CHAPITRE IV
Mne pensée de Diru.
Superstition ou foi vraie, il y a toujours de la religion au fond du malheur.
E. Rosxnrs.
Dans le petit salon du faubourg Poissonnière où nous avons introduit le lecteur dans la première partie de ee récit, trois personnes étaient assises devant un feu modeste, un des derniers Jours de l'hiver d’après la révolution. Au dehors, une brume épaisse qui avait de la peine à se résoudre en pluie assombrissait l'appartement et venait jeter comme un voile de tristesse sur ces
trois physionomies, bien différentes pourtant de caractère et d'attitude. Cette lumière obscure éclairait plus particulièrement madame Féret, placée à l'angle gauche de la cheminée et presque en face de la fenêtre : par le jeu des muscles de son visage, par le froncement continuel de ses sourcils, par le tremblement de ses lèvres, surtout par la flamme incisive qui Jaillissait de ses regards et qui semblait vouloir plonger dans les replis les plus cachés des cœurs de ses deux compagnons, la vieille dame révélait une singulière impatience, et par momens une sourde colère prête à éclater. Sur ses genoux un volume était ouvert, qu'elle lisait sans doute quelques instans auparavant et dont elle avait plié un feuillet sans pouvoir se décider à le fermer.
De l’autre côté de la cheminée, Claire, tournée vers le foyer et protégée ainsi contre l'investigation de sa tante par sa position qui laissait sa tête dans l'ombre, Claire se tenait immobile, en apparence fort indifférente à ce qui venait d’être dit et à l'entretien qui se préparait; mais s’il n’était pas possible d'examiner ses traits et d’y surprendre les secrètes pensées qui l’occupaient à cette heure, cependant, au mouvement de son sein qui accusait de violens battemens de cœur en dépit de ses efforts pour les comprimer, à sa respiration précipitée, au frisson qui parcourait ses membres et
qui quelquefois se traduisait en un léger frémissement, à ces signes imperceptibles mais qui n'échappent point à un observateur habile, on pouvait supposer, sans crainte de s’égarer dans de fausses conjectures, que la jeune fille connaissait le motif et le but de l'entretien qui allait com- ‘mencer, et aussi qu’elle en redoutait le premier mot ; se sentant rougir et pâlir, certes les forces Jui manqueraient s’il lui fallait soutenir au grand jour l'examen dirigé sur elle par la vieille dame, qui néanmoins devinait comme si elle voyait.
Assis entre les deux femmes, le jeune mécanicien, Georges Marsault, affectait une contenance calme et assurée ; ses yeux, qui ne se baissaient pas sous le regard scrutateur de sa voisine de gauche, se troublaient et trahissaient une émotion involontaire alors qu'il les reportait du côté opposé sur celle qu'il avait long-temps rêvée pour compagne de sa vie. Dans son maintien, à lui, il y avait de la crainte et de l'espoir; mais ce qui dominait c'était l'espérance, car maintenant il se croyait fort. On ne reconnaissait plus en Georges ce jeune homme timide et naïf, balbutiant et hésitant devant une demande dont le résultat pouvait être le malheur ou la joie de son avenir tout entier; non, à présent il s'était armé de courage en face du danger; il avait foi dans sa constance, dans sa persévérance à chercher, à attendre de 2 9.
meilleures chances de réussite; d'ailleurs, quand il était venu dans cette maison pour la première fois, il ignorait les idées qui allaient se dresser en obstacles entre lui et le bonheur : aujourd’hui il les connaissait, et peut-être se flattait-il, sinon de les vaincre, du moins d’avoir fait assez pour satisfaire à leurs exigences : lui qui avait compté sur le travail comme moyen de fortune, il avait trouvé sa récompense dans le travail. À vrai dire pourtant, cette fermeté, ou mieux, cette hardiesse que madame Féret taxait d’impertinence, était plutôt calculée que réelle. Quoique singulièrement modifiée par le temps et les réflexions, une passion grande encore vivait dans son cœur.
Georges tenait sa promesse; il avait dit à Claire : Je reviendrai, j’essaierai de nouveau de fléchir votre tante et vous; je subirai un second refus, s’il le faut, mais vous me reverrez. » Et il était là près d'elle; profitant du premier prétexte venu, d’une commission qu'il avait eu l’adresse de se faire donner pour madame Féret par une de ses amies, il revenait encore tenter la destinée, et après s'être acquitté de la commission qui lui avait servi de motif d'introduction, arrivé au moment de s'expliquer, il attendait, ou il n’osait pas. Georges était bien changé, mais il conservait toujours quelque chose de sa nature primitive, composée de candeur et de défiance de lui-même. I
est aussi besoin d'ajouter, pour compléter l’analyse de sa situation, qu’un sentiment étrange entrait pour beaucoup dans son hésitation de ce moment; il méprisait, il détestait cette femme qui avait accueilli avec mépris sa première demande ; il faisait plus, il en avait peur. Ce sentiment, il ne se l’avouait pas, surtout il ne voulait pas le laisser soupconner aux autres, encore moins à celle qui en était l’objet : telle était sans doute la principale cause de sa réserve.
Le silence durait depuis long-temps entre ces trois persorines si diversement impressionnées en regard de la même pensée : madame Féret continuait son muet interrogatoire ; Claire soupirait et demeurait immobile ; Georges attendait. IL eût bien voulu ne pas parler le premier, mais tout-àcoup la vieille tante s’agita sur sa chaise avec impatience, ferma son livre, le posa vivement sur la cheminée, et laissa échapper un de ces grognemens inarticulés auxquels on a quelquefois recours , à défaut de paroles, afin de provoquer le dénoûment d’un embarras qui se prolonge; en même temps elle lança au jeune homme le coupd'œil le plus significatif, qui voulait dire : « Finis- “sons-en : parlez ou sortez. » Celui-ci ne pouvait s'y méprendre; il n’y avait plus moyen de reculer. " .— Je parierais, madame, dit-il posément , que vous devinez le but véritable de ma visite.
— Je le crois, monsieur ; répliqua-t-elle en faisant suivre sa réponse d’un bruyant soupir d’allégement qu’il put traduire ainsi: — Ah ! enfin nous y voilà !
Pour Claire, un tressaillement si fort s’empara d'elle qu’elle fut obligée de se tenir au marbre de la cheminée pour ne pas tomber en avant. Georges fit semblant de ne pas y prendre garde, et reprit sur le même ton de tranquillité apparente :
— Il y along-temps, madame, que je serais venu vous faire cette visite intéressée , car depuis longtemps je crois avoir les moyens de répondre aux objections qu’autrefois vous avez opposées à mes vœux les plus chers; mais les intérêts de mon patron ont réclamé tous mes soins. Notre fabrique s'est ressentie de la crise éprouvée par le commerce depuis la révolution de juillet. Il m'en a coûté, je vous assure . de tant tarder à vous faire part des heureux événemens qui me sont survenus; mais Je me disais : « Mon bienfaiteur, à qui je dois tant, voit le fruit de ses travaux, son honneur peut-être, compromis dans une catastrophe que les fripons exploitent à leur profit et où les honnêtes gens succombent. Il ne s’agit plüs de moi, mais de lui seul; soyons donc tout à lui ; sauvons sa fortune, si c’est possible ; nous songerons après à mon bonheur. » Et c’est ce que j'ai fait tant qu’il a eu besoin de moi. Grâce au ciel
maintenant, madame, nous sommes à l'abri d'un désastre; si de long-temps nous ne gagnons pas, du moins nous ne perdrons rien : c’est toujours un bénéfice par le temps qui court. Nos efforts ont été couronnés du succès; de ce côté-là je suis tranquille, et je puis m'occuper d'autre chose, d’un objet qui n’intéresse que moi seul, dont mon bonheur dépend, d’un objet auquel je n'ai pas cessé un instant de rêver, que vous connaissez, mais qui, vous le concevez, devait, malgré son importance , céder le pas à la reconnaissance due à un bienfaiteur, à un ami, et si bien méritée par toutes les marques d'amitié dont il m’a comblé.
— Au fait, monsieur! s'écria madame Féret dont la patience était mise à une trop rude épreuve par ce long préambule.
— J'y arrive, madame; je voulais seulement me justifier d’un retard involontaire, car d’après ce que j'avais dit à mademoiselle, elle aura pu trouver étrange... si toutefois elle tenait à ce que j’exécutasse le projet dont je lui avais fait part.
— Comment, Claire, tu as vu monsieur, il va parlé, et tu ne m'en as rien dit?
Claire sortant alors de l’atonie morale où elle était plongée , se tourna vers sa tante pour lui ré-
pondre, mais Georges ne lui en laissa pas le temps; ” s'adressant à la vieille dame avec une aisance qui,
certes, ne laissait pas deviner la passion qui bouillonnait au dedans de lui :
— N'en veuillez point à votre nièce , dit-il : Je l'ai rencontrée par hasard; je lui ai parlé malgré elle; elle m’a entendu parce que j'aiété importun, parce qu’elle n’a pas pu faire autrement que de m'entendre.
— Au fait, alors, au fait!
— M'y voici.
La jeune fille, dont l'avenir était en jeu, éprouva
une violente secousse qui la fit se rejeter comme. mourante en arrière sur le dossier de sa chaise. A cette vue, une sorte de désespoir ébranla toutes les fibres sensibles du cœur de Georges, et lui qui s'était juré d’avoir du sang-froid, de disputer pied à pied le terrain à son ennemie, lui qui s'était réduit à calculer avec une femme qui calculait si bien, il abandonna soudain toutes ses résolutions, il ne vit plus que Claire qui souffrait ; cette souffrance raviva la flamme de son amour qu'il avait amortie pourun temps ; enfin il ne s’exprima plus qu’en amant qui supplie, qu’avec la voix de l'amour qui tremble , au lieu de n’employer que l’ascendant qui subjugue , que la raison qui seule peutêtre pouvait le sauver. En ce moment critique une voix secrète ne l’avertit pas qu'il allait une seconde fois perdre sa cause ; il continua vivement :
— Vous m'avez déjà refusé, madame, lorsque
UNE PENSÉE DE DIEU. If
Je suis venu m'offrir pour époux à mademoiselle Claire ! si vous saviez combien j'ai été malheureux de votre dédain ! Je n’avais plus d’ardeur au travail , J'étais dégoûté de vivre ; mais je ne vous en veux pas : vous aviez peut-être raison pour elle, sinon pour moi... Vous m'avez donc rejeté, renvoyé comme un fou qui ne sait ni ce qu’il dit ni ce qu'il veut. Je n'avais plus d'espoir...
. —+ Je sais tout cela, monsieur ; à du bon rappeler ?
,. — Oh! je me éme: j'en avais un, c’est-à-dire il m'est venu plus tard, oui, plus tard , lorsque le plus fort de ma douleur a été passé. J'ai songé au motif de votre refus : je n’étais pas assez riche! Alors je me suis dit : « Pourquoi ne le. serais-je pas? pourquoi ne chercherais-je pas du moins à le devenir? » Et j'ai redoublé de courage, j'ai passé les nuits pour devenir habile dans mon art; Je n’ai pas perdu un instant. C’est une rude tâche que je m'étais imposée , allez, madame; mais j'avais du courage, je veux dire de l'amour, et je l’ai remplie sans me rebuter, parce qu'il y avait une voix qui me criait sans cesse à l'oreille : « Travaille, c’est pour l'obtenir ! » Et je triomphais des difficultés, parce que j'avais toujours ces mots écrits dans ma pensée , devant les yeux : « C'est pour elle! » Enfin, je suis arrivé au but: j'ai vu mes salaires doublés, je me suis acquis une aisance
pour le reste de ma vie. Mais ce n’était pas assez ; je n'étais pas content encore ; il me semblait que j'avais trop peu fait pour mériter le bonheur auquel j'aspirais, et, ne pouvant faire davantage, j'allais de nouveau tomber dans le découragement; car, avec les idées que Je vous savais, je n'aurais certainement pas osé me représenter. Heureusement mon patron , mon second père, ma providence enfin, a eu pitié de moi : le digne homme ! il avait deviné mes tourmens; oh ! sans lui je ne serais pas ici. Vous vous souvenez peutêtre des espérances qu’il m'avait données ?...... je crois vous en avoir parlé dans le temps. Je n’y pensais plus ; d’ailleurs j’aurais mieux aimé ne devoir ma fortune qu’à moi-même. Là-dessus pourtant il m’a rassuré ; il m'a dit que c'était une récompense accordée à mon zèle, à mes talens, que sais-je ? mais je ne m'y suis pas trompé. Sa généreuse amitié usait d’un prétexte obligeant ; J'ai seulement l’amour-propre de croire que je n’en suis pas tout-à-fait indigne. Enfin J'ai accepté.
— Quoi, monsieur ?
— Ah ! c’est juste : vous avez oublié. Ses bienfaits, madame, un tiers dans les bénéfices, et de jolis appointemens comme directeur destravaux de la fabrique : c’est sur moi que tout roule maintenant, et nous prospérerons, je l'espère. Vous le voyez, je suis riche, dans l’aisance du moins, dans
un état qui ne peut que s'améliorer avec le temps.
— Eh bien?
— Eh bien ! madame, donnez-moi votre nièce ; elle m'a dit autrefois que votre volonté était la sienne ; consentez, elle consentira. Je l’aime tou- Jours, donnez-la moi, donnez-la moi!
— Monsieur Marsault, — répondit la vieille dame en appuyant sur chaque syllabe d’un ton froid et digne, — j'en suis fâchée, vraiment f4chée ; mais je ne puis rien pour vous, Claire ne sera jamais votre femme.
— Comment! s’écria-t-il, après ce que j'ai fait, après m'être rendu tel que vous sembliez me désirer, après avoir détruit toutes vos objections, car vous n’en avez pas une à m'opposer, c’est de l’entêtement, un caprice, voilà tout ! Oh! non, non, je vous offense, pardon, vous ne vouliez que m'’éprouver, n'est-ce pas? Vous n'êtes pas assez méchante pour briser ainsi toutes mes espérances ; vous m’aviez montré un but, je l’ai atteint, il est impossible que vous vous soyez jouée de moi aussi cruellement. Mais mon Dieu, madame, vous ne rétractez pas cette horrible parole, jamais ! Voyons, que vous ai-je fait, quel crime ai-je commis, qui m'attire de votre part tant de haine? Voyons vos raisons, madame, vos raisons. On prouve qu’un accusé est coupable avant de le condamner à mort. De quoi m’accusez-vous ?
— Je vous ai dit, — répliqua-t-elle d'une voix tremblante de colère, — que vous ne serez jamais le mari de ma nièce : c'est mon dernier mot.
En ce moment, un profond soupir s’exhala de la poitrine de Claire. Était-ce douleur ou joie de se voir délivrée d’une poursuite qui lui déplaisait ?
— Votre dernier mot! reprit Georges. En ce cas là, madame, il ne me reste plus qu'à vous dire que vous avez tort. é
— Vraiment ! — Et madame Féret se leva d’un bond, puis avec un accent où se mélaient l'indignation et l'ironie : — Ah! j'ai tort! Je serais curieuse de savoir comment vous vous y prendriez pour me le démontrer ; mais je n'aime pas qu'on me donne des lecons, Donsenr et vous oubliez que vous êtes chez moi.
— J'oublie tout avec ceux qui n’ont pas de mémoire. Oui, madame, vous avez tort, car j'ai tout ce qu'il faut pour faire le bonheur de votre nièce, et vous pourriez bien vous repentir un jour... Et vous, mademoiselle, ne me direz-vous rien, me verrez-vous malheureux sans m'adresser un mot qui me. console ou qui me rende plus malheureux encore ? Par grâce, par pitié! |
: Alors la jeune fille se tourna vers lui, os sur sa tante.un regard presque suppliant, Georges se sentit renaître à l'espoir, au bonheur ; déjà elle ouvrait la bouche, elle allait parler...
— Claire, reconduis monsieur, — dit la vieille dame d’une voix impérative en montrant la porte du doigt, et, suffoquant de rage, elle retomba dans son fauteuil. :
Georges se leva, Claire obéit. Sur la figure du premier il y avait à la fois du dépit et de la désolation ; quant à la jeune fille, elle était triste, abattue ; machinalement elle passa devant le mécanicien pour accomplir la volonté de sa tante; celuici, avant de sortir du petit salon, lança un dernier coup-d'œil à la vieille, laquelle y répondit par un autre regard inexorable, sans pitié : il vit que tout était fini, et suivit sa conductrice. Mais Claire en ce moment paraissait en proie à une agitation singulière, il semblait qu’un rude combat se livrât en elle ; elle venait d'ouvrir la porte donnant sur l’escalier, le malheureux amant était sorti ets’inclinait pour lui adresser un muet adieu, ne trouvant pas la force de prononcer un seul mot ; alors, faisant un effort prodigieux et prenant tout-à-coup ui parti désespéré, comme elle se penchait en lui rendant son salut, elle lui dit bas, bien bas, en même temps que d'un geste de la main elle lui recommandait le silence : | ;
— Demain, à midi, ma tante ne sera pas là, — L'expression de sa physionomie ajoutait : — Revenez.
Il comprit, mais ne se tenant pas pour assez
heureux de ce rendez-vous ainsi donné, et désirant une explication, il voulut balbutier un remerciment, saisir sa main pour la baiser : elle sé dégagea vivement et referma la porte. Georges resta sur Île palier, stupéfait de surprise et de ce bonheur inattendu. Tout cela se fit en moins de secondes qu’il ne nous a fallu de minutes pour l'écrire.
Après bien des jours, des mois de larmes et de regrets sur sa faute et sur la trahison de son vieux séducteur, la sœur de Fanny avait recouvré un peu de calme et d'énergie. Ces larmes dont madame Féret avait en vain maintes fois demandé ‘ la cause, ces regrets d’une faiblesse irréparable, loin d’être un baume à la blessure de son cœur ulcéré, ne faisaient au contraire que l'aigrir da-
vantage, que l’envenimer encore en lui fournissant l'aliment dés souvenirs. Elle l'avait senti enfin, elle avait vu clair dans sa position, peu à peu, par degrés, par transitions insensibles du désespoir à la douleur qui raisonne; elle s'était avoué que l’abandon de soi-même est un mauvais moyen de guérison, car elle voulait guérir, car, malgré la ruine de toutes ses brillantes chimères long-temps caressées, malgré la honte d’avoir failli qui seule et non plus accompagnée du dépit d’une chute inutile, lui rougissait le front par momens, car malgré tout, en un mot, à force de
considérer le malheur face à face, il lui avait semblé possible de le vaincre ; elle avait un pied dans le gouffre, mais elle était jeune, et l’habitude de souffrir lui avait appris qu’il n’est jamais trop tard pour faire un pas en arrière, qu’il y a toujours un pardon de prêt pour le repentir. Le jour où cette vérité lui apparut, ce fut comme une rosée bienfaisante qui l’inonda, son âme s'épanouit à une espérance lointaine, il est vrai, mais réalisable, un sang rafraichi coula dans ses veines, son œil rayonna : elle avait trouvé le remède à ses maux. Long-temps elle s'était concentrée en elle-même, retournant le fer dans la plaie, maudissant le monde et la vie, nourrissant d’incroyables douleurs, méditant à ces douleurs un horrible dénouement; long-temps ensuite elle avait crié : grâce! sans savoir à qui elle s’adressait, sans s'attendre à une réponse ; ce jour-là, c'était au ciel qu’elle avait demandé grâce, et au calme qui lui vint après son invocation ardente, elle avait cru la réponse favorable et sa prière exaucée. Ce jour-là aussi, relevant la tête, non sans une sorte de fierté, elle se dit : « J’effacerai tout. »
Morissot s'était tenu pour dûment averti. Nonseulement il n’avait pas reparu chez madame Féret, mais encore il n'avait cherché par aucun moyen à renouer avec Claire. Sans doute, ainsi que nous l’avons donné plus haut à entendre, son
embarras étant le même de rompre ou de tenir des promesses dont l'accomplissement n'avait jamais été dans sa volonté, sans doute :il ne demandait pas mieux que d’être délivré, n'importe comment, d’une femme qui commencait à lui devenir à charge ; lorsque la jeune fille le surprit’en état de flagrante perfidie, il prit peu garde au mépris dont elle l'accabla : dans cette rupture il n'avait vu qu’une chose, à savoir qu’elle ne venait-pas de lui : cet accident le dégageait pour ainsi dire de sa parole, et c'était pour lui le principal.
Allant au-devant des questidns que sa tante n’eût pas manqué de lui adresser vingt fois le jour sur l'absence du vieux monsieur qu’elle aimait tant et dont elle avait fait le point de mire de son ambition matrimoniale, Claire, dès le lendemain de leur dermière rencontre, avait dit, du ton le plus tranquille qu’il lui fut possible de prendre, qu'elle avait vu M. Morissot, qu'il allait quitter Paris pour long-temps peut-être, appelé par des affaires extrémement graves dans le lieu de sa naissance. — Il m'a prié de l’excuser auprès: de vous, avait-elle ajouté, car son départ est si prompt qu'il ne lui permet pas de venir méus faire ses adieux. ‘ | Ve JU à
De la sorte, la vieille dame ne se doutgit drrien. Seulement, lorsque son’ regard sur les yeux rouges et cerclés de noir de sa nièce, elle se
surprenait à penser que Claire aimait Morissot, qu'elle le regrettait; il est vrai que sur-le-champ elle le mettait, lui aussi, de moitié dans ses regrets, et sa conclusion était toujours que, puisqu'il avait de l’amour pour elle, et il en avait : elle s’y connaissait trop bien pour s’y méprendre, il reviendrait un jour ou l’autre, enfin qu’un bon mariage auräit lieu tôt ou tard. Souvent elle avait voulu parler de cette espérance à Claire qui lui imposait silence au premier mot, avec une vivacité sur la cause de laquelle la bonne dame, malgré son expérience prétendue, se trompait toujours. Épanchant alors en dedans le trop plein de son cœur, elle entassait monologues sur monologues, comptant avec elle-même, attendant et se résignant à être heureuse toute seule, sans queles semaines et les mois qui s’écoulaient vinssent attrister par le doute sa longue attente. Une telle croyance si tenace et portée à tout interpréter en sa faveur, ne pouvait que puiser de nouvelles forces dans la tranquillité conquise enfin par la jeune fille qui, ne pleurant plus, devait nécessairement espérer. À cette vue, madame Féret crut, plus que jamais, prochain le jour qui CORRE le triomphe de ses prévisions.
Mais Claire ! de bien autres pensées l’occupaient : à la suite de sa rentrée.en grâce auprés de la Providence, elle avait fait un retour sur son
passé — retour plein d'amertume, — passé si riche d'abord en promesses, puis si sombre, si vide en somme et où une seule place était prise par une faute, par un remords, passé qui pouvait rejaillir si cruellement sur son avenir! — Dans cette rétrospection sévère des années écoulées, elle se démontrait avec fermeté, avec rudesse même, toute l'inanité des moyens qu'elle avait employés pour arriver à ce grand but : le bonheur. Impitoyable pour elle-même, à cette heure que la raison lui était venue par la souffrance, elle marquait chacune de ses erreurs du sceau de sa réprobation ; toutes ses idées fausses, celles du moins qu’elle comprenait fausses par leur résultat, elle les rejetait comme autant de piéges ; ses yeux étaient ouverts ; elle le voyait : cette éducation, ces sentimens élevés qui devaient la conduire dans un sentier fleuri jusqu’à une belle et resplendissante destinée, n'avaient enfanté que mécomptes, désillusions, et qui pis est, que mépris d'elle-même. Oh! puisque Dieu, en accueillant son repentir, avait semblé lui dire qu’il en était temps encore, sa résolution était prise de ne plus écouter sa tante, de ne marcher qu’à la clarté du nouveau jour qui venait de luire à ses yeux. Elle le voyait aussi :la médiocrité seule pouvait la rendre heureuse; là seulement elle trouvera un port dans l'orage. Ainsi donc, à dater de ce commencement de
paix, plus de rêvés, plus d’orgueilleuses vanités! Non, elle a été lancée dans le monde par une mauvaise route , elle y est tombée déjà, il ne faut pas qu’elle y périsse. — Mais qui donc, à mon Dieu, lui poussera une planche de salut, qui donc lui tendra une main secourable? Où prendra-t-elle aide et secours pour obéir, quand elle le veut si fortement, à cette inspiration d’en-haut? La réponse à ces questions était toute trouvée : Claire savait quelqu'un qui l’aimait , dont l'amour l'avait touchée autrefois, quoiqu’elle n’eût pas permis à cet amour d’aller chercher un écho dans son cœur alors séduit par de vaines images; Georges, qu’elle avait revu, qui l’aimait toujours malgré le refus de sa tante et ses propres dédains, Georges p’avait-il pas dit qu’il reviendrait ? Oh! s'il revenait!
Soit attendrissement produit par le malheur dont elle avait été frappée, soit inclination ignorée qui n’attendait que ce moment pour apparaître, toujours est-il que la victime de Morissot , lorsqu’elle put réfléchir aux paroles de Georges, sentit en elle une douce compassion pour cette tendresse si mal appréciée, pour cette constance qui durait en dépit du coup le plus fait pour la briser. Bientôt elle aima le bon et honnéte jeune homme qui jadis lui avait offert un bonheur qu’elle n'avait pas compris et qu’elle comprenait si bien à présent.
Et qui sait même ? peut-être l'aimait-elle depuis Jong-temps! Qui sait? à son'insu, malgré elle, peut-être. pensait-elle à lui jusque dans les bras de son vieil amant! La comparaison était si naturelle et si triste. Quoi qu'il en soit, elle l'aimait aujourd’hui; ce qu’il y a de bien certain encore c'est que la vue de Georges, c’est que la promesse de. Georges, avaient été pour beaucoup dans les sages résolutions de la jeune fille ; tour à tour incrédule et confiante, elle avait beau se prouver l'impossibilité de son retour , elle y croyait néanmoins , et l’attendait. « Oh! qu'il revienne! » se disait-elle ; et le silence qui suivait cette exclamation était plein de grandes et bonnes pensées, d’amour, d'une reconnaissance encore sans objet, mais qui pour cela n'en était ni moins vive, mi moins dévouée.
Ainsi vivaient ces deux femmes, désormais séparées par des pensées qui ne devaient plus se rencontrer. Telle était la situation respective de la tante et de la nièce, lorsque Georges Marsault vint tenter un nouvel essai aussi infructueux que le premier. Mais la jeune fille, tout en se promettant bien de ne plus se laisser guider à l'avenir par l’'ambitieuse et inconsidérée madamé Féret, n'avait pu subitement se dépouiller de la crainte et du respect que celle-ci lui avait inspirés. Cette espèce d'esclavage amical explique comment, pendant la
visite qui commence ce chapitre, et surtout lors de l’interpellation que Georges lui adressa, elle n'avait pas osé rompre en visière avec celle qui lui servait de mère depuis si long-temps; de-là aussi son recours à la ruse, celte consolation, cet espoir furtivement jeté à l'amant malheureux. Claire pensait qu’il valait mieux attendre à plus’ tard à faire parler une volonté qui exigerait un consentement. D'ailleurs, il fallait revoir Georges, avant de pouvoir rien décider, — et même, après l'avoir vu, était-il bien certain qu'il y eût à décider quelque chose?
Le mécanicien parti, Claire rodoutait un orage: Ja tempête passa sans éclater sur sa tête. Dévorant sa colère en silence, la vieille dame se mit à ache-: ver le volume qu’elle avait fermé une heure auparavant; à la fin desa lecture, un peu calmée sans doute, ou du moins feignant de l'être, car elle avait peur de ne plus trouver sa nièce à l'unisson de ses idées, et ne voulait pas irriter cette première contradiction, elle aima mieux employer le ton de la douceur qui persuade que celui de la sévérité qui révolte. C'était peine ue il est QG mais elle
l'ignorait.
— Petite, — dit-elle avec une sorte de câlinerie dans la voix, trop étrange en elle pour ne pas être affectée, —— ce jeune homme m'a vraiment fait de la peine.
— Ah! — s’écria Claire sortant d’une profonde méditation.
— Oui, et je t’assure que j'aurais consenti à te donner à lui, si cette fois il n’y avait pas pour toi la certitude d’un établissement plus beau et plus désirable. Quant à ce monsieur Marsault, mon Dieu, je lui pardonne volontiers ses réflexions quelque peu insolentes : il était si naturel qu'il ne fût pas maître de ses paroles; je lui pardonne, entends-tu, mais n'en parlons plus.
Un seul mot avait frappé la pauvre fille : aussi fut-ce avec une surprise angoisseuse qu'elle interrompit :
— Une certitude! ma tante; qu'est-ce donc?
— Écoute : tu sais si mes prédictions se réalisent, tu sais si je me trompe dans mes conjectures….
— Oh! oui, je le sais, je ne le sais que trop, — pensa Claire avec amertume; mais rien dans sa physionomie ne révéla cette observation intérieure. |
— Eh bien! mon enfant, cette nuit j'ai fait un rêve , un beau rêve! Un homme riche, bien plus riche que ton M. Georges, et qui t’aime certes tout autant que lui, un homme dont l’absence t'a fait verser bien des larmes... tu comprends de qui je veux parler ; M. Morissot enfin était de retour.
Si en cet instant madame Féret eût regardé sa nièce , elle ne se fût pas trompée à l'expression de
mépris et de haine douloureuse qui, à ce nom, brilla dans ses yeux et contracta ses lèvres, expression tellement prononcée qu’elle eût sans contredit coupé court à l’éloquence de la superstitieuse matrone : celle-ci ne la remarqua pas, et continua :
— Je savais d'avance que cela ne pouvait être ‘autrement, mais Je suis bien aise de t’apprendre que ce retour est prochain maintenant. Qui sait ? demain peut-être. Et ce n’est pas tout, car ce ne serait rien. Il'arrive, songe donc, M. Morissot arrive pour t'épouser! Enfin, nous y voilà. L’ai-je assez attendu, l’ai-je assez désiré? C'est là ce qui te convient, ma chère amie : une belle fortune, un mari aimable, un cabriolet : je suis sûre qu’il t'en donnera un. À la bonne heure au moins, tu trouves]à ce quetu mérites. Ah ! cà, J'espère qu’à présent tu n’es plus fâchée que j'aie éconduit l'autre. Moi, au bout du compte, qu'est-ce que je veux ? Ton bonheur, un bonheur digne de toi , pas autre chose. Voyons, es-tu contente? Tu ne me réponds pas ?
— Si, matante.
— Allons, te voilà donc raisonnable : viens que je t'embrasse.
La réponse de la jeune fille n’avait, dans son esprit, aucun sens : les désirs de la vieille dame lui en prétèrent un. Satisfaite , elle se tut, et Claire, après avoir été chercher le baiser si peu mérité,
retourna à sa place, toujours sérieuse ; elle avait parlé sans que la pensée fût pour rien danssa parole, uniquement pour parler. En ce moment comme pendant les minutes précédentes, elle s’efforçait de repousser le souvenir de cet homme qui, à part le remords enfermé pour elle dans son nom , lui inspirait du dégoût. A l’aide de ses efforts, elle appelait une autre image, celle du constant ami que le ciel lui avait envoyé pour soutenir et accomplir sa bonne résolution. La noble image finit par chasser la honteuse figure, et alors l’ange tombé, mais qui voulait à tout prix se relever de sa chute, se dit dans son cœur :
— Oh! oui, demain je lui avouerai tout : que J'atété coupable, indignement trompée; cet aveu complet et sans ménagement sera une expiation, la plus cruelle punition de ma faute. S'il me pardonne, lui mon juge, si après le pardon il m'’accepte pour compagne de sa vie, alors je me dévouerai à une existence utile, je partagerai son sort, ses travaux ; j'aurai de la force, du courage: les remords, le bonheur et son exemple m’en donneront.
Mais s’il ne Jui pardonnait pas! Claire n’allait pas jusque-là. — Oh! demain, demain ! répétaitelle ; ce sera un affreux supplicé, mais il le faut. Mentir à lui, jamais! Après la miséricorde d’en- - haut, je n’ai d'espérance, d'avenir ici-bas que
dans sa pitié à lui, dans son pardon à lui, —elle n’osait pas ajouter : — Et dans son amour. — Qu'il me prenne en pitié ! Après cela les rudes travaux, les privations, la misère même si elle arrive, que m'importe ? J’ai tant à réparer ! | Et à la même heure, à la même minute peutêtre, Georges, en route pour regagner sa fabrique , se laissait aller à d’étranges, à de fünestes soupçons, capables de refroidir une passion plus violente que la sienne. Ces mots : — Demain, à midi, ma tante ne sera paslà, venez ! — ces bienheureuses paroles qui, pendant la première moitié du chemin, avaient incessamment résonné à ses oreilles comme un touchant écho de joie et d'espérance ; cet appel consolant entendu alors qu’il lui semblait que pour lui il n’y avait plus de consolation possible, avaient peu à peu, et nous pourrions à peine dire par quelle suite de pénibles considérations, perdu à ses yeux de leur charme primitif; à force d’en scruter le sens véritable, à force de les passer au creuset de la réflexion , il se désenchantait. Le passé donnait à Georges le droit de réfléchir : il en vint à voir un piége, ou du moins une arrière-pensée, un calcul, dans le doux avis de la jeune fille. — C’est peutêtre parce que je suis riche à présent, — pensa-til ; et cette fausse et injurieuse supposition empoisonna sa joie, lui mit de l’amertume dans le cœur,
froissa son amour et le pervertit. Mais après tout, elle était horriblement logique : Elle l'avait dédaigné pauvre, par la seule raison qu'il était pauvre, et aujourd'hui que la fortune lui souriait, aujourd'hui qu’elle avait dû comprendre par l’expérience le vide de ses chimères, elle lui disait : — Venez! |
Tout cela n’était-il pas probable ou croyable ? cet odieux soupçon n'a-t-il pas une excuse toute naturelle? Georges avait appris à calculer en voyant du calcul dans l'esprit de celle à qui il avait voué un amour candide et désintéressé; lui dont le cœur pur et bon ne contenait d’abord que de fratches et naïves croyances, lui qui jugeait les autres d’après lui-même, en expérimentant les autres, — et quelle autre, bon Dieu! — avides de trésors qui n'étaient pas ceux de ses rèves, il se mettait, malgré lui, à leur niveau. Sa nature se dépouillait de sa simplicité d’autrefois; en face du mal, il se faisait mauvais. Un pas de plus dans la connaissance des choses et des hommes, et peutêtre l’œuvre de démoralisation était accomplie en lui. Claire s'était trompée jadis, 1l portait la peine de cette erreur; elle revenait à la vérité, il n’avait plus de foi en elle; car une fois sur cette pente, l'instruction est facile, l'entrainement rapide.
Malgré tout, Georges, décidé à ne pas manquer
ce rendez-vous, quel qu’en füt le véritable motif, quel qu’en dût être le résultat, se dit aussi en forme de conclusion :
— À demain!