouble de résolution et d'énergie pour lutter contre les abus, il est besoin qu'on soit sans cesse sur la brèche : grâce au ciel, nous y sommes. L’avenir de la France est dans la presse, qui ne se laissera plus museler.
— Monsieur a raison, parfaitement raison , réplique un des auditeurs ; on voudrait nous museler, et la preuve c'est que les calicots et les toiles
sont en baisse... On essaie de nous prendre par la famine. Pauvre France !
L'entretien continue quelques minutes sur ce pied-là. Charles, qui trouve qu'il a déjà trop duré, saisit le moment favorable pour s'esquiver, prend son chapeau, s'excuse à la hâte auprès de la vieille dame de ne pouvoir demeurer plus long-temps, et sort en se disant : |
— Les imbéciles! les ignares ! C’est pour ces gens-là cependant que nous travaillons ; et un peu aussi pour nous, il est vrai, — ajoute:t-il , — c’est une compensation.
Pendant que les profonds politiques entouraient le directeur-journaliste qui vient de les abandonner si brusquement, deux ou trois dames, à la tête desquelles se trouve madame Girard, se sont emparées de Fanny qu'elles questionnent sur un sujet beaucoup plus intéressant pour elles que tout le reste, Peu sensible aux charmes de l’harmonie, la grosse. marchande a tenu constamment ses yeux fixés sur l’ouvrière durant la brillante exécution de la musicienne, et aussitôt que la petite a eu repris sa place auprès d'elle :
— Ma chère demoiselle, lui at-elle dit, qui vous a fait cette collerette ?
— C'est moi, madame.
— Vous, pas possible, un vrai bijou! Voyez donc, mesdames, comme c’est travaillé!
— Charmant , charmant !
— Donnez-moi, s’il vous plaît, l’adresse de votre magasin... Ah! ça ne m'étonne pas, j'en ai entendu parler. Mais, c'est égal, si vous vouliez m’en procurer une semblable...
— Je la ferai, madame, vous n’avez qu’à venir.
— Pas plus tard que demain, vous aurez ma pratique.
— Etles nôtres aussi, ajoutent les autres dames.
— Et je vous en amènerai tant que je pourrai, je parlerai de vous... Cher amour, elle est gentille à croquer !
— Ah! quel bonheur! — pense Fanny, et les éloges pleuvent sur elle, sa sœur qui s’est approchée les excitant par les siens, tandis que madame Féret voit avec impatience que chez elle on ose s'occuper d'une autre que de sa nièce; aussi se hâte-t-elle d'appeler cette dernière :
— Allons, Claire, tu vas nous chanter quelque chose à présent : tu dois être reposée.
— Ah! mademoiselle chante aussi! Elle a donc tous les talens?
— Vous allez voir.
Et lorsque la jeune fille a terminé une romance à laquelle elle n’a pas pris la peine de donner l’accent convenable, se pressant comme pour une corvée dont elle voudrait être délivrée au plus
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vite, les applaudissemens retentissent de nouveau, et chacun de s’écrier!
— Voix délicieuse! Véritable gosier de rossignol !
— Comme ils s’y connaissent, pense-t-elle, eux qui tout-à-l'heure.…
Mais ces éloges suffisent pour chasser le sombre nuage qui s’est placé un instant auparavant sur le front de la vieille dame. Dans son ravissement, elle redouble de politesse avec les Girard qui se laissent bourrer de brioches et de biscuits, M. Anatole surtout ne refuse rien et dévore machinalement, ébloui qu’il est par les charmes de Claire.
— Îl commence à se faire tard, dit Fanny, adieu, ma sœur. On me gronderait si je demeurais plus long-temps.
— Vous vous en allez, mademoiselle, s’éerie madame Girard en courant après elle; à demain!
— À demain, répète l’ouvrière transportée de joie.
— Elle est heureuse, et moi...
Cette penses dans laquelle il n'entre ni orgueil ni jalousie, n’en est pas moins triste pour la pauvre Claire. Cependant elle s'efforce de la bannir; pour plaire à sa tante, elle joue encore, elle chante encore, et toujours les mêmes éloges glacés pour ce qui est bien suivant elle, car elle y a mis toute son âme; toujours le même enthou-
siasme ignorant et de convention pour ce qu'elle a fait avec négligence. Mais faut-il donc qu’elle s'en étonne? il n'y a personne qui n’ait entendu chanter, et retenu les exclamations flatteuses dont on salue un chanteur. Beaucoup de gens, au contraire, n'ont Jamais entendu jouer du piano, ou du moins il leur manque un sens, le sens musical ; la voix, c’est encore de la matière pour ainsi dire, et il suffit de l'oreille pour en juger, tandis que l'art qui fait parler et pleurer un instrument, c’est pour eux un mystère impénétrable ; là ils se tairaient si l’amour-propre ne s’en mélait pas, mais ils n’y sont plus, ils cherchent à formuler leur admiration, chose bien nécessaire en effet! Et, par une comparaison tirée d'objets grossiers les seuls à leur portée, ils vous froissent une âme d’artiste avec un aplomb écrasant , ils tuent le feu sacré qui faisait vibrer cette Ame ; voilà où en est la pauvre fille : elle sent une amertume étrange lui venir au cœur à l'audition de ces louanges sincères pourtant, mais si elles lui font mal c'est surtout parce qu’elle les croit sincères. Elle est réveuse, et l’on rit à ses côtés, mais ce plaisir n’est pas fait pour elle; oui, l’on rit, on s'amuse, et certes nul des invités n'est plus joyeux que la maitresse de la maison. Trop ravie pour prendre garde à l'air de sa nièce, elle ne voit que son trigmphe complet, éclatant. Elle est aux anges, son cœur déborde,
elle étouffe de joie et d’orgueil ; et lorsque la société est partie, lorsque M. Anatole, qui est sorti le dernier, a jeté un regard enflammé sur la musicienne, regard surpris par madame Féret qui en tire un augure favorable à ses projets, revenant alors auprès de sa nièce:
— J'espère que tu dois être contente, dit-elle avec explosion.
— Oui, ma tante, répond Claire avec un sourire forcé.
De toute la nuit, la reine de la soirée ne ferma pas l'œil.
— Ainsi donc, disait-elle, je ne puis être bien nulle part: Pour les uns, j'en sais trop ; pour les autres, pas assez ; ceux-ci me méprisent, ceux-là ne peuvent pas me comprendre. Que faire? où m'adresser pour trouver le bonheur que j'avais révé, pour réaliser les espérances dont je me suis bercée si long-temps? Faut-il donc y renoncer ?
Pauvre jeune fille, hélas ! pour toi commence le châtiment d’une erreur dont tu n'es pas coupable.
me ©
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