‹ Histoire de deux sœursChapitre 18 sur 29 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Un exemple.

Il y a souvent plus de véritable repentir dans un aveu fait à un ami qui après l’aveu peut vous mépriser, que dans une confession exhalée au pied des autels. |

LeR. Wii.

A celles-ci il n'avait manqué qu’une mère indulgente qui sût dormir, une amie qui ne fût pas toujours à dire : « Eugénie, où vas-tu ? »

Fanny avait enfin quitté la posture suppliante où nous l’avons laissée à la fin du premier volume de cette histoire : elle n’était plus à genoux, les mains jointes; elle s'était jetée au cou de sœur Louise qui, après l’avoir calmée par ses baisers et

ses paroles, la fit asseoir à côté d'elle, et lui demanda de nouveau l'explication de la scène qu’elle avait si à propos interrompue.

En adressant pour la seconde fois cette question à sa protégée, la voix de la religieuse était douce, encourageante , bien plutôt celle d’une amie que celle d’un juge. La fille de Madeleine le comprit, et si déjà elle n'avait pas été résolue à tout dire, ce ton d'indulgence là où, à ses yeux, la sévérité n’aurait été que de la justice, eût seul suffi pour lui arracher une réponse franche et complète.

Ce ne fut pourtant pas sans hésiter maintes fois que la jeune fille put aller jusqu’au bout de son récit. Pour s'accuser, pour se trouver coupable, pour avouer que si elle avait été punie , elle l'avait bien mérité en permettant à son adorateur inconnu de monter avec elle dans sa chambre, pour tout cela les paroles ne lui manquérent pas; mais quand il fallut en venir à ce qui s'était passé après la déclaration d'amour de l’audacieux jeune homme, à ses projets, à ses tentatives auxquelles elle avait failli céder, d’abord par émotion, ensuite par lassitude, si légèrement qu'elle glissät sur ces détails embarrassans et cependant nécessaires, encore était-elle forcé d'en parler, et alors elle balbutia, les expressions Jui faisaient défaut , elle s'arrétait à chaque - mot ; sœur Louise eut besoin de l'aider souvent à terminer sa tâche difficile : néanmoins elle y réus-

sit. Rien ne fut oublié, ni sa terreur, ni sa résistance , ni surtout la sauve-garde inespérée que sa mère lui avait envoyée dans le livre de prières, égide miraculeuse, ajouta la reconnaissante enfant, à laquelle elle devait de n’avoir pas été plus coupable encore; oui, miraculeuse, car c'était bien Dieu qui avait dirigé, au moment fatal, son regard sur la page blanche où étaient tracées les dernières recommandations de Madeleine, comme aussi n’était-ce pas Dieu qui venait, à cette heure inaccoutumée , d'amener sa seconde mère au secours de sa faiblesse ?

La petite se tut ; sa bienfaitrice savait tout, et pour achever de la rassurer, l’attirant doucement dans ses bras, elle l'embrassa au front , et puis :

— Allons, mon enfant, dit-elle, le mal n’est pas si grand que je l’avais craint d’abord; tu as été curieuse, la curiosité t’a rendue imprudente ; mais grâce au ciel ton imprudence n’a pas eu les suites funestes qu’elle pouvait avoir, et j'espère que le souvenir du danger que tu as couru t'empêchera de t'y exposer désormais.

— Soyez-en certaine , Je me repens trop de ce que j'ai fait pour retomber dans la même faute ;

j'en ai horreur à présent que je la connais, à présent que je sais. ,

— Je te crois, Fanny, je te crois; d’ailleurs, cette faute que tu déplores si amèrement m'appar-

tient plus qu’à toi, c’est à moi de frémir , c'est à moi de me repentir.

— Vous, ma bonne sœur !

— Oui, j'aurais dà te surveiller davantage , ne pas me fier à d’autres pour te garder , j'aurais dû ne pas te quitter sans doute ; et cependant j'avais confiance en toi... Oh! ce n’est pas un reproche, ma fille... je croyais bien faire en te laissant libre et maîtresse de tes actions, Je croyais bien faire, et peu s’en est fallu que mes bonnes intentions ne causassent ta perte. Pauvre enfant! Je me suis trompée : mon expérience me disait pourtant qu'une surveillance active et continuelle ne tarde pas à se changer en esclavage aux yeux de celui qui en est l'objet ; que dès l'instant où l’on se croit esclave, on conçoit la pensée de secouer le joug, et qu'après cela... O mon Dieu ! je le savais mieux que personne , c'était ce que je voulais éviter, et tout en fuyant un péril je suis tombée dans un autre. Fanny, — continua-t-elle, — tu as failli payer cher cette épreuve, tu en es sortie pure et plus forte, car maintenant tu vois le piége et cela me tranquillise pour l'avenir ; mais il faut redoubler d’'attention et de prudence : moi je tâcherai, si je puis et que cela ne t'ennuie pas, de venir plus souvent.

— Oh ! tant mieux!

— De ton côté, si ces idées étranges dont tu me parlais tout-à-l’heure et qui t'ont si fort troublée

NA

depuis quelques jours, si elles te passaient encore par la tête, accours bien vite chercher contre elles un refuge près de moi.

— Je vous le promets, je vous le promets.

— Continue à me faire lire dans ton cœur; souviens-toi qu’il n’y a pas de honte à avoir de mauvaises pensées, et qu’il y a du mérite à les avouer pour les chasser ; souviens-toi surtout que s’il te prenait envie de m'en cacher quelqu’une, celle-là est dangereuse à coup sûr, et que c'est celle-là qu'il faudra m’avouer la première.

— Oui, bonne sœur, j'obéirai.

— Pas d’obéissance, ma fille, pas de contrainte ; Je ne veux te forcer en rien. Je veux seulement que tu m'aimes, que tu saches que je taime, que tu me traites comme une amie : voilà tout. C’est bien. c'est bien!.... je vois que nous nous entendons.

Fanny, réduite au silence, pressait sur ses lèvres les mains de la religieuse qui, plus émue qu’elle ne l'avait été jusqu'alors, adressa du fond de l’âme une fervente prière au ciel, lui demandant de prendre pitié de cet ange confié à sa tendresse, offrant en même temps pour obtenir cette grâce un grand et cruel sacrifice : « Pourvu qu'il

Jui soit utile, qu'importe le reste ? — pensait-elle. ” — Je le dois : un exemple à Fanny, pour moi une

expiation de plus! » Animée par cette résolution

ï courageuse, elle reprit un instant après :

— Quant à ce jeune homme, s’il s'offrait à tes regards...

— Il n'osera pas, ma sœur, il n'osera pas.

— Je n’en sais rien : en tout cas ce ne serait pas la crainte qui le retiendrait ; il a prouvé ce soir qu’il est capable de tout ; enfin si tu le voyais, s’il te parlait encore...

— Je ne l’écouterais pas, je le fuirais ! — s’écria la jeune fille palpitante d’effroi; — il voudrait me perdre.

— Oui, te perdre, oui, t'endormir de belles paroles, de promesses trompeuses, t’entrainer dans l'abime, et puis après la honte, l'abandon, les regrets : tel est le sort ordinaire des infortunées qui n'ont pas comme toi le courage de résister à l’impulsion de leur cœur. Il en est d’autres qui n’ont pas même le cœur pour excuse, et qui cèdent à un appât brillant... De celles-là, Fanny, je ne t'en dirai rien, parce que ce n’est pas là ce qui serait cause de ta chute, à toi. Mais, vois-tu, tout homme qui vous a fait quitter le sentier du devoir se croit tôt ou tard le droit de vous trahir : vos avez bien trahi la vertu pour lui! L'exemple du parjure vient de vous ; il est bientôt imité. Ce que je te dis là, mon enfant, ils ne le pensent peut-être pas, il y en a du moins, et cependant presque tous agissent comme s'ils le pensaient. Oh! sans doute, il

ÿ en a qui apportent dans ces liaisons coupables

une âme franche et naïve, un cœur dévoué, de l'abnégation même, enfin tout ce qui peut promettre un bonheur durable ; ces promesses, ils font tout ce qu'il leur est possible de faire pour qu'elles se réalisent; eh bien! il semble qu’une fatalité pèse sur eux, et cette fatalité c'est le chàtiment de leur faute. Ou les obstacles s’amoncèlent et empêchent la réparation devant le monde, ou, venant trop tard, cette réparation n’est qu’incomplète, ou bien encore la punition se trouve reculée, mais elle n’en frappe pas moins pour cela. Alors, et Dieu le permet quoique la raison s’en révolte, alors ce sont les fruits de ces unions réprouvées qui en supportent la peine, ou pour mieux dire qui punissent eux-mêmes les auteurs de leurs jours misérables; ils sont nés du désordre, ils vivront dans le désordre. D'ailleurs comment se croiraient-ils obligés à des devoirs vis-àvis de parens qui n’ont pas rempli envers eux le devoir le plus sacré ! Ainsi toujours, quoi qu'il arrive, quelle que soit la bonne volonté du séducteur, le malheur pour la femme faible, parfois aussi pour le compagnon de sa faute! Et vois, Fanny, combien c'est une horrible destinée que celle-là, puisque le mieux encore est que le malheur soit pour tous deux. Ainsi, l’homme qui dit à une jeune fille : « Écoutez-moi, vous serez heureuse. À quoi bon Dieu et le mande? notre amour

nous suflira. » Cet homme la trompe ou se trompe lui-même; et peu importe, le résultat n'est pas différent. |

— Ah ! je frémis quand je pense que moi aussi...

La fille de Madeleine n’acheva pas, mais de nouveau elle serra avec effusion les mains de sœur Louise dans les siennes.

— Tu t'étonnes sans doute, continua celle-ci, que je sache des choses étrangères à ma position ; mais c'est cette position qui m'en a tant appris. J'ai recu bien des confidences amères au chevet des mourans, l’aveu de bien des fautes, presque toujours les mêmes ; là souvent il m’a fallu soulager l’âme malade avant de soigner la maladie du corps : on s’instruit vite dans ces fonctions-là. Et puis Je n’ai pas toujours été sœur de charité.

Plongée dans des réflexions qui pour être pénibles ne laissaient pas d’avoir leur côté consolant, l’ouvrière ne s’aperçut pas du tremblement accusé par la voix de la religieuse lorsqu'elle prononça ces derniers mots, et ne troubla point le silence qui les suivit. Le moment du sacrifice était arrivé, mais Louise balançait à l’accomplir, et ce qui surtout accroissait son trouble et son hésitation, c’était la peur que sa fille adoptive ne l’aimât peutêtre plus autant après qu’elle l’aurait entendue. — Nous croyons l'avoir dit plus haut, l'heure était déjà avancée : cette considération, jointe à cette

autre qu'il était nécessaire de frapper un grand coup sur l'esprit de sa protégée, fit qu’elle se rendit enfin maitresse de la crainte qui l’oppressait ; prête à commencer, elle murmura tout bas :

— Mon Dieu, donnez-moi du courage!

— Eh bien! ma sœur, vous disiez...... s’écria Fanny rappelée à elle-même par les sons confus qui avaient glissé jusqu’à son oreille.

— Je disais que je n’ai pas toujours été sœur de charité, que si je n'ai pas été jolie comme tu l'es, comme toi J'ai eu seize ans. À cet âge, les tentations sont fortes, l'ignorance est grande, la pente vers le mal bien facile, bien fleurie, d’autant plus facile qu'on ne peut croire que le mal soit là où n'apparait que le plaisir doux et enivrant, un plaisir donné par le cœur. Rien de terrible à passer, mon enfant, comme ces trois ou quatre années dans lesquelles tu viens d'entrer, parce qu’elles influent sur le reste de l'existence. Et ce qu'il y a de triste, c'est quand le besoin se fait le plus sentir d’avoir du courage et de réfléchir, que la jeunesse nous livre presque sans défense à la séduction ; c'est lorsqu'il ne serait pas trop d’une longue expérience, que l'entrainement et l'abandon de l’âge nous conduisent jusqu’à l’abime les yeux fermés, le sourire à la bouche et la joie dans l’âme. Oh! Je sais tout cela ; je le sais, non-seulement par les autres, mais pour l'avoir éprouvé moi-même.

— Comment, ma bonne amie !

— Oui, cher ange, oui. Tiens, quoiqu'il m'en coûte, car je risque beaucoup à te raconter, à toi, l’histoire de mes jeunes années, je veux que cette leçon soit complète et qu'ayant échappé au péril tu apprennes ce que l’on souffrequand on y succombe.

— Ah !mon Dieu! vous m’effrayez : est-ce que vous ?....

— Voyons, remets-toi ; il me faut du calme pour rappeler tous ces souvenirs que je me suis si souvent efforcée d'oublier , du courage pour les faire ‘revivre. Pour acquérir ce calme et cette force sur moi-même, sache-le bien, Fanny, j'ai besoin de toute l’amitié que je te porte, de l'intérêt de ton avenir qui parle plus haut maintenant que ma répugnance et mon propre intérêt. Qui sait à quoi Je me dévoue, qui sait ce que tu vas penser de moi?

La jeune fille allait répondre par de nouvelles et sincères assurances de respect et de tendresse ; Louise le devina plutôt qu’elle ne s'en aperçut; d’une main elle lui ferma la bouche.

—— Écoute-moi donc, poursuivit-elle... ne m'interromps pas.

« À cet Âge où tant de dangers nous environnent, où nous sommes nos ennemis les plus acharnés, heureuse la jeune fille qui a pour soutien, pour confidente, sa mère! une mère indulgente et vigilante à la fois; une mère qui lise avant elle dans

son cœur les pensées qui ne sont plus de l'enfance, les premiers troubles qui l’agitent, mais qui se garde bien de l’effrayer des suites de ce trouble, de ces pensées; une mère adroite et bonne qui provoque la confiance, dont l’austérité mal entendue ne repousse pas les révélations salutaires, qui n'use de son pouvoir que pour rassurer, raffermir les bonnes inclinations que son amour a fait éclore dans cette âme candide, qui ne soit ni despote ni trop facile ; une mère, en un mot, véritable amie de son enfant ! Sans doute il en est d'assez aveugles pour méconnaître un pareil trésor , il en est qui, abandonnées du ciel, courent à leur ruine avec tous les moyens possibles de salut; mais aussi combien de sauvées par un regard, par un mot de cet ange gardien ! Combien, prêtes à tomber, se sont relevées parce qu’une mère sut à propos leur tendre une main secourable ! Pour moi, je n’eus pas ce bonheur ; à dix ans je perdis mon père : il était bon, lui!

» Ma mère, à moi, Fanny, n’était pas de celles dont je viens de tracer le portrait : d’une vertu sévère, et sans pitié pour les faiblesses des autres comme pour les siennes, si tant était qu'elle crût en avoir, jamais à la vue d’un malheureux, à la nouvelle d’une infortune publique ou privée, elle ne se laissait aller à ces mouvemens si naturels de compassion que les plus indifférens même ne

peuvent réprimer; jamais je ne la trouvai pour moi expansive et tendre; jamais une caresse ne me vint d'elle. Probablement il y avait de l’orgueil dans cette insensibilité : ayant la conscience de sa supériorité sur tous, elle ne jugeait personne digne de son attention, encore moins de son intérêt. Infaillible ou se croyant telle, et seule ou presque seule de son espèce, si elle n'avait pas rompu entièrement avec le monde, du moins ses liaisons étaient-elles restreintes dans un cercle extrêmement borné. Dans les réunions très rares où elle me conduisait chez quelques-uns de nos voisins, elle parlait peu, toujours pour blâmer ou pour conseiller ; hautaine d’ailleurs et n’attachant, à ce qu'il semblait, aucun prix à ce qu’on suivit ou non ses avis, elle avait l'air de dire à ceux qui les lui demandaient : « Ceci est mieux; arrangezvous : peu m'importe. »

» Qu'elle fût ainsi avec les autres, cela ne faisait que m’étonner; mais qu'elle gardât avec moi la même réserve, le même ton sec et froid, j'en étais triste. Dans les commencemens, lorsque toute petite Je me trouvai seule avec elle, il me prit souvent des accès de désespoir, accoutumée que j'étais à l'affection, aux baisers, aux preuves sans cesse répétées de l’amour de mon père; maintes fois , plus tard, à ce souvenir que la comparaison me rendait plus doux encore, je sentais des lar-

mes involontaires couler de mes yeux, mais il fallait les cacher sous peine d’une rude semonce, et je les cachais. Forcée de renfermer les pensées même les plus innocentes, car J'ignorais si ma mère devait s’en fâcher ou en être satisfaite puisque je n'avais jamais rien vu lui faire plaisir, j'apprenais ainsi, sans le savoir, la dissimulation. Enfin , à l’aide du temps et de la réflexion, comprenant que ma mère ne vivait qu’en elle et que pour “elle, je l’imitai par degrés, presque malgré moi : ma tendresse froissée ne chercha plus à se faire entendre, et je résolus, puisqu'on ne voulait rien de moi, ni amour, ni confiance, de ne rien donner, de tout garder au fond de mon cœur pour quelqu'un qui saurait mieux me connaître et m’apprécier.

» Malgré moi, ai-je dit, oui, je luttai contre cet éloignement que j'éprouvais pour ma mère ; longtemps je m’efforçai de me rapprocher d'elle : une voix intérieure me disait que c'était mon devoir. Long-temps, bien long-temps, je tentai d’amollir ce cœur fermé pour moi, et que, dans mon ignorante simplicité, je croyais m'être fermé par ma faute : j'étais mal reçue, sans me rebuter je revemais à la charge ; repoussée encore, j'essayais de nouveau; j'usai de tous les moyens, j'employai toutes les ressources d’une affection ingénieuse. Que te dirai-je ? Tout fut inutile. Alors, du mo-

ment que l'espérance de réussir me fut enlevée, une barrière vint se placer entre ma mère et moi, une barrière qu’elle seule pourrait renverser : elle n'avait qu'à le vouloir, mais je me promis bien de ne plus faire un pas pour la franchir. J’eus tort sans doute : on ne doit pas se lasser si vite dans une telle entreprise ; j'aurais dù persister ; je m'y prenais mal aussi peut-être. Peut-être aurais-je fini par triompher, à force de soins et de persévérance. Mais, mon Dieu! pouvais-je aller plus loin ? J'étais glacée par une idée désespérante qu’il me fut impossible de bannir de mon esprit : il me semblait que ma mère me gardait près d'elle, moi sa fille, comme une étrangère, uniquement parce que la nature lui en imposait l'obligation. Depuis, et maintenant encore quand j’y pense, je me suis accusée, je m'’accuse d’une erreur funeste, mais dans ce temps-là, elle ne fit jamais rien pour la détruire. Je demandais si peu cependant pour croire à son amour, pour en être heureuse, pour lui rendre et lui prouver le mien! jete l'ai dit, si peu que ce fût, je ne l’obtins pas.

» Ce défaut de sensibilité chez ma mére avait sa source dans un sentiment étrange à n’en considérer que le résultat : elle était dévote, mais dévote à l'excès, il faut en convenir, puisque là où elle eût dû puiser une nouvelle tendresse pour son enfant, elle n’avait fait que dessécher son

cœur et le dépouiller de cet amour que les plus indignes d'en savourer la douceur conservent elles-mêmes et caressent au plus fort de leurs désordres. Qui sait? elle y voyait peut-être une faiblesse dont il lui paraissait méritoire de se corriger. Soit piété vraie, soit aussi qu’il y eût du profit à la dévotion, ce que je ne puis m'empêcher de croire : Je te dirai tout-à-l’heure pourquoi... Quel que fût enfin le motif de sa conduite, toujours est- 1] que ne manquant pas un office, un sermon, elle passait toutes ses Journées dans les églises, tout son temps était employé en pratiques de dévotion; à peine mème prenait-elle celui de vaquer aux soins de notre ménage, de préparer avec moi nos modestes repas. Pour moi comme pour elle ne concevant de bonheur possible que dans l’accomplissement des devoirs religieux, elle exigeait que je la suivisse partout, que je fusse sans cesse à côté d'elle, que j’assistasse avec elle à toutes les cérémonies ; s’occupant très peu de moi du reste, si ce n'était pour me recommander de baisser les yeux et de suivre les oraisons, mais ne me perdant pas de vue un instant : elle me savait là, c'était assez. Et le soir, pour finir dignement un jour si bien rempli, elle ouvrait un livre saint dont elle lisait ou me faisait lire quelques pages : c'étaient là nos occupations, notre vie.

» Mon père, qui occupait je ne sais plus où un

mince emploi, ne nous avait rien laissé en mourant qu'une chétive pension insuffisante à nos besoins ; ma mère de son côté ne travaillait pas, ne me faisait point apprendre à travailler ; nous étions pauvres, et cependant les privations qu’amène la pauvreté nous étaient inconnues ; il y a mieux, une sorte d’aisance nous entourait. D’où venait cette aisance ? M'étant une fois posé cette question avec la ferme résolution de la résoudre, je Je ne tardai pas à trouver la réponse. Nous recevions quelques visites, des ecclésiastiques, des dames dévotes qui paraissaient beaucoup aimer et respecter ma mère et qui ne sortaient jamais de chez nous sans y laisser des preuves de leur attachement ; ma mère remerciait, le bienfaiteur ou la bienfaitrice s’en allait en promettant davantage pour l'avenir, et cet avenir n’était pas éloigné. Parlà j'appris aussi que de hauts personnages s’intéressaient à nous. À quel titre ? sans doute pour nous récompenser de notre assiduité aux offices divins : pour ma part Je ne pouvais m'expliquer autrement tant de générosité. Sans trop savoir le motif de ma répugnance, Je me sentais humiliée de ces secours ainsi mérités, et cela contribua, je n’en doute pas, à me faire prendre en aversion l'existence que je menais forcément : si le caractère naturellement fier et peu souple que je tenais de mon père, se pliait avec difficulté aux exigences maternelles,

mon amour-propre d'enfant aussi se révoltait à l'idée que nous vivions d’aumônes. Ajoute à cela ‘ que les années, loin de rendre ma mère plus bienveillante, plus affectueuse à mon égard, semblaientau contraire ajouter, si c'était possible, à la

sévérité de son indifférence. Plus nous allions, plus l’obéissance me pesait. | » Au milieu de cette solitude que je supportais avec impatience, pour me distraire de ces continuelles dévotions qui ne me plaisaient guère, j'en conviens, une seule consolation venait à mon secours, bien douce il est vrai, mais dont je ne connaissais pas alors tout le prix. Dans la maison que nous habitions demeurait une jeune fille de mon âge; auprès d'elle seulement je trouvais de l’amitié comme il m’en fallait, en elle un cœur qui répondait au mien; elle m’écoutait, me plaignait, m'exhortait à la résignation, et quoique ses exhortations ne portassent pas les fruits qu'elle en attendait, je l’aimais parce qu'elle était bonne, parce qu'avec elle je pouvais parler et pleurer en liberté. Cette amie, Fanny, c'était Madeleine, c'était ta mère. Seule de mes camarades d’enfance, elle avait plu à ma mère qui, les unes après les autres, les avait toutes éloignées : c’est que Madeleine apportait tant d'attention aux pieuses lectures! Aussi pouvais-je la voir quelquefois, lui confier mes chagrins, et je ne me : 2 7

faisais pas prier pour profiter de la permission.

» Élevée tout autrement que je ne l’avais été, Madeleine était déjà capable d’adoucir par son travail la misère de ses parens, et, autant qu’elle le pouvait, elle n’épargnait ni zèle ni fatigues pour y parvenir. Souvent, je la voyais livrée sans relâche à des occupations pénibles: mais je me gardais bien de m’apitoyer sur son sort : je la savais si contente de ce qu’elle faisait. Bien plus, je l’enviais, car elle gagnait de quoi vivre, taridis que moi, c'était à la charité des autres qu’il me fallait avoir recours; Car, tout en remplissant sa tàche elle était libre, puisqu'elle n'était soumise qu'à sa volonté, et moi au sein de l'oisiveté je portais des chaînes. Oh ! oui, souvent, et elle souriait à mes paroles, je lui disais que je voudrais être à sa place, que je changerais avec joie ma destinée pour la sienne; elle me traitait de folle. Je disais vrai pourtant : j'aurais mille fois préféré ses journées si pleines, ses nuits sans sommeil, aux heures vides qui m’accablaient de leur monotonie, sa plus rude besogne à ma paresse inutile, son indigence honorable à ma honteuse aisance. Il me semblait beau de n'être à charge à personne, de combattre la pauvreté, de souffrir, mais du moins de ne devoir rien qu'à soi-même. Sur ce point, je n'ai pas changé de manière de penser.

» L'étrange fanatisme de ma mère, car je ne sais

quel autre nom donner à sa piété exagérée, lui présentait sans doute les choses sous un aspect différent : trop détachée des biens du monde pour consacrer, à en acquérir ce qui était nécessaire à nos besoins, un temps mieux employé ailleurs, elle restait inactive , se fiant à la Providence, comme si la première condition imposée par le ciel à l’homme n'était pas le travail. Par bonheur, la Providence ne lui faisait pas défaut : je dis heureusement pour elle et non pour moi, car, peutêtre, plus occupée je n'aurais pas laissé aussi facilement pénétrer jusqu’à mon cœur les mauvaises pensées qui plus tard me tourmentérent l'esprit, Enfin, heureuse à sa manière, elle voulait me faire partager ce bonheur tranquille qui arrivait à jour fixe , sans peine , sans inquiétude, après lequel on n'avait pas besoin de courir , qui venait la trouver comme à son commandement ; de-là ma dévotion forcée, de-là mon ennui, de-là ce joug que je repoussais de toutes mes forces, long-temps avant de concevoir l’envie de le secouer. Mais j'étais esclave, et ce qu’il y avait de pire, je savais l'être : la pensée de la délivrance ne pouvait tarder à germer dans ma tête. Elle vint indistincte, confuse d’abord, sans objet, comme une inspiration que dans mon imprudence j'accueillis avec transport : j'y voyais mon salut : depuis je l'ai reconnu à mes dépens : c'était une inspiration fatale.

» Cet état de gène ne pouvait durer long-temps : Je soupirais, je pleurais sans cause ; mon caractère s'en ressentait , plus d’une fois ma mère eut à réprimer mes accès de mauvaise humeur; elle le fit avec colère : ce n'était pas le moyen de me ramener. Plus indignée encore et plus maussade après ses remontrances, je me renfermais dans un silence absolu que du reste elle ne se donnait pas la peine de troubler. Ce silence, qui refoulait au fond de mon âme les pensées qui me livraient un combat opiniâtre, n'avait qu’un résultat : d’envenimer et d’aigrir ma blessure, de dénaturer à mes yeux jusqu'à l'amitié de Madeleine, ces conseils que me prodiguait sa raison affectueuse, jusqu’à ces douces consolations elles-mêmes que cependant je ne me lassais pas d’aller chercher auprès d’elle et que sa générosité ne me refusait jamais. Et dire que ma mère ne voyait rien , penser qu’elle aurait dû me deviner, et que loin de là elle détournait les yeux! Je ne l’accuse pas pourtant : elle croyait avoir assez fait sans doute pour me prémunir contre tout danger ;. non, je ne l’accuse pas, car, si j'oubliai mes devoirs , elle n’en fut pas la cause, et si elle aida à cet oubli, je ne devais pas partager sa sécurité, moi qui sentais l’abtme ouvert devant moi, avertie que j'étais alors par cet instinct que le ciel a placé en nous, et qui ne trompe pas. — Tout ce que je viens de te dire de ma mère, Fanny, ne

tend pas à ma justification, et je ne m'y suis si longuement arrêté que parce que c’est une partie de mon histoire. Et puis, au risque de t’ennuyer, j'ai voulu te montrer quel trésor c’est qu’une bonne mére pour sa fille. N'est-ce pas, mon enfant, que si tu acquiers un jour ce titre, tu sauras remplir les devoirs sacrés qu’il impose ; n'est-ce pas que tu veilleras avec crainte, avec douceur, avec une tendresse vigilante sur les faibles créatures que Dieu t’aura confiées, non pour les réduite à l’obéissance mais pour les guider, non pour être leur maître inflexible mais leur amie indulgente ; n’estce pas , enfin, que tu seras bonne mère, car ces deux mots contiennent tout ?

— Si cela m'arrive, — répondit l’ouvrière d’une voix dont le tremblement accusait un naïf embarras, — si cela m'arrive jamais, J'imiterai celle dont vous parliez tout-à-l’heure, celle que j'ai perdue et qui veille sur moi de là-haut. Oui, je tâcherai de l'imiter..…

— C'est bien, Fanny, je n’en demande pas davantage. »

Et, comme pour combattre l'émotion qui la gagnait, sœur Louise se leva, fit deux ou trois tours dans la chambre, puis elle vint se rasseoir, coupa machinalement la mèche de la chandelle qui ne répandait plus qu’une clarté voisine des ténèbres, et reprit ainsi :

« Depuis quelques mois j'avais donc seize ans. Jusqu’alors je ne m'étais point interrogée sur l’avenir que me destinait ma mère; tout entière à l'ennui du présent, mes craintes, mes chagrins n’allaient pas au-delà, ou, pour mieux dire, je ne regardais devant moi qu’avec l'espoir de briser mes chaînes. Comment? Je l’ignorais. Ma mère non plus ne m'avait jamais fait part de ses desseins à cet égard, et de mon côté, quand bien même l’idée m’en serait venue, je me serais bien donnée de garde de lui adresser là-dessus la moindre question. Mais comme je réfléchissais beaucoup, ne pouvant parler, quand je me vis jeune fille, quand je vis ma mère vieille, quand je songeai que je pouvais la perdre et avec elle tout moyen d'’existence, alors j'envisageai mon sort avec effroi. Ce n'était pas certes l’aisance obtenue à des titres qui me semblaient honteux que j’auraisregrettée : si j'avais été la maîtresse, je n’en aurais pas voulu; mais quelle ressource me resterait pour vivre ? Je ne savais rien. Pourquoi, dans une situation aussi précaire que la nôtre, ne m’avait-on pas fait apprendre un état, un métier? Lire, écrire, voilà tous mes talens, et ce n'était pas avec eux que je pourrais me tirer d'affaire. Incapable de gagner mon pain de chaque jour, que deviendrais-Jje ? à quoi donc pensait ma mère, sur quoi comptait-elle? Je m'y perdais, l'inquiétude me dévo-

rait, et, intimidée, je n’osais ouvrir la bouche.

» Un soir l’un de mes protecteurs, le curé de notre paroisse, vint nous rendre visite ; comme à mon ordinaire Je ne prêtais qu’une faible attention à ce qu'ils se disaient ma mère et lui, lorsque je fus ramenée malgré moi à écouter leur entretien. Certains mots y revenaient à chaqueinstant; ces mots il me sembla que c'était à moi qu'ils s’adressaient, tant je trouvais affectés et cette répétition continuelle et le ton dont ils étaient prononcés. La conversation roulait sur les épreuves, sur les tourmens qui attendent les jeunes personnes dans le mondé où tant d'intérêts différens les détournent de la bonne route, tandis qu’elles ont un si facile moyen d’être heureuses, non-seulement ici-bas, mais aussi dans l’autre vie : ce moyen n’existe-t-il pas dans la solitude, dans la prière, dans une existence toute vouée au service de Dieu? Les deux interlocuteurs ne tarissaient pas dans leurs affreux tableaux de la première de ces destinées, non plus qu’en doux éloges sur la seconde. Pour moi je tremblais sans savoir pourquoi. A la fin, ils me demandèrent mon avis; je ne me souviens plus de ma réponse; tout ce que Je me rappelle, c’est qu’en l’entendant ma mère me lança un regard dédaigneux, qu’elle était sur le point de m’accabler de tout le poids de son mépris, lorsque le bon curé l’arrêta ; il la calma en lui conseillant sans doute la patience

comme la meilleure voie pour arriver au but, car Je n’entendis pas, troublée ainsi que je l’étais, ce qu'il lui dit à l’oreille ; j'en avais bien assez entendu. D'ailleurs je n’avais pas besoin de surprendre la confidence, je devinais ce qu’on voulait faire de moi : un serrement de cœur me l'avait appris; j'en étais plus qu’à moitié certaine.

» J'ai eu beau, Fanny, retarder l’aveu pénible que j'ai entrepris de te faire sans détour, il faut que j'y arrive, il le faut pour toi. Si j'ai reculé devant cet aveu, c'est que la tàche estrudeet cruelle, c'est que mon pauvre cœur n’aurait eu ni la force ni le pouvoir de l'aborder sur-le-champ. Maintenant Je me suis préparée ; m'y voici enfin.

n Madeleine n'avait pas toute mon amitié : un jeune homme... — À ces mots l’ouvrière sentit la religieuse tressaillir sur sa chaise. — Un jeune homme , plus âgé que moi de deux ans... Je l’aimais, et il le méritait, car il m’aimait bien aussi... Nous nous connaissions dès l'enfance, et, à l’époque dont je te parle, notre amitié... je veux dire que ce n'était plus de l'amitié que nous avions l’un pour l’autre...

» Lui aussi il était pauvre, trop pauvre même pour payer les frais d'apprentissage d’un métier ; séduits par les offres de ma mère qui, en promettant de le servir, croyait faire une bonne œuvre,

UN ZEXEMPLE. 85

ses parens consentirent à le laisser entrer dans un séminaire : sans compter que là il ne leur coûterait rien , ils espéraient qu’un jour il serait le soutien de leur vieillesse sans lui malheureuse. C'était pour la religion qu’elle travaillait : ma mère mit un empressement extraordinaire à demander, à obtenir une place pour son protégé, qui se serait bien passé de cet excès de zèle; il obéissait à contre cœur, par un motif louable cependant, pour soulager la misère de sa famille. Tandis qu’il m’expliquait , seul à seul avec moi , le secret de sa conduite , de grosses larmes roulaient le long de ses Joues ; il les essuyait et reprenait courage, puis il me salsissait les mains, me regardait silencieusement et pleurait de nouveau. Malgré mes efforts je faisais comme lui. Il partit : tout le monde était triste excepté ma mère ; elle pensait au ciel sans doute à ce moment-là. Nous ne devions plus nous revoir que de loin en loin durant le temps de ses études , et, ce temps passé , jamais peut-être : qui savait où il serait envoyé? En lui disant adieu je me sentais mourir ? il me semblait que j'allais tout perdre; j'aurais tout donné pour le retenir. Je n'osai pas l’embrasser : il partit.

» Je le plaignais, et mon amour, car c'était bien de l’amour, puisait de nouvelles forces dans cette compassion ; je le plaignais d’autant plus qu'il y avaitune grande ressemblance dans nos destinées,

que le même motif nous conduisait tous les deux à la même infortune : la pauvreté le faisait prêtre, comme moi un jour elle devait me jeter dans un couvent.

» Oui, religieuse, ma mère le voulait, elle me l'avait déclaré. Cette perspective était loin de me plaire ; je ne me sentais appelée à cet état d’abnégation et de solitude ni par caractère ni par goût : de bien autres idées me passaient par la tête. Effrayée d’abord d’un ordre qu’une vocation toute contraire me semblait devoir m'empêcher de suivre, j'eus le courage de présenter à ma mère quelques observations; elles furent mal reçues, comme je m'y attendais ; alors je me tus, dévorant mes larmes et mon désespoir, et bientôt après j'étais consolée. Trop jeune pour entrer dans une communauté, j'avais du temps devant moi. Mon malheur se trouvait éloigné ; je croyais qu’il n’arriverait. jamais, je me le promis du moins. Je me promis, sans trop comprendre à quoi m’engageait cette promesse, de saisir la première occasion qui se présenterait de sortir d'esclavage. Pour commencer, à présent que je connaissais les projets de ma mère et de notre curé, je feignis avec eux : pas un mot de moi n'éveilla leurs soupçons; ils me virent calme, résignée, presque contente ; c’était là tout ce que je pouvais.

» Et cependant il y avait des instans où, ne

pensant plus à l’ami perdu pour moi, où, considérant les choses de sang-froid, je regrettais de n'avoir pas d'’inclination pour la vie religieuse, où je me disais que là peut-être était le mieux pour moi, des instans où je sentais que si ma mère, au lieu de me dicter des ordres, s’adressait à mon cœur, elle me ferait consentir à tout; mais elle ne retranchait rien de la sécheresse de ses manières et de ses paroles, et moi à mon tour, me repliant sur moi-même, je retrouvais en mon âme le souvenir qui mettait un obstacle entre Dieu et moi. Alors de nouveau la résistance me paraissait un droit, tout moyen de délivrance une planche de salut que je ne laisserais pas échapper. Durant ces combats, ces alternatives de raison et de révolte intérieure, des mois s'écoulèrent sans apporter aucun changement dans ma position : seulement je souffrais toujours.

» Je ne souffrais pas seule, je le sus bientôt. Malgré sa tendresse pour ses parens, malgré ses prières au ciel pour fortifier son dévoûment, £/ n’avait pu supporter notre séparation. Il revint dans sa famille, malade et malheureux. Il me raconta ses chagrins, ses angoisses de ne pouvoir offrir à Dieu un cœur qu’il m'avait donné. Moi aussi je lui fis part du sort qui m'attendait : cette nouvelle le bouleversa, et loin de l’abattre, lui inspira une singulière énergie. Nous jurâmes,

égarés et aveugles que nous étions, de briser les liens dont on voulait nous charger en dépit de notre volonté; n’écoutant que le sentiment qui nous dominait, nous jurâmes de tenter toutes les chances plutôt que de nous laisser séparer encore. — Pendant ces jours que je me rappelle comme s’ils n'étaient passés que d'hier, je brûlais, je ne me connaissais plus ; des pensées cruelles et douces à la fois me charmaient et me torturaient : pensées décevantes et dangereuses, dangereuses et décevantes surtout parce que je n'avais pas le travail pour me distraire.

» L'époque approchait où, la guérison venue, il devait retourner au séminaire Que faire? que devenir ? Nous perdimes la tête : un projet désespéré s’offrit à notre esprit et nous l’adoptâmes. Sans rien calculer, sans rien prévoir, sans nous arrêter à une autre considération que celle du temps qui pressait, nous primes la fuite, nous quittâmes, lui ses parens, moi ma mère. Comment je pus échapper à la vigilance qui me surveillait, peu importe : la route est toujours facile qui conduit à mal faire. Mais ce n'était pas assez de fuir; bientôt nous avions tout oublié : j'étais coupable... »

Ici la. sœur de charité s’interrompit : soit remords, soit émotion, soit émotion et remords tout ensemble, la voix lui manqua; elle cacha sa

tête dans ses mains et demeura accablée pendant quelques minutes. Sa protégée respecta sa douleur, attendrie elle-même et plus surprise encore de ce qu'elle venait d'entendre.

— Vous coupable! — se hasarda-t-elle à dire cependant ; vous! C’est impossible.

— C'est vrai, c'est vrai! — s’écria Louise, — oui, coupable autant qu'on peut l’être, et qui plus . est, heureuse de ma faute, heureuse, Fanny, je l'avoue, dussé-je par cet aveu perdre ton amitié, m'exposer à ton mépris peut-être.

— Âh! pouvez-vous le penser, ma sœur? Moi qui ce soir, sans le petit livre de prières, sans vous, allais... Oh! non, je vous aime, je vous respecte, je vous aime bien davantage maintenant, car vous avez été malheureuse.

— Merci, merci, mon enfant; cette assurance adoucit l’amertume de mes souvenirs... Avant de le suivre pourtant, — je ne sais si cela doit me servir de justification, — mais avant d’abandonner ma mère, j'avais cherché auprès d'elle un refuge contre ma faiblesse. Dans un de ces momens où le crime que j'allais commettre se dressait devant moi avec toute son horreur et ses terribles conséquences, dans un éclair de raison, sentant qu’un appui m'était nécessaire, j'avais eu recours à mon appui naturel, je m'étais adressé à son cœur, je l'avais implorée, je m'étais jetée à ses

pieds, la suppliant d’avoir pitié de mes terreurs, de ne pas me forcer à devenir religieuse. Eh bien! elle fut inexorable, insensible, sans colère comme sans tendresse. Je croyais retrouver ma mère, mon.maître me répondit. Je n'avais plus d'espoir, et ce fut alors que, livrée à moi-même, ne prenant conseil que demoi... car en demander à Madeleine je ne l’osai pas, et quand je m'y décidai il était trop tard. Je ne pourrais dire si l’amour maternel m’eût sauvée, mais il me semble que si ma mère eût voulu... Oh! non, non, — reprit-elle avec: force en tombant tout-à-coup à genoux, — non, ce n'est pas elle que je dois accuser! Pardonnez-moi, mon Dieu, de rejeter sur une autre l'iniquité de ma conduite! Moi seule ai failli, moi seule dois porter la peine de ma chute, oui, moi seule; mon aveuglement n'était pas si complet que je ne pusse voir à quelque distance dans l’avenir; la passion ne remplissait pas si bien mon cœur qu’il n’y eût place en même temps pour l'effroi. Prête à tomber, une voix, celle de ma conscience, me criait de m’arrêter, de ne pas faire un pas de plus; sur le point d'entrer dans Je mauvais chemin, je sentais que j'étais coupable... Non, non, je ne saurais prétexter une | erreur des sens, un accès de folie, sans ajouter le mensonge à ma faute : j’ai tout vu, tout compris; penchée au bord du précipice; j'ai pu en mesurer

la profondeur, et je m'y suis précipitée. C'est de l’orgueil, mon Dieu, c'est un. vieux reste du méchant esprit qui revient encore et qui me fait inventer une excuse à mon humiliation. Pardonnez-moi, pardonnez-moi! » |

Fanny, douloureusement affectée de l’exaltation où elle voyait son amie, n’osait prononcer une parole, et la sœur, après avoir exhalé tout haut son repentir, continua de prier à voix basse. Ce.recueillement toutefois ne fut pas de longue durée : elle revint se placer auprès de l'ouvrière. Mais alors celle-ci :

— Âssez, bonne Louise, dit-elle, assez; je le vois, ce récit vous agite, vous fait mal. Restons-en là , je vous prie; ce que j'en sais, ce que j'ai vu, suffit pour la leçon que vous vouliez me donner. Je vous réponds que j'en profiterai. — Et comme la religieuse témoignait une sorte d’impatience à ces mots, elle ajouta : — Ou bien, si vous m'en croyez, vous remettrez la fin de votre histoire à demain.

— Non pas, ma file, non pas, il faut que je boive le calice jusqu’à la lie : c’est une punition que je me suis infligée ; d’ailleurs, je suis calme à présent, et j'aurai bientôt fini... | |

« Notre bonheur des premiers jours fut profond, sans trouble, sans arrière-pensée; il dérobait tout à nos regards fascinés. Cachés au monde, ne vivant

que pour nous-mêmes , nous n'avions pas un désir qui ne fût chez l’un pour la joie de l’autre. Mais ce bonheur était criminel : il ne pouvait exister longtemps.

» Peu à peu nos minces ressources s'épuisérent, il fallut en chercher d’autres; nous n’en trouvâmes pas, nous ne pouvions pas en trouver : Îles moyens de suffire à nos besoins nous manquaient à tous les deux ; lui, il avait des bras et du courage, rien de plus, mais à quoi les employer? Moi je n'avais que du courage, et je ne savais rien faire. Ah! comme j'aurais alors voulu connaître un de ces métiers qui font vivre, si chétifs qu’en soient les bénéfices ! Combien j'aurais trouvé de délices à entreprendre le travail le plus grossier, le plus rebutant! Mais dans mon ignorance absolue, à quel travail demander du pain? Nous essayâmes cependant, et grâce à des nuits passées, grâce à une activité que nulle fatigue ne pouvaitralentir, nous parvinmes à gagner de quoi traîner quelque jours encore. Après quoi, nos forces ne pouvant supporter les privations, et l'ouvrage nous ayant fait défaut, la misère arriva, la misère avec la ma- Jadie, avec la faim !

» Oh ! je ne l'oublierai jamais, quoi que je fasse pour y parvenir, non, je ne puis oublier ces journées d’angoisses , où , luttant de générosité, nous voulions tout souffrir pour alléger la souffrance

l’un de l’autre, où nos cœurs trouvaient encore des élans d’amour et de tendresse sublime pour nous épargner le spectacle d'une douleur, où nos lèvres souriaient alors qu’un long jeûne tordait nos entrailles. Le malheureux ! je l’ai vu, je m’en souviendrai toujours, je l’ai vu se roulant sur notre misérable couche, en proie au désespoir le plus affreux, employant ce qui lui restait de voix à m'appeler des noms les plus doux, et moi qui subissais les mêmes tortures, je voulais le calmer, le consoler, Jui rendre l'espérance, car il s’accusait, lui, du sort qu'il m'avait fait partager , il s’accusait d'être homme et de ne pouvoir me nourrir. Ah ! jamais il n’entendit une parole, jamais il ne lut sur mon visage une expression de regret. Seulement il vint un jour où, moi aussi, m’accusant de le rendre si malheureux et ne trouvant aucun sacrifice au-dessus de moi pourvu qu’il pôt me placer au niveau de son dévouement, j'eus l’idée d’aller implorer pour lui la pitié des passans. Il devina que je voulais sortir sans comprendre le motif qui me guidait, ou peut-être craignit-il mon abandon, et il me retint de sa main défaillante, moins que par un cri douloureux sorti avec effort de sa poitrine ; je restai, sans toutefois renoncer à mon projet. Pour le mettre à exécution, j'attendis son sommeil ou, pour mieux dire, l’anéantissement total des facultés qui lui en tenait lieu. Que pouvais-je faire 2 8.

de plus? Le soir, la figure voilée, je mendiais et nous vivions d’aumônes. Je n'étais plus si fière, comme tu le vois.

» On s'était mis à notre recherche, et en dépit de nos soins à cacher nos moindres démarches, malgré le mystère qui nous entéurait, on netarda pas à découvrir notre retraite. Mieux conseillée , cette fois, ma mère n’eut point recours à la rigueur pour me ramener près d'elle ; après m'avoir maudite, elle était décidée à m’abandonner à mon malheureux sort, mais l’un de ses protecteurs lui fit comprendre que tôt ou tard je lui reviendrais et qu'alors elle devait me recevoir avec bonté, dans la crainte du scandale et du bruit ; elle se rendit à cette considération, elle attendit sans essayer de me voir, le moment du repentir. Je sus tout cela plus tard. Du reste, ma mère avait raison : sa vue n’aurait-eu pour résultat que de m'exaspérer encore, et qui sait ? de m'inspirer quelque résolution funeste. :

» Âvertie sans doute de notre situation par ceux. qu’elle avait chargés de nous épier, elle dut triompher en apprenant que nous étions privés de tout, et que si le repentir ne me venait pas, la nécessité finirait par nous dompter. Elle se trompait pourtant : plutôt que de nous séparer, nous avions résolu de mourir. On ne nous laissa pas ac- ‘complir notre projet ; lorsque nos parens ‘arrivè-

rent, ils nous trouvèrent mourans de faim. Loin de regarder cette intervention comme un bonheur, nous résistions encore ; mais nos cœurs seuls conservaient de la force, nos facultés physiques étaient anéanties, et grâce à cette faiblesse, nous fûmes sauvés... Sauvés! quand nous implorions la même fin à nos misères, quand nous ne demandions qu’à mourir ensemble : Dieu ne le voulut pas. On nous .entraina. Presque insensibles et comprenant à peine ce qu'on allait faire de nous, nous obéimes machinalement, et ce ne fut qu’en recouvrant avec la santé le triste pouvoir de réfléchir, que nous sentimes que désormais tout était fini pour nous... . ., .

» Du reste ma mère ne me le laissa ne longtemps ignorer. Dès que je fus en état de l’entendre, elle me signifia que toutes nos espérances étaient vaines, que toutes nos tentatives seraient inutiles, qu’on y avait mis bon ordre. Elle ne s’expliqua pas davantage pour le moment, et pourtant je devinai tout... Ainsi je restai après ma faute avec des regrets, j'étais abandonnée sans pouvoir accuser personne de cet abandon, mes larmes qui coulaient, c'était sur moi que je les répandais et non sur la perfidie d’un autre ; sa trahison, à lus, était involontaire : les circonstances lui en avaient fait une loi. Se soumettant aux prières de sa famille, il n’avait pu résister, il avait consenti... Je ne lui

96 UN ZAXEMPLE.

en voulais pas, je ne pouvais pas lui en vouloir, etje me voyais contrainte d’accepter notre séparation comme la juste punition de notre égarement. Ainsi, malgré nous, en dépit de nos sermens, de notre constance, ce que nous avions fait pour assurer notre félicité tournait contre elle; nous nous aimions autant qu'il est possible de s'aimer, et le malheur était plus fort que notre amour; malgré nous, il fallait courber la tête et obéir quoiqu’en gémissant. — Tu le vois, Fanny, Dieu se venge toujours d’une maniére ou d’une autre de l'infraction à ses ordres sacrés ; tôt ou tard il y a un châtiment pour les coupables, un châtiment d'autant plus terrible qu’on est deux à le subir.

» Tel était le mien. Souffrant avec lus, J'avais béni ma souffrance; mais loin de lui étre malheureuse et le savoir malheureux. c'était un double malheur... Enfin épuisée, consumée par les regrets, je cédai ; l'énergie du désespoir qui me soutenait, tomba. Ma mère me répétait sans cesse qu’il fallait renoncer à l'espérance : je la connaissais assez pour croire qu'elle disait vrai ; j’ajoutai foi à ses paroles, et du moment que la conviction qu’elle voulait m'inspirer fut entrée dans mon cœur, l’abattement succéda à la douleur. Je ne souffrais plus, je ne sentais rien. Pourquoi ne ‘suis-je pas restée ainsi toujours ? Non, cela ne de-

vait pas être, et je remercie le ciel de m'avoir réveillée. L’abattement passa et fit place au repentir.

» Alors je fus de l’avis de ma mère; alors je pensai comme elle qu’un grand sacrifice pouvait seul expirer mon erreur, mon crime veux-je dire. — Une vie consacrée tout entière à Dieu, la vie du cloltre, voilà ce qui vous convient, me disait-elle. — Je l’avouerai cependant, cette existence inoccupée me faisait peur. Je redoutais la solitude, car dans la solitude on a beau faire, on ne peut chasser les pensées, étouffer les souvenirs, et si durant ces longues heures sans distraction j'allais me souvenir et penser! C'était me condamner à un supplice au-dessus de mes forces. Je ne pus m'y résoudre ; pour satisfaire en même temps à l'exigence de mes : remords et à l’état de mon cœur encore malade, je choisis un autre genre de dévouement plus utile à moi-même et aux autres : il me sembla qu’une activité bien employée à soulager, à consoler les douleurs de mes semblables, effacerait mieux que des années oisives les torts dont la première cause avait été l'oisiveté. Ce fut la bonne Madeleine qui me fortifia dans ma résolution. Si j'avais su tra-: vailler, j'aurais préféré devenir ouvrière, je l’avoue, car je croyais alors ce que je crois encore aujourd'hui, que le travail est non-seulement un devoir, mais un moyen de réparation , et que la vertu, pour n'être pas si facile, est par cela même

plus méritoire , pratiquée dans une mansarde au milieu des peines , que cultivée dans une cellule avec des prières. Mais je te l’ai dit, je ne savais rien et il était trop tard pour apprendre.

» Je me fis donc ce que tu me connais, sœur de Charité : titre qui m’imposait de pénibles obligations; mais qui donnait à mon sacrifice un but qui ne m'était pas purement personnel; ma mére avait consenti... — ma mére... elle n'est plus! Que Dieu lui pardonne comme je lui ai pardonné !

» Que te dirai-je encore, sinon que je n'avais pas tort de craindre les souvenirs; car, le croiraistu, au sein des occupations qui ne me laissent quelquefois pas une minute de repos, lors même que je me dévoue aux soins de mon ministère, quand je m’efforce d'accomplir ma tâche avec zèle, de songer aux autres et de m'oublier ; croirais-tu qu’il y a des instans où le passé revit dans mon cœur, où ce passé tout honteux qu'il soit excite en moi des tressaillemens qui ne sont pas tous d’horreur et de repentir, des instans où le cœur me bat, où une image vient se placer devant mes yeux qui ne peuvent plus s’en détacher. Ah ! que serait-ce donc dans un cloître où l’on vit en paix et tranquille, puisqu’en face des plaies saignantes, puisque l'oreille déchirée par les cris des agonisans, je ne peux parvenir à chasser ces rêves séduisans et douloureux à la fois. Non, rien n'y fait. C’est

encore une punition. Seulement alors je redouble de charité, Je suis plus douce, plus compatissante avec mes malades , et si j'ai le bonheur de sécher une larme, de calmer une souffrance, cela ne me guérit pas sans doute, car ma guérison à moi est impossible, mais cela me soulage , cela me fait du bien, et il me semble aussi que Dieu jette sur moi un regard de pitié. :

— Que vous êtes bonne, et que je vous ne f — s’écria la jeune fille avec effusion.

— Maintenant tu sais tout, — poursuivit la sœur, —et si mon exemple te profite, je serai assez payée du renouvellement de mes chagrins. Chère enfant, quel dommage qu’un ange comme toi... Allons, cela n’arrivera pas, je l'espère : ce n’est pas pour rien que Dieu t’aura sauvée une première fois. Remercie-le bien de sa protection.

. — Oh! c'est déjà fait. Maïs-je le remercierai tous les jours, et ma mère aussi, et vous aussi, qui êtes venue si à propos, et qui m'avez raconté... Ah ! ciel! avez-vous dû souffrir? . |

— Plus que tu ne peux le croire, Fanny, nonseulement autrefois, à présent. encore. Vois combien il en coûte pour un moment d'erreur.

- . — Et dites-moi, ma bonne amie, l’avez-vous revu, lui?

.— Oui, une fois. Il était prêtre! — répondit Louise d’une voix altérée.

100 UR EXSHRPLE.

— Oh! pardon, — répliqua vivement la petite, — pardon de vous avoir demandé ça ; je ne savais pas que ça vous ferait du mal.

— Non, non, ce n’est rien, ma fille........ c’est passé. Parlons de toi... Vois-tu, Fanny, tu te marieras un Jour...

— Moi, ma sœur!

— Oui, je m'en charge, — et la religieuse parlait très vite pour s’étourdir sans doute, — oui, tu épouseras un honnête garçon qui t'aimera et que tu aimeras, un bon mari enfin. Je t’en chercherai un, sois tranquille.

— Je n’y pense pas du tout, je vous assure.

— Je ne te défends pas d'y penser, mon enfant.... au contraire.

— Puisque vous me le permettez.

— Oui, oui, je le permets.

Sœur Louise sourit en prononçant ces mots, puis elle se leva, dit un adieu affectueux à sa protégée qui le lui rendit à plusieurs reprises, et comme il était bien tard, elle se retira non sans avoir promis de revenir le lendemain.

Demeurée seule, l’ouvrière, quoique l'heure à laquelle elle avait coutume de se livrer au sommeil fût passée depuis long-temps, n’avait aucune envie de dormir, tant elle était agitée par mille pensées diverses, tant ce qu’elle venait d’apprendre l'avait jetée daûs un profond étonnement. Une

heure aprés le départ de son amie, elle réfléchissait et s'étonnait encore ; mais il faut dire à sa louange que, plus elle s’étonnait et réfléchissait, plus elle sentait s’accroître son respect et sa pieuse amitié pour celle qui s'était dévouée pour elle au point de s’humilier à ses yeux, et lorsqu'elle s’endormit, elle avait tout oublié et les événemens de la soirée et le danger qu’elle avait couru, tout, . excepté l’histoire de sœur Louise et la résolution qu'elle avait formée après avoir entendu cette histoire. |

Le portier de la maison s'était assoupi en attendant la sortie de la religieuse. Aussi fut-ce en se tiraillant les bras qu'il l’entendit lui adresser cette phrase :

— Je vous préviens que mademoiselle Granger quittera sa chambre après le terme.

Stupéfait, il voulait répondre, elle ne lui en laissa pas le temps, elle le pressa de tirer le cordon, et partit. Le bonhomme alors se dit :

— Tiens, c’te idée ! Est-ce que c'est ma faute si c’te jeunesse a compris l’amour de bonne heure. Elle se fâche : à son aise ; tant pire ! Elle est bégueule, tout de même... J’ m’en vas me coucher.

Et il se coucha, en songeant pour se consoler aux profits que lui avait valus la promesse de ne laisser monter personne chez la jeune fille, et la: manière dont il avait tenu cette promesse.

Nous savons déjà que Fanny n'eut pas besoin de quitter son logement pour entrer dans un autre : ‘ nous avons dit que madame Mollier la reprit dans. son magasin en qualité de première demoiselle. Nous l’avons vue se montrer dans son nouveau. poste à sa sœur, et jusqu’à cette époque rien d’in-. téressant pour elle ne se pue qui mérite d’être rapporté. :

Quant au jeune hommé audacieux dont la pas-sion quelque peu brutale avait failli lui devenir si funeste, Fanny ne le revit pas; soit qu'il fût honteux de sa violence, et qu'il comprit que de nouveaux efforts seraient vains; soit peut-être qu'ailleurs il eût trouvé une conquète plus facile, toujours est-il qu'il ne reparut pas à ses yeux. Et la petite, guérie de sa curiosité, fut enchantée de cette disparition. Pendant quelque temps encore elle songea à lui, parce qu'elle le craignait, pas pour un autre motif, et puis après elle l’oublia.

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