‹ Histoire de deux sœursChapitre 13 sur 29 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Une pensée du Demon.

Curieuse, prenez-y garde, C’est l’ignorance qui vous garde Ainsi qu'Êve au jardin D’Éden; Comme elle crédule, ingénue, Comme elle vous seriez perdue Pour avoir Voulu trop savoir.

Cu. Dovazze.

Une voix venue du ciel ne l’avertit pas du danger : que faisuit donc alors son

bon ange?

Ta. Muner.

Historien impartial, nous devons, quoi qu'il nous en coûte, dire toute la vérité, au risque d’amoindrir l'intérêt que nous nous sommes efforcés de jeter sur l’ouvrière de notre simple récit :

hélas ! oui, le souvenir de sa mère, les conseils de son amie sœur Louise, ses propres promesses, tout cela avait été impuissant à lui inspirer l’horreur d'un péril qu'elle ne comprenait pas, mais que par cela même elle eût dà fuir et que précisément pour cela elle ne craignit pas d'affronter. C’est qu'une âme de jeune fille, quelque solide rempart que forment autour d'elle les bons principes et l'ignorance du mal, contient toujours à côté de cette ignorance un germe funeste qui ne lui permet pas de durer long-temps, et ce germe qui grandit, qui se développe à mesure qu'arrivent les années, qui bientôt devient le plus fort, c'est la curiosité. La tradition sacrée nous apprend que la curiosité causa jadis la chute des anges, puis celle de la mère des hommes. Serait-ce par cette double raison que les femmes semblent les héritières privilégiées de cette dot de perdition ? Nous avons vu Fanny sage et modeste ; mais si ‘elle a recu avec moquerie les complimens de M. Morissot, si elle a refusé d’ouvrir l'oreille aux propositions séductrices , il faut bien l'avouer : c'est qu’en ces jours où sa tête était en feu, exaltée par les étranges et confuses révélations qui de la bouche de ses compagnes venaient troubler son cœur, c'est qu'alors il y avait déjà dans sa pensée une image près de laquelle le vieux vert-galant ne pouvait trouver de place : certes la comparaison

ere

n'était pas à son avantage, car cette image était celle d’un jeune homme.

Souvent, dans les derniers temps de son séjour chez madame Mollier, Fanny l’avait vu rôder autour de l'atelier et lui jeter à travers les fenêtres des regards qui la faisaient trembler et rougir; souvent aussi, lorsque par hasard elle sortait du magasin, 11 l'avait suivie, la regardant toujours, sans oser lui parler, mais ses yeux en disaient tant! La petite ouvrière, sans deviner au juste pourquoi il s’attachait ainsi à ses pas, agitée par un sentiment indécis, par un désir de connaître, aussi vague dans sa cause que dans son but, ne laissait pas d’être intérieurement satisfaite de ces hommages muets qui he pouvaient l'effaroucher et dont, au reste, elle n'était pas maîtresse de se défendre. Ce qui encore ajoutait à sa sécurité, c'était l’air humble et craintif de son adorateur; il marchait à côté d'elle, réglant sa marche sur celle de la jeune fille qui seulement parfois l’entendait soupirer : il n’osait pas davantage sans doute, mais il y en avait assez pour faire naître dans le cœur de la naïve enfant un intérêt doux qui devait nécessairement, tôt ou tard, se chancer en une émotion plus vive.

: Pourtant ce jeune homme n'était ni joli garçon ni richement vêtu; loin de là, et peut-être était-ce un motif de plus pour que Fanny fût touchée de

son assiduité persévérante, car dans la semaine comme le dimanche, lorsqu'elle se rendait chez sa protectrice, il se trouvait toujours sur son chemin, toujours triste, toujours habillé de la même manière, À son costume et à sa démarche surtout, on ne pouvait le prendre pour un étudiant : Fanny avait entendu vanter par ses camarades le ton leste et le langage audacieux des jeunes gens des écoles de droit et de médecine, et lui, paraissait si bon, si timide; non, ce n’en était pas un. Cela eût peut-être mieux valu pour la petite : bien certainement de la témérité l’aurait effrayée, tout de suite elle aurait compris le motif qui le rendait si tenace et la curiosité n'aurait pas fait tant de progrès; au lieu que l’envie de découvrir cette espèce de mystère tenait son esprit tendu sans cesse vers le même objet. — Qui est-il donc enfin? — se disait-elle à chaque instant. Le moyen après cela de ne pas songer à lui!

Depuis qu'elle habitait sa petite chambre, la conduite du jeune homme n’avait pas changé :

lorsqu’elle allait porter de l'ouvrage au magasin, lorsqu'elle rentrait avec une tâche nouvelle, le matin quand elle sortait pour faire ses provisions, dans le jour si elle courait à la hâte chez la mercière faire emplette de fil ou d’aiguilles, à toutes les heures en un mot, le premier visage qui s’offrait à elle c'était le sien , à lui. Jamais il ne manquait à

ces rendez-vous innocens ; il est juste d'ajouter qu’elle s'était si bien accoutumée à sa présence qu'il n’y avait rien d'étonnant à ce qu’elle le vit surle-champ dans la rue : elle le cherchait du regard, et des yeux qui se cherchent se rencontrent si vite !

Nous nous sommes trompés cependant : il était infidèle quelquefois. Par exemple, sœur Louise vepait-elle visiter sa protégée , et sortaient-elles ensemble, le jeune homme ne paraissait pas. Fanny avait remarqué cela, et cette disparition dans une. pareille circonstance, toujours la même, eût dû lui inspirer une craintive prévoyance, mais voyant l'effet sans faire attention à la cause : « Il sait tout, pensait-elle, rien ne peut lui échapper : c’est bien extraordinaire ! » Sans doute ilsavait tout, il savait du moins quand la religieuse montait chez Fanny, puisqu'il était à poste fixe auprès de sa demeure, et du plus loin qu’il apercevait la robe grise de la sœur de charité, vite il s'esquivait. L’innocente ne faisait pas cette réflexion bien simple, et tout doucement elle se laissait prendre à l'intérêt puissant que ne peut manquer d’exciter cette espèce de pouvoir qu’elle supposait dans l'observateur si bien instruit de toutes ses actions.

Une autre remarque avait frappé la petite : depuis quelque temps, le jeune homme semblait vouloir rompre le silence ; depuis quelque temps 1l

la suivait de plus près, et si par hasard elle jetait sur lui un coup-d’œil à la dérobée, ce coup-d’æil le surprenait ouvrant la bouche, prêt à parler ; alors elle n’eût pas demandé mieux que de l’entendre , mais tout-à-coup il s’arrétait , retenu par une insurmontable timidité. Une lutte se livrait en lui-même entre deux sentimens opposés, la peur et l’espérance, et suivant que l’une ou l’autre était victorieuse , il avançait, il reculait : son audace n’allait pas plus loin. Quant à la jeune fille, elle avait pitié de son embarras, et se taisait aussi, car sa réserve naturelle ne lui permettait pas d’encourager ipar un seul mot la confidence qu’elle brèlait de recevoir ; seulement, tout bas, elle se disait : « Qu’a-t-il donc? Il voudrait me parler, c’est sûr, et il n'ose pas. Que peut-il avoir à me dire? » |

Et rentrée dans sa mansarde, sa tête travaillait, en même temps que ses doigts sur la blanche mousseline, elle cherchait à percer l'obscurité de ce drame qui se jouait en elle et autour d'elle, elle poursuivait le mot de l'énigme sans pouvoir le trouver. Qui l’eût vue alors, rouge et palpitante, qui l’eût vue tour à tour la pâleur de l’'épouvante répandue sur son visage et un doux sourire à ses lèvres rosées, se fût imaginé qu'elle se trouvait assaillie par une tentation coupable qu’elle repoussait de toutes ses forces, quand chez elle c'était uni-

quement la curiosité aux prisés avec l'ignorance. 11 est vrai que, par instans, soit qu’elle se lassât d’excursions sans résultat sur ce terrain inconnu, soit plutôt qu’un rayon fugitif vint lui découvrir la vérité, 1l est vrai, disons-nous, que pendant ces rares lueurs, elle s’écriait : « Ah ! bah! au bout du compte, qu'est-ce que ça me fait? N’y pensons plus. » Et la minute d’après elle y pensait encore.

11 fallait néanmoins qu’elle se doutât que tout cela n’était pas bien, puisqu'elle ne confiait pas comme à son ordinaire à sœur Louise ce qui lui passait par la tête et par le cœur ; plus d’une fois elle avait pris la résolution d’un aveu complet et sincère, mais la confidence expirait sur ses lèvres... Qui dira ce qui lui enlevait ainsi l’usage de la parole, tant le mouvement d’effroi qu'elle éprouvait alors était imperceptible, tant 1] lui eût été impossible à elle-même d'en désigner la cause? L'hypocrisie venait ensuite à son aide, un argument ingénieux la mettait en paix avec sa conscience: elle ne faisait pas mal, et Madeleine lui recommandait de dire à la sœur tout ce qu’elle ferait ; par conséquent elle n'avait rien à raconter. Elle ne voyait pas, ou elle ne voulait pas voir que de la pensée long-temps nourrie et choyée d’une action à l’action elle-même la distance est si peu grande! Au contraire elle se rassurait, grâce à cette conclusion

eccommodante, et les choses allaient leur train. Un dénouement devenait inévitable.

Un soir, et toute la journée l’image du mystérieux jeune bomme avait obsédé l’habitante de la mansarde, un soir, elle quittait le magasin de la grosse lingère et se dirigait vers sa demeure; toujours assidu, il l’accompagnait à quelques pas. Tout-à-coup, comme s’il eût pris le parti d'en finir, il s’approcha, se placa à côté de l’ouvrière, et d’une voix qui tremblait :

— Mademoiselle.

Elle ne tourna pas la tête, et continua de marcher rapidement.

— Mademoiselle Fanny.

— Tiens ! il sait mon nom, pensa-t-elle.

Cette fois elle le regarda, ouvrit la bouche, mais sans prononcer une parole.

— Mademoiselle Fanny, reprit-il avec plus de hardiesse, j'aurais à vous communiquer une chose bien importante pour vous et pour moi...

— Enfin je vais le savoir, se dit-elle ; et pourtant elle ne répondit pas : seulement elle ralentit sa marche.

Il y eut un instant de silence, après lequel le jeune homme sentant peut-être qu’une meilleure occasion ne pouvait s'offrir et qu'il y avait pour lui nécessité de profiter de son courage du moment, dit en se penchant à l'oreille de.sa compagne=

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