‹ Histoire de deux sœursChapitre 14 sur 29 · UNS · texte numérisé non relu

UNS

— Vous ne voul moiselle.…… Ah!s il répéta sa premis de peine et de prie mots :

— Qu'avez-vous Elle aussi treml homme s’enhardit.

— Oh ! pas ici d mais accordez-mo:

heure seulement :

tout : consentez, je même, si vous étie:

— Non, monsiet ne puis aller nulle il faut que je rentr

— Eh bien, alo:

vre dans votre cha le sais.

— C'est singuli petite en elle-même : — Ne me refusez mande si peu, et j':

grâce, ne me refus.

— Et vous m'ex bonne envie de con diment, — et vous sans cesse depuis q

— Vous m'avez donc remarqué? Que je suis heureux !

— La belle malice ! vous êtes toujours là quand je sors.

— Oui, je vous le promets, je ne vous cacherai rien et vous verrez si je suis digne de la faveur que je réclame de votre bonté. Allons, vous voulez bien , n'est-ce pas, que j'aille avec vous? Donnezmoi ce paquet , que je le porte : je serai si content de vous rendre ce léger service !

Déjà il tendait la main pour s'emparer du foulard qui contenait la tâche de l'ouvrière, lorsque celle-ci, faisant un mouvement presque d'effroi en arrière, l’empêcha de le saisir et il resta un moment stupéfait , les bras tendus.

— Non, non, ce n’est pas la peine, — répondit-elle, — me voilà arrivée. Quant à ce que vous me demandez, je ne sais pas si je dois... Je ne vous connais pas : je n’ai pas l'intention de vous offenser, mais c’est qu’en vérité...

— Qui vous retient ? Vous êtes libre de recevoir chez vous qui bon vous semble,

— Certainement je suis libre et vous paraissez si bon, si doux... |

— Raison de plus, nous aurons bien vite fait connaissance , allez.

Fanny hésitait. D'un côté, une voix intérieure lui disait qu’elle courait des dangers en se rendant

à la prière du jeune homme et qu'elle ferait mieux de la repousser; mais de l’autre, ce secret dont on lui promettait la révélation , ce secret qui l'avait tant intriguée et qu'elle était si désireuse de connaître ! Il y avait bien de quoi la tenir indécise.

— Vous pourriez tout me dire aussi bien ici que dans ma chambre , — dit-elle enfin, cherchant à satisfaire tout à la fois sa curiosité et ses scrupules. — li fait nuit, personne ne nous voit, d'ailleurs vous parlerez bas.

— C'est impossible, mademoiselle, le lieu n'est pas convenables si je le pouvais je le ferais volontiers, je vous le Jure. Laissez-moi monter.

— Non, pas ce soir , mais demain à la même heure, soyez ici. .

— Et vous me permettrez 7...

— Je ne dis pas ça. Je vous donnerai ma ponse; il faut que je réfléchisse.

— Oh ! j'yéserai, répondit le jeune homme. — Il s’éloigna, et Fanny rentra chez elle.

Toute la soirée, toute la nuit, car elle ne- dormit guère et toute la journée qui suivit, elle pensa à l'entretien qu’elle venait d’avoir, au jeune homme dont la voix était si triste et si douce ; souvent elle répétait :

— À la bonne heure, au moins, celui-là ne ressemble pas à M. Morissot : il n’est pas sans cesse à vous faire des complimens. — Ce que c’est que le

292 UNB PENSÉE DU DBÉKHON.

hasard ! Si seulement il lui eût dit qu'elle était jolie, et pourquoi ne lui avait-il pas adressé ces paroles si simples qu'd semblait qu’elles fussent de rigueur dans la circonstance ? Si donc il eût fait entendre à la jeune fille la moindre louange sur sa figure, il est possible qu'elle ne l’eût pas écouté un instant de plus, et que toutes ses peines, à lui, eussent été perdues.

Le lendemain soir, aux approches dela nuit, le jeune homme et Fanny étaient seuls dans la mansarde.

Quand le portier de la maison avait aperçu derrière la petite ce visiteur inaccoutumé , il avait donné le bougeoir de l’ouvrière qui était montée en avant ne se doutant de rien, puis se mettant en travers de l'escalier, 1l avait fait mine de barrer le passage au jeune homme; mais celui-ci, à l’aide d’une pièce blanche, força bientôt l’obstacle et rejoignit sa compagne qui n’était pas encore arrivée à sa chambre. Tout cela avait été d’ailleurs si rapide qu'elle ne s'en était pas aperçue. Pendant qu’ils grimpaient ensemble, l’honnète gardien de la jeune fille se consolait d’avoir si mal observé le contrat passé avec sœur Louise, et d’avoir succombé aussi aisément à la première tentation.

— Si elle ne le recevait pas ici, — se disait-il en faisant sauter sur sa main la pièce de monnaie, — elle le verrait ailleurs. Ces jeunesses, c’est malin

comme des démons : quand elles ont envie de quelque chose, il faut qu'elles l'aient , n’y a pas là à dire mon bel ami. J'avais promis, c'est vrai, de ne laisser entrer personne, maïs du moment que ça doit arriver, autant vaut que cela me rapporte. Avec ça que j'aurai bien du malheur si la religieuse vient justement à ee soir. Ma foï, tant pis, après tout, si elle s’en aperçoit, ou si elle tombe là comme mars en carême , je lui dirai... Qu'est-ce que je lui dirai? Tiens ! c’est facile : je lui soutiendrai que je n’ai pas vu le monsieur. Le pire qui advienne, c'est que la petite déménage : ça m'est égal , après elle une autre, les locataires ne manquent pas. Je m'en lave les mains : c’est pas à moi la maison... Et voilà !

Ils étaient donc seuls. Fanny avait allumé la chandelle et l'avait placée sur sa petite table ; elle s'était assise auprès, son ouvrage étalé devantelle, et se disposait à commencer son travail ordinaire. Pendant ces courts préparatifs, lui se tenait debout , l’air embarrassé, ne sachant trop à quelle contenance s'arrêter. }l semblait si étourdi de se trouver là que la petite le lui fit remarquer en riant ; il tressaillit à sa voix, balbutia quelques paroles indistinctes , prit une chaise, vint se mettre à côté d'elle, en apparence plus tranquille, mais comme il ignorait sans doute la manière d'entamer use confidence du genre de celle qu’il méditait, il

attendit qu’elle parlât la première : ce silence de quelques minutes lui donna le temps de se rendre un peu maître de son agitation intérieure; toutefois en ce moment encore si Fanny l’eût regardé, elle eût pu reconnaître à la contraction de ses traits, à l'éclat de ses yeux , qu'il se passait en lui quelque chose qui n'était pas naturel. Elle ne le regarda pas. Seulement, impatiente d'arriver au plus vite à l’intéressant objet de cette visite, peutêtre aussi alarmée malgré elle de se voir seule en tête-à-tête, à une pareille heure, avec un inconnu, elle rougit, et autant pour cacher son trouble involontaire que pour hâter la communication qu’elle attendait, elle dit en faisant un effort sur elle-même afin que son accent ne la trahit pas trop :

— Excuséz-moi, monsieur, si je vous recois ainsi en travaillant, mais je suis pressée, je n’ai pas une heure à perdre. Maintenant j'écoute. Parlez : que voulez-vous ?

— Ce que je veux, — répliqua-t-il d'une voix . étouffée, — ce que je veux, mademoiselle! vous ne l’avez pas deviné ? Je croyais cependant qu'en me laissant venir ici, vous aviez compris...

— Mais, pas du tout, je vous jure.

— Alors je suis tout aussi malheureux que lorsque hier je me suis hasardé à vous adresser la parole,

— Vous êtes malheureux, vous, et pourquoi ?

demanda-t-elle avec la plus grande innocence.

— Comment ! Est-il possible que vous ne sachiez pas le motif qui me faisait vous suivre depuis si long-temps ? C'est singulier ! moi qui croyais... . Allons, tant mieux ! Au moins je puis délivrer mon cœur du poids qui l'oppresse.

— Âh ! c'est le secret?

— Oui, mademoiselle, le secret de ma vie, car avant de vous voir je ne vivais pas.

— Et ça me regarde aussi ?

— Autant que moi, puisque de vous seule dépendra mon sort quand je vous aurai tout dit.

— Je ne comprends pas très bien; mais ça va venir sans doute... Commencer, je vous prie.

Et prètant l'oreille elle continua à broder, un peu émue pourtant.

— Mademoiselle, — reprit le jeune homme avec une certaine aisance, — je ne vous dirai ni ce que je suis ni comment je m'appelle, cela viendra plus tard, si vous voulez; pour le moment c’est inutile.

— Oh ! tout-à-fait, interrompit-elle,

11 fixa sur elle un regard incisif; il cherchait à découvrir s’il n’y avait pas de la malice dans les derniers mots de l’ouvrière, il n’y vit que de l’ingénuité; 1] continua :

— Mais, avant tout, HeMOL Fins. n’aimezvous personne ?

— Oh ! si fait, monsieur, Claire ma sœur, et puis

ma bonne amie Louise, ma bienfaitrice, ma seconde mère... Je les aime beaucoup.

— Sans doute ; oui, je conçois, cela doit étre, et vous êtes si bonne ! Mais ce n’est pas ce que je voulais dire. Voyons : N'y aurait-il pas... un homme, un... jeune homme que vous verriez avec plaisir, auquel vous songeriez lorsqu'il n’est plus devant vous ?

— Non, monsieur, je n’en connais pas....—balbutia-t-elle, car elle mentait.

— Tant mieux encore! Eh bien! en ce cas, vous n'êtes pas comme moi. Il y a bien long-temps que J'aime une femme , une jeune fille ; elle était jolie, charmante ! J'y pensais le jour, la nuit, je lui parlais, je lui promettais de l’amour, de la fidélité, de la constance, je lui prodiguais les sermens les plus tendres, les plus sincères, je lui donnais toutes les qualités , toutes les vertus, elle était mon idole. Malheureusement, elle n’existait pas, ou du moins elle n'existait que dans mon imagination, que dans mon cœur...

— Mais e’était de la folie.

— Oui, j'étais fou, mais je ne le suis plus, car je l'ai trouvée enfin , je lui ai parlé.

— Et qu'a:t-elle répondu?

— Rien encore... Moi-même je n'ai point osé lui faire part de mes sentimens..….. Ah ! si vous voulez, je ne serais pas si craintif.

— Moi, que puis-je faire à ça? Je ne connais pas cette dame, à moins que ce ne soit une des demoiselles du magasin.

— Non, vous savez bien que non, Fanny. Cette jeune fille, vous la connaissez... beaucoup... il est mème impossible que vous la connaissiez davantage.. c'est. c’est vous !

Un serpent qui tout-à-coup sortant de dessous sa chaise lui eût montré sa tête hideuse, n’eùût pas causé à Fanny plus d’effroi que cette déclaration à laquelle toute autre moins ignorante se fût attendue à sa place ; elle se leva tremblante, comme pour fuir, mais les forces lui manquèrent; elle resta clouée au carreau, une main appuyée sur la table, et l’autre, elle la porta à son cœur afin d’en comprimer les battemens précipités. Dans cette atütude , il serait difficile de comprendre ce qui dominait, de la surprise , de la frayeur ou de l’émotion. Quant à l’amoureux, il lui tendait les bras en suppliant, prêt à tomber à ses genoux ; dans ses regards aussi il y avait de la prière. Elle dé- . tourna les siens comme si elle redoutait cette vue ou qu’elle voulèt ainsi échapper à la lutte tumultueuse qui se livrait dans son âme et qu'elle ne pouvait nimaltriser ni définir.

— Vous savez maintenant, Fanny, — continuat-il avec chaleur sans lui laisser le temps de se reconnaître ; — vous savez ce que j'ai tant tardé

à vous apprendre. Oui, je vous aime, vous qui le méritez si bien. Allons, n’ayez pas peur, reprener votre place; je serais désolé de vous effrayer; asseyez-vous. |

Elle se serait assise en effet, si tout en parlant ainsi il ne se fût pas penché pour lui prendre la main; mais ce geste la rappelant au sentiment de sa position, elle jeta un petit cri, s'enfuit à l’autre bout de la chambre, et là, s’adossant à la commode, elle demeura immobile, respirant à peine. Le jeune homme la suivit.

— Qu'avez-vous, mademoiselle? dit-il alors; pourquoi me fuir? Serais-je assez malheureux pour vous déplaire? Est-ce de la haine, ou bien... Ah! dites-moi si vous ne m’aimerez pas un peu, moi qui vous aime tant! Vous le savez bien que je vous aime; sans cela me serais-je attaché à vos pas comme je lai fait, sans cela aurais-je cherché à vous voir tous les jours sans oser vous parler?

Si je ne vous aimais pas, j'aurais été plus auda- cieux... De grâce, par pitié, répondez-moi : ne m'aimerez-vous pas un peu? Vous gardez Île silence. Faut-il que je sois à vos pieds... m'y voilà!

— Relevez-vous, monsieur, relevez-vous, — répliqua:t-elle enfin, — je suis si étonnée, vous le voyez... Ce que vous me demandez, je ne le sais pas moi-même. Je ne m'attendais certainement pas... je ne pouvais pas deviner...

.— Quel bonheur! C'est donc moi qui le premier?...…. |

— Oh! vous êtes bien le premier qui me tenez un pareil langage... Mais je vous en prie à mon tour, monsieur, je vous en conjure, allez-vousen... N'abusez pas de la situation d’une pauvre fille sans appui en ce moment : retirez-vous!

Ce n’était pas là le compte de l’amoureux.

— Que je m'en aille ! s’écria-t-il, oh! non, pas avant que vous ne m'’ayiez fait entendre un mot d'espérance... Fanny, ma chère Fanny, ayez pitié de moi, ayez confiance en moi, je donnerais ma vie pour vous, pour votre bonheur. Que voulezvous que je vous promette : rien ne me coûtera. Dites, que voulez-vous ?

: Ettoujours aux pieds de l’ouvrière, il la pressait, la suppliait, il couvrait d’ardens baisers sa petite main qu’elle avait été forcée de lui abandonner. Profitant de l'avantage que lui présentait le trouble de la jeune fille, il redoublait ses instances, l’appelait des noms les plus doux. Haletante, éperdue, la pauvre enfant hésitait. Sans force pour résister à la tentation, elle n’opposait plus que de faibles efforts aux tentatives du persécuteur; c'était à peine si elle pouvait balbutier quelques mots inintelligibles qu’il étouffait aussitôt de ses exclamations : sa tête était perdue, elle allait se rendre si un miracle ne venait la sauver.

Presque sûr de la victoire, l’adorateur quitta sa posture suppliante, elle ne le vit pas ; il la pressa dans ses bras : elle ne le sentit pas non plus; la tête du jeune homme toucha la sienne... Cette fois, avertie par un instinct secret, ses yeux s’ouvrirent, elle vit le péril, ou pour mieux dire elle le devina, et se détournant pour se soustraire à la fascination des regards qui la poursuivaient brillans d’un feu extraordinaire, elle échappa cette fois encore au danger qui la menaçait. Mais lui, ne se tenant pas pour battu, s’imaginant au contraire que c'étaient là les derniers combats de l’innocence qui chancelle, renouvela ses protestations de tendresse : la passion lui donnait de l’éloquence, elle cédait ; un moment encore, et il touchait au triomphe... lorsque Fanny rencontra sous son regard le livre de prières, son égide sacrée. Au moment fatal, au moment où elle succombait aux supplications de son amant, le ciel lui envoya un soutien, un sauveur, et ce sauveur, cet appui, c'était l'écriture de sa mère, c’étaient ces mots qu’elle lut sur la page blanche du petit volume :

« Dis tout ce que tu feras à sœur Louise... Madeleine. »

Oh ! alors l’innocente fille se réveilla comme d’un rêve et se sentit forte; son devoir venait-de lui être rappelé par une voix toute-puissante qui l'avait trouvée toujours humble et soumise ; elle puisa

. dans cet ordre maternel un courage dont elle ne se serait pas crue capable un instant auparavant : sa faiblesse disparut comme par magie, son agitation se calma, l'atmosphère d’enivrement qui amollissait ses facultés se dissipa tout-à-coup, le voile qui obscurcissait ses yeux chargés d’une langueur funeste fut déchiré, la réalité lui apparut, et avec elle toute l’horreur de sa situation ; un élan d’actions de grâces surgit de son cœur. Maintenant délivrée du poids qui l’oppressait, elle mit sa confiance en Dieu qui lui avait montré l’abime entr'ouvert sous ses pieds ; Dieu et sa mère l’entendirent sans doute, car ce fut sans doute aussi une inspiration d’en-haut qui lui dicta ces paroles prononcées avec un sang-froid énergique :

— Laissez-moi, monsieur, laissez-moi! je ne veux plus rien entendre : allez-vous-en. Il est tard, ne me dites rien, et partez, je le veux !

Interdit, comme frappé de la foudre, au moment où il croyait atteindre le but de ses vœux, le jeune homme obéit malgré lui faiblissant sous le coup d’une puissance invisible, et recula d'un pas abandonnant sa proie; mais immobile à sa nouvelle place, 1l ne disait rien : un changement complet semblait s'être opéré en lui. Lui si impétueux tout-à-l’heure et si pressant, il se tenait là, froid et étonné ; peut-être méditait-il une nouvelle attaque, du moins elle le crut, et débarrassée de

ses étreintes, enhardie par cette première victoire, résolue à se défendre avec tout le courage du désespoir, elle répéta du même ton de fermeté :

— Partez, je le veux!

Mais comme il continuait à garder le silence et qu’il s'était mis à parcourir lentement la mansarde, elle pensa qu’il était indécis, qu’il ne résisterait pas à une sollicitation plus douce :

— Monsieur, —reprit-elle en changeant de ton, — monsieur, je vous en supplie, retirez-vous ; je ne puis pas vous garder un instant de plus ici : ce serait mal, soyez généreux ; vous m'avez trompée, vous m'avez causé de l’effroi et de la douleur, eh bien ! si vous consentez à vous retirer, je vous pardonnerai. |

— C'est trop de bonté, vraiment ! —s’écria-t-il avec un sourire ironique. — Ma foi, j'étais loin de m'attendre à tant de condescendance de votre part. Vous me recevez, vous m'écoutez, je vous avoue que je vous aime, vous me laissez dire, et puis pour me récompenser sans doute de ma confiance et de ma crédulité, vous m'intimez l’ordre de vous quitter sans un mot d'espoir ; voilà de la ruse et de la coquetterie, ou je ne suis qu’un sot. Il est vrai que je vous regardais comme différente des autres. Allez, vous m’apprenez que toutes les femmes se ressemblent ; mais moi, je ne veux pas avoir été pris pour dupe, entendez-vous, je ne

veux pas que vous vous moquiez de moi comme vous le faites en ce moment, non, non. Vous me reprochez de vous avoir trompée, mais c’est vous qui avez été avec moi fausse et hypocrite. Mademoiselle, souvenez-vous de ce que je vous dis : Vous me le paierez!

En parlant, il s'était arrêté devant elle, et ses yeux flamboyaient de colère.

— Moi! répliqua-t-elle, moi, hypocrite! Ce n’est pas vrai : quand je vous ai permis de m’accompagner, je ne savais pas, je ne soupçonnais même pas ce que vous alliez me confier. Si j'avais pu le prévoir... Mais... vous ne voulez donc pas sortir?

— Non, — répondit-il. d'une voix sourde ; pour prouver à l'ouvrière que toutes ses instances seraient vaines, que sa résolution, à lui, était inébranlable, il s’assit et croisa les bras d'un air décidé ; — non, mademoiselle, je resterai toute la nuit s'il le faut.

La curieuse n'avait pas prévu cela. Une angoisse douloureuse lui serra le cœur; elle se vit coupable, et ce qu'il ÿy avait de plus terrible, coupable par sa faute. Pâle, les yeux noyés de larmes, elle s’écria dans son âme: :

— O ma mère! que vais-je devenir ?

Puis, incapable de contenir ses sanglots et son indignation :

— C'est affreux de se conduire ainsi; c'est affreux d'employer la violence pour obtenir cet amour que vous n'aurez jamais, monsieur, car je vous comprends maintenant... Oui, vous agissez en malhonnète homme, en lâche : il n’y a qu’un lâche qui use de sa force avec une pauvre fille sans défense. Ah! c'est horrible! Mais non, je suis la première à blèmer, la seule... J'ai été imprudente.…. j'en suis punie!... Mon Dieu, mon Dieu, ayez pitié de moi!

Il restait immobile sur sa chaise, insensible au désespoir de Fanny. « Elle s’apaisera, pensait-il, l’accès ne durera pas : ces petites sont toujours ainsi. » Il pensait cela bien certainement, car il la dévorait du regard, et son regard brillait d’une expression sinistre. De nouveau le silence régnait dans la mansarde : la jeune fille avait interrompu ses plaintes, et réfléchissait aux moyens de sortir du cruel embarras où elle se trouvait; une seule voie de salut s’offrait à son esprit: fuir, appeler du secours! Concevoir cette idée et l’exécuter, pour elle ce fut tout un : elle s'élança, mais il l'avait devinée, et se plaçant entre elle et la porte de manière à lui fermer le passage :

— Non pas, mademoiselle, — dit-il froidement ; — vous ne pouvez pas plus vous en aller que moi. Il faut que nous soyons ensemble, amis ou ennemis, à votre choix.

en

Et quittant tout-à-coup ce ton calme qui n'était qu'affecté, pour se livrer à l’impétuosité de ses. véritables sentimens, il reprit avec l'accent de la priére :

— Fanny, ma chère Fanny, décidez-vous..… Pardonnez-moi ma violence !.. Si je ne vous aimais pas tant, je vous obéirais, je partirais ; mais c’est impossible ! |

Elle ne l'écoutait pas; elle était anéantie, brisée de fatigue, en proie à une anxiété inexprimable. Dans sa douleur, elle se tordait les mains; des sons confus sortaient de sa bouche. Il s'approcha d'elle... Cette fois, ‘elle était sans force, sans énergie; seulement elle se recommanda à Dieu, ferma les yeux, et comme elle répétait encore : « O ma mère, ma mère! » la porte de la petite chambre s’ouvrit.

C'était sœur Louise.

D'un coup-d’æil celle-ci devina tout, et quand ce coup-d'œil n’eût pas suffi pour l’instruire, les paroles de Fanny qui était venue tomber dans ses bras ne lui auraient laissé aucun doute.

— Ah! ma sœur, c’est Dieu qui vous envoie, —s'était écriée la jeune fille éplorée.

— Sortez, monsieur, dit alors la religieuse d’un ton ferme et imposant.

Confondu, atterré, le jeune homme ne lui donna pas la peine de réitérer son injonction et il se pré-

cipita dans l'escalier. Après son départ, Louise et sa protégée se regardèrent long-temps en silence : l’une redoutait une explication, l’autre un aveu. Celle-ci n’y put tenir cependant ; elle se jeta de nouveau au cou de sa seconde mère, et pleura. Était-ce repentir de son imprudence, était-ce reconnaissance et joie de cette apparition inattendue qui l'avait sauvée? N'importe, elle pleura : cela lui faisait tant de bien maintenant !

Il était alors neuf heures du soir. Fanny paraissait accablée, et néanmoins Louise n'avait pas l'air de vouloir la laisser seule ; elle avait si grand” peur, malgré les paroles de son enfant adoptive, de la trouver coupable! Et cependant si elle ne l'était pas... Dans tous les cas, elle lui devait une leçon , des conseils , un exemple peut-être. …

— Fanny, lui dit-elle enfin, sois franche avec moi; qu'est-ce que cela signifie? Ne me cache rien. Voyons, pourquoi ce jeune homme était-il ici? Pourquoi l'avais-tu recu à cette heure? Car il faut bien que tu lui aies permis de venir, Fanny. Parle, je te croirai, car je suis sûre que tu me diras la vérité.

En entendant ces questions, la petite essaya d'y répondre; mais elle ne put y parvenir tant son pauvre cœur était oppressé; elle ne fit que balbutier ; ses sanglots redoublèrent. Dans son impuissance, suppléant autant qu'il était en elle

par les gestes à l'organe qui lui manquait, elle tenta de nouveaux efforts aussi vains que les premiers et finit par se laisser tomber aux genoux de la religieuse en joignant les mains. . . . . .

Au commencement de cette soirée, madame Féret, pimpante et toilettée, était descendue de son troisième étage et attendait à la porte de sa maison ; Claire arriva bientôt après.

— Dépéchons-nous, dit la vieille dame, nous sommes en retard; la toile est levée, j'en suis sûre. Il nous faut bien une demi-heure pour aller à la porte Saint-Martin... Ah ! tu es charmante; jamais Je ne t'ai vue si jolie, allons!-—Et touten marchant elle continua : — Tu verras, tu verras comme elle est belle, la pièce qu'on joue aujourd'hui : ton cousin en a rendu compte dans son journal, et il m'a assuré que c'était magnifique, dans le genre nouveau... Ce n’est pas rococo, cela ne ressemble pas aux anciennes tragédies; c'est original, naturel et sublime. Les auteurs de l’école moderne ne vont pas chercher midi à quatorze heures, vois-tu, et ils ont raison, à ce que me disait M. Charles, d'expliquer tout uniment les choses, puisque le théâtre est l’école des mœurs. Tu seras contente, ma chère amie, tu seras contente; et puis je te conseille de remercier ton cousin des billets qu'il nous a donnés ; on di-

rait que tu lui en veux, tu ne lui parles jamais...

Claire ne répondit pas à cette observation, et les deux dames continuërent leur route.

ÀÂu moment où la tante et la nièce étaient sorties de chez elles, un homme bien mis, d’un âge avancé, se tenait de l’autre côté de la rue en sentinelle, examinant avec attention tout ce qui se passait dans leur demeure. Malgré ses soins à dérouter les soupcons et les regards des curieux, il était facile de comprendre qu’il était là dans l’attente d’un événement qui excitait tout son intérêt.

Pendant une grande partie de la journée, cet homme avait rôdé aux environs, et chaque fois qu'il était passé devant la maison, il avait levé les yeux vers les fenêtres du troisième étage, espérant sans doute qu'elles s’ouvriraient. Enfin son désir avait été satisfait : Claire avait paru ; mais peutêtre aurait-il voulu davantage, car ne pouvant la considérer à son aise à cette distance, il fit un mouvement de dépit. Son bonheur fut complet : un instant après la jeune fille sortit dans la rue et il lui devint facile de la voir de près.

— Elle est ravissante, sur ma foi! pensa-t-il alors ; l’ouvrière ne disait que la moitié de ce qui existe.

Puis le vieux monsieur, prenant un air de gravité presque indifférente, avait questionné le portier ; ce qu'il lui demanda nous n’en savons rien,

mais il quitta la loge tout radieux; ses yeux brillaient.… Ses yeux brillaient encore le soir, lorsqu'il se mit à suivre par derrière la tante et la nièce qui se rendaient au théâtre de Ia Porte Saint-Martin, et qu’il admirait la taille svelte et élancée de la belle Claire.

— Ce monsieur est très aimable, — dit madame Féret en revenant du spectacle ; — as-tu remarqué comme il s'explique avec goût? Il m'a assuré que de sa vie il n’a passé une soirée si délicieuse, et ce n'était pas pour la pièce qu'il disait cela, c'était parce qu'il se trouvait avec nous. Avec ça qu'il juge bien ; te souviens-tu qu’au dénoùment il s’est écrié, quand on a sifflé, que les siflleurs n'avaient pas le sens commun, que l'héroïne devait être heureuse comme l’auteur l'avait faite, quoique dans la pièce elle eût été ambitieuse et coupable. Il a ajouté que dans le monde les choses n’allaient pas autrement : moi je suis de son avis... Enfin, c’est un homme bien respectable.

— Oui, ma tante, et il a des sentimens très élevés, ajouta Claire.

— Dis donc, il m’a offert son bras; je n’ai pas voulu accepter ; mais il m'a proposé de faire plus ample connaissance, et m’a demandé la permission de venir nous voir... Je n’ai pas pu refuser.

— Vous avez bien fait, ma tante ; ce sera pour vous une compagnie.

— Îl est fou de la musique.

— Ah! tant mieux; mais ce n’est pas étonnant, il paraît instruit, de bonnes manières, une éducation distinguée.

— Moi je suis enchantée de la rencontre.

— Et moi aussi, ma tante; au moins nous ne serons pas seules si souvent.

— Je parierais qu'il est fort riche , ajouta madame Féret.

— Je n’en sais rien, répliqua la jeune fille.

— Oh! c'est facile à voir... À propos, il m'a dit son nom... Attends, attends... C’est singulier, je l’ai oublié... Ah! je m'en souviendrai plus tard.

Le lendemain, la vieille dame réveilla sa nièce pour lui dire :

— Claire, je l’ai trouvé.

— Quoi donc, ma tante ?

— Le nom du monsieur d'hier au soir... Il s'appelle MorissoL.

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