BRANTOME
Un grand malheur est arrivé à madame Mollier, la maitresse lingère de la rue Saint-Jacques : abandonnée de ses pratiques du faubourg Saint- Germain, qui, par bouderie contre le nouveau gouvernement, font la guerre au commerce en ne faisant plus de toilettes, — espèce de combat étrange, où les vainqueurs aussi bien que Îles vaincus devront porter la peine d’un triomphe qui
aura coûté à ceux-ci leur fortune, à ceux-là des privations de coquetterie et d'élégance ; — privée, disons-nous, de ce haut appui qui pour elle se traduisait chaque mois en bénéfices considérables, la propriétaire du magasin naguère si bien achalandé avait long-temps refusé de croire à la durée de cette opposition passive ; mais la lutte se prolongeant, la digne dame, dans ses momens de mauvaise humeur, ne se gênait pas pour maudire tout haut sa noble clientelle. Elle attendait néanmoins, faisant tête à l'orage, n’achetant de son côté que tout juste pour satisfaire aux rares et minces commandes du présent, occupant ses ouvrières au Jour Île jour, espérant des temps meilleurs, debout encore, non plus, il est vrai, le front Joyeux et couronné de prospérité, mais toujours debout, envisageant l'avenir sans trop d’effroi. Elle en était là, quand diverses sommes assez fortes qu’elle avait autrefois empruntées pour agrandir son commerce et dont les échéances du remboursement tombaient à des époques très rapprochées l’une de l’autre, lui furent redemandées coup sur coup; en même temps elle éprouva des pertes, essuya une faillite. Il semblait que, par un accord unanime, tout conspirât contre elle, les hommes et les événemens. Il n’y avait pas un instant à perdre ; une résolution prompte et décisive pouvait seule la sauver : cette résolu-
tion, elle la prit. Pour parer à tous ses embarras, pour ne pas culbuter elle aussi dans le gouffre où s’engloutissaient tous les jours, sous ses yeux, les maisons les plus opulentes et les mieux assises, une ressource lui restait qu’elle a sur-le-champ employée, la ressource d’une réforme nie dans son atelier et dans son magasin.
Fanny était heureuse : depuis la longue course faite au bras du mécanicien, elle pensait à lui, et, à ce souvenir toujours présent , son cœur battait plus vite, une douce émotion s’emparait de son Ame , elle s’enivrait des paroles du jeune homme qu'elle entendait encore, et cette fois, loin d’en avoir peur, elle voudrait bien les entendre de nouveau. Mais hélas! il n’a point reparu , n'importe, dût-il ne pas revenir, dit-elle ne jamais plus le rencontrer, elle se trouvait heureuse : elle l'était.
C’est que, sans se l’avouer, elle nourrissait l’espérance du contraire. Il n’y avait pas long-temps de cette bienheureuse promenade, et cependant elle avait pu réfléchir; elle s'était rappelé le dernier mot de Georges : — Qui sait? — avait-il répondu lorsqu'elle lui disait qu'ils se séparaient pour toujours sans doute. Ces deux syllabes lui retentissaient incessamment dans les oreilles ; elle y voyait une assurance, une promesse, et voilà
pourquoi elle oubliait souvent de surveiller ses compagnes, pourquoi aussi, pendant que les es-
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piègles babillaient et folâtraient, elle répétait, la tête penchée sur son ouvrage, avec un léger soupir : « Georges! Georges! » Distraction involontaire, préoccupation bien naturelle! Georges avait été si bon, si attentif, si poli ! sans compter qu’il était fort bien. Et puis, elle croyait avoir compris qu'il ne la trouvait pas trop mal non plus : n’était-ce pas assez déjà pour que le même nom revint toujours à la mémoire et à la bouche de l’ouvrière ? De plus, car à ces momens où l’âme s'ouvre à d’enivrantes impressions rien n’est indifférent, rien ne passe inaperçu, il n’y avait pas jusqu’au son de voix de sa nouvelle connaissance qui n’émût singuhièrement la petite : à coup sûr, selon elle, l’accent du jeune homme, d’abord calme et froid, railleur même, n'était pas sans raison devenu touchant et doux. Enfin cette conformité de destinées, cette autre ressemblance de goûts qui de la part de tout autre que Georges n’eût paru à Fanny que de la galanterie, tout cela lui donnait à penser. Dans un cœur pur comme le sien, l'amour devait naitre ainsi, tranquillement, sans secousse, grandissant plutôt par l'absence que par la présence de l'objet aimé, s’infiltrant, pour ainsi parler, jusqu’au plus profond de son être par la puissance des souvenirs. Sans contredit, si quelqu'un lui disait : « Vous l’aimez! » elle se récrierait vivement contre une pareille assertions mais si l’on
ajoutait : « Il ne vous aime pas, lui! » ou bien : « Vous l’avez vu pour la première et la dernière fois; » oh! certes à de telles paroles elle ne répondrait pas, car elle sentirait comme un fer glacé lui pénétrer dans la poitrine, mais elle baisserait la tête, découragée par la perte de sa jeune et fraîche illusion. Pour en finir avec l’analyse de ses sentimens , la passion de Fanny, trop faible encore ou trop naïve pour ne pas se méconnaître, n’attendait qu’une occasion , qu’un mot, pour se révéler à elle-même par la joie ou les regrets ressentis à ce mot, à cette occasion.
Donc, la gentille enfant ne voyant dans l’avenir rien qui dût l’effrayer, n’y voyant au contraire que des motifs d'espérance , se laissait aller à des rèveries gracieuses , souriantes, pleines de sécurité; c'est au milieu de ces rêves que l’a surprise l'annonce du projet formé par sa patronne pour sauver d’un naufrage imminent les débris de sa fortune. Cette réforme nécessaire , indispensable, Fanny doit en être la première victime : non contente de ne garder qu’un petit nombre d’ouvrières, cela ne suffirait pas, madame Mollier veut travailler elle-même de nouveau et se remettre à conduire sa maison. Habituée à se reposer sur sa principale demoiselle des soins subalternes, de la tenue de l'atelier, de la surveillance des travaux, la vieille dame se résout difficilement à en venir
là; mais il le faut, et Fanny est renvoyée. Si on a besoin d'elle et qu’elle ne trouve pas à se placer ailleurs, on ne manquera certainement pas de l'employer autant qu'on pourra : telle est l’assurance que la petite reçoit en sortant; mais cette assurance est loin de la consoler.
L’abattement et les plaintes ne l’avançaient à rien ; par bonheur, ses meubles n'avaient pas été vendus lors de son entrée au magasin : elle n’est doncpastout-à-fait sans ressources. Un logement est bien vite trouvé ; elle s'y installe aussitôt, puis elle se met en quête d’une nouvelle place. Mais ni son talent dont elle offre l’essai, ni les recommandations de la maîtresse qui la quitte à regret, ni même sa proposition de gagner moins qu'elle ne gagnaïit, rien n'y fait : ici on lui répond que l'ouvrage manque; là, qu’on a déjà trop d’ouvrières; partout, que les temps sont mauvais, que les émeutes qui courent les rues nuisent aux marchands, que les bourses se resserrent, que les pauvres sont gueux et que les riches se disent pauvres; en un mot, personne ne veut d'elle, et toutes ses recherches demeurent infructreuses. Lasse enfin de courir pour n’essuyer que des refus qui, elle le sent bien, sont commandés par la nécessité, elle se résigne, comme tant d’autres ouvrières dans la même position, à vivre de privations, à attendre, à souffrir ; elle se résigne, mais que c’est donc triste !
La
Elle si joyeuse quelques jours auparavant, elle à qui l'avenir se montrait paré de si riantes couleurs, se voir réduite à une gène voisine de la misère ! Carelle n’a pas, tant s’en faut, autant d’occupation qu’elle le voudrait, et, en outre, le prix du travail est partout diminué : des journées entiéres inemployées, ou bien un chétif salaire après une nuit de fatigue, voilà son sort maintenant. Pourtant ce n’est pas cela qui l’affecte le plus : pour savoir comment on supporte le malheur, elle n’a qu’à se souvenir de ses premières années, et, quoiqu’elle ait pu en perdre l'habitude, c’est un souvenir qui revient si vite ! non, elle subirait un sort plus rude encore sans se plaindre. Ce qu’il y a de pire, ce qui surtout lui met du noir dans l’âme, c’est d’être seule; si elle avait quelqu'un à qui parler, à qui faire part de ses chagrins, quelqu’un même dont elle n’attendrait aucun soulagement : mais personne, personne!
Chose étrange ! cette jeune fille qui, tant qu’elle a cru r’avoir rien à redouter du sort, a ignoré l'état de son cœur, cette jeune fille qui révait seulement, sans donner un nom à la cause de ses rêves, n’est pas plutôt tombée du haut de sa modeste richesse, qu'elle a pu soudain lire au dedans d’elle- même : aujourd’hui elle sait qu’elle aime le mécanicien, l’infortune a hâté la révélation.
Mais hélas! en même temps que cette révélation,
les doutes, les craintes, tout le cortége des sensations pénibles, des défiances cruelles, est venu l’assaillir. Maintenant elle se demande si elle n’a pas caressé une chimère, s’il est bien vrai que Georges ait fait attention à elle et qu'il ne l'ait pas oubliée. — Je ne l’ai pas revu! — se dit-elle avec une sorte d’effroi; et cette pensée, qui naguère a glissé sur .son Âme sans y pénétrer, lui semble un arrêt irrévocable, une désolante certitude. Et puis, quand bien même il garderait d’elle un léger souvenir, il y a si loin de là à la tendresse, à cette amitié qu’elle éprouve, elle! Il ne l'aime pas, non, bien sùr, il ne l’aime pas! Fanny va plus loin encore, car aucune des réflexions douloureuses que peut lui suggérer sa position ne lui est épargnée : en admettant qu’il l'aime un peu, voudrat-il l’épouser, si toutefois il y a jamais songé, à présent qu'elle est pauvre, qu’elle n’a rien, qu’elle ne peut rien gagner? IL faut le dire, cette pensée est la plus triste de toutes pour l’ou- | vrière : un pareil soupçon ne l’atteint pas seule, il atteint aussi celui qu'elle s'était plu à parer de générosité; il lui enlève une vertu, et l’aimable petite déplore ce mécompte à l’égal d’un vol fait à elle-même. Que ne donnerait-elle pas, mon Dieu, pour qu'une telle idée ne se fût jamais présentée à son esprit? Que ne donnnerait-elle pas pour pouvoir ne plus songer à lui? ou plutôt, —
elle soupire néanmoins en formant ce vœu, — qu’elle serait heureuse dans son malheur si elle ne l’avait pas rencontré ! Que l’amertume de ses méditations serait adoucie par l’ahsence de cette image qui sans cesse est là, devant elle, qui ne la quitte plus, qu’elle est impuissante à bannir de son pauvre cœur torturé de toutes les manières !
Ainsi, dans ses longues heures de solitude, tout ce qui peut accroître sa peine, Fanny le repasse cent et cent fois dans sa tête; ainsi elle souffre - plus encore de ces souffrances morales que des autres, et toujours elle se tait, ne voulant confier son secret à personne, pas même à son amie, celle chez qui elle a trouvé si souvent appui et protection. Il lui faut bien du courage pour garder le silence avec la religieuse; mais, dans cette résolution de réserve vis-à-vis de la Sœur, il y a pour l’ouvrière une sorte d’allégement à ses chagrins, une grande consolation, voulons-nous dire; car ce silence est à présent un devoir, et ce devoir, si rigoureux qu'il soit, elle est décidée à le remplir. :
Grâce à ses appointemens de première demoiselle, Fanny depuis long-temps a pu rembourser à sœur Louise les avances que celle-ci lui avait faites pour monter son mobilier et son fonds de garde-robe. Ce n'avait pas été sans un vif senti- 2 17
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ment de plaisir que l’ouvrière s'était vue quitte avec sa bienfaitrice : désormais ce qu’elle gagnerait lui appartiendrait en propre ; désormais elle pourrait économiser et se mettre quelque chose de côté. Pour en venir là rien ne lui avait coûté ; pour augmenter ses épargnes , elle s’en était tenue au strict nécessaire; ses robes et ses autres vêtemens, elle les avait fait durer le plus possible. Peu coquette, peut-être parce qu'elle savait n’en avoir pas besoin pour être jolie , elle se contentait d’une mise extrêmement simple, et sur ce point peu lui importaient les reproches d’avarice que ses compagnes ne se faisaient pas faute de lui adresser, Du reste, ce système de parcimonie, si l'on veut l'appeler de ce nom , ne lui était pas difficile à suivre : qu’avait-elle besoin de dépenses extraordinaires , elle qui ne sortait de chez madame Mollier que pour aller passer les dimanches avec sœur Louise , et pour cette dernière n’était-elle pas toujours bien? Pour elle, jamais de bals, jamais de parties de plaisir comme pour les autres ; partant, nul désir de plaire ; d’ailleurs elle savait si bien suppléer, par cet art naturel à toutes les femmes, à ce qui manquait en richesse à sa modeste toilette, que son exquise propreté pouvait être regardée comme de l'élégance. Au fur et à mesure done qu’elle recevait le prix de son travail, elle le remettait à sa bienfaitrice, qui s'était chargée du ma-
piement de ses fonds : l'emploi que celle-ci en faisait était dirigé par la prévoyance la plus scrupuleuse. Une mère qui veut assurer l’avenir de son enfant n’eût pu agir avec plus de sagesse. Dès qu'elle avait en main le revenu mensuel sur lequel était retenu tout juste de quoi suffire aux dépenses indispensables du mois qui commençait , elle s’en allait le jour même , si c'était un dimanche, placer la somme à la caisse d'épargne , heureuse et fière de voir sa fille , comme elle l’appelait, ajouter insensiblement à sa petite fortune. De cette manière, Fanny se trouvait à la tête de quelques centaines de francs qui s’accumulaient en même temps que le capital grossissait, et du moins elle était certaine que lorsque le moment d’un établissement viendrait pour elle, cet événement ne la prendrait pas tout-à-fait au dépourvu. La religieuse avait dit : « Mon enfant, je te permets de songer au mariage. » Tôt ou tard cette parole devait porter ses fruits, et certes, au gré de celle qui l’avait prononcée, ce ne serait jamais trop tôt : un mariage comme elle l’entendait , avec un homme bon et honnète, qui saurait apprécier les qualités de Fanny, qui l’aimerait et qu'elle aimerait , n’étaitce pas ce qui pouvait arriver de plus heureux à la fille de Madeleine ? Sœur Louise avait assez l’expérience des choses du monde pour savoir qu’aux yeux d’un prétendu, quel qu'il seit, une petite
dot ne gâte jamais rien , et d'avance il fallait user de précaution.
Mais Louise est malade.
Le jour même où, après avoir reçu son congé, Fanny sortait, le cœur gros, du magasin de la rue Saint -Jaeques pour aller raconter sa mésaventure à sa seconde mère, celle-ci était rapportée dans sa cellule de la rue des Postes de l’hopital, où, malgré sa faiblesse, elle avait voulu se rendre. Son mal venait de la fatigue , de son zèle charitable qui ne lui permettait pas de songer à elle, tant que ses soins étaient nécessaires aux autres. À son arrivée, l’ouvrière la trouva sur son lit, entourée de trois ou quatre habitantes de la maison. Bientôt un médecin vint qui ordonna le repos le plus complet, un silence absolu autour de la malade; il y avait du danger, et la guérison dépendait du calme d'esprit et de corps que l’on devait s’efforcer de procurer à la sœur. La moindre émotion pouvait lui devenir funeste.
Fanny entendit cet arrêt, et sur-le-champ sa résolution fut prise ; elle serra doucement la main de son amie qui lui répondit par un regard plein de résignation, tandis qu’oubliant la recommandation du docteur, elle faisait un effort pour parler. De son autre main la jeune fille lui ferma la bouche, en se penchant vers elle :
— Pas un mot, bonne sœur, — murmura-t-elle
à voix basse, — on l’a défendu, et cela vous ferait mal. Adieu, je reviendrai ce soir, quand l'atelier sera fermé. :
Puis, Fanny sortit, non sans avoir supplié celle des sœurs qui s'était constituée garde - malade pour le reste de la journée, de veiller attentivement sur la pauvre Louise.
Le moyen maintenant d'apprendre son malheur à sa protectrice quand une pareille nouvelle lui porterait peut-être un coup fatal; le moyen de lui demander son livret d'inscription pour aller chercher à la caisse d'épargne un peu d'argent ; le moyen même de s’ cHparee de ce livret à la dérobée ! Sila malade s’en apercevait, ne faudraitil pas lui donner des explications, et quelle autre explication si ce n’est que.Fanny n’est plus première demoiselle, qu’elle ne gagne pas de quoi vivre, qu'elle est dans le besoin? Pour tout au monde la petite ne voudrait pas être forcée d'en venir là. Son sacrifice sera plein et entier, elle se l’est juré.
Et voilà pourquoi Fanny, quoique lent une aisance capable de la conduire jusqu’à des temps plus favorables, se trouve pauvre, presque indigente.
Malgré tout néanmoins, le plus grand sacrifice de l’ouvrière n’est pas dans ces privations qu'elle s'impose volontairement : le plus cruel à son cœur
est de ne pouvoir rester sans cesse auprès de la malade, de ne pouvoir la soigner elle-même, d’être contrainte à demeurer loin d'elle, quand loin d’elle rien ne la retient plus, et tout cela pour ne pas faire naître des soupçons fâcheux. Fidèle à sa promesse, Fanny est revenue le soir du jour fatal, et tous les soirs elle revient de même vers huit heures comme après la fermeture du magasin ; tous les matins aussi elle est censée avoir obtenu quelques instans de la maîtresse qui, dit-elle, est bien bonne, puisqu'elle la laisse sortir quoiqu'il y ait beaucoup d'ouvrage. Contente de tous sesmensonges comme un autre le serait d’une belle action, — et qui pourrait dire qu'il n’est pas beau dementir ainsi; — elle triomphe, car la religieuse ne sait rien.
Et puis, rentrée dans sa mansarde, elle travaille, ou bien, si elle n’a rien à faire, elle pense à celle qu’elle vient de quitter et qui ne va pas mieux, à elle-mème, presque pas cependant, car elle a peur que son courage ne faiblisse en regard de sa triste position; elle pense à Georges surtout, qu'elle ne peut oublier malgré tous ses efforts pour y parvenir. Ainsi elle passa ses journées, s0litaire, sans distraction aucune, vivant de peu, se condamnant à une inaction absolue pour manger moins.
Jusqu’alors s’il lui a fallu se priver, du moins
elle n’a pas encore manqué du strict nécessaire; mais un temps arrive où, après vingt-quatre heures de jeûne, elle sent ses forces l’abandonner, sa constance est à bout, il lui est impossible de résister à la faim qui la presse, plus d'espoir pour elle que dans un aveu à sœur Louise ; elle va descendre, courir, tout dire : que peut-elle faire de mieux ?.. Tout-à-coup elle s'arrête :
— Je la tuerais, — s’écrie-t-elle. — Non, non! plutôt mourir! - Et se jetant à genoux, serrant convulsivement | le petit livre de prières contre sa poitrine, elle invoque , elle appelle à son secours Dieu et Madeleine. Alors un peu calmée, elle cherche un moyen de sortir de l'affreuse situation où elle se trouve. Une idée soudaine lui surgit à l’esprit ; ce moyen de salut , il est là, en sa puissance : comment se fait-il qu'elle ne l’ait pas vu plus tôt? Vite elle rassemble en un paquet une robe, quelques autres hardes, s’élance hors de son taudis, de la maison, et se dirige... lentement, car, le premier moment d'énergie passé, ses jambes tremblent sous le poids de son corps... elle se. dirige donc à pas lents, .s’arrêtant souvent de peur de tomber.
Vers le Mont-de-Piété !
À l’aide de ces emprunts à gros intérêts, l'heure du dénuement est encore retardée. Mais quelque avarice que mette l’ouvrière à ménager cette der-
nière et misérable ressource, elle ne peut la faire durer long-temps, une huitaine de jours tout au plus; et de nouveau la hideuse misère lui apparait, la misère avec ses dents longues, ses yeux caveset , éteints, son visage hâve et jaune, avec ses membres décharnés, et Fanny is encore , et sœur Louise qui ne guérit pas !.….
À qui s'adresser ? Toutes ! ses compagnes de l'atelier , ou bien sont aussi malheureuses qu'elle, ou bien lui feraient payer cher leur pitié si elle n’avait pas honte d'aller l'implorer ; elle a honte aussi de recourir à son ancienne patronne. Car il y a quelque chose de plus fort que la faim, c’est la crainte de l’humiliation ; de plus faible que l’épuisement , c'est l'amour-propre. Elle raisonnait mal sans doute; au lieu de s’abandonner elle-même, elle eût dû tout faire, frapper à toutes les portes, pe renoncer à l'espoir d’un secours qu'après avoir épuisé toutes les démarches, toutes les formules de demande, de prière même. Et cependant il est si cruel de tendre la main en disant: « J'ai faim!» si horrible d’avoir à supporter les interrogations banales avant de recevoir l’aumône ! Il ÿ a des êtres qui subiraient mille fois la mort plutôt que de prononcer une telle parole. Ainsi en est-il de l’infortunée ; elle ne sort que pour se rendre auprès de sa bienfaitrice. Victime tout à la fois d’une fausse honte et d’un sentiment de délicatesse que l'on
pourrait taxer d’'exagération , elle aime mieux s'éteindre peu à peu , que de dire un mot, un seul. D'ailleurs, il-est des instans où sa tête se perd.
Un redoublement de fièvre avait saisi la sœur de charité, et la fille de Madeleine, assise près du lit de douleur, oubliait les tiraillemens de son estomac pour ne voir que le danger de sa seconde mère; c'était à l’une de ses visites du soir. La garde zélée et trop occupée ce jour-là auprès de la malade, avait reculé son diner jusqu’à cette heure. Profitant de la présence de Fanny, elle courut chercher ce qui devait composer son repas, et de retour, ce repas, elle offrit à l’ouvrière de le partager. Celleci allait accepter, mais tout-à-coup elle pensa que l’heure du diner du magasin était passée... Pourtant la tentation était grande... Oh oui, bien grande ! mais encore une fois la crainte de se trahir par trop d’avidité la retint : elle refusa... Et pendant tout le temps que dura le repas, -elle eut la tête appuyée sur le lit, tournant le dos à la table, se bouchant le nez et les oreilles pour ne rien entendre, pour ne rien sentir...
Après les jours de tortures, des jours moins mauvais ; il était temps : l'espèce d’excitation fiévreüse qui soutenait la généreuse enfant dans cette trop rude épreuve, n'existait plus, elle succombait, et sa sublime maladresse lui serait devenue fatale. Par bonheur, il n’en fut pas ainsi. À dater
206 BENSONGES.
de sa dernière crise, la sœur était entrée en convalescence : la guérison sera lente, mais elle est certaine. En même temps aussi l'ouvrage revient pour Fanny, et madame Mollier, touchée de l’état de dénuement où elle la trouve, lui propose de lui en payer le prix d'avance. Pour le coup elle ne se fait pas prier pour recevoir ce qu’on lui donne, et peu à peu, recouvrant des forces et de la santé, l'ouvrière renaît à l'espérance, au bonheur, à un bonheur d'autant plus grand qu’elle a beaucoup souffert.
À présent qu'elle est au-dessus du besoin, Fanny ne songe pas à faire part à Louise du changement survenu dans sa position ; malgré le rétablissement qui s'avance à grands pas, malgré les assurances du médecin qui atteste qu'il n’y a plus rien à craindre, elle tremble à l’idée d’une rechute; elle peut attendre, elle attendra. Elle continue ses visites du matin et du soir, et c'est avec une Joie ineffable qu'elle suit les progrès de cette convalescence tant désirée, demandée au ciel par de si ardentes supplications. Rassurée de ce côté, tranquille sur son propre sort, elle n’a plus rien à souhbaiter.
Rien ! En proférant ce mot, lit-elle bien au fond de son cœur ?
Un matin qu'elle vient apporter au magasin de la rue Saint-Jacques sa tâche faite et en prendre
une autre, elle est tout étonnée de voir à unie certaine distance la lingère causant sur le seuil de sa porte avec un jeune homme, car ce jeune homme elle a cru le reconnaître. À son approche, la vieille dame s’est penchée à l'oreille de son interlocuteur; celui-ci veut fuir, mais Fanny ne le perd pas de vue, et se trouve à sa rencontre, au moment où, après avoir salué madame Mollier qui rentre aussitôt, il se retourne pour gagner au large et échapper aux regards de l’arrivante.
Elle ne s’est pas trompée : c’est bien Georges Marsault ! Elle pousse un cri, et lui, frappé d’une surprise à laquelle se mêle de la tristesse, s’arrête ua instant pour contempler les traits pâles encore et amaigris de la jeune fille naguère si rose et si fraiche. un instant, car il semble vouloir l’éviter.
— Ah ! — dit-elle, sans prendre garde à son air de contrainte, — je ne m'attendais pas, monsieur...
— Pardon, mademoiselle, — interrompit-il vivement, — je suis pressé , très pressé, pardon... Je devrais déjà être à la fabrique où ma présence est indispensable, et la course est encore longue d'ici à la barrière.
Et sans oser lever les yeux sur elle, il balbutie à la bâte quelques mots du regret qu’il éprouve à la quitter si vite, puis il s'incline et s'éloigne à grands pas.
— Tiens, c'est singulier ! — dit la petite à part elle, en le voyant courir, — pour aller à la barrière
il me semble qu’il aurait dû remonter le faubourg, et le voilà qui file du côté de la Place de l'Estrapade. C'est drôle! il ne sait plus où il en est, bien sûr, de m'avoir rencontrée... Il n’a pas fait attention à moi... J'étais pourtant si contente!
Un soupir a clos ce monologue; poussée par la curiosité, elle s’enhardit jusqu’à demander à madame Mollier :
— Vous connaissez donc ce monsieur ?
— Oui, ma petite, — répond l'autre, — nous sommes en relation d'affaire tous les deux.
Et Fanny de répéter en elle-même :
— C’est drôle ! je n’en savais rien.
Le soir de ce jour, sœur Louise semble mieux portante, plus gaie surtout qu’à l'ordinaire.
— Je suis sortie, — dit-elle, la promenade m'a
. été bonne.
— À pied ?
— Non, en voiture. Et toi, chère enfant , dismoi : es-tu toujours bien dans ton magasin ?
— Très bien, je vous assure, — répond-elle sans hésiter.
Louise se détourne pour cacher une émotion soudaine , et murmure : — « C'est un ange! »
— en même temps que Fanny: — « Cette pauvre sœur qui paraît si joyeuse , elle serait capable de
retomber malade si je lui disais la vérité. —»
Dix minutes après :
— À propos, c'est demain dimanche, — reprend la religieuse , — tu viendras déjeùner avec moi : nous ne serons pas seules.
— Ah! Et qui donc ?.…
— Des connaissances à moi qui sont assez aimables pour vouloir célébrer avec nous ma guérison.
Cela dit, elle change brusquement l'entretien, trop brusquement pour qu'il n’y ait pas là du mystère.
En vérité, ne croirait-on pas qu'aujourd'hui tout le monde s’est donné le mot pour mentir ?