CHAPITRE V
£a giboulée de mars.
Les nuages après le soleil, l'obscurité du doute après un éclair d'espérance, tout, comme dans la nature en malaise, se suit dans un cœur qui souffre.
Burxs.
Triste comme l'attente
Quand on r’espère plus. Mrnec À. Tasru.
Claire s’est levée inquiète et grave, en proie-à des pressentimens tour à tour tristes et doux ; elle n’a pas dormi de la nuit, il est facile de le voir à la pâleur de son teint, à l’abattement de ses traits. Pourtant ce n’est pas cette fatigue, produite par l’absence du sommeil qui la courbe, pour ainsi
dire, comme sous un poids énorme ; non, le poids qui l’accable lui pèse au cœur, et la torture morale réagit sur le physique.
Cette jeune fille si légère il n’y a pas long-temps encore, si vaine, si futile, daus l’esprit de laquelle ainsi qu'en un terrain ingrat la semence la mieux choisie, une pensée féconde et sérieuse n’avait pu prendre racine, a fait, dans la nuit qui vient de s'écouler, des réflexions pour un siècle ; elle qui toujours avait regardé la vérité de loin, à travers un prisme adoucissant, ou, pour parler plus juste, qui avait repoussé la vérité comme une chose qui blesse, qui avait fermé les yeux pour ne la pas voir, soit qu’elle la craignit, soit qu'elle l'ignorit, elle s’est trouvée, cette nuit-là, face à face avec la perception vraie et complète de sa position. Elle a interrogé sans détour, sans lâche complaisance, toutes les possibilités de l’avenir, et certaines réponses, si toute espérance ne lui a pas été ravie par elles, ont du moins jeté en son âme le trouble et l'anxiété : il en est une surtout.
— S'il ne voulait pas me pardonner! — Cette question, qu'elle n'avait pas osé aborder la veille, elle se l'est adressée. À vrai dire, la réponse a été confuse, plutôt instinctive que précise, plutôt dictée par la crainte que justifiée par le savoir : n’importe, ce doute, ce vague, ont suffi pour la plonger dans une immense frayeur; à ce moment, elle s’est
presque repentie de sa résolution expiatoire. Puis, lorsqu'elle en venait à songer que. reculer serait tout perdre, que d’ailleurs un pas en arrière était désormais impossible, elle reprenait courage, mais ses forces étaient brisées ; elle promettait bien de faire la confession offerte au ciel, mais elle aurait voulu en retarder l'instant. Sous le coup de cette angoisse, elle trouvait rapides ces heures d’ordinaire si longues, si lourdes à la douleur qui veille.
Au jour , tout a changé : la lumière lui a fait du bien, a rafraichi ses idées , chassé les noirs pressentimens, et à l'aspect d’un joyeux rayon de s0leil qui, glissant obliquement à travers les rideaux de sa fenêtre, venait scintiller et trembloter sur le mur de sa chambre, elle n’a pu s’empècher de voir là un heureux présage. Pour son cœur attristé ce lumineux rayon a été comme le messager d’une espérance ; dès-lors, quoique parfois elle tressaille au souvenir de ses méditations nocturnes, une singulière énergie brille dans ses yeux, se révèle dans ses gestes, dans ses brusques paroles. Il y a bien encore du doute en elle, — oh! un horrible doute qui l’anéantit; — mais par momens la confiance domine. Ce jour qui doit décider de sa vie entière, qui doit la rendre à jamais heureuse ou misérable à jamais, ce jour elle le contemple, non pas précisément sans terreur, mais animée du vif désir d’être arrivée à la fin. Maintenant, palpitante
d’impatience, elle appelle de tous ses vœux l'heure qui lui semblait fatale et terrible peu d’instans auparavant.
Avec des notions aussi incomplètes du monde réel dans lequel elle n’a jamais vécu, notions, de plus, étrangement faussées et perverties par l’éducation, les mauvaises lectures et les discours mensongers qui ont toujours flatté ses oreilles, il ne faut pas s'étonner si Claire, tout en se jugeant bien vis-à-vis d'elle-même, peut s’abuser sur sa faute eu égard aux autres. Pour elle, cette faute ne paraît pas impardonnable , car cette faute, à ses yeux, appartient moins à elle qu’à celui qui la lui a fait commettre. Par un entièr renversement de rôle , elle croit que, si Dieu a le droit de la punir, les hommes ont seulement celui de la plaindre. Elle ne sait pas que c’est le contraire qui est vrai ; elle ignore que pour des chutes comme la sienne, les hommes n’ont pas de pardon. Nous l’avons dit, Claire a pris, — et en pouvait-il être autrement? — les romans pour de l’histoire.
Et puis, Georges, pour elle, ne ressemble pas à un autre homme : c’est un amant, un amant passionné, et celui-là ne peut pas être impitoyable. Lui, il ne verra que le piége où elle est tombée ; sa haine, son mépris, seront pour l’infâme qui a tendu le piége ; sa pitié, ses consolations pour la victime. D'ailleurs, sés regrets à elle, son repentir
d'avoir failli sont si poignans, si sincères! cela ne doit-il pas lui suffire ? Ces raisonnemens, ces distinctions puériles de la part de toute autre jeune fille que celle dont nous écrivons l’histoire, Claire les fait dans la naïveté de son cœur; elle ne s’apercoit pas de la contradiction qui existe entre le sentiment de la non-culpabilité et le repentir : il y a encore de la femme romanesque dans la pénitente qui a ouvert les yeux. Malgré tout, ce qui démontre que peut-être au fond se voit-elle plus coupable qu’elle ne feint de l'avouer, c’est qu'elle tremble en espérant, c'est cette question qu’elle s’est adressée, cette crainte qui la tourmente que Georges, en dépit de tout son amour, ne refuse de lui pardonner. Mais cette crainte, en attestant les subterfuges par lesquels la pauvre abandonnée cherche à se cacher la vérité, est là en même temps pour l’absoudre : ne prouve-t-elle pas à elle seule tout le mérite d’une telle résolution ? Ainsi passent les premières heures de la journée : en proie à une impatience, à une agitation plus vives à chaque instant qui la rapproche de celui du rendez-vous, Claire peut à peine tenir en place ; elle va d’une pièce dans l'autre, prend un livre, s’assied, s’efforce de fixer son esprit sur des objets étrangers à celui qui la préoccupe. C’est en vain : le livre, elle n’en lit qu'une page, ou mieux, elle ne lit pas du tout, car les mots frappent ses
yeux sans qu’elle puisse en comprendre le sens. Assise, le repos la tue ; il lui faut de l'exercice, et elle recommence ses allées et venues. Puis, c’est trop peu pour elle que cet espace si resserré : elle ouvre sa fenêtre, elle respire du moins! L'air frais et piquant du matin arrive comme une douce rosée à sa poitrine brûlante. Elle se penche dans la rue ; le bruit la distrait; mais tout-à-coup elle se rejette dans sa chambre avec une sorte de honte mêlée d’effroi : elle vient de voir monter en voiture la danseuse Césarine dont elle a presque envié le sort quelques mois auparavant. Une bonne pensée a suffi pour tout purifier en elle, jusqu'au regard. Alors, comme il faut ün aliment à ce besoin d'étourdissement qui la presse, elle court à son piano, négligé depuis bien des jours ; là, ses doigts errent à l’aventure sur le clavier ; les notes succèdent sans ordre. Il lui est impossible d'exécuter un morceau entier, même quelques phrases musicales qui forment un sens : tout est décousu, vague, incomplet, mais tout est bruyant. Un déluge de sons tumultueux et pressés jaillit de la table d'harmonie; il semblerait que c’est une gageure de discordance et de confusion.
Claire se lasse bientôt de ce jeu sans résultat, et elle revient près de sa tante, lui demande l’heure, et se promène encore.
Madame Féret a remarqué l'agitation de sa nièce;
elle sourit d’un air malin, car elle croit en deviner le motif. |
— Qu'as-tu donc, Claire ? lui dit-elle, — tu ne peux pas rester une seconde tranquille, il y a quelque chose qui t'inquiète : on dirait que tu désires , que tu attends...
— Moi! — s’écrie la jeune fille en pâlissant , et continuant à marcher pour cacher son trouble. .
— Oui, oui, il ne faut pas dire le contraire ; surtout il ne faut pas que tu sois honteuse : je sais ce que c’est. Mes paroles d'hier relativement à quelqu’un, mon rêve... Tu y crois donc? Allons, de la franchise et avoue-moi que ton impatience vient de l’attente.
— Eh bien! oui, ma tante, vous avez raison, — répond-elle sans trop savoir ce qu’elle dit.
Et la vieille dame de sourire, et d'ajouter tout bas entre ses dents :
— J'en étais bien sûre !
— C'est onze heures, je crois, qui sonnent à Saint-Vincent-de-Paule, notre pendule retarde, — continue Claire avec négligence ; — ne disiezvous pas que vous aviez à sortir ? Dépêchez-vous.
— J'ai le temps, mon enfant. Tu sais qu'il ne m'en.faut pas beaucoup pour me préparer : d’ailleurs, j'ai presque envie de rester; ces visites que j'ai à faire m’ennuient. Qu'’en dis-tu ? Si je les remettais à uh autre jour ?
— Comme vous voudrez, matante; — et Claire a besoin de faire un grand effort sur elle-même pour que le tremblement de sa voix ne trahisse pas son émotion; — mais il me semble que vous les avez déjà remises bien des fois.
La tante ne réplique pas. Si elle persiste à demeurer, que deviendra la pauvre fille? Dire son supplice pendant ces minutes qui volent maintenant et qu’elle voudrait retenir, nous n’en avons ni le pouvoir, ni le courage. L'expérience seule de pareils momens en peut faire comprendre toute l'angoisse. Une demi-heure s’est écoulée encore, et la vieille dame ne bouge pas. Claire est en proie à un véritable désespoir : il va venir. Que lui dirat-elle pour le renvoyer? Et puis, ne croira-t-il pas, n’aura-t-il pas le droit de-croire qu’elle a voulu se jouer de lui? Et s’il est vu! Que faire, mon Dieu, que faire ?
Cependant, madame Féret se décide, elle s’ha- . bille à la hâte, aidée de sa nièce qui voudrait ne pas trop se presser, de peur de donner l’éveil aux soupçons, tandis que ses mains frémissantes redoublent à son insu d'activité. La toilette s’achève.— « Adieu, dit-elle, ne m’attends pas avant cinq heures. » — Elle part : Claire est seule, enfin !
Dix minutes après, Georges qui a guetté dans la rue la sortie de son ennemie, est assis à deux
pas devant celle qui volontairement l’a choisi pour son juge.
Lui aussi depuis la veille a beaucoup réfléchi, et plus il s’est demandé le pourquoi de ce rappel inattendu, plus ses premiers doutes se sont corroborés de l’étrangeté de ce furtif rendez-vous: même, à bien prendre, ces doutes n'existent plus : la certitude, une certitude cruelle, mais exigée par l’évidence, les a remplacés. Il arrive donc résolu à - se tenir sur ses gardes, à bien lire dans le cœur de l’astucieuse avant de se livrer, s'étant juré, si dans ce cœur il ne voit pas d'amour, de rompre définitivement avec la jeune fille qui ne lui montre un peu d'intérêt que depuis que sa fortune, à lui, a changé, qui peut-être ne l’accepte que faute de mieux ; il arrive, réprimant les élans de son cœur, affectueux tout juste assez pour ne pas être impoli, cuirassé contre les attaques de la coquette, ‘presque froid.
Tel il était en entrant dans le petit salon ; mais tout cet échafaudage de calculs forcés, de menteuses promesses, croule bientôt : il ne tient pas contre la pâleur, la tristesse répandues comme un voile de souffrance sur le beau visage de Claire, plus beau encore de cette tristesse et de cette paleur. Georges est touché jusqu’au fond de l’âme à cet aspect ; la voir ainsi accablée, lui qui s’attendait à la trouver un peu confuse d’abord à la vérité,
mais du moins fraiche et agaçante, armée de cette confusion même pour l’attirer et l’enchaîner ! Toutes ses idées sont bouleversées : il ne lui vient pas à l'esprit que cet affaissement peut n'être qu’un piége de plus; sa passion, qu’il a eu tant de peine à tenir assoupie, se réveille; dominé par l’entratnement du moment, poussé par le repentir, il est prêt à se Jeter à genoux, à renouveler ses protestations, à lui demander grâce pour l'avoir méconnue, à la remercier de sa bonté, de sa tristesse, de tout. Cette bonté, il n’en est pas digne, cette tristesse qui lui déchire le cœur, elle lui prouve que sa tendresse est partagée, car il est dans une de ces positions où dans chaque chose on voit un signe d'espérance. Il maîtrise néanmoins cette exaltation, et l'instant d’après, comme elle continue à garder le silence, il retient son haleine, il craint de troubler du bruit de son souffle le recueillement dont elle semble vouloir prolonger la durée. Il se dédommage, il est vrai, par les yeux, du frein imposé à ses paroles : 1l la contemple avec ivresse, avec prière, avec pitié en même temps, et alors il oublie les refus, le dédain, ses longs jours de deuil, ses soupçons, cruels moins pour elle encore que pour lui : ce moment efface tout, il est subjugé, amoureux fou, comme il l’a
été autrefois, comme il le sera toujours, il en est sûr!
Sous ce regard fixe et bràlant qu’elle a surpris, et à l'expression duquel elle sé méprend, la jeune fille sent toutes ses terreurs lui revenir. Sortant de sa rêverie, rappelée à elle-même, elle a ouvert Ja bouche à plusieurs reprises, et sur le point d’entamer cet entretien qui doit marquer si profondément dans sa vie, elle hésite, la voix lui manque, Jes mots expirent sur ses lèvres. Le jeune amant jouit de cet embarras qui lui semble un présage de bonheur.
Quelques phrases indifférentes sont enfin échangées, mais la conversation tarit vite sur ce piedlà et un nouveau silence succède à ce vain effort tenté pour le rompre. Il la regarde encore, elle tressaille sur sa chaise et pâlit, et c’est tout.
— Monsieur Marsault, — balbutie-t-elle voulant en finir, — vous avez dàù être bien étonné lorsqu'hier.…. :
— Aussi heureux que surpris, mademoiselle, je vous le jure.
— Peut-être vous ai-je donné une mauvaise opinion de moi en agissant ainsi, en vous recevant en l’absence et à l'insu de ma tante?
— Oh ! non, rassurez-vous : je pense seulement que vous avez eu pitié de mon amour, de mon malheur, que vous êtes bonne, et loin de vous nuire dans mon esprit, cela fait que je vous aime plus encore que je ne vous aimais, si c’est possible.
— Tant mieux! car du moins vous ne croyez pas ce que j'ai craint un instant, mais j'espérais en votre indulgence..... Vous vous souvenez de notre rencontre, de mes larmes, de ce que je vous ai dit... eh bien! c’est pour tout vous confier que je vous ai prié de venir... Mais, mon Dieu! il y a de ces choses qui font honte à exprimer et je ne sais plus par où commencer : j'avais préparé d'avance mes paroles, je me croyais sûre de ma mémoire... voilà que tout se mêle dans ma tête... Ah ! monsieur , je suis bien à plaindre !
— Vous, — s'écrie-t-il, — vous si jeune et si belle ! Si je puis vous être utile, parlez : mon existence vous appartient , vous devez le savoir.
— J'ai peur que vous ne changiez de langage quand vous saurez la vérité, — réplique-t-elle d'une voix concentrée.
— Jamais, mademoiselle , jamais !
Et'se rapprochant d'elle, il va se mettre à ses pieds, lorsque tout-à-coup abandonnant le ton d’hésitation qu elle a conservé jusqu'ici et de nant courage :
— Non, monsieur Georges, non, — dit-elle avec une énergie qui tient du désespoir, — il faut que je vous dise tout. D'abord un aveu est nécessaire pour vous comme pour moi ; cet aveu Je vous le dois , et si, après l'avoir entendu , vous persistez toujours, comptez sur moi, je saurai bien
forcer ma tante à donner son consentement...
— Vous consentez donc, vous?
— Vous ne le saviez pas?... — répond-elle avec cette ravissante coquetterie que savent conserver les femmes au fort même des circonstances les plus critiques.
— Que je vous remercie et que je vous aime !
Maintenant dites, quoique cette assurance me suffise; mais puisque vous le voulez, dites, j'écoute ; -peu m'importe! Ce que je vais apprendre ne pourra m'’enlever la joie que me donne ce que je sais. Je ne vois rien que mon bonheur : vous serez à moi, mademoiselle, vous serez ma femme ! Mais, parlez, car il paraît que c’est d’un obstacle que vous avez à m'entretenir. Ah! s’il ne dépend que de moi...
— De vous seul.
— Alors il n'existe plus , je vous l’atteste par avance.
— Je vous crois, j’ai besoin de vous croire... Eh bien !... — poursuit-elle, enhardie par l’énergique promesse du jeune homme , — eh bien, si j'avais un pardon à implorer de vous, une faute à me reprocher... Je veux être franche tout-à-fait.… si j'avais été... coupable...
À ce mot qui s'échappe avec effort de ses lèvres, Claire se couvre le visage de ses mains, et lorsqu’elle ose regarder Georges en face, elle l'entend répéter : |
— Coupable !
— Oh ! oui. Écoutez-moi.
L’instant fatal est arrivé. Elle se recueille, rassemble toutes ses forces ; et lui, quoique un peu troublé , afin de soutenir son courage chancelant, dit toujours :
— Je vous pardonne, mademoiselle, je suis trop heureux pour ne pas vous pardonner tout.
Les yeux baissés , le sein palpitant d’une émotion où il se glisse de l’espérance , Claire va compléter le terrible aveu... La sonnette qui retentit l’arrête au premier mot.
— $Serait-ce ma tante? dit-elle toute tremblante, elle devait cependant rester dehors jusqu’à ce soir.
Mais prenant sur-le-champ son parti :
— Restez ici, monsieur Georges. Eh bien! si c'est elle, tant mieux ! elle saura ce que je pense un peu plus tôt, voilà tout. Je n'ai pas fait de mal, ainsi... | Ù
Et elle courut ouvrir.
— Est-ce vous, ma bonne tante? demanda-telle.
— Non, ma sœur, c'est moi... Ouvre donc vite, Je suis pressée.
Pendant les complimens et les baisers de bienvenue prodigués par Claire à Fanny, et prolongés à dessein par la première qui hésite à amener sa sœur en présence de Georges, celui-ci réfléchit un
instant à ce qu'il vient d'entendre; cet instant suffit pour refroidir singulièrement son exaltation momentanée. — « Qu'allait-elle m’apprendre?» — se dit-il avec plus de surprise alors que de compassion, avec plus de curiosité que d'amour, tremblant de deviner.
—Ta tante n'est pas ici? —s'écrie l’ouvrière en entrant dans le petit salon ; — ma foi, je n’en suis pas fâchée : elle n’est pas très bonne pour moi, ta tante !
Puis apercevant Georges qui s'est levé pour la saluer, et devenant toute rouge en lui rendant son salut :
— Ah! monsieur, pardon, vous m'avez fait peur, je ne m'attendais pas...
— Îl n’y a pas long-temps que ma tante est sortie, — interrompt Claire négligemment, — et monsieur est resté. Mais par quel hasard aujourd’hui dans ce quartier ?
— Par un hasard qui n’est pas heureux, les affaires ne vont pas très bien : Je te conterai cela.… J'ai profité de l’occasion pour te faire une petite visite. Eh! mon Dieu ! il faut bien que je vienne, puisque tu ne viens pas. Si nous étions seules, je te gronderais, Claire. Comment! je t'ai vue à peine deux ou trois fois depuis mon entrée en fonctions : c'est mal : des mois entiers sans pouvoir t'embrasser. Moi, toutes mes journées sont
prises. les dimanches il faut bien que je les passe avec sœur Louise. Et toi, tu ne mets donc jamais les pieds dehors ?
— Je n'ai pas pu, je t’assure que je n'ai pas pu, — répète l’accusée, voyant que Fanny fait un petit geste d’incrédulité; — d’ailleurs, ne t’ai-je pas écrit? |
— C'est vrai, et je t'en remercie ; mais ce n'est pas la même chose ; enfin, je te crois : Je sais que tu m'aimes, cela me suffit. Mais plus je te regarde, plus je te trouve changée : tu es pâle, tes yeux sont fatigués, on dirait que tu as pleuré. Estu malade ?
— Oui, c'est cela ; je n’ai pas été bien ces jours derniers, je m’en ressens encore. |
— Pauvre sœur !
Et sans faire attention qu'il y a là un inconnu qui la regarde, elle se penche vers Claire et l’embrasse à plusieurs reprises. Après cette effusion touchante, surprenant un regard du jeune homme, et profitant de sa posture qui lui permet de parler sans être entendue :
— Est-ce que ce monsieur, — dit-elle, — serait celui qui devait venir, tu sais ?
— Non! — répond l’autre, également aussi bas que possible et en rougissant beaucoup : heureusement Fanny ne peut s'en apercevoir, mais du ton de la vérité.
— Dam ! il est très bien, et j'avais cru.
— Non, non, tu te trompes.
Persuadée, l’ouvrière n'insiste plus; elle reprend sa place, et la conversation continue presque toujours entre les deux sœurs, Georges n’y lançant qu’un mot çà et là pour se donner une contenance. De temps à autre et tout en causant, Fanny, curieuse de savoir si un examen plus complet sera aussi favorable à l'étranger que l’a été le premier abord, jette sur lui en dessous un coupd'œil rapide. Sans doute elle est satisfaite du résultat de ses observations, car elle en poursuit le cours à la dérobée, de manière à ne se trahir ni aux yeux de celui qui en est l’objet, ni à ceux de Claire, avec assez d'attention cependant pour ne point remarquer l’embarras de cette dernière. et son trouble qui croît à mesure que les minutes s'écoulent. La jeune fille souffre évidemment de la prolongation de cette visite; déjà elle a essayé de laisser tomber l'entretien, en ne répondant pas aux naïves effusions de la bonne petite qui, préoccupée et non encore parvenue au terme de son examen, ne cesse de babiller. Elle s’agite sur sa chaise, consulte avec anxiété l'aiguille de la pendule qui lui semble courir sur le cadran, fait à Georges des signes qu’il ne comprend pas ou qu'il feint de ne pas comprendre, auxquels néanmoins il tâche de répondre que ce n’est pas sa faute; en
un mot, la nièce de madame Féret est au bout de sa patience.
Quant au mécanicien, il prend plaisir, lui, à étendre la durée de cette interruption d’une scène dont il n’est plus aussi envieux de connaître le dénoûment ; il n’est. il faut le dire, nullement contrarié de l’arrivée de l’ouvrière, et, encore impressionné par l'espèce d’effroi que nous avons révélé en lui quelques lignes plus haut, il redoute maintenant son départ. Aussi s'est-il hâté de suppléer au silence affecté de Claire et de relever la conversation prête à languir, ayant, du reste, en cas de récrimination, une excuse toute trouvée dans son désir de ne pas laisser voir à Fanny l’impatience peu obligeante de sa sœur. Soit réalité, soit illusion, à part la différence du blond au brun qui existe entre les jeunes filles, il croit apercevoir dans leurs traits de nombreux points de ressemblance, et cette ressemblance lui cause une étrange émotion. S’étudiant à comparer le visage de l’une au visage de l’autre, 1l ne sait auquel donner la préférence, car Fanny est bien jolie aussi; elle paraît si bonne, elle est si vive, si gracieuse malgré sa timidité presque enfantine! il y a tant de gentillesse dans ses naïves paroles, tant de pureté dans le timbre argentin de sa voix, tant de sérénité sur son front, de douceur dans ses regards, et en même temps de candeur spiri-
tuelle dans tout ce qu’elle dit, dans ses manières, dans toute son attitude! Lui aussi, de son côté, sans qu'il s'en aperçoive, il la contemple par momens, tout en simulant une entière indifférence, et plus il s'attache à cette contemplation, plus il découvre en elle de grâces naturelles et par cela même plus séduisantes; il n’y a pas jusqu’à cet élan bien simple de tendresse fraternelle dont il avait été témoin tout-à-l’heure qui ne le touche singulièrement : là il voit la preuve d’un cœur sensible et bon.
Le temps passe, et Claire bout d'inquiétude, et Georges, tout entier à ce charme nouveau, est loin de trouver la visite trop longue, lorsqu'il est tiré de son extase admirative par cette exclamation de l’ouvrière :
— Ah! mon Dieu, dit-elle, déjà si tard ! Je ne serai jamais revenue aussitôt que je l’avais promis. Et vite, vite, il faut que je m'en retourne. Adieu, Claire! monsieur, je vous salue, adieu! — Mais s’approchant de la fenètre, elle s'écrie tout-à-coup : — Me voilà bien ! il pleut à présent! IL faisait si beau quand j'ai quitté le magasin et tout-à-l’heure encore quand je suis entrée ! C’est un fait exprès : comment vais-je faire ?
— Quel contre-temps ! — dit Claire bas à Georges qui paraît très affecté, — de la pluie ou du départ de Fanny : qui sait ? :
En effet, au beau soleil du matin a succédé brusquement, sans transition aucune , une bourrasque d’eau neigeuse que le vent balaie avec force dans tous les sens, une de ces giboulées si fréquentes dans ce mois d’équinoxe pendant lequel il n'est pas rare de voir, en un jour, le printemps faire place à l'automne, et l'été de l’aprèsmidi à un soir d'hiver, froid et gris.
— Ma foi! tant pis, cela ne durera pas longtemps : Je m’en vais.
— Mais, ma sœur, — réplique Claire, son amitié l’emportant sur son impatience, —tu te mouilleras, tu t'enrhumeras..….
— C'est égal.
— Non, prends mon parapluie.
— Oui, et pour te l'envoyer, comment ferai-je? Madame Féret se mettrait dans une belle colère après moi ! J'aime mieux me risquer. J'aurai bien vite gagné le faubourg Saint-Denis : j’y prendrai la citadine.
— Je ne le veux pas. Écoute : je sais un moyen de nous tirer d’embarras. — Et s'adressant à Georges : — Monsieur Marsault, voudriez -vous être assez bon pour nous rendre à toutes deux un service ?
— De tout mon cœur, mademoiselle : parlez.
— Eh bien ! conduisez ma sœur jusqu'à la voi- , ture ; et revenez vite, — ajoute-t-elle tout bas.
— Mais votre tante ? — répond Georges sur le même ton.
— Ma tante ne rentre qu’à cinq heures. — Puis à voix haute : — De cette manière j'aurai tout de suite mon parapluie : vous me le rapporterez, n'est-ce pas ?
— Oui, mademoiselle, je vous le promets, — réplique-t-il; car malgré le plaisir secret qu'il éprouve à rester quelques instans de plus avec l’une, il se fait un point d'honneur, une sorte de devoir de revenir écouter l’autre jusqu’au bout.
— Puisque monsieur a la bonté de m’accompagner, allons, j'accepte. Adieu, adieu, chère sœur !... Partons!
Georges et Fanny sont sortis; Claire se retrouve livrée aux ennuis de l'attente; mais celle-là du moins ne durera pas long-temps, vingt minutes au plus : le grand, le terrible aveu s’achèvera ce jour-là. À cinq heures du soir Claire attendait encore.
— Qu'est-ce que je te disais hier, qu'est-ce que je te disais ce matin? —s'écria la vieille dame, rentrant toute radieuse, et trop enivrée de sa joie pour prendre garde à la torpeur effrayante dans laquelle sa nièce était plongée ; — j'avais raison ; mon rêve avait raison. Ne crois plus aux rêves après cela ! Je viens de le voir.
— Qui? demanda la jeune fille.
— Qui ? Est-ce une question à faire ? Mais laissemoi m'asseoir ; j'étouffe, je suffoque. Tiens, à propos, voici ton parapluie que la portiére m'a remis en passant : tu l’avais donc prèté?
— Oui, à ma sœur qui est venue...
— Eh bien ! qu’as-tu donc? tu as de La peine à parler. Ah! je conçois, c’est le saisissement. Allons, calme-toi, reprends courage : je te dis que je l'ai vu, j'ai vu M. Morissot; là, es-tu contente?
Claire, qui avait relevé la tête, ranimée qu'elle était par cet espoir confus, la laissa, à ce nom, retomber sur sa poitrine ; madame Féret ne fit pas attention à ce changement, ou, pour mieux dire, elle n’y vit qu’une preuve de plus que son propre bonheur était partagé.
— Malheureusement , — continua-t-elle, — je n'ai pas pu lui parler ; il passait de l’autre côté de la rue. J'ai voulu le rejoindre, puis tout d’un coup il m'a échappé... Ah! s’il m'avait aperçue, je suis bien sûre... Mais nous devons être tranquilles : nous le reverrons, il faut espérer...
En ce moment un nouveau visiteur arriva à la porte de madame Féret, qui tressaillit ainsi que Claire. Elles se trompaient toutes les deux.
— Comment! c’est vous, M. Charles ! Qui vous amène ? Nous avons appris dans le temps votre nomination à une sous-préfecture, et par d’autres
LA GIBOULÉE DE KM:nRs. 153
que vous encore. Je ne veux pas vous faire de reproche, mais c’est mal de négliger des amis qui ne vous ont pas oublié.
— Pardon ! j'étais si occupé, si pressé... Ravi de vous voir en bonne santé. Et ma cousine, toujours belle, toujours charmante !
Claire s'inclina pour toute réponse.
— Ah! çà, — reprit la tante, — j'espère que vous n’en resterez pas là, que vos talens, mieux appréciés, seront mieux récompensés. Vous ne dites rien , mais je devine : sans cela seriez-vous à Paris? |
— Oui, en effet, — répliqua Baudin en déguisant mal un dépit concentré, — il y a du nouveau, vous avez raison.
— Et vous êtes ?
— Je suis destitué.
— Destitué !
Ici Claire méêla son exclamation à celle de sa tante.
— Oui, ces misérables m'ont dépouillé d’une place si bien gagnée, sous prétexte que j'allais trop vite. Je suis accouru pour me faire rendre Justice : j’ai trouvé toutes les portes fermées ; mais patience , ils n’iront pas long-temps eux-mêmes...
— Que voulez-vous dire ?
— Que les émeutes ne font que commencer, que ceux qui les ont portés au faite pourront tout aussi
bien les renverser; bientôt, j'espère... gare la culbute !.... Que voulez-vous ? ils lassent la patience du peuple... Hier au soir, à la société, nous avons juré...
— 0 ciel ! — interrompit la jeune fille —, il n’y a donc pas eu assez de sang versé ?
— Je vous dis, ma cousine, que nous sommes décidés... Et puis, il y a de la honte à supporter la tyrannie...
— Qui vous enlève votre place, repartit-elle.
— Sans doute, je ne me fâche pas de l'épigramme; car maintenant que puis-je faire? Mon Journal n'existe plus... Ah! nous nous remettrons à l'œuvre, et alors...
— Alors, — dit la vieille dame qui l’approuvait du geste, — alors vous serez nommé...
— Ce qu’on voudra; car je suis désintéressé : je n’agis que pour mon pays et pour la liberté. À propos, je viens vous demander à diner.
— Volontiers, M. Charles, volontiers; à la fortune du pot! Justement, voici l'heure. Ah! cà, J'espère que vous nous tiendrez au courant des affaires; vous pouvez compter sur notre discrétion.
L'ex-sous-préfet promit tout en dissimulant un sourire; l’on se mit à table.
Une semaine, quinze jours se passèrent, et Georges non-seulement ne revint pas, mais encore
ne donna pas de ses nouvelles; même silence de la part de M. Morissot.
Au bout de ce temps, Claire n'attendait plus; madame Féret attendait toujours.