‹ Histoire de deux sœursChapitre 12 sur 29 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

ne

Mn budget.

Quai sur trois paie cinq, ne se peut.

BanèME.

Je crois, Dieu me pardonne, que ce qui donne les vertiges de la peur à ce poltron, ce sont les pistolets chargés qu’il porte suspendus à l'areon de la selle.

Manta PORTER.

— Ah! mon Dieu ! — s’écria Fanny en se réveillant et en comptant sept heures qui sonnaient à Saint-Jacques-du-Haut-Pas,— déjà si tard! A quoi vais-je songer de dormir si long-temps quand J'ai de l'ouvrage qui presse... Madame Moillier se fAchera, et ce sera ma faute.

Et vite, vite, l’ouvrière sauta à bas de son lit,

s’habilla, refit sa couchette, donna un coup de balai sur le carreau, remit en place deux ou trois nippes qui trainaient çà et là : principe d’ordre et de propreté auquel elle avait manqué le jour précédent contre son habitude, probablement parce qu'elle avait veillé trop avant dans la nuit. Puis, lorsque son ménage fut fait ainsi que sa modeste toilette, elle jeta un fichu sur ses épaules, et sortit, une boîte de fer blanc à la main, pour chercher le sou de lait qui, avec le petit pain du même prix, devait composer son déjeüner. Mais ce n’était pas sans peine qu'elle se résignait à cette dépense; avant de s’y décider, ouvrant une petite armoire pratiquée dans l'épaisseur du mur, elle avait regardé si un reste d'omelette, son souper de la veille, ne pourrait pas servir encore à son repas du matin. Hélas! c'était impossible, et c’est pourquoi, en descendant les cinq étages qui la séparaient de la rue, elle répétait avec un soupir : « Allons, il le faut bien, puisque je ne peux pas faire autrement. » |

Car aujourd'hui Fanny ne doit plus rien attendre que d'elle-même pour subvenir à ses besoins ; plus que jamais elle sent la nécessité d’une minutieuse économie ; elle est libre maintenant, elle est - maîtresse de son temps, propriétaire d'un mebilier à elle, d’un appartement à elle, d'une garderobe à elle, de tout un petit ménage à elle; ses

} UN BUDGRT. 253

revenus, elle peut en disposer à son gré ; mais ses revenus que sont-ils ? Le salaire gagné par son travail de chaque jour ; et, en devenant ainsi indépendante, elle a contracté une dette énorme, la pauvre jeune fille, non pas cette dette de la recon- Daissance que son cœur pale avec usure à sa géné-

reuse bienfaitrice, mais une autre, une dette d'ar-

gent, et elle a promis de l’acquitter.

Ç’avait été pour elle un bien beau jour que celui où peu avant l'expiration du délai fatal accordé par madame Mollier, sœur Louise était venue la chercher au magasin, et, sans lui dire un seul mot, l'avait conduite tout étonnée à peu de distance dans

le faubourg. À l'air mystérieux de sa seconde mère,

Fanny se doutait bien alors que celle-ei lui avait trouvé un asile, mais elle était loin de s’attendre à la surprise qui lui était réservée. Entrant à la suite de son guide dans une étroite et obscure allée, elle vit le portier de la maison remettre une clé à la religieuse qui, toujours muette, lui fit signe de monter avec elle. Elle obéit. Après avoir gravi cent marches environ d’un escalier rapide et tortueux, arrivées sur un palier à peine éclairé par la lumière douteuse d'un jour de souffranee, elles s’arrétérent. La sœur ouvrit une petite porte et dit en appuyant sur les derniers mots :

— d'entre la première, mon enfant ; je suppose que tu lé veux bien. ù

284 UN BUSGET.

Fanny trop étourdie.de ces paroles pour en comprendre le sens, se précipita dans la mansarde dont sur-le-champ, avec une joie enfantine, elle se mit à faire l'inventaire. Sa protectrice s'était assise et la regardait en souriant, jouissant de son bonheur.

1l y avait de quoi être heureuse en effet ! la mansarde était meublée simplement, mais tout était neuf : un lit en bois blanc, une paillasse et deux bons matelas, une commode et trois chaises ; de plus, les ustensiles indispensables, un poëlon, un réchaud, et en face de l’unique fenètre, sur la cheminée, une glace de six pouces carrés dans ]aquelle tout de suite Fanny s’est examinée avec complaisance. Mais ce qui surtout attira son attention, ce fut un assez gros paquet contenu dans une serviette et disposé sur la commode. L'ouvrière aurait bien voulu savoir ce qui était dedans, et déjà, en passant le reste en revue, elle avait jeté sur le paquet mystérieux plus d’un coup-d'œil brillant de curiosité ; un geste de sœur Louise lui permit de l'ouvrir. Elle ne se le fit pas dire deux fois; en une . seconde les épingles furent détachées. Ce fut alors que le cœur de la jeune fille s’épanouit d’aise et d'étonnement. Le premier objet qui s'offrit à elle était une robe de couleur foncée ; elle la prit ; enhardie par l’air bienveillant de la religieuse, elle la laissa tomber devant et elle ne put s Des afin) de s’écrier :

UN BUDGRT. 255

‘ —C'est ne on dirait qu'elle a été faite à ina taille !

— Continue, dit la sœur.

Après cela, une seconde robe, en tout semblable à la première; puis une troisième, blanche celle-là, et destinée sans doute à être mise aux grands jours; trois tabliers, autant de bonnets, dont l'un, plus joli que les autres, devait très bien accompagner la robe blanche; enfin des chemises, des draps, des bas et des serviettes : rien n'avait été oublié. L'examen de tant de richesses n'avait pas duré long-temps. Fanny se tenait debout, toute rouge et interdite, regardant tour à tour l’ameublement luisant de propreté, les effets étalés devant elle, cette mansarde où personne ne demeurait et qui bien certainement attendait un propriétaire ; tour à tour aussi une voix secrète Jui disait : « Ce propriétaire, Fanny, c’est toi. » Et puis c’eût été un si grand bonheur, qu'elle n'osait pas trop s'arrêter à cette espérance. Ensuite, de temps en temps elle jetait un coup-d’œil furtif sur sa bonne amie, qui, grave et conservant son sérieux, semblait penser à toute autre chose. Cinq minutes se passèrent ainsi dans le silence ; on eût entendu les battemens du cœur de l’ouvrière. À la fin, Louise eut pitié de son anxiété :

— Eh bien! tu ne devines pas? dit-elle.

Ces paroles, et surtout le ion dont elles avaient

256 UN EUDGET.

été prononcées, furent une révélation certaine de ce qu’elle espérait pour la petite qui répliqua:

— Tout cela est donc pour moi? — Sa joie était grande, et cependant une larme vint briller dans ses yeux, et roulant le long de sa joue, se rencontra sur ses lèvres avec un sourire. — Oh! merci, sœur Louise, merci! C'est vous à qui je dois tant déjà qui voulez que je vous doive encore davantage.

— Qui, mon enfant, tout cela est à toi; mais ne me remercie pas , j'aurais désiré faire mieux.

— C'est bien assez, ma bonne amie.

— Ne me remercie pas, te dis-je, et écoutemoi : Je t’avais promis de ne pas t’abandonner ; tu vois que je t'ai tenu parole.

— Oui, et moi qui craignais..…. Oh! je vous demande pardon !

— Tu doutais donc de moi, petite ? Ce n’est pas bien. Mais ne parlons plus de cela. Dans quelques jours, demain si tu veux, tu viendras occuper cette chambre.

— Tout de suite, si ça ne vous contrarie pas.

— Tues la maîtresse. Te voilà à l’abri du besoin; maintenant Îe reste te regarde.

— Oh! merci! Que de bonheur et que de reconnaissance !

— Tu m'interromps toujours ; laisse-moi ache-

UN BUBGET. 257

ver, et peut-être ne seras-tu pas si contente après m'avoir entendue. Vois-tu, celogement, ces meubles, ces robes, ce petit ménage, je nete les donne pas, Fanny , je ne le puis pas, mon enfant; je ne fais que te les prêter. Tout cela coûte deux cents francs : souviens-t'en bien. De plus , ton loyer est de cent francs par an; j'en ai payé un terme, vingt- : cinq francs: Ne t'inquiète pas pour l'avenir : je paierai quand il le faudra; mais aussi, mets-toi cela dans ta petite tête, il faut que tu me rembourses mes avances. Calcule, sois économe. Tu auras de l'ouvrage tant que tu voudras, tu ne seras donc pas malheureuse , et tu pourras prendre sur ton gain de chaque jour pour t’acquitter envers moi. C'est une delte sacrée que tu contractes ; l'argent que j'ai dépensé pour toi, c'est le bien des pauvres, mon enfant. |

À vrai dire, cette proposition avait singulièrement refroidi l'enthousiasme de Fanny, et ce fut en hésitant qu’elle hasarda cette objection :

— Mais, ma sœur, si ça m'est impossible.

— Je ne te demande que ce que tu peux faire ; Je veux que tu sois sage et bonne fille comme tu l’as été jusqu’à présent. Tu te rappelles la promesse adressée à ta mère sur la tombe de ton père, Fanny; eh bien! c'est la continuation de cette promesse que j'exige de toi maintenant. Allons, ne pleure pas ; je n’ai pas eu l'intention de L'affliger.

258 UN BUBGET.

Que réponds-tu ? Si tu refuses, je ne t'en aimerai pas moins.

— J'accepte, et je vous jure de me rendre digne de vos bontés. Je travaillerai tant que je viendrai à bout, avec l’aide de Dieu et du souvenir de ma bonne mère, de ne rien vous faire perdre, à vous qui la remplacez si bien pour moi...

— C’est bien, je suis contente, — répondit la religieuse en l’embrassant avec tendresse ; — il y a plus, ma chère petite, je nat pas la pensée de t’effrayer, je ne serai pas exigeante, va ! Cependant il est bon de régler nos comptes; qu'aimes-tu mieux , me payer par semaine ou par mois ?

— Comme vous voudrez, ça m'est égal.

— Et à moi aussi : allons, tu fixeras cela 1ormême : j'ai confiance en toi, Fanny. Seulement ne manque pas à la parole que tu viens de me donner; car, vois-tu, je ne suis pas riche, et j'ai fait pour toi plus que mes moyens ne me le permettaient ; mais je compte sur ta bonne volonté. Dorénavant c'est ton affaire de t’entretenir ; quant à ton loyer, j Jete le répète, que cela ne te tourmente pas; j'y pourvoirai, et pour me rembourser je te laisse tout le temps nécessaire. Es-tu eontente? .

— Oh! oui, et vous n'aurez pas obligé une ingrate, ma sœur, je vous en réponds.

— Je le savais d'avance : sans cela , si jene t’avais pas si bien connue, nous ne serions ici ni l’une

ni l’autre... Voilà tout ce que j'avais à te dire... Nos conventions sont faites ; tu y seras fidèle, j'en suis persuadée. Maintenant que décides-tu ? Veuxtu rester ici et que j'aille au magasin chercher ce que tu y as laissé ?

— Je n'osais pas vous prier de. prendre cette peine, ma bonne amie, mais je réfléchis qu'il vaut mieux que je vous y accompagne. J'ai sur moi la clé de ma table de là-bas, et c’est dans le tiroir que j'ai serré mon petit livre de prières, vous savez : je ne voudrais pas qu'il restât si loin de moi un seul jour. . |

Comme Fanny parlait, Louise la regarda, et sans doute elle comprit toute la piété filiale renfermée dans ces simples expressions, car elle s’approcha d'elle, l’attira dans ses bras et déposa un baiser sur le front blanc de la jeune fille qui rougit, toute fière de cette marque d'amitié. Satisfaite et d’une voix tremblante d'émotion :

— Eh bien! mon enfant, retournons ensemble chez madame Mollier, dit-elle ; en même temps tu lui demanderas de l'ouvrage. Puis tu te mettras au fait de ton nouveau logement, ei nous dinerons toutes deux comme de vieilles amies.

— Oh! de tout mon cœur.

Et là-dessus, elles étaient sorties.

— Elle me tiendra parole, — se disait en ellemême sœur Louise pendant la route, — l’engage-

260 ‘, UN BUBGET.

ment qu’elle vient de prendre la préservera des dangers de cette liberté si funeste à son âge. Non, je n’aurai point à me repentir de ma confiance. Car c'était là son unique motif, à la prudente religieuse : en ne faisant à Fanny que des avances au lieu d'un présent, en exigeant la restitution de son bienfait, en contrariaänt même ses propres inclinations par cet arrangement, ce n’était certes pas son intérêt, à elle, mais celui de son obligée qu’elle avait en vue : elle voulait que, forcée à l’économie par la pensée d’une dette à acquitter, pensée toujours présente, et qu’elle se promettait bien de lui rappeler si par hasard le besoin s’en faisait sentir, la jeune ouvrière apprit à connaître le prix des choses de la vie ; elle voulait surtout que, sans cesse retenue par la crainte d’une dépense inutile, Fanny ne se laissât pas aller à des désirs de dissipation et entrainer avec ses compagnes dans ces bals où la moindre perte qu'on puisse faire est encore celle du temps. Elle savait qu’à quinze ans le plaisir a tant de charmes, et que pour une pauvre fille qui n’a de fortune que ce qu’elle gagne, du plaisir à la corruption il y a si peu loin! Aussi, dans sa prévoyante sagesse, s'érigeant en providence et veillant sur la fille de son amie, sur cette enfant qui lui avait été confiée par un père au lit de la mort, elle s’attachait à défendre la petite contre elle-même. Faut-il lui

reprocher d’avoir, pour arriver à son but, manqué.à cette parole de Dieu qui commande de dire en tout et toujours la vérité ?

. De san côté, Fanny songeait à la dette c qu'elle avait acceptée, elle pensait déjà à combien de pri-. vatiôns 1l lui faudrait se soumettre pour en voir la fin ; du moins pourrait-elle y parvenir ? C'était là toute sa crainte de ne le pas pouvoir : sous le coup de cette appréhension, elle hochait bien sa jolie tête, ses lèvres rosées formaient bien une petite moue toute sérieuse, mais la joie l’emportait en elle : l'avenir était si riant en comparaison de ce qu’elle redoutait quelques heures auparavant, elle allait dire adieu, pour ne les revoir qu’en passant, à ses malignes camarades, elle allait être libre, et le sentiment de la liberté qui fait bondir le cœur se joignait chez elle à la conviction que sa protectrice avait foi en sa bonne conduite ; elle était tout à la fois heureuse et fière ; puis elle repassait dans sa mémoire, et son logement et ses meubles, et ses robes, et le reste : après cela. qu’importaient les privations si dures, si longues qu'elles dussent étre? Elle y était accoutumée. Oh ! oui, ce fut un beau jour pour l’orpheline que celui-là ! Et le soir, après le diner proposé par sœur Louise, quél plaisir de s'installer dans la mansarde, de placer son petit trousseau dans les tiroirs de la commode, d’approprier ses ustensiles 1 22.

de cuisine, de mèttre chaque chose à sa place, préludant ainsi à une existence bien réglée dont toutes les minutes devaient avoir leur emploi fixe. Quelle joie, disons-nous, de se sentir si riche!

- — Maintenant, mon enfant, avait dit la sœur, il faut que je te quitte : tu sais ce que je t'ai dit. Ah! un mot encore. J'aurais pu te faire entrer dans un autre magasin : avec tes talens en lingerie ce n’aurait pas été difficile, mais je crois qu'ici tu seras mieux, n'est-ce pas?

. — Oh ! oui, bonne sœur !

— D'ailleurs, j'ai voulu te fournir les moyens d'acquérir quelque chose. Malgré la meilleure volonté du monde, quand on ne travaille que pour les autres et qu'on n’a rien, le découragement peut vous prendre, au lieu que l'ouvrage est mieux fait et plus vite lorsqu'on peut se dire : Avec ce gain-là, j'augmenterai mon avoir. » J'ai voulu que tu pusses te dire cela, Fanny, parce que je suis sûre que tu es incapable de me tromper jamais et de me donner du chagrin de ce que j'ai fait : ton sort dépend de toi, à présent. Adieu!

: — J'espère que vous viendrez me voir, comme au magasin, quoique je demeure un peu haut et que ça vous fatiguera peut-être. Vous serez certaine. de me trouver ici comme là-bas, à moins que je né sois à porter de l'ouvrage; mais je ne

restéräi pas long-temps dans mes courses, Adieu ! bonne nuit, Dieu vous conserve !

— Et toi aussi, mon enfant!

Etquelques instans après, arrivée au bas de l’es-

calier, elle disait au portier de la maison, en lui mettant une pièce d'argent dans la:main :

. — Voici pour la peine que vous prendrez d'aller chercher mademoiselle Granger lorsqu’on viendra la demander, car je vous prie de ne laisser monter personne chez elle, personne, entendez-vous.… - — Sufit, je-comprends, répondit celui-ci avec un sourire malin ; — d'ailleurs, madame, soyez tranquille, la maison est honnête, et je ne souffrirais.pas.. Ah ! ben oui! qu’on vienne s’y frotter... Innocente jeunesse, ça ne se doute de rien... Le plus-souvent que je permettrais! Je suis connu pour ma moralité. Fiez-vous à moi.

— C'estbon, comptez que je n’en resterai pas là.

— Vrai, ça serait un meurtre, — murmurait-il encore après que la religieuse fut partie; — la petite a l’air de l’enfant qui vient de naître. C'est pas l'embarras, comme on dit, n’y a pire eau que l'eau qui dort... Fin finale, voilà toujpurs un profit, et ça se prend, d'autant plus qui n'y en a pas frop souvent ici.

Restée seule, Fanny.avait contemplé encore une fois cette mansarde, son domaine ; encore une fois, malgré l'heure avancée, elle avait admiré un à un

ses meubles ; elle avait aussi jeté un regard d’intime satisfaction sur son trousseau, sur ses belles robes neuves, elle n'avait pas non plus oublié sa glace, puis elle s'était mise à genoux devant son lit, et avait prié Dieu, le remerciant et lui demandant de ne pas l’abandonner.

Dix minutes environ après être descendue pour chercher sa modeste provision de la journée, le matin que nous l’avons entendue se plaindre de son sommeil trop prolongé, Fanny rentra dans sa mansarde, alluma son réchaud, et pendant que le lait chauffait, elle prépara sa tâche en retard, puis elle déjeûna lestement et se mit au travail avec ardeur. Nous savons que cet ouvrage était attendu. Mais tout en poussant l’aiguille, l'active lingère ne cessait de réfléchir à sa position ; elle établissait ses recettes et ses dépenses, elle cherchait, ne pouvant augmenter les unes, à diminuer les autres; sa tête se perdait dans des calculs sans nombre qu'il lui était impossible de fixer, car depuis trois semaines qu'elle avait quitté l'atelier de madame Mollier, celle-ci avait si bien tenu parole et lui avait fourni tant de charmans colifichets à confectionner, en un mot, Fanny avait tellement été occupée depuis ces trois semaines, qu’elle s'était vue chaque jour forcée, pour ne pas perdre son temps, de renvoyer à une heure moins bien employée le réglement de ses comptes avec elle-même.

UN BUDCKT. | 265

Aussi ce jour-là, sur lequel elle s'était décidée à prendre quelques instans pour en finir avec ses inquiétudes, les sept heures sonnant au moment de son réveil à l'horloge de l’église voisine lui avaient-elles causé un mouvement de dépit bien. prononcé, et sa main courait-elle maintenant avec une rapidité incroyable.

Heureusement la besogne lui était familière et le fini du travail ne perdait rien à cette vitesse qui chez une autre moins habile n'eût pas manqué de tout gâter; heureusement encore, la jeune fille s'était exagéré la longueur de sa tâche; grâce au ciel, vers le haut de la journée, tout fut terminé. Il est vrai que dans sa préoccupation elle avait oublié son second déjeûner. Mais qu'est-ce que cela faisait? elle n'avait pas eu faim. Toutefois, elle se ressouvint du morceau d’omelette qui lui était resté la veille; elle le tira de.son armoire et se mit à le dévorer à la hâte. Cinq minutes, et le maigre repas touchait à sa fin :

— Bon, dit-elle alors, j'en suis quitte pour aujourd’hui; madame Mollier ne m'attend qu'à cinq heures ; j'ai le temps... D'ailleurs, si on me donne d'autre ouvrage, je veillerai plus long-temps ce

Etsur-le-champ elle versa quelques gouttes d’eau dans son encrier qui était à sec, s’assit devant sa table, une plume à la main, une feuille de papier

devant elle, et entassa chiffres sur chiffres, biffant, raturant, diminuant les dépenses qu'elle trouvait trop fortes. Malgré tous ses efforts cependant, il paraissait qu'elle ne pouvait parvenir à établir une juste balance, car la feuille étant remplie jusqu'aux bords dans toute son étendue, elle la froissa avec un mouvement d’impatience et la jeta dans le foyer, puis elle en chercha une seconde et recommenca. À celle-ci en succéda une troisième, et Fanny n’avait pas été plus heureuse. En vérité, ce devait être un budget bien embrouillé et bien difficile à éclaircir, car la sueur mouillait le front de l’ouvrière qui, après sa dernière tentative inutile, avait appuyé sa tête sur sen bras et demeurait dans cette attitude du dé: couragement, le regard fixé sans le voir sur ce papier, témoignage écrit de son impuissance.

Dire les pensées qui à cette heure lui traversèrent le cerveau, raconter le drame qui se joua dans sa tête lorsqu'elle eut acquis la certitude terrible qu’elle ne pouvait faire face à ses engagemens avec sœur Louise, nous n’en aurions ni la puissance ni le courage, car bien certainement elle souffrait, la pauvre petite : deux grosses larmes roulaient dans ses yeux. Elle resta ainsi long-temps accablée, immobile sur sa chaise.

— Oh! mon Dieu! s’écria-t-elle enfin, je m'en doutais presque : j'ai beau faire, je ne trouve pas

UN BUDORT. 267

mon compte. Ce n'est pourtant pas ma faute : j’économise sur tout, je ne demande pas mieux que de me priver pourvu que j'arrive à rembourser ce qu'on m'a avancé, et il n’y a pas moyen ! Que c’est donc triste! Aller dire à sœur Louise que je ne peux pas la payer, elle qui croit que c'est possible : qu'est-ce qu’elle pensera de moi ? Que je suis une dépensière ou une ingrate ! Mon Dieu! mon Dieu ! moi qui étais si heureuse de vivre en chambre! Mais peut-être, — ajouta-t-elle après un instant de réflexion, et un éclair d'espérance vint illuminer sa physionomie et sécher ses pleurs; — peut-être que je me suis trompée dans mon addition. Ah ! si je ne l’avais pas bien faite ! Ça ne m'étonnerait pas : je ne suis guère habile.

Rassurée par cette chance de salut elle reprit lentement, pour conserver plus long-temps sa nouvelle et dernière espérance, ses calculs article par article, s’arrêtant à chacun d'eux, en faisant suivre l'énoncé d'observations qui prouvaient qu’en effet dans son impuissance la mauvaise volonté n'entrait pour rien.

«— Voyons, continua-t-elle ; nous disons d'abord que je gagne par jour trente-cinq sous, quelquefois plus, quelquefois moins, je peux me tabler à-dessus. — Elle s’interrompit, et leva la tête avec fierté : — Trente-cinq sous! C’est pourtant joli, poursuivit-elle, combien y en a-t-il qui n’en ga-

268 UN BUDGRT.

gnent pas tant à mon âge? Avec ça on ne meurt pas de faim; et dire que je n’en ai pas assez! Je mets ça là, à côté, c’est mon avoir. Aux dépenses, à présent ! | © n Loyer cent francs. — Ma bonne amie a payé le premier terme, elle m'a même promis d'avancer les autres à mesure qu'ils viendront; mais, c'est égal, au bout de chaque terme je veux la rembourser... Voyons : cent francs par an, font par mois, huit fr., six sous, irois liards, moins quelque chose, mais enfin comptons ça. Par conséquent, c'est par jour... Oui, c’est bien ce que j'ai déjà trouvé : cinq sous et demi ; il y a même un peu plus, mais c'est si peu que ça ne vaut pas la peine de m'en occuper, cinq sous et demi, voyez donc, rien que pour le loyer... Comme c'est cher! — et un soupir accompagna cette réflexion. — Enfin puisque ça ne peut pas être autrement, 1l faut se résigner : il faut dire aussi que mon logement est gentil comme tout. Nous disons, en tête de la liste. . . . . . . . 5sous 2 liards.

» Après, la nourriture, par jour, quinze sous : — le matin, pain et lait, deux sous ; à deux heures, second déjeûner, pain et fromage d'Italie, cinq ; à souper, haricots ou œufs sur le plat, quelquefois une côtelette, avec le pain , huit, en tout quinze. C’est vraiment énorme et pourtant je bois de l’eau. Oh! il n’y a pas là à dire, il faudra que

un BUDGET. 269

j'épargne sur ce chapitre : je prendrai tout ce que la saison offrira de meilleur marché, ce qui me brûlera le moins de charbon ; de cette manière, je pourrai peut-être rabattre trois sous, ce sera toujours ça de gagné. Ah! Dieu! j'y pense, et moi qui voulais avoir un chat pour me tenir compagnie. Pauvre Mimi, c'est impossible, ça coûte encore à nourrir un chat. Allons, j'y renonce pour le moment; j'en aurai un plus tard, quand je serai quitte avec sœur Louise : c’aurait été cependant bien agréable ! — Ici un nouveau soupir. — En attendant, je dis. . . . . . . +. 16 sous.

» Chandelle, charbon, quatre sous par jour.

— Ça ne peut pas être moins, encore je ne compte pas qu'il me faut de temps en temps un briquet phosphorique et des allumettes; ça me fait songer que par ici les briquets ne valent rien, et que celui que j'ai trouvé en entrant ne peut plus guère servir, Un de ces dimanches que j'irai me promener avec ma bonne amie j'en achèterai un autre. 4. . . . + + + . + . 4 sous.

» Blanchissage, savon. — J'avais mis deux sous, c'est trop : je peux retrancher au moins deux liards. Moi, je savonne presque tout mon linge; chaque samedi soir ou bien le dimanche matin, mes bas, ma chemise et mon bonnet de la semaine. -Le plus cher, c’est la blanchisseuse, et je ne lui donne que les draps et les torchons. C'est peut-

être trop aussi d’une paire de draps par mois ; dorénavant je n’en mettrai qu’un dans mon lit et je le ploierai en deux... Bah ! ca ira tout de même : faut savoir se gêner, et je n’en dormirai pas moins bien, d'autant mieux que l'hiver j'aurai plus chaud. Alors je peux faire en toute sûreté la diminution que je viens de dire. Ainsi je biffe les deux sous, voilà! et j'établis. . . . . . 1 sou 2 liards.

Ah ! enfin je suis donc parvenue à économiser quelque chose !

n Fil, aiguilles, coton, etc. — Je ne sais pas ce que ça veut dire, mais on dirait que c’est fait exprès pour moi; J’use d’aiguilles comme d'aiguilles; elles cassent toutes, et puis, il me semble que j'emploie deux fois plus de filet de coton qu’à l’atelier. Ce n’est pas l'embarras, pour broder, pour faire des chiffres aux coins des mouchoirs, ilen faut! Sans compter que je fais l’avance de tout cela, puisque madame Mollier ne me le paie qu'après, et voilà ce qui m'ennuie le plus, car je n’ai pas de crédit, moi, et Je suis obligée de prendre sur un jour de quoi me fournir l’autre : avec ça qu’il y a des momens où mon fil se brise à chaque minute et c'est autant de dépense’; la maîtresse ne songe pas à ça, et ça va loin au bout de l’année. Je dis donc qu’il est impossible de mettre pour cet article-là moins de, parjour. . . . . . . sous.

» Entretien de vétemens, de chaussure, etc. —

UN BUDORT. 271

Par exemple je pourrais, à toute force, ne pas m'inquiéter de cette dépense-là, puisque sœur Louise m’a montée tout à neuf, mais je dois prévoir l'avenir et il ne faut pas espérer que mon trousseau ne s’usera pas. Avec de l'économie tout de même il y aura moyen de ne pas tant mettre de côté pour cet objet... Qu'est-ce que je dis donc? Ne voilà-t-il pas que l’autre jour , dans la rue, en portant mon ouvrage, il s'est rencontré sous mon pied un morceau de verre qui a coupé mon soulier, et certainement si Je ne le fais pas raccommoder ou si je ne le raccomimode pas moi-même... Voyons donc dans quel état il est. — Elle se leva, courut chercher sous son lit la chassure endommagée, et l'exposant au jour de sa fenêtre, reconnut une énorme coupure à quelques lignes de la semelle ; — que c’est donc ennuyeux! — continua-t-elle alors, — voilà encore du fil et du temps que ça me coûtera, et malgré tout, ça ne durera pas longtemps, après quoi il m’en faudra une autre paire. Que c’est dono ennuyeux! et c’est à moi qu’un accident pareil arrive comme si j'avais de l'argent mignon pour le réparer! Oh! j'avais tort de vouloir retrancher là-dessus. Je m'en tiens donc à mon premier calcul : par jour. . . . 4 sous.

» Enfin, pour les cas imprévus, deux sous par jour. — IL faut être prudente , et mettre toujours quelque chose en réserve : on ne sait pas ce qui

272 UN BUDCET.

peut arriver. Ah ! justement , hier au soir en fermant ma croisée, n'ai-je pas comme une maladroite fait une étoile à un carreau : pour peu que J'y touche à présent, il va voler en éclats. J'aurais bien la ressource du papier, mais ce ne serait que pour un temps; d’ailleurs, je n’y vois pas trop clair ici... Et puis, si je laissais tomber une assiette , et je n'en ai que quatre, et si sœur Louise venait à examiner mon ménage, elle ne serait pas contente. Allons, novs dissns donc... 2 sous.

» Voyons le total à présent... Il me semble que. je n’ai rien oublié et que d’un autre eôté je n'ai rien porté trop haut... Le total, c'est... ah! mon Dieul . . . . . . . . . . S8ksous.

» Et Je n’en gagne que trente-cinq! — Ici elle s'arrêta ; ce n'était plus un sentiment de fierté qui brillait dans son regard, et qui se faisait lire dans toute son attitude comme au commencement de son calcul ; elle était accablée.

» Le total de mes dépenses s'élève à trente-quatre sous, s’écria-t-elle, et je n’en reçois que trentecinq! Il ne me reste donc qu’un sou par jour pour acquitter ma dette; un sou, quand il m’en faudrait plus de cinq pour la payer dans deux ans ! un sou! Eh! mon Dieu! combien vais-je mettre de temps pour que le mobilier et les effets soient à moi, bien à moi ? Avec ça, que Je ne compte pas que j'aurai besoin de bois l'hiver. Mais, c’est égal, je m'en

UN BUDBGET. 273

passerai... j'aurai une chaufferette, ca me suflira. Un sou! Comme il en faudra des jours pour aller à deux cents francs ! »

Tout de suite , sans s'arrêter, elle voulut savoir à quoi s’en tenir. Mais pour elle, le calcul était difficile , d'autant plus que l'inquiétude troublait sa pauvre tête ; à force de patience et de ténacité néanmoins elle en vint à bout. Et comme elle frissonna , comme sa main devint tremblante quand il Jui fallut écrire le résultat énorme de sa multiplication, tant le nombre des jours était prodigieux !

— « À un sou par jour, pour faire deux cents francs, ça demande... — Et ses lèvres se refusaient à balbutier les mots suivans : —— Ça demande onze ans, un mois et dix jours. Ah! je n’en finirai jamais. »

Elle n’en dit pas davantage; il lui semblait que ces onze années, c'était un siècle. Elle demeura ainsi anéantie pendant quelques minutes, s’efforçant de repousser toutes les pensées qui l'eussent ramenée au sentiment d’une position que son imagination timorée ne lui faisait envisager qu'avec une terreur indéfinissable. Mais elle échoua dans cette tentative comme dans les autres; toujours devant elle sœur Louise lui disant que, pour lui rendre service, elle avait pris sur l'argent des pauvres; toujours la religieuse lui répétant qu'elle

ne lui demandait rien qui ne fût possible; toujours elle, Fanny, promettant à sa bienfaitrice de la rembourser, et toujours aussi cette impuissance désespérante de tenir sa parole avant cet immense espace de temps : onze ans, un mois et dix jours!

Tout-à-coup les réflexions de l’ouvrière prirent un autre cours : elle repoussa brusquement sa chaise, se mit à parcourir sa petite chambre de long en large avec les gestes et le ton d'un dépit concentré qui par degrés dégénéra presque en colère :

— « Que faire, que devenir? dit-elle. Oh! je parlerai à sœur Louise, je lui ferai voir mon compte ; bien certainement je lui ferai voir qu’il m'est tout-à-fait impossible d'économiser autant qu'elle le pense; nous verrons ce qu’elle me répondra. Et si elle persiste, eh bien ! ma foi! tant pis, je la prierai de reprendre ce qu’elle m'a donné, de me chercher un autre magasin. J'irai ailleurs, et je n'aurai plus à m'occuper de tout ça qui me casse la tête en pure perte. Oui, j'irai avec plaisir n'importe où; je ne serai plus ma mattresse, c'est vrai, mais à quoi ça sert-il? Qu'est-ce qu'il m'en revient? Je suis bien avancée à présent, moi qui étais contente en venant ici comme si j'avais trouvé un trésor! Joli trésor! Des inquiétudes, de l'ennui. Ah! j'en ai assez. Du reste, elle n'est déjà pas si belle, cette mansarde!.… n

En ce moment elle se tut; car une voix s'éleva dans son cœur pour lui crier : « C’est de l’ingratitude cela, Fanny! » Et elle l’entendit si bien qu’elle reprit aussitôt avec l’accent du repentir :

— « Non, je ne suis pas une ingrate; non, sœur Louise, ne le croyez pas; je vous remercie bien, allez, de tout ce que vous vouliez faire pour moi ; mais vous le voyez, je ne peux pas en profiter. Si je restais plus long-temps ici, ce serait vous tromper. Moi vous tromper! j'aimerais mieux mourir. Vous dire que je remplirai ma promesse, sans ajouter combien j'emploierai d'années à cela, ce serait mal agir; ce serait vous troMper encore plus, vous qui êtes si bonne! Je ne le ferai pas : ce serait un crime que je me reprocherais toute ma vie. Non, je vous dirai tout et vous déciderez si je dois rester ou m'en aller. Ce qu'il y a de sûr, c’est que je ne pourrai vous rendre qu'un sou par jour, et c'est bien peu, moi qui voudrais tant ne vous faire rien perdre, à vous surtout qui me servez de mére, à vous...

Elle murmurait encore ces mots : « si bonne! » qui augmentaient ses regrets, lorsqu'une idée soudaine, traversant son cerveau, opéra une singulière métamorphose dans ses traits et dans ses manières. Comme par enchantement, la sérénité remplaca sur sa figure l'expression de la douleur et un sourire, éclos sur ses lèvres, dérida son front

tout-à-l’heure rembruni. C’est qu'elle venait de faire ce raisonnement bien simple qui répondait victorieusement à ses craintes :

— « Puisque sœur Louise est bonne, puisque elle est pour moi une seconde mère, elle ne peut pas être plus exigeante qu'il ne m'est possible à moi d’être économe ; elle se contentera donc de ce que je pourrai lui remettre, pourvu qu’elle soit bien certaine que je fais de mon mieux, et elle peut l'être. Ma pauvre mère, si elle vivait, n’en demanderait pas davantage : ainsi, Je dois me tenir tranquille et sans inquiétude. »

Ce raisonneméht s'était offert à l'esprit de Fanny, et elle en avait tiré sa conséquence rassurante en moins de temps qu’il ne nous en a fallu pour l'écrire. Après quoi elle avait ajouté : — « Que je suis donc sotte ! Pourquoi n’ai-je pas songé à ça plus tôt. » — Et c'était en ce moment que la jeune fille avait souri. Elle avait raison de sourire ; mais elle ne se trompait pas non plus en se reprochant d’avoir tant tardé à penser à cela : ‘elle avait raison, car tont cela c'était vrai, et, faute d'un instant de réflexion, elle s'était donné tant de mal! ”

Il était près de cinq heures; Fanny enveloppa d’un foulard l'ouvrage qu’elle avait terminé, chaussa à la hâte ses souliers troués dont la vue lui coùûta bien un petit soupir ; mais elle était si

joyeuse maintenant qu'il ne lui fallut pas un grand effort pour l’étouffer. Enfin, le cœur léger, après avoir jeté un coup-d’œil sur un volume ouvert et placé sur sa commode, elle descendit lestement les cent marches de son escalier et se rendit au magasin de madame Mollier.

Ce volume que l’ouvrière a regardé en sortant de sa mansarde, c'était le legs de sa mère remis en ses mains par la Religieuse , le livre de prières où il y avait une page blanche sur laquelle Madeleine recommandait à sa fille d’être bonne, de travaïller et de ne rien cacher à sœur Louise. Ce livre , la pieuse enfant le conservait avec respect et dévotion : c'était là tout ce qui lui restait d’une mère chérie dont le souvenir l'avait aidée à supporter ses petits chagrins ; elle ne l’eût pas donné pour une grande richesse, car avec lui elle se sentait riche, avec lui elle avait un bien que ne donne pas la fortune : la paix de la conscience et le contentement de soi-même. Tous les matins, dans le but de s’exciter au travail et de remplir toutes ses promesses, elle relisait la phrase écrite par Madeleine : c'était là sa prière, et elle se remettait ensuite à l'ouvrage avec une ardeur nouvelle. H lui semblait que ce qu'elle avait lu Madeleine elle-même venait de le lui adresser. Mais elle avait soin de laisser le volume ouvert à la page blanche, soit pour l'avoir sans cesse sous les yeux, soit pour la

rencontrer en rentrant après une course, afin qu’alors l’exhortation maternelle lui fût un châtiment ou une récompense. Chaque soir aussi elle la relisait, en s’interrogeant elle-même, cherchant à savoir si ce qu’elle avait fait dans la journée elle pourrait sans effroi le confier à sa protectrice. Cette habitude de piété filiale, ce commerce de cœur à cœur entretenu avec un être dont la place ne pouvait être, suivant elle, que parmi les anges, lui avaient donné un courage et une force au-dessus de son âge, l'avaient rendue patiente et douce en face des tracasseries suscitées par l'animosité de ses camarades de l'atelier, lui avaient enfin fait voir un plaisir plutôt qu’une peine dans le travail, une jouissance ineffable dans l’accomplissement de ses devoirs. Comment n’aurait-elle pas continué à écouter ce conseiller qui, pour être muet, n'en parlait pas moins éloquemment à son âme? Et si jusqu'alors elle a recherché ses avis où elle ne puisait qu'un encouragement à bien faire, pourquoi les refuserait-elle aujourd’hui qu’elle y trouve une sauve-garde ?

Oh! non, elle n’est pas si insensée que de se dépouiller de cette arme à l'approche de l'ennemi! Quand par instans elle tremble, vite son refuge est là : elle prend son livre, pense à sa mère et se rassure. C’est que l'ennemi est formidable en effet! |

UN BUBGET. 279

Depuis quelque temps, bien avant de quitter le magasin de madame Mollier, des idées étranges venaient l’assaillir et maintenant ces idées sont plus acharnées que jamais. Nous l'avons dit plus haut, Fanny a quinze ans; à cet âge où l'instinct se révèle et commence à s’effrayer, à cet âge où la pudeur devient plus craintive, elle se réveillait de son sommeil d'enfant, comprenant ou, pour mieux dire devinant bien des choses.

Ce n’est pas à ses quinze ans seuls qu’elle doit ces révélations, d'abord incompréhensibles. Souvent à l'atelier elle a entendu sortir de la bouche de ses compagnes des mots qui l’ont fait rougir sans qu'elle sût pourquoi, et malgré ses efforts ces mots qui l'avaient frappée sont restés dans sa mémoire; elle les a répétés maintes fois dans la solitude de son cœur, ne pouvant en saisir le sens, mais troublée néanmoins et palpitante comme si ses pensées de ce moment étaient un crime. Souvent aussi on lui a parlé du bal de la veille, des plaisirs de la danse, des jeunes cavaliers si aimables, si gentils, de la gaieté folâtre qui règne dans ces sortes de réunions, et tout cela donnait à réfléchir à l’ignorante. j ,

Et maintenant qu'elle est seule et libre, la tentation devient plus forte; elle voudrait aussi connaître ces plaisirs qu’on lui a vantés, ces soirées tourbillonnantes où l’on ne pense pas au lende-

main, ces danses légères qui font oublier les peines de la veille, ces jeunes gens dont le langage est si éloquent et va droit au cœur.

Oui, Fanny est curieuse de toute cette novveauté, malgré elle, car elle résiste, la pauvre enfant; il y a des instans où ses yeux se voilent comme d'un nuage, où une langueur indicible s'empare de ses facultés, des instans où elle est heureuseet souffrante tout à la fois. Que l’on juge d’après cela si elle est assez folle pour se priver de son unique égide, en butte qu'elle se trouve à de pareilles idées !

Et encore, qui sait ? pour Fanny, il y a peut. être avec les idées quelque chose de plus.

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