E. ARNOULD
Bras dessus, bras dessous, ils allaient sans s’adresser une parole ; de temps à autre seulement le regard du jeune homme glissant de côté rencontrait celui de sa jolie compagne de route : alors ils se détournaient subitement, rougissant tous deux et timides.
Pourquoi de la timidité entre gens qui se voyaient ce jour-là pour la première fois, qui avaient un sujet de conversation tout trouvé dans
la pluie neigeuse qui les inondait en tous sens? Pourquoi cette rougeur dont se colorait à de certains momens le front de la jeune fille, et pourquoi ces momens-là étaient-ils toujours ceux où elle surprenait un coup-d’œil de son voisin ? Pourquoi aussi cette rougeur était-elle contagieuse ? Nous n’en savons rien : eux-mêmes peut-être ne s'en rendaient pas bien compte. Probablement occupés de la même pensée confuse qui cependant les troublait et ne pouvait se traduire par des mots, ils semblaient l’un et l’autre avoir fait la gageure de garder le silence : silence de la pudeur d’une part, de l’autre silence d'un homme qui, en face d’un sentiment nouveau, se retrouve hésitant et craintif comme.à un premier amour. Du reste, si le mot amour s’est rencontré sous notre plume, nous ne répondrions pas de la justesse de son application : faute de mieux, nous jugeons sur les apparences.
Hs allaient donc, et après une centaine de pas, comme cette taciturnité devenait embarrassante, Fanny jugea à propos d’y renoncer, et ce fut pour prier son cavalier de se hâter : eelui-ci, en effet, sans le savoir, sans le vouloir presque, ne marchait que très lentement , tandis que le mauvais temps aurait dû le faire courir.
— Pardon, monsieur, lui dit-elle, je suis pressée.
Il ne parut pas l’avoir entendue, ne répondit rien, et n’obéit pas à la pression du bras qui l’entrainait en avant.
— Vous vous repentez sans doute déjà de votre complaisance, monsieur, car-on dirait que vous n’avancez qu'à regret... Je suis vraiment désolée que ma sœur vous ait ainsi mis à contribution... |
Il ne répondit pas encore, et persista dans son allure insouciante. La petite enrageait : — Qu'at-il donc à ne rien dire ? pensa-t-elle ; est-ce qu'il le fait exprès ? C’est une chose singulière, je l’aurais cru plus aimable. — Et ce n’était plus d’émotion qu'elle était rouge, ou, pour parler plus juste, cette émotion c'était du dépit, de la colère. Fanny voulut allonger le pas; sa colère redoubla quand elle se sentit retenue.
— Nous n’arriverons jamais, s’écria-t-elle avec humeur. |
Pour le coup son compagnon l'avait entendue ; il sourit; mais aussitôt, pour réparer cette gaieté intempestive, qui, à bien prendre , pouvait passer pour de l’impolitesse , il balbutia :
— Ne m'en veuillez pas, mademoiselle , j'avais oublié que vous étiez si impatiente. Excusez-moi, et puisque vous désirez marcher plus vite, allons. c'est que, voyez-vous, je ne sais trop à quoi je pensais, mais à coup sûr ce n'était pas à vous
mécontenter, ce que j'ai fait pourtant , si j'en juge par le ton.dont vous venez de parler...
— Moi! je vous assure. que si j’ai paru un moment fâchée , je ne le suis plus... — Et tout bas elle ajoutait : — A la bonne heure au moins, le voilà gentil : c’aurait été dommage qu'il ne le fût pas...
Ils doublèrent le pas , elle se serrant contre lui, lui la protégeant de son mieux contre l’averse en la couvrant du parapluie au risque de se mouiller lui-même, la soutenant de son bras pour sauter les ruisseaux, l’entourant en un mot des soins les plus attentifs, si bien qu’elle s’en aperçut, et lui fit remarquer que ses habits étaient tout trempés.
— Je ne veux pas, monsieur, que vous attrapiez du mal pour moi, dit-elle.
— N'ayez donc pas peur, ce n’est rien, mademoiselle Fanny.
— Vous savez mon nom?
— Je l'ai entendu, je l’ai retenu. c’est un très joli nom que celui-là.
— Vous trouvez, monsieur... monsieur...
— Georges Marsault, mademoiselle.
— Georges! J'aime assez le vôtre aussi.
— Vraiment? J'en suis enchanté... Je.
— Pourquoi donc?
— Oh! mon Dieu, je ne sais pas précisément pourquoi, mais ça me fait plaisir.
— Vous plaisantez.
— Du tout, du tout, je vous le jure : qu'est-ce qui me forcerait à vous le dire si ce n'était pas vrai ?
— Au fait, vous avez raison, c'est une idée comme une auire.
— Comme une autre, si vous voulez, et cependant c’est tout naturel, parce que, voyez-vous, il y a des circonstances, des choses... auxquelles on ne s’attend pas... certainement on ne s’y attend pas... et ça fait que... N'est-ce pas qu’au bout du compte on est bien libre... si on peut?... Qu'en pensez-vous ?
Georges s’embrouillait : ce fut au tour de Fanny de sourire; elle fit mieux, et le jeune homme demeura stupéfait en l’entendant éclater sous cape, malgré ses efforts pour étouffer un rire moqueur.
— Je vous semble ridicule, reprit-il.
— Oh! non, non ; un peu drôle, voilà tout ; mais
j'ai eu tort. Parlons d’autre chose.
— Je veux bien, mademoiselle, c'est-à-dire que je ne demande pas mieux. Il paraît que mademoiselle est ouvrière.
— Oui, monsieur, lingère, première demoiselle dans un magasin de lingerie. |
— Ah!
— Cela vous étonne ?
— C'est que si jeune! mais c’est bien plus joli à votre âge ! Vous devez être fière.
— Non, je suis contente... Et vous?
— Moi, mademoiselle, je suis ouvrier comme vous... mécanicien.
— C'est une belle partie.
— Je ne m'en plains pas ; et de plus chef en second de la manufacture.
— Tiens, comme ça se rencontre !
— Ce n’est pas tout : j'ai une part dans les bénéfices.
— Alors vous avez beaucoup de talent.
— Mon Dieu, non; j'aiun patron qui m'aime ; c’est à lui seul que je dois ma fortune.
— Je suis sûre, M. Georges, que vous dites cela par modestie.
— Vous êtes dans l'erreur... Le digne homme!
je ne lui rendrai jamais toute la justice qu’il mérite... Si vous saviez ce qu'il a fait pour moi... Ah ! mes éloges ne peuvent être au-dessus de ses qualités et de ses bienfaits : aussi je le vénère, je le respecte comme si j'étais son fils.
— Je le concois, — dit-elle avec un petit air d’attendrissement qui la rendait plus jolie encore; puis en elle-même , tout en regardant Georges en dessous : — Il est reconnaissant, il a bon cœur : oh!ilest bien mieux que je n'avais cru d’abord.
Et en même temps lui aussi il se disait : — Comme
elle est bonne et gentille! Sa figure n’est pas trompeuse ; je l’avais deviné.
Qu'est-ce que tout cela voulait dire ?
— Oui, M. Georges, — répéta-t-elle presque aussitôt ; car leurs réflexions mentales n'avaient pas duré plus d’une seconde ; —— oui, Je conçois votre tendresse pour un bienfaiteur. Moi aussi. et c'est singulier que nous nous trouvions dans une position à peu près pareille : ne le pensezvous pas ?
— Oh! bien extraordinaire ! Mais voyons, di-
tes...
.— Comme vous, — la voix de Fanny devint grave, — j'ai une protectrice qui m'a élevée, qui m'a comblée de marques d’amitié, qui m'a servi de mère depuis que j'ai perdu la mienne.
— ‘Fout.comme moi , mademoiselle! Orphelins tous deux , ouvriers tous deux, et tous deux chefs d’atelier,. de magasin...
— Ah! par exemple, je ne gagne-pas autant que vous, moi.
— Qu'est-ce que cela fait? Et dire qu'aujourd’hui le. hasard nous réunit, nous rassemble! Le hasard est quelquefois bizarre.
— Je n’en reviens pas...
— Ni moi non plus.
Georges donnait le bras gauche à Fanny qui ” était ainsi obligée de remonter le sien pour lui
donner plus de facilité à tenir le parapluie. À ce moment, la jeune fille sentit battre le cœur de son compagnon; à son insu, elle fut troublée, presque honteuse de cette découverte. Par un mouvement prompt et inattendu elle s’éloigna de lui; mais aussi rapide qu'elle, il retint de sa main droite ce bras qui voulait fuir, et il s’écria :
— Prenez donc garde, mademoiselle, vous vous exposez à la pluie... Tenez, votre bonnet.
— Le pied m'avait tourné.
— Âh! mon Dieu, souffrez-vous ?
— Non, ce n’est rien.
— Appuyez-vous sur moi davantage : rapprochez-vous.. Bien!
Et la main de Georges n'abandonnait pas le bras de sa jolie voisine, et il le serrait comme pour la soutenir, et la fugitive se laissait faire. Le moyen de se fâcher contre celui qui veillait si attentivement sur elle! le moyen de ne pas rester là, tout près de lui, quand il s’efforçait d’empêcher un nouvel accident! Elle resta, quoique tremblante, et ce n’était pas de froid peut-être, tandis que le jeune homme lui répétait pour la rassurer : — Appuyez-vous, ne craignez pas de me fatiguer. — Sa crainte s’évanouit en effet; la minute d’après il n’y paraissait plus. L'entretien continua, mais non plus sur le même ton, vif et léger à présent, avec des rires sur le feint accident
de tout-à-l'heure, chacun des interlocuteurs ayant recouvré son calme habituel ou croyant l'avoir recouvré, ce qui revient au même, pourvu que J'épreuve ne se prolonge pas trop, à moins qu’un mot, frappant droit au cœur, n’aille y mettre à nu le mensonge et réveiller le feu qui dormait sous ce rempart d’insouciance affectée.
Ils causaient, ils riaient comme s'ils se fussent connus depuis long-temps, comme de vieux amis. Rien ne lie, rien ne rapproche aussi vite que la similitude dans les existences, surtout si elles ont été malheureuses, et au fond de toutes les destinées n’y at-il pas des larmes? Ici la ressemblance était complète; et puis l’une avait tant de can- ‘ deur, de naïveté, l’autre désirait si ardemment reconquérir sa naïveté et sa candeur fanées mais non flétries; pour l’un et pour l’autre ce qui est bon avait un attrait si puissant! Deux êtres ainsi moralement disposés n’ont qu’à se rencontrer, à l'instant ils s'unissent par une sorte d'attraction magnétique dans un sentiment de mutuelle affection. C’est ce qui arrivait de Georges et de Fanny.
Ea connaissance était plus qu’à moitié faite, et il allait falloir se séparer. Ils entraient dans le faubourg Saint-Denis où la petite devait prendre la Citadine; après quoi le jeune homme retournerait auprès de Claire : tout cela avait été convenu. Déjà se quitter, quel dommage ! et pourse
revoir, quand ? Jamais peut-être. On était si bien ensemble : oh! oui, c'était grand dommage. Si Georges savait la cause de ces regrets qui pour être intérieurs n'étaient ni moins vifs ni moins profonds , certes l'ouvrière l’ignorait. Ses regrets, elle les sentait bien plus qu'elle ne les comprenait.
Parvenus au terme d’une course qui devait laisser des souvenirs dans leurs âmes, Georges était triste, Fanny impatiente, oubliant sa tristesse involontaire pour satisfaire son impatience. On l’attendait au magasin où déjà elle aurait dà être rentrée, tout cédait en son esprit à cette impérieuse nécessité. Leurs regards se dirigèrent en même temps vers le haut du faubourg : Pas de Citadine ! Puis en. se retournant ils virent à trente ou quarante pas devant eux l'énorme voiture qui roulait au grand trot des chevaux sur la pente de la rue.
— Âllons, —s’écria la jeune fille, — nous la re- Joindrons. /
. Georges obéit, mais, il faut le dire, avec une lentéur qui permit au lourd équipage chargé sans doute d'autant de voyageurs qu'il en pouvait contenir, de prendre beaucoup d’avance sur eux.
Fanny se désespérait. Néanmoins son désespoir se passa bientôt lorsque le mécanicien lui proposa
de la reconduire jusqu’à son magasin. Elle sourit d’aise à cette offre.
— C’est pourtant bien loin, objecta-t-elle.
— Qu'importe, — répondit-il. — Croyez-vous
que je voudrais vous laisser seule par un temps
pareil; et puisque je dois LépOrier le parapluie chez votre sœur...
— Au fait, vous avez raison : attendre une autre voiture, ce serait perdre plus de temps encore, même en admettant que j'y trouve une place ; autant vaut aller à pied, mais je crains vraiment d’abuser de votre obligeance.
— Marchons, mademoiselle.
— Marchons, monsieur Georges, — répéta-t-elle déjà toute consolée.
Et ils descendirent le faubourg.
— Bien sûr, — ajouta-elle un moment après, — bien sùr je n’aurais point accepté s’il ne pleuvait plus; mais. an dirait que la giboulée ne veut pas en finir de toute la journée. Merci, tout de même, monsieur Georges, merci !
Cet incident, qui rendait le jeune homme si heureux, avait donné un tout autre cours à leurs idées à tous deux; il fallut trois ou quatre minutes de silence pour qu'ils pussent se rappeler ce qu'ils se disaient quelques instans auparavant. Georges ne songeait nullement à renouer l'entretien ; il avait près de lui la jeune fille vers laquelle il se sentait entraîné par un charme aussi doux que puissant, il serrait contre son cœur son bras qui
fil
ne faisait plus le geste de se retirer; de tempsen temps il jetait sur sa compagne un regard furtif et plein de feu : pour lui c'était assez. Ce fut donc
elle qui parla la première.
— Que disions-nous tout-à-l’heure? — demanda-t-elle, — je ne m'en souviens plus. Aidez-moi, si votre mémoire est plus heureuse que la mienne.
— Nous en étions sur un chapitre bien intéressant, mademoiselle Fanny.
— Lequel ?
— Le hasard, je m'explique mal, le bonlieur qui fait que nous nous ressemblons presque en tout, vous savez...
— Ah ! oui, je me rappelle... et puis j'ai failli tomber... et puis vous avez été si bon...
La petite s'arrêta tout-à-coup et tressaillit. On eût dit qu’elle venait de poser le pied sur un serpent. Îl eut pitié de son embarras; malgré son innocence, elle lui en sutun gré infini.
— Même malheur au commencement de notre vie, — dit-il, — même existence de travail et de privations; ensuite même bonheur.
— Îl n’y a qu’une petite différence, c’est que vous êtes bien plus riche que moi, vous... Mais je suis contente de mon sort; j'avais des dettes, depuis que je suis première demoiselle je les ai payées : à présent Je ne dois rien, c’est tout ce que Je désirais.
— Des dettes ?
— Certainement.
Alors elle raconta les’ bontés de sœur Louise, le prêt de deux cents francs, l'engagement contracté par elle, Fanny, de rembourser cette somme au moyen de ses économies, son chagrin de ne pouvoir tenir sa promesse, et aussi sa joie de l’avoir pu faire, et le petit livre de Madeleine, toute son histoire enfin, presque toute voulons-nous dire : n'était-il pas impossible qu’elle rapportât à Georges Ja scène du jeune homme audacieux dans sa mansarde, non plus queles aventures de sa bienfaitrice ; en un mot tout ce dont elle se souvenait, elle le dit. Récit franc et naïf, du reste : elle s’abandonnait au charme de peindre ses chagrins passés ; elle dévoilait son cœur aimant et bon, son âme tout entière. Le jeune homme l’écoutait avec un plaisir où d’abord domina la surprise, puis dans lequel il n’y eut plus que de l’enchantement, de l'ivresse. Elle avait fini, il écoutait encore.
— De sorte, — dit-il sortant de son extase, — que vous vous trouvez satisfaite ?
— Oh! je ne suis pas ambitieuse ,. monsieur Georges.
— Et vous ne désirez point vous élever au dessus de la sphère où le sort vous a placée ?
— Mon Dieu, non ! Où serais-je mieux? Etvous?.. Oh ! pardon, ça ne peut pas être la même chose.
— Vous vous moquer... Pourquoi donc?
— C'est qu'avec vos talens…
— Quelle plaisanterie! Mais, raison de plus; si j'ai des talens, je dois les faire valoir, travailler pour être utile. Tel est l'exemple que j'ai reçu de mon patron, je le suivrai.
— L'honnète homme! sœur Louise aussi m'en dit autant.
— La digne dame!
— Oh! ça c’est vrai! Et comme elle me me conseille que dans mon intérêt, je lui obéis. A quoi sert de se tourmenter l'imagination, d'envier ce qu’on n’a pas ? à rencontrer plus mal, bien souvent. Pour moi, je suis heureuse et je serais joliment difficile si je ne l’étais pas; je ne demande rien, c’est-à-dire, si fait : une seule chose, que ça continue.
— Vous m’étonnez, mademoiselle.
— Pourquoi donc?
— Tant de raison à votre Âge, et dans un magasin !
— Est-ce que c’est de la raison ? — demanda- t-elle naïvement.
Georges parut plus surpris encore. Elle re; rit :
— Dame! je ne sais pas: j'ai été élevée dans ces idées-là.
— De mieux en mieux, — pensait le jeune homme.
Puis tout haut :
— Que je suis aise de vous entendre! Sur ma foi, je ne croyais pas qu’il pât exister une jeune fille comme vous; et vous connaître de pareils sentimens, cela me remplit de joie.
— Vous aviez mauvaise opinion des femmes, monsieur.
— Bien malgré moi, je vous assure ; mais vous m'en faites revenir.
— À la bonne heure!
— Et dites-moi. Une chose que je ne comprends pas, c’est que votre sœur, mademoiselle Claire...
— Oh! elle, c’est différent... Son éducation, ses talens la mettent au-dessus de moi........ vous sentez que nous ne pouvons penser de même.
— Oui, oui, en effet... Seulement je préfère votre manière de penser, à vous.
— Ah! au fait, chacun a son goût.
— Parlez, mademoiselle, parlez; j'ai tant de plaisir à vous écouter!
Fanny fut sur le point de répliquer : « — Et moi aussi! —» mais elle se mordit la langue, et se contenta de regarder à la dérobée son cavalier qui ne cessait de se répéter à lui-même :
— Oh ! oui, quelle différence avec l’autre!
— Vous me croirez si vous voulez, mademoiselle, — dit-il après un court silence, — je ne
donnerais pas pour tout au monde l'avantage que j'ai de vous accompagner aujourd’hui, et le souvenir de cette course me restera long-temps dans la mémoire.
— Vous êtes trop bon !
— Non certainement, c’est vous plutôt...
— Ne trouvez-vous pas, monsieur Georges, — interrompit la petite, — que nous allons d’une vitesse! Je suis tout essoufflée, et le pavé est si glissant : J'ai peur de tomber.
En effet, au temps d'arrêt que fit le jeune homme enchanté, elle soupira longuement pour ne point donner un démenti à ses paroles ; mais ce soupir, d'où venait-il : de la lassitude ou d’un trouble bien naturel en pareille circonstance ? Le mécanicien ne chercha pas même à le deviner ; il aurait plus de temps à rester avec elle : cela lui suffisait. Ils continuèrent alors leur marche au petit pas.
— C'est pourtant la première fois qu'il m'’arrive d'être avec un monsieur dans les rues.
— Et vous en êtes contrariée, peut-être ?
— Moi, du tout ; je n’y vois pas de mal. D’ailleurs, je le dirai à ma bonne amie la religieuse : je lui dis tout.
— Et vous faites bien, puisqu'elle mérite votre confiance. Mais revenons à notre conversation...
— Qu'était-ce ?
— Vous ètes heureuse, disiez-vous... et ne songez-vous pas... — Îl hésitait.
— À quoi ?
— À un établissement... Il me semble que vous devriez...
— Là, vous êtes comme sœur Louise à présent; elle me permet de penser au mariage, et vous m'y engagez : c'est drôle!
— Ah! elle vous permet... c'est qu’elle le désire.
— Je crois que oui.
— Hé bien ?
— Eh bien, c'est déjà fait.
— Vraiment!....— Georges tremblait. — Vous avez sans doute jeté les yeux sur quelqu'un ?
— Non, non. Comme vous y allez! J'ai pensé, voilà tout.
— Tant mieux... pour vous! Après?
— Après... Je vous dis que j'y ai songé, mais.
— Mais ?..… |
— C'est que je serais extrêmement difficile dans mon choix, Que voulez-vous? on a ses idées. D’abord , je voudrais connaître mon monde, savoir qu’il me convient. D'ailleurs j'ai le temps, je ne suis pas pressée. Mon Dieu! quelques années plus tôt ou plus tard, qu'est-ce que ça fait? Avec ça que je n’en grille pas d'envie, comme les demoiselles du magasin qui font des mines aux jeunes
gens pour se faire épouser. Et à quoi ca les avancet-il, je vous le demande? Elles se font moquer d'elles. Il y en a pourtant qui réussissent, mais je ne suis pas jalouse de leur bonheur et jamais Je n'emploierai les mêmes moyens : c'est trop chanceux. Peut-être que je n’arriverai pas si vite : tant pis! Elles courent après des maris ; moi je ne sais pas si je fais mieux, j'en attends un.
— Qui ne peut manquer de venir, j'en réponds. Cependant... Excusez-moi, mademoiselle, si j’ose ainsi vous questionner... D’après vos prétentions, il faudrait sans doute pour vous plaire qu’unhomme réunit des qualités ?.…
— Quand le temps sera venu, je verrai, j'examinerai. Au bout du compte, je ne suis pas si exigeante que j'en ai l'air. :
— Quelqu'un de riche sans doute ?
— Eh non! Il croirait me faire beaucoup d’honneur, et puis je ne veux avoir de reconnaissance envers mon mari que pour le bonheur qu’il me donnera. Avec de la fortune, d’ailleurs, il en est peu qui s’adresseraient à une pauvre ouvrière comme moi : il faudrait un miracle.
En parlant ainsi, elle souriait. Georges trembla moins fort.
— En ce cas, — poursuivit-il, — vous aimeriez mieux un jeune homme aimable, spirituel ?
N'est-ce pas , c’est cela : j'y suis.
— Continuez, vous n’y êtes pas : je tiendrais peu à l'esprit , à l’amabilité.
— Comment ?
— Cependant il est bon de vous prévenir que je ne voudrais pas que mon mari ft trop bourru, car alors... je n’aimerais pas à être battue.
— O ciel! battue , mais quel serait le monstre capable de...
— On l’a vu, on le voit, et des femmes qui me valent bien. Vous n'êtes pas un habile devineur, monsieur Georges... allez encore !
— Mademoiselle , je suis au bout de mon rouleau, je ne sais plus que dire, je ne vois rien; vous m’embarrassez..… Ah! un joli garçon! Qu'’en ditesvous? D'abord il n’y a plus que .cette qualité-là maintenant ; ainsi, Vous en convenez, vous auriez du faible pour un gentil garcon...
— Moi! non, pastrop.... Ah! je ne donne pas non plus dansles extrêmes, et si l’on m'offrait pour mari un mal-bâti, je vous assure que j'y regarderais à deux fois... Allez, allez!
— Mais enfin...
— Mon Dieu ! vous me tourmentez.... je ne sais que vous répondre. Mais puisqu'il faut que je parle, tenez, voici ce que j'aimerais dans celui qui me demanderait en mariage : un bon cœur, un bon caractère avant tout, ensuite le reste comme ça-se pourrait... Ah! je me trompe, et j'oublie
quelque chose : je tiendrais aussi beaucoup à ce qu’il m’aimât bien, parce que s'il ne m’aimait pas...
— Avec vos qualités, mademoiselle, mais il faudrait n’y pas voir clair, être aveugle. Tout le monde vous aimerait.
— Ah! je n’en demande pas tant... un seul, c'est assez.
— Alors voilà où se bornent vos vœux. Et ditesmoi, si j’osais... je vous prierais....
— Allez toujours !
— N’avez- vous encore trouvé personne?
— Non.
— Ne pourriez-vous du moins me dire à qui vous voudriez que ressemblât l'original du portrait que votre imagination s’est créé ?
— Ignorante comme je le suis, je me tromperais sans doute au premier aspect.
— Idées que vous vous faites ! Voyons !
— Idées tant que vous voudrez, mais ça n’est pas facile.
— Il me semble pourtant... Jetez les yeux autour de vous, examinez tous ceux qui passent : n’y en a-t-il pas dans le nombre?
Ici l’ouvrière impatientée fit ce que Georges lui demandait; mais, soit hasard, soit tout autre motif, elle ne put en désigner aucun. Celui-ci était trop grand, celui-là trop petit ; dans l’un c'était le
manque de tournure qui lui déplaisait, dans l’autre, le défaut contraire : une assurance affectée, une démarche compassée qui lui paraissait de la suffisance : nulle part, si loin que ses yeux se portassent, ne s’offrit l’objet de comparaison qu'elle cherchait. A la fin, — et nous n’oserions affirmer que tout cela ne fût pas le résultat d’un calcul, — à la fin donc, lasse de se voir si mal servie par ses rencontres, elle reporta ses regards sur son compagnon de route, et comme celui-ci répétait pour Ja dixième fois sa question :
— À qui voudriez-vous qu'il ressemblât?
— Eh mon Dieu! à vous, — répondit-elle, — ça m'est égal.
Si jusqu’à ce moment Georges avait admiré dans Fanny une raison au-dessus de son âge, certes il est permis de croire qu’alors il lui trouva un sens droit, un excellent jugement. Quoique l’aveu de la petite pôt passer pour un pis aller, il en fut très flatté néanmoins, et il répliqua :
— Je suis heureux, mademoiselle...
— De quoi ? De m'avoir mis à la torture ?
— Ah Dieu ! si j'avais su...
— Bien, bien! je n’ai pas de rancune... A présent Danone d'autre chose, de vous par Sn D | chacun son tour.
— Me voilà prêt à subir l’interrogatoire que vous êtes en droit, à charge de revanche.
— Je compte en user. Mais vous qui vous moquiez de mon embarras tout-à-l’heure, je suis sûre que vous ne répondriez pas plus aisément que moi.
— Essayez.
— Moi, c'est difficile. Il y a certaines questions qu’une jeune fille n’ose pas adresser à un homme de peur de s’attirer des éloges, et moi qui ne peux pas les souffrir...
— Vrai?
— Je n’ai pas l'habitude de mentir.
— Ni moi non plus... Nouveau point de ressemblance entre nous; mais je ne me fâche jamais, et vous il n’y a qu'un instant.
— Il y avait de quoi, j'espère. D’ailleurs, vous le voyez, je ne vous en veux plus. Commencez.
— Quoi?
— Vous le savez bien. Nous avons assez parlé de mon mari.
— Pour moi, — reprit-il, — si je pouvais choisir ma femme...
— Comment la prendriez-vous : brune ou blonde?
— Je ne regarderais pas à cela précisément.
Pourquoi donc, à cette réponse, la curieuse demeura-t-elle interdite? Elle se remit aussitôt, et :
— J'aime cela, monsieur Georges, vous ne voulez pas me flatter. Tant mieux! Allons, conti-
nuez : j'ai bonne envie de savoir votre goût.
— Je la prendrais... — balbutia-t-il.
— Eh bien! vous vous arrêtez déjà !.…. Qu'est-ce que je disais ?
Et elle éclata de rire comme une folle. En ce moment, une Citadine roulait à côté d'eux.
— Faubourg Saint-Jacques! — cria le conducteur.
— Si vous montiez, mademoiselle, —— s’empressa de dire le jeune homme ; —’malgré tout le plaisir que j'ai d’être avec vous, je serais désolé. …
Fanny continuait à rire. La voiture était loin.
— J'ai fait plus de la moitié de la route à pied, le reste ne me coûtera pas davantage ; et puis le
temps est superbe !.…
Elle disait vrai. La giboulée avait cessé, le s0leil depuis long-temps dardait de chauds rayons sur les pavés qui commençaient à sécher, et le parapluie était toujours ouvert sur la tête des deux promeneurs. Tout entiers à leur conversation, ils ne s'étaient aperçus ni l’un ni l’autre du changement survenu dans la température. Il ferma le meuble désormais inutile, tandis que l’ouvrière d’un ton où perçait une sorte de timidité qui n’était pas exempte de malice :
— Si cela vous ennuie, monsieur Georges, vous pouvez vous dispenser de m’accompagner.…. J'irai seule à présent.
Elle se disposait à dégager son bras, il la supplia de le laisser où il était. Elle consentit : elle ne demandait pas mieux peut-être.
— Avec tout ça, vous ne m'avez pas dit...
— poursuivit-elle , revenant à la charge.
— C'est que j'ai peur que vous ne me trouviez bien ambitieux.
— Allons donc! parlez tout demèême. J'écoute. … J'attends...
— Vous me permettrez de vous trouver à mon tour un peu pressée.
— Dame! je vous rends la monnaie de votre pièce. Êtes-vous décidé?
— Oui.
— C'est pas malheureux.
— Que l’on m'offre une femme... dans votre genre.
— Ah!... vous accepteriez?.…
— Avec joie, avec un sentiment de bonheur et de reconnaissance!
— Vous parlez ainsi pour n'être pas en reste avec moi.
— Du tout, du tout, je n’y pensais seulement plus. Je dis la vérité, car vous êtes.
— Là! des complimens : je ne les aime pas.
— Mais si ce n'étaient pas des complimens ?
— Les hommes disent toujours ça.
— Moi je ne sais pas en faire.
— Tout comme les autres.
— Je vous assure que non.
—— Je crois que si.
— Mais, mademoiselle.
— Mais... ne vous fâchez pas... vous me connaïssez à peine.
— Aussi désirerais-je vous connaître davantage avant de m’engager.…
— C'est raisonnable : à la bonne heure!
— Vous ne soupconnez donc plus ma bonne foi?
— Hum! je ne sais pas trop... peut-être oui, peut-être non : qu'est-ce que cela fait ? Tout cela c'était pour rire aussi bien de votre part que de la mienne.
— Pourtant, s’il y avait du sérieux ?
— Âlors, — dit-elle en changeant de ton, — je dirais : tant pis! car nous voici arrivés bientôt. Assez là-dessus, et recevez mes remercimens pour. la peine que je vous ai causée.
. Ils approchaient du terme de leur course. À quelques pas du magasin, l’ouvrière s'était arrêtée.
— Déjà ! — disait Georges en insistant pour la conduire jusqu'au bout.
— Îlle faut; restez ici. Si l'on vous voyait, ça ferait jaser : il y a de mauvaises langues à l’atelier.
— Adieu donc, mademoiselle.
“— Adieu, monsieur Georges.
— C'est ennuyeux : nous étions si bien ensemble.
Elle n’entendit pas ou feignit de ne pas entendre, et s’éloigna de deux ou trois pas. Tout-à-coup elle se retourna, revint au jeune homme, et le visage empourpré, d’une voix tremblante, avec une charmante naïveté :
— J'ai une prière à vous faire, — dit-elle. — Quoique tout ce que nous venons de dire soit de la plaisanterie, rien que de la plaisanterie, je serais désolée que ma sœur en sût quelque chose. Ainsi, en lui reportant son parapluie, n’en parlez pas. D'ailleurs, ça serait inutile : nous ne nous reverrons peut-être jamais.
— Qui sait ?... — repartit-il.
Elle le regarda un instant pour comprendre le sens de ces deux mots prononcés avec un accent particulier, le salua de nouveau et se dirigea vers le magasin de lingerie; mais avant d'y entrer, elle se détourna, lui envoya de la main un dernier adieu, puis elle disparut.
Georges était resté cloué à sa place jusqu’à ce qu'il n’aperçut plus la jeune fille, retenu là par un charme auquel il obéissait sans chercher à s’en rendre compte. Alors seulement il voulut rassembler ses idées : il ne le put pas. Ce qu'il éprouvait, c'était une émotion ineffable, dans laquelle il entrait de la joie et de la reconnaissance; au-
près de cette candide enfant, il avait retrouvé la fraicheur première de ses sensations, et il lui en savait un gré !... Sa joie était pure, son cœur battait délicieusement; il ressentait par tout son être ce bien aise qui vous inonde aux jours de la convalescence, après une maladie longue et cruelle,
une fièvre de cerveau par exemple, qui vous avait enlevé la mémoire. Il ne se reconnaissait plus, tant depuis une heure il s'était fait en lui un changement complet ! il respirait librement; il se réveillait comme d’une hallucination menteuse et pénible. Certes il y avait de l’agitation dans son âme, mais ce n'était plus ce violent transport qui l'avait rendu si malheureux; non, cette ardeur qui lui mettait du feu dans le sang, cet amour que Claire lui avait inspiré, qui ne lui laissait ni repos ni relâche dans ses souffrances, tout cela n’existait plus; quelque chose de meilleur le remplaçait, quelque chose d’aussi profond, un sentiment aussi grave peut-être, mais plus doux et touchant, onctueux pour ainsi dire.
Claire ! ce nom qu'involontairement Georges avait rencontré dans sa pensée, lui rappela un devoir, une obligation consentie par lui; à ce souvenir il tressaillit. Oh! maintenant il lui en coûtait de retourner entendre l’aveu de la jeune fille, cependant il se remit en route. Mais peu à peu ses idées reprirent un autre cours et revinrent au mo-
ment où il avait quitté Fanny ; la gentillesse et le jugement, le sens droit et la gracieuse figure de l’ouvrière, il les voyait, il les admirait encore. Puis une comparaison toute naturelle s’offrait dans son esprit entre les deux sœurs, et cette comparaison se résumait par ses deux sensations différentes : il redoutait celle qu'il allait voir, l’autre, il la regrettait.
Peut-on lui faire un crime de cette infidélité apparente ? N'était-il pas, au contraire, bien fidèle à la femme qu'il avait toujours révée? S'il avait cru la trouver là où elle n'était pas, était-ce donc sa faute? et cette faute, deux ans d'amour sans espoir ne l’expiaient-ils pas assez ? Plus heureux aujourd’hui, Georges était l’homme qui a longtemps cherché un trésor, qui le découvrant enfin s'en empare et s'écrie : Le voilà ! et qui en même temps abandonne ce qu'il avait regardé jusqu'alors comme une riche trouvaille.
Mais non, le jeune amant ne s’emparait pas, lui, de son trésor ; son bonheur d’avoir vu Fanny n’allait pas au-delà du regret de l'avoir vue si peu. Quant à des projets pour l’avenir, il n’en faisait pas ; il était trop ému pour calculer, pour arrêter un plan. La reverrait-il ? il ne se le demandait pas; seulement il sentait que ce serait pour lui un grand chagrin de ne pas la revoir. C'était déjà beaucoup qu’une telle perception lui arrivât au
milieu de l'espèce d’extase dans laquelle il se plongeait avec délices; seulement encore il y avait certains mots qu'il se répétait à tout moment : — C'est bien la femme qu’il me faudrait! — N'étaitce pas beaucoup ? Certes, de ces mots à un parti décisif il n’y a pas loin : une heure de calme réflexion, et l’on peut conjecturer que le jeune homme verra clair au fond de son cœur, et alors.
Tout en se livrant ainsi à de séduisantes rêve- : ries, il se trouva subitement à la porte de madame Féret : il ne s’en croyait pas si près. Un froid glacial le parcourut des pieds à la tête : entrera-t-il, n’entrera-t-il pas? D’un côté sa promesse, de l’autre un embarras étrange, le poussaient tour à tour et le retenaient. Machinalement et pour se donner une eontenance, car dans son trouble il se figurait voir la jeune fille à la croisée qui le regardait, iltira sa montre : — Cinq heures dans cinq minutes! — IL crut s'être trompé. Comment se faisait- 17... C'est que pour lui le temps avait coulé si vite !
Oui, bientôt cinq heures! ce n'était point une erreur. Georges bénit le ciel de cet accident qui le délivrait d’un poids énorme. — Pas moyen de monter à présent : la tante va revenir, et si elle me trouvait auprès de sa nièce, tout serait perdu.
Cela dit il entra, mais il ne dépassa point la loge du portier auquel il remit le parapluie, avec
prière de le monter chez mademoiselle Granger. Après quoi il franchit lestement le seuil decette porte, en decà de laquelle il lui semblait que les pieds lui brûlaient, et, en descendant le faubourg, il s'excusait ainsi vis-à-vis de lui-même de son manque de parole :
— de lui écrirai queje n’ai pas pu aujourd’hui. Pauvre fille pourtant !.... elle m'a attendu; mais je n’y puis rien faire à présent... Je reviendrai, puisqu'elle le désire... D'ailleurs, j'ai promis, , quoique peut-être il vaudrait autant qu’elle gardât son secret pour elle... je ne le lui ai pas demandé... Enfin demain... aussitôt que cela me ‘sera possible... oui... je reviendrai... C’est reculé, voilà tout. Bah! elle est sans doute enchantée du retard : elle avait l’air si émue.….. Ah! pauvre fille! .….
Puis Georges, — et pourquoi? — s’efflorça de ne plus songer à Claire : à l’aide de ses raisonnemens ingénieux, il avait étouffé une voix intérieure qui lui disait qu'il avait des torts à se reprocher, ou, pour mieux dire, il ne voulut pas s’appesantir sur ce qu’il éprouvait en ce moment, et de nouveau l’image de la gentille ouvrière vint occuper toutes ses pensées. Il est probable que son émotion n’était plus assez forte pour l'empêcher de réfléchir et de projeter.
— Eb bien! — lui demanda son patron lors-
qu'il arriva dans la fabrique, — ta course a-t-elle été bonne ?
— Très bonne, répondit:il.
— Tant mieux! mon garcon. Et ta femme, estelle trouvée enfin ?
— Ce serait bien possible; mais ce n'est pas celle que je cherchais.
— Ah! — Et le brave homme partit d’un éclat de rire. — Mieux, apparemment ?
Georges fit un signe affirmatif.
— Ma foi! je n’en suis pas fâché : d’après ce que tu m'avais appris de cette belle demoiselle, J'avais peur pour toi, en vérité. Non, elle ne me plaisait pas. |
Il y eut comme une expression d’impatience et de remords dans le geste par lequel le mécanicien interrompit ces récriminations. |
— Allons, soit! — reprit l’autre; mais tu fais bien de m'arréter, j'allais en dire un mal! J’espère que tu vas me mettre au courant de tes nouvelles amours.
— Oui... plus tard.
— J'entends, tu veux ètre sûr du succès. À ton aise et au petit bonheur!
Le dimanche suivant, Fanny racontait à son amie. la rencontre du jeune homme chez Claire, leur conversation pendant la route, jusqu'aux moindres détails, et cela avec une chaleur qui fit
sourire la religieuse; l'ouvrière surprit ce sourire, et trouva ce jour-là pour la première fois que sœur Louise n’était pas toujours bonne.
— Est-ce que j'ai mal agi en acceptant son bras ? dit-elle le cœur gros.
— Non, petite, non.
— Et en lui répondant?
— Pas davantage.
— Alors, vous n'êtes pas fâchée?
— Certainement non.
— C'est que vous riiez tout-à-l'heure.
— Preuve que je suis contente.
— Vrai? moi aussi, allez, ma bonne amie!
Et toute rouge, toute honteuse, elle se tut.