CHAPITRE VIII
Mne nuit et um jour.
L’ambition, le malheur, et dans quelque coin obscur un doux rayon de pure joie : tout cela pêle-mêle, côte à côte : c’est l’image du monde en peu de mots.
H. Zscuoxkx.
Il semble alors qu’on vous broie le cœur, après l'avoir souillé de boue et de fiel.
Adrienne.
— Citoyen, le mot d'ordre? — Ton nom? — Fa carte?
Et se penchant à l'oreille de chaque arrivant, l’homme placé à la porte en sentinelle recueillait les réponses à ces trois questions; satisfait de ces
réponses, il laissait entrer dans la salle le nouveau venu qui, après avoir distribué, reçu à droite et à gauche les poignées de main fraternelles, se dirigeait vers le membre de la société remplissant les fonctions de secrétaire. Celui-ci alors traçait avec un crayon une croix en signe de présence à la suite du nom indiqué : moyen de précaution en même temps, pour empêcher qu'un étranger, qu'un espion ne s’introduisit dans le sanctuaire. N'était-ce pas assez qu’un faux frère püt se glisser parmi eux sans qu’il fût possible de le reconnattre? Certes c'était trop déjà, et la défiance devait plus que jamais ouvrir les yeux. Aussi ne négligaient-ils rien pour assurer leur sécurité.
Ceci se passait vers huit heures du soir dans le grand salon de deux cents couverts, enseigne fastueusement hyperbolique, inscrite au mur de la façade en lettres d’un pied de long, d’un restaurant situé près de la barrière d'Enfer, sur le boulevard extérieur. Le maître du lieu, largement payé sans doute pour sa complaisance et les risques qu'il courait, ou peut-être, ce qui est plus probable, partageant les vues des hommes rassemblés chez lui clandestinement; le maître de la maison, disons-nous, avait tout fait pour complaire à ses nocturnes visiteurs : débarrassant la vaste pièce des tables et des siéges qui l’encombraient, il n’avait laissé là de ces meubles indis-
pensables que ce qu'il en fallait pour la circonstance, et un couvert se trouvait dressé sur l’un des côtés de la salle qu'il garnissait dans toute sa longueur ; de sorte qu’un espace assez considérable resté libre pouvait contenir ceux des assistans qui aimeraient mieux se promener que s'asseoir. Un lustre à plusieurs branches suspendu au plafond répandait seul à ce moment une lumière peu éclatante sur les physionomies des convives exacts au rendez-vous; des quinquets accrochés à la muraille devaient à l'heure du repas compléter l'éclairage. Les retardataires arrivaient un à un, par prudence, afin d’écarter les soupçons. Mais bientôt la liste que le secrétaire tenait à la main se trouva surchargée d'autant de croix qu'elle portait de noms ; on n’attendait plus personne ; la porte fut fermée au verrou ; la sentinelle quitta son poste d'observation, et vint se méler aux groupes déjà fort animés. Alors une voix recommanda le silence : ils se comptérent. Ils étaient cinquante : tous jeunes, à quelques rares exceptions près, tous portant la barbe longue au menton, au cou l’ample cravate noire couvrant la poitrine et cachant le linge, certains même des vêtemens dont le caractère distinctif n’était rien moins que l’élégance ; tous, hommes d'énergie et de résolution, amenés là : les uns par l'entrainement de l’âge et la fausse direction don- 2 -48.
née à des idées généreuses, c’étaient les plus jeunes; les autres, esprits inquiets et chagrins par l'amour du changement et par humeur d’opposition guerroyante. Ils conspiraient : beaucoup ayant une’ première fois vu leurs espérances déçues, par ambition, comptant bien mieux profiter d'une seconde épreuve au jour du triomphe; beaucoup aussi par jalousie, par haine contre les plus habiles ou les plus heureux de la révolution précédente qui maintenant se fortifiaient dans leurs places en riant des dupes et des maladroits; la plupart faute de savoir que faire de plus utile ; quelques-uns même sans savoir au Juste ce qu’ils faisaient et où pouvait les conduire le jeu chanceux dans lequel ils s'étaient engagés; tous, parlant sans cesse de patriotisme et de désintéressement : chez les plus Jeunes, encore sous le coup d'un enthousiasme vrai et pur d’égoisme, nul doute que la bouche ne servit d’organe à la conscience; mais pour le grand nombre, il est permis de croire qu’il y avait là autre chose que de la bonne foi. Ces mots sonores, à l'ordre du jour dans leurs conciliabules, ils s'étaient habitués à les prononcer devant les frères et amis avec un accent de vérité produit par l’exaltation du moment, puis ils les répétaient sans y attacher de sens parce que cela complète admirablement une phrase ; mais qui peut aflirmer que, seuls à seuls
avec eux-mêmes, descendant au fond de leur pensée, ils ne les traduisaient pas, ces mots, par cet axiome populaire, éternelle raison de tous les bouleversemens d'états, passés, présens et à venir, par cet axiome si naïf et si profond : — Ote-toi de là, que je m'y mette! — Tous enfin, quel que füt le secret mobile de la conduite de chacun, réunis pour un même but : la ruine de leurs ennemis , adoptant pour arriver à ce but le même moyen : la révolte, quand le temps opportun serait venu de prendre les armes. Tous, en un mot, liés de cœur et d'âme, prêts à se lever courageusement au premier signal et à marcher comme un seul homme, sauf à compter ensemble plus tard, à l’heure d’après la victoire, sauf à devenir adversaires acharnés si l'événement tant désiré ne répondait pas à leur attente.
Au reste, ils n’en étaient encore qu’à l’espérance, à l'organisation de leur plan.
On le voit néanmoins, la séance de ce soir-là ne devait pas être toutentière consacrée à la politique ; la réunion avait deux fins : comploter et souper ; souper d'abord, comploter ensuite, ou vice versé, ou bien les deux ensemble, de front, suivant les goûts et l'occurrence; mais enfin, bien vivre si c'était possible, et puis conspirer en forme d’assaisonnement, pour dignement couronner le banquet.
Nous nous trompons : on n'avait pas pour cela attendu le dessert. L'assemblée était tumultueuse ; des entretiens particuliers à trois, à quatre interlocuteurs, s'étaient établis sur tous les points du salon; on y discutait chaudement, sans doute quelques mesures à prendre dans les circonstances présentes, sans doute aussi des théories à mettre plus tard en pratique. Déjà ces discussions, qui d’abord avaient été calmes autant qu'elles pouvaient l'être en un tel lieu et entre de tels hommes, commençaient à perdre de cette tranquillité affectée, pour revèlir une physionomie plus mobile, plus agitée, plus grandiose. Déjà des voix s’élevant audessus du diapazon ordinaire, éclatant par explosions retentissantes, semblaient en provoquer d'’autres à les imiter ; un bruit sourd courant de bouche en bouche et montant jusqu’au plafond présageait un orage. Et pourtant aucune parole n'avait rencontré de contradiction ; nulle part, au milieu des cinquante assistans , rien qui ressemblât à une divergence dans les. idées ne s'était signalé. Nous l'avons dit plus haut, tous ici pensaient de la même manière, employaient ou à peu près les mêmes mots : ce choc d'adversaire à adversaire qui engendre les disputes violentes ne pouvait donc avoir lieu ; mais ils s'animaient en parlant, l’ivreëse de l'enthousiasme échauffait leurs cerveaux : en fallait-il davantage pour que d’un commun accord ils
sortissent des bornes qu'ils paraissaient avoit posées à leurs discours. C'était un torrent qui bouillonne , qui gronde et qui bat ses digues pour les briser. Eux, ils n'avaient qu’à vouloir.
Soudain, comme par l'effet d’une convention tacite, les groupes se rompirent , et la conversation devint générale.
Oh ! alors, il n'y eut plus de frein aux expressions furibondes ; nulle mesure ne fut plus gardée; la rage coulait à pleins bords. S’élançant en toute liberté d’aversion et de colère, chacun jeta sa victime, prise parmi les hommes du pouvoir, dans cette arène d’un nouveau genre, la livrant aux malédictions de la foule, l’attachant au pilori de l'infamie, se disant en cela l'organe du peuple outragé, comme si le jour du jugement et de l’exécution était venu, comme si lui, l’exécuteur, eût été à la fois de droit juge et bourreau ; chacun, se constituant vengeur des lois qu'il prétendait violées, s'érigeant à l'avance par la pensée vainqueur dans le combat qu’il appelait de tous ses vœux, usa des priviléges de la victoire en accablant le vaincu du poids de la réprobation publique.
Les gouvernans, ministres et autres, furent ainsi passés en revue, et à chaque nom proclamé, les insultes, les invectives, les épithètes flétrissantes pleuvaient et s’amoncelaient. C'était un pêle-méle, un échange perpétuel et sans fin de
cris d'indignation et de vengeance, un chaos assourdissant de clameurs distinctes, d’appellations injurieuses, et par-dessus toutes les clameurs, ces mots dominant tout, ces mots lancés à la face des ennemis absens ; Trahison ! Expiation prochaine, terrible !
Tout ce qu'une espérance long-temps caressée et trompée , tout ce qu’un mépris soigneusement comprimé qui trouve enfin à se faire jour, peuvent avoir mis de fiel et d’exaltation fiévreuse dans le cœur d’un homme persécuté, jaillit à ce moment de ces cinquante bouches vomissant à la fois l’exécration et la menace; les paroles se croisaient, s'entrechoquaient, lancées, reçues, lancées de nouveau , et quelles paroles ! Une éloquence brutale et sauvage dans sa conviction et dans son énergie, une éloquence à faire venir le sang aux oreilles, à faire dresser les cheveux sur la tête, à se croire dans une assemblée de fous, si les fous avaient au service de leurs extravagances une aussi cruelle et pressante logique !
Il y avait là pourtant des figures jeunes et douces, des physionomies aussi gracieuses que le permettaient les longs cheveux tombant à plat le long des tempes et dernière le cou en forme de crinières ; de ces êtres délicats, presque fréles, qui, si vous les aviez rencontrés dans nos promenades, vous eussent paru occupés uniquement de projets
d'amour et de plaisir. Ceux-là, jaloux de se montrer à l'unisson des autres, grossissaient leurs voix et faisaient rouler leurs yeux d’une façon qui voulait être formidable.
Puis le tour des plaisanteries arriva. Vinrent les sarcasmes, Îles saillies, les bons mots, les épigrammes, et les traits moqueurs, et les applaudissemens. Les caricatures du jour furent racontées, amplifiées ; quelques-unes furent accueillies au milieu des bravos; d’autres, plus froidement : ces dernières étaient mauvaises, disait-on, moins violentes, aurait-on dà dire. Après quoi, il fallut bien puiser dans son propre fonds, et ce fut un débordement de calembourgs, de couplets improvisés, toutes gentillesses à emporter le morceau. On riait maintenant ; non pas d'un rire franc et bon , mais de ce rire qui crispe les lèvres, rauque et strident, qui glace et épouvante à entendre ; on riait donc, car l'esprit pleuvait à flots, s’aiguisant en pointes mordantes capables de tuer leur homme sur place; mais dans cet esprit il y avait de la boue, au bout de ces pointes , du sang.
Avec cela, penser que là, dans cette réunion d’intelligences si mal employées, à part les brouillons et les ambitieux, il se trouvait d’ardentes et profondes convictions ; que , l’occasion venue , beaucoup se présenteraient pour accomplir l’œuvre jusqu'ici seulement rêvée, et que ceux-là croiraient
bien faire : en vérité, c'est à désespérer de l’avenir ; mais aussi à maudire le passé et le présent. Car, il faut bien le répéter, qui donc les a égarés, ces malheureux , si ce n'est la stupide éducation des colléges, instruction déplorable, en effet, qui, si elle n’a pas pour résultat de créer des ennemis aux institutions actuelles, renvoie certainement au cœur de la société des membres inutiles ?
Et la conversation roulait toujours, rugissait toujours, passant d’un sujet à un autre, le même au fond, par secousses, par bonds impétueux : on eût dit une émeute déchaïnée. Les vociférations, les regards flamboyans, le tumulte, rien ne manquait à la ressemblance que le théâtre : ici l'on parle ; dans la rue, avec des armes, on combattrait.
Le président du club, — c'était un jeune homme de trente à trente-deux ans environ, — loin d'user de son autorité pour exhorter ses compagnons, sinon à plus de calme, ce que peut-être il lui eût été impossible d'obtenir, du moins à plus de prudence, les dépassait encore en exagération, en sorties véhémentes. Était-ce chez lui bonne foi ou passion feinte ? La fureur d'énergumène avec laquelle il attaquait le pouvoir provenait-elle de cet amour pour la liberté qu'il faisait sonner si haut, ou du froissement de l'intérêt personnel; ou bien de ces deux motifs réunis en faisceau, puisant l’un
dans l’autre un redoublement de haine et de rage? Quoi qu'il en soit, à en juger sur l'apparence, nous pouvons croire, sans être taxés de témérité, . que ce personnage avait à placer le voile de l’oubli sur un antécédent fâcheux, et que pour mieux parvenir à ce but ilemployait la tactique ordinaire des adeptes et des convertis. Au reste, son nom répondra mieux que toutes les conjectures aux questions qui précèdent.
Charles Baudin, en effet, n’a-t-il.pas servi le gouvernement qu’il cherche à renverser aujourd'hui? Ce titre de sous-préfet, qu’il a porté quatre mois, il lui semble que ses amis vont, s’il faiblit, le lui Jeter à la face comme un reproche, comme un stigmate flétrissant. Ces quatre mois qu’il a passés à administrer pour le compte des tyrans, il voudrait les retrancher de sa vie. Et cependant il n’a rien négligé naguère, ni les démarches, ni les plaintes, pour que sa place lui fût rendue : par bonheur, nul de ses nouveaux /rères ne connait cette particularité.
Devant eux, il s’est posé en victime de l’arbitraire, en victime fière et contente du coup qui l’a frappée, puisque ce coup l’a rendu à ses anciens, à ses véritables sentimens : ils l’ont cru. Mais embrassant, avec toute l’ardeur que peut inspirer le sentiment d’une injustice à ses yeux imméritée, un parti qui lui promet pour l'avenir réparation
et vengeance, il lui importe avant tout de conserver la position qu’il s'est acquise dans ce parti. Aussi ne faiblit-il jamais; au contraire, et s’il se fait une motion violente, incendiaire, c’est de la bouche de Charles Baudin qu'elle est sortie; s’il y a un danger à courir, c'est Charles Baudin qui s’y exposera le premier : il pense qu’on l’observe, et, toujours à la brèche, toujours en avant, il marche...
Où va-t-11?
Suivant lui, à la gloire, ou au martyre qui est aussi une gloire; à la fortune, aux honneurs, dans le nouvel ordre de choses qu’il espère contribuer à fonder, ou à la mort. D'ailleurs, la partie qu'il joue serait à moitié perdue qu'il n’en persisterait pas moins. Impossible, à son âge, de revenir sur ses pas, de se faire une carrière, de se créer un avenir indépendant des événemens; plus impossible encore d'ouvrir les yeux, de renoncer à ces idées acquises qui l’ont jeté dans les chances d’un jeu où il risque aujourd’hui sa tête, de retourner à l'atelier paternel. Non, quand même il le voudrait, et il ne le veut pas, il ne peut descendre à la condition d’artisan; cette idée, si on la lui présentait comme moyen de salut, il la repousserait avec hauteur et dédain:; il doit poursuivre, continuer la route où il est entré. Dans l'opinion qu'il sert, dans une autre révolution, est sa dernière,
son unique ressource, et il va, il obéit à une destinée inflexible; il va, parce qu'avec la demi-instruction qu’il a reçue, reculer serait une honte, il y a plus, une impossibilité morale.
Qu'il aille donc !
Dans le salon de deux cents couverts, l’exaspération était à son comble; les voix s’enrouaient à crier : un instant de plus, et il y aura calme plat, faute de poumons.
Trois coups sont frappés à la Doté d'entrée : tout le monde se tait... il était temps!
. Bonne nouvelle! c’est le maître du restaurant qui annonce que le souper va être servi : le souper ! ils devaient en avoir besoin. Bientôt la longue table fut couverte de mets; un buffet chargé d’assiettes de rechange et d'un bon nombre de bouteilles fut dressé de l’autre côté de la pièce ; puis les garçons sortirent, et de nouveau l'on ferma la porte au verrou. Les convives avaient déclaré qu'ils sauraient bien se passer de domestiques, et se servir eux-mêmes. Chacun prit la place qui lui fut désignée par les commissaires du banquet, et la politique cède le pas à la gastronomie.
D'abord, silence complet : on n’entend que le bruit des cuillers, des couteaux et des fourchettes, et aussi des bouchons qui sortent de leur prison, et puis des verres qui s’entrechoquent en signe de fraternité. Chacun ne paraît plus oceupé
qu’à combler le vide produit dans son estomac par deux heures d’excitante fatigue, deux heures de clameurs non interrompues : ils prouvent en ce moment qu'il n’est point de merveilleux apéritif comme la loquacité. Encore une fois, ils avaient besoin de ce temps d'arrêt : béni soit done le repas qui le leur procure! L'exercice a été rude, l'appétit s'en ressent. À la bonne heure au moins! bravo cette fois! c’est vraiment plaisir de les voir exploiter la souscription patriotique convertie en gigots et en volailles froides. Un morceau n'attend pas l'autre; ils en prennent pour leur argent. Si le restaurateur a compté sur les restes, il en sera pour ses espérances de bénéfices. Ils vont tous de l’avant, comme diraient nos romanciers maritimes ; pas un retardataire.
Beau spectacle en vérité que celui offert par ces cinquante bouches sans cesse en mouvement, acharnées à cette œuvre de destruction ! Les plats, les flacons se succèdent, et personne ne dit encore : Assez ! et pas un mot n’a été prononcé, si ce n'est pour dire : Merci! donne! verse! — C’est bien!
Sans doute ils vont continuer ainsi long-temps ; sans doute ces cœurs ulcérés, s'épanouissant à l'odeur des mets, au bouquet des vins, oublieront leurs projets de ruine et de mort ; et la - gaieté viendra, non plus s'exprimant en éclats sar
doniques à la vue d’an ennemi qui tombe, mais la gaieté joyeuse, sans souci, sans arrière-pensée, la bonne : conspirer, métier de dupe! Enfin du plaisir, de longs rires, plus de politique !.…
Non pas!
La première faim apaisée, quand un commencement de satiété laisse un plus long intervalle entre les morceaux, et que les libations copieuses ont humecté ces gosiers desséchés, alors les langues se délient. Un mot, jeté au hasard, est ramassé par un oisif, envoyé à son auteur qui pérore, et chacun à son tour, puis tous ensemble, Ce mot, c'est comme l’étincelle sur une traînée de poudre : le sifflement gagne de proche en proche, rapide, contagieux ; gare l’explosion!
L'explosion éclate, plus furieuse encore que tout-à-l’heure : à l’exaltation ordinaire se joint une autre ivresse, qui donne à la première un degré de plus de dévergondage et de délire. Le vin semble s’aigrir et se tourner en bile : c’est une fièvre chaude générale.
Le banquet touchait à sa fin. | Charles Baudin se leva : à son aspect des chut! réitérés coururent de bouche en bouche jusqu'aux deux extrémités de la table, pour indiquer que le président voulait parler ; le silence et l'attention devinrent universels.
Lui, après avoir passé la main dans sa barbe
inculte, promena son regard sur les auditeurs, et’ d'une voix forte et vibrante :
. — Citoyens, dit-il...
Rapporter dans son entier ce discours dont nos lecteurs, en rappelant des souvenirs bien récens, peuvent se faire une idée, nous paraît un horsd'œuvre inutile.
Seulement on y remarquait ces mots plusieurs fois répétés :
Droits de l'homme... Souveraineté du peuple... Egalité... Liberté... Oisifs et travailleurs... Rsches et prolétaires..… Bonheur du genre humain,
Et ces phrases:
Une caste insolente se nourrit des sueurs du peuple.… L’aristocratie de l’argent nous écrase. La soctété est gangrenée d’égoisme.… Lecœur du pauvre a seul conservé le germe des vertus. c’est à lui de travailler pour lui-même... Consentir à vivre esclave, n'est-ce pas se ravaler au-dessous de la brute ?..… St le passé nous.a fait défaut, si le présent nous manque, l'avenir nous appartient... Avant d’arriver au règne de la justice et de la raison, le monde doit passer par un baptême de sang... etc., etc. .
Eu égard au sang-froid de l’orateur, à l'énergie calme avec laquelle il débitait ces paroles, il y avait, à tout prendre, en lui une remarquable dignité. Il termina par un appel à tous les courages, invitant ses amis à serrer les rangs, à se tenir
prèts pour une occasion importante, décisive peutêtre, et qui ne tarderait pas à se présenter.
En parlant ainsi, en invoquant le bon droit, qui prèterait appui à leur cause, au jour du combat, en offrant le sacrifice de sa vie pour le triomphe des principes qu’ils allaient défendre les armes à la main, Charles était de bonne foi : son regard inspiré croyait voir au-delà de la lutte; il saluait la victoire... ou la défaite qui ne serait pas l’anéantissement, qui serait un martyre.
H se rassit : toutes les mains battirent autour de lui. Tous les verres se remplirent ; d’un bond chaque convive se dressa sur. ses jambes, et semblable à un eoup de tonnerre, «un cri général retentit, qui ébranla les vitres des croisées, qui fit trembler le plafond, et qui s'en alla se perdre au dehors, où il pénétra comme le dernier mugissement d’une tempête lointaine, ce cri :
— Vive la république !
Puis les toasts, puis les chansons.
— Mais, dans l'intervalle d’un toast à l'autre, on put entendre autour de la maison un bruit sourd qui ne semblait pas de bon augure pour la sécurité de l'assemblée. On écouta.. plus rien, le bruit avait cessé. La santé fut portée, et les applaudissemens qui l’accueillirent duraient encore, lorsqu’un signal, signal d'alarme convenu d'avance, donné à la porte, vint de nouveau porter l’inquié-
tude au sein du club. On ôta le verrou, et-le restaurateur avançant sa tête dans l’entrebâillement :
— Sauvez-vous, — dit-il, — c'est de Ja troupe envoyée par la police.
Et il se retira. N
— Nous résisterons ! — s’écriérent les plus échauftés.
— À quoi bon? ce serait de l’imprudence, — ajouta Baudin, dominant le tumulte de sa voix de Stentor, — de l’imprudence sans profit.
Au même instant les soldats du poste voisin, conduits et soutenus par un bon nombre d’agens vêtus en bourgeois et armés d'énormes bâtons, entrérent dans la salle où régna bientôt une horrible confusion. Ils avaient ordre d'arrêter les conspirateurs ; ceux-ci ne voulurent pas se laisser prendre sans tenter une résistance qui leur offrait des chances de succès. Une lutte s'engagea : elle devint inégale par l'arrivée subite d’un renfort de gardes municipaux. Il fallut alors songer à la retraite; mais comment? par où? Toutes les issues étaient fermées :
Non, pas toutes.
L'appartement, situé au premier étage, s'ouvrait des deux côtés sur le boulevard et sur un jardin faisant partie de l'établissement. Le salut était Jà, pour quelques-uns du moins, sinon pour “tous. Il y eut une halte : c’est que les empoigneurs, s'avan-
çant et faisant tournoyer leurs gourdins, avaient vu dans les mains de leurs adversaires des couteaux qui brillaient ; effrayés sans doute, ou reculant devant une terrible responsabilité de-sang, ils s’arrétèrent. Profitant de ce moment, les républicains éteignirent la moitié des quinquets et le lustre. Alors, dans cette demi-obscurité, ceux qui se trouvaient près des fenêtres les ouvrirent, et la fuite commenea. Voyant leur proie s'échapper, les autres se précipitérent, et, pour ne pas manquer leur récompense promise, se battirent en désespérés, corps à corps.
Durant cette nouvelle mélée, pendant que soldats et hommes de police distribuaient et recevaient des horions dont sans doute plusieurs leur étaient assénés de main de maître par un camarade, les convives dégrisés, au risque de se casser bras et jambes, s'élançaient par les fenêtres, qui sur le boulevard, et c'était pour tomber au pouvoir de l'ennemi resté ex bas, qui dans le jardin où ils se cachèrent comme ils purent en attendant la fin de la bagarre ; beaucoup même y demeurèrent jusqu’au Jour, blessés dans leur chute et ne pouvant escalader les murailles.
Restée enfin victorieuse et maîtresse du champ de bataille, la force armée compta ses prisonniers : il y en avait trente.
Charles Baudin n'était pas parmi eux.
On le chercha vainement; on tenait surtout à l'arrêter : signalé depuis quelques mois, depuis son retour de‘provinee, à la police, c’eût été un bon coup de le saisir en flagrant délit. Toutes les recherches furent en pure perte. On sonda le jardin dans tous les sens ; on y fit quelques captures encore, mais lui, Charles Baudin, s'était sauvé.
. . . + « Claire s'était assise ou plutôt s'était laissée tomber dans une chaise auprès de son lit ; la tête appuyée sur un de ses bras, le regard fixe, comme égaré, elle restait immobile, plongée dans un état voisin de l’anéantissement. Par instans, son autre main soulevée par un geste brusque allait presser son front comme pour y étouffer un souvenir funeste qui l’aurait fait lourd et brûlant ; puis cette main retombait découragée de n’avoir pu en chasser le nuage de triste préoccupation qui était venu l’assombrir, et, lasse de lutter contre une puissance plus forte qu’elle, la pauvre fille s'abandonnait de nouveau à ses amères réflexions : on l’eût cru du moins à ne juger que sur l’apparence. Mais ce mouvement était machinal, purement d’instinct : elle ne pensait pas. Pour méditer, pour coordonner des idées, il faut que la douleur n'ait pas brisé tout-à-fait les ressorts de l'esprit, qu’elle lui laisse encore la force de se tendre, le pouvoir de se fixer sur un objet, et cette force, ce
pouvoir manquaient à Claire. Qu’avait-elle ? quel horrible malheur, après tant de maux, le sort envoyait-il donc à cette créature déchue, mais dont les vœux ardens n'avaient plus qu’un but, l’expiation de sa faute? Quel orage inattendu frappait cette fleur si belle naguère, quoiqu’ayant perdu de sa pureté primitive? Si ces questions lui étaient adressées, elle-même ne pourrait y trouver de réponse. En ce moment, elle ne savait rien. Elle demeura long-temps ainsi.
Le long et inconcevable silence du mécanicien l'avaient jetée dans d’indicibles terreurs. Ce silence, après une promesse positive de retour, d’abord la victime de Morissot essaya de l'expliquer par l'heure avancée, par un accident imprévu. — « Il viendra demain! » — se dit-elle. Puis les travaux de Georges à la fabrique lui parurent une excuse suflisante. Mais lorsque de lendemain en lendemain les jours eurent fait des semaines, et qu’elle en fut toujours au même point, à vivre d'attente, un doute qui bientôt se convertit en certitude Jui serra le cœur. Elle se dit enfin : — « Il ne viendra pas. » — Depuis la dernière visite du jeunè homme, Claire a vieilli de dix ans. Et cependant, à son insu, elle attendait encore : à quoi servirait l’espérance si elle fuyait l’infortuné alors qu'il a le plus besoin de son baume consolateur? Hélas!
quand il lui fallut renoncer à ce dernier et frêle
rayon qui, par intervalles, illuminait son existence décolorée, obscure désdrmais, mieux pour elle eùt voulu mourir.
Une feuille de papier à demi-déployée était devant elle, à ses pieds. Ses yeux que depuis quelques minutes elle ouvrait et fermait alternativement comme pour chercher autour ou en dedans d'elle-même les traces d’un souvenir rebelle, ses yeux s’arrêtérent par hasard sur ce papier. A cette vue , elle frémit , poussa un cri, le voile épais qui obscurcissait ses idées se déchira tout-à-coup : cette paralysie morale qui enchaïinait son intelligence était passée. Une heure de plus, elle devenait folle. Qu'importe? Folle, on oublie; et après la crise, Claire se ressouvint.
Mais elle garda‘la même attitude d'abattement et de désolation ; si ce n’est sa tête qui s’affaissa sur sa poitrine, en elle rien ne changea; et quelle différence au fond de son cœur ! Maintenant elle pensait , elle sentait. Elle regretta, quelque lourd qu’il fût, le poids qui tout-à-l’heure écrasait son corps et ses facultés intellectuelles. Elle pensait, et chacune de ses pensées lui apportait une angoisse : dans Île passé, une faute ; dans l'avenir, des remords, rien que des remords sans adoucissement, sans la consolation d’avoir, pour le reste au moins, bien rempli sa tâche, des peines toujours et partout : Dieu n’a pas voulu de son repentir.
Il était vrai pourtant et sincère ! Alors, ainsi que le coupable qui vient d’entendre son arrêt, elle tenta de s’étourdir, d'appeler son imagination vers des images étrangères à sa destinée présente, elle ne le put pas : sa mémoire était là, cruelle, implacable...
Et aussi cette feuille de papier qu'elle savait près d'elle, qu'involontairement elle regardait à la dérobée; en dépit d’elle-même, en effet, car son regard, chaque fois qu’il se dirigeait vers la terre, attiré de ce côté par une sorte de fascination irrésistible, s'en détournait aussitôt avec effroi. On aurait dit que cet aspect lui causait une sensation d'intolérable souffrance. Néanmoins, comme s’il y eût eu pour elle nécessité fatale ou joie à souffrir davantage, elle fut prise du désir impérieux de relire ce que contenaient ces pages qui lui rappelaient un espoir déçu et un sentiment vivant encore dans son âme. Elle combattit cette envie : irrésolue, elle avançait, puis retirait sa main. À la fin, se croyant assez forte pour supporter un nouvel assaut, malheureuse d’ailleurs à ce point que son malheur ne pouvait s’accroitre , elle ramassa la lettre. — C’en était une non-timbrée qui avait été remise chez le portier dans l’après-midi, deux heures auparavant, — Il lui sembla que le contact brûlait ses doigts. Quand elle la tint, quand elle eut conquis assez d'empire sur son émotion pour
être certaine qu’ellene succomberait pas à cet effort de désespérée, elle l’ouvrit lentement, hésita l’espace d’une seconde, puis appelant à son aide tout le courage que la nature avait mis en elle, elle lut. “Presqu’aussitôt ‘elle s’arrêta; la surprise, une surprise étrange se peignit sur ses traits, comme si ce qu'elle voyait elle l’apercevait pour la première fois. Sans doute son attention avait glissé d’abord sur certains passages que maintenant elle comprenait mieux. C'était bien encore et toujours de la douleur qui lui venait à cette lecture, mais il y avait en outre, de la confusion , de la honte. Cette lettre, signée Georges Marsault, était ainsi conçue :
«A‘la veille de FR de position et d’existence, j'ai senti, mademoiselle, qu’un devoir me restait à remplir envers vous. Ma conduite, je le sais, est inexcusable à vos yeux ; je vais tâcher de l'expliquer. J'ai des torts, je le confesse ; vous êtes en droit de me reprocher mon manque de parole, ia longue absence plus coupable encore par cela qu’elle-date du jour où je vous ai vue si malheureuse. Et cependant, J'ai aussi bien fait de ne pas revenir : que vous aurais-je dit ? Je n'étais plus le même pour vous. Mes-torts, puisse un aveu sincère, sinon les effacer de votre mémoire, du moins diminuer l’odieux que leur donne l’apparence.
” Claire passa quelques lignes-où le jenne homme
essayait de se.justifier, en mettant sur le compte d’une mauvaise honte son oubli et sa froideur. Après quoi tout-à-coup. Georges reprenait : |
», Eh bien ! non, mademoiselle, ce sont de pitoyables raisons que je cherche à mettre en avant; le vrai motif de ma façon d'agir, je veux yous le dire, dussé-je par-là perdre. davantage de votre estime et de l'intérêt que vous me portiez peutêtre. Je serai franc, mais dans ma franchise, s’il m'arrive d'écrire un. mot qui vous blesse, je vous prie d'avance de me le pardonner. Je suis peu au fait. des délicatesses du style et du langage. Ce qu’il y à de certain, ce que je puis vous affirmer, c’est que dans l'offense , s’il y en a, mon. intention ne sera pour rien,
» Ce secret que vous vouliez me confier, votre bouche m’en a dit assez pour que je le devine...
À ce mot Claire s’interrompit ; son pâle visage devint couleur de pourpre, la lettre faillit s’'échapper de sa main tremblante , une sueur froide perla sur son front. Se remettant néanmoins, et dominée par une espèce de puissance pareille à celle qui vous pousse à vous précipiter du haut d’une tour pour ne pas sentir le vertige qui vous vient de regarder en bas , elle continua :
» Oui, je le connais : une jeune fille belle « comme vous l’êtes ne peut être coupable que d’une manière, et puis l'accent avec lequel vous avez pro-
noncé cette parole a sufñ pour tout me révéler. Ce n’est pas, croyez-le bien, mademoiselle, une excuse que je me donne , encore.moins une accusation que je porte contre vous. Peut-être me suis-je trompé; mais quand même cette idée ne me fût pas venue, nous en serions sans doute, malgré tout, où nous en sommes. Elle n’a donc influé en rien sur môn changement, sur mon ingratitude, car je * suis un ingrat, mais je le jure, il n’y a pas de ma faute. Ce que j'aurais fait après votre entier aveu, je ne le sais pas, je ne me le suis jamais demandé. D'ailleurs, cet aveu , vous ne me le deviez pas, et à quoi nous aurait-il servi à l’un et à l’autre? Pourquoi le commencer ?
— O mon Dieu! — s’écria-t-elle, — lui qui devine si bien , il ne l’a pas compris!
» Aujourd’hui, mademoiselle Claire, j'aime mieux qu'il n’ait pas été achevé, j'aime mieux rester dans le doute, ou plutôt croire que ce mot qui r'a tant surpris avait un tout autre sens que celui que je lui ai prêté. Oui, cela est préférable , ear j'ai pour vous une véritable amitié. De l'amitié! n'est-ce pas vous dire que mon amour a changé d'objet ?
La pauvre délaissée avait retenu cela de sa première lecture : elle poursuivit rapidement :
-» Pardonnez-moi si je vous avoue que j’aime ailleurs : vous l’auriez su plus tard, et là est ma jus-
tification , quelque bizarre, quelque injurieuse qu'elle vous paraïsse. Comment il s'est fait qu’après deux ans de constance, deux ans passés à travailler pour vous mériter, qu'après deux refus qui m'avaient désespéré, j'aié pu tout d’un coup trouver dans mon cœur une place pour un autre amour; je l’ipnore, mademoiselle, je ne pourrais vous lexpliquer, puisque je ne m’en rends pas compte à moi-mêthe.
» Que votis me regrettiez, je ne suis ni assez variteux pouf l’imaginer, ni assez méchant pour Je vouloir. S'il en était ainsi, contre ma croyance, Je donnerais la moitié de ma vie pour que cela cessât d’être. Mais j'ai à vous demander pardon de ne plus vous aimer d'amour, voilà tout, et non de Ja peine que ne saurait vous causer la perte d’un amour que vous ne partagiez pas.
— Ïl le croit! — s’écria-t-elle encore.
Georges disait en terminant :
» Quoi qu'il en soit, j'ai besoin de votre générosité, tout indigne que je m’en trouve moi-même. Ne me la refusez pas. Nous nous reverrons, je l'espère; revoyons-nous amis. Dites-vous queje ne méritais pas un trésor tel que vous, que je n'étais pas fait pour vous comprendre, pensez tout ce que vous voudrez, mais, c’est tout ce que je vous demande, accordez son pardon à l’amant infidèle : - l'ami vous sera constant et reconnaissant. Oui, 2 20.
nous nous reverrons bientôt, et en retour de ma franchise, oubliez tout alors, excepté l’amitié que je vous offre, l'amitié qui fera des vœux, mieux si elle le peut, pour votre bonheur, et qui ne finira qu'avec ma vie. Mon bonheur aussi est en votre pouvoir, dans votre silence vis-à-vis d’une personne bien chère. — Je ne m'explique pas davantage : vous ne serez pas long-temps sans savoir ce que signifient ces dernières paroles. — Je vous crois trop bonne pour chercher à punir sur un autre que moi mon crime involontaire. Un seul mot, vous le verrez dans peu, suffirait à votre vengeance, si toutefois le désir de la vengeance pouvait entrer dans un cœur comme le vôtre. J'ai Fespoir, je dis plus, la certitude du contraire. Adieu, mademoiselle, et ici comme au commencement de ma lettre, si vous vous souvenez de mes torts, pardonnez-les moi! »
Georges avait eu raison de se confesser maladroit en semblables matières : si loin qu’aille la franchise, elle ne doit jamais conduire à vemir jeter brutalement à la femme abandonnée ces mots qui sont toujours un outrage à la plus indifférente, ces mots pour le moins inutiles : Je ne vous aime plus, j'en aime une autre! Mais sa position, à lui, était difficile, il faut en convenir, et l’aveu de la vérité tout entière lui semblait le meilleur moyen d'en sortir avec honneur. Justement il se trouva que
celle à qui il s'adressait pour une telle confidence était dans une disposition d’esprit à ne pas lui donner tort.
Ce ne fut pas pour l’accuser d’une offense gratuite que Claire repassa longuement et dans l’amertume de son âme cette lettre si dure, malgré les précautions que l’euvrier avait prises afin d’en déguiser la cruauté ; de cette lettre elle ne vit que les faits, deux surtout, — Georges était infidèle : il le lui disait, — Georges allait se marier : de quelques circonlocutions qu’il eût enveloppé sa pensée à cet égard, elle la voyait certaine, indubitable ; si le mot n'était écrit nulle part, il se devinait partout. Quant à la manière dont ces faits étaient présentés, elle ne s’y arrêta pas un instant ; elle fit mieux : répondant à l’appel du jeune homme, elle lui pardonna, ou, pour parler
plus juste, elle ne crut pas avoir à lui pardonner.
Le coupable de l'abandon qu'elle subissait, était-
ce lui? N’était-ce pas le sort plutôt, le malheur
. Qui s’acharnait sur elle, le ciel qui ne voulait ao-
cepter ni le remords ni l’expiation de sa faute?
Telle fut sa conviction :. pensée généreuse, mais pleine de douleur, et qui, un instant, flétrit en
| son âme toute croyance ; retour poignant qui la Fa E ÿ s’être débattue sous le poids de cette torture mo-
laissait sans refuge autre que le désespoir. Après
Le e s ” rale, après avoir tourné. long-temps. et retourné ul , * .
le poignard dans la blessure, Claire se leva pour secouer par le môtuverhent physique cette épouvantable souffrance. Elle y parvint.
Alors ses idées tombérent sur la fin miystérieuse de la lettre.
— [1 me dit qüe nous nous reverrohs… ..bientôt... — s’écria-t-elle. — Ah! ce serait un horrible supplice! Mais comment pourra-t-il se faire? Qui donc aime-t-il? Qui donc épouset-117..... Oui, ce serdit affreux !.….
Elle en était là de ses demandes et de ses réflexions, lorsqu'elle fut interroinpue par l'arrivée de Fanny. Quoi qu'il fût déjà tard, comme c'était un dimanche, elle ne fut point surprise de voir sa sœur. Elle la bénit même intérieurément de venir si à propos lui apporter une distraction.
— Tu sais, — lui dit la petite, — mes peines etmes chagrins quand je me suis théuvée sans place ‘et $ans ouvrage.
— Oui, mais jé n’ai appris éela que lorsque tu h’avais plus besoin de sécours : je t'en veux, Fänny. Pourquoi ne pas l'être adressée à moi dans ta misère? Tu as dû passer des jours bien cruels, pauvre enfant !
— J'avais peur de ta tante.
— Mais de moi?
== N'es-tu pas sous sa dépendance? Eh bien, je "te demaride pardon, Clairé, et si quelque jour je
UNS NUIT ET UN JOUR. sa!
me voyais dans la même position, je te promets, je te jure... Mais ça n’arrivera plus, — ajouta-t-elle avec un élan de joie qu’elle eut de la peine à comprimer. Puis elle continua d’un ton plus calme : — Non, je l'espère, ca ne reviendra plus... Tu sais aussi que ma bonne amie Louise a été malade.
— J'ai vivement regretté de n’avoir pu l'aller visiter; mais c’est si loin... Fais-lui mes excuses, je t'en prie. |
— Je n’y manquerai certainement pas, et elle les recevra avec plaisir, j'en suis sûre, d'autant plus qu’elle est guérie. Oui, ma sœur, guérie toutà-fait : je suis joliment contente, va!
. = Elle est si bonne pour toi!
— Oh! ce n’est pas tout... Il y a encore quelque chose que tu ne sais pas, que tu ne devinerais jamais.
— Alors, dis-le-moi.
— Tu crois que c’est si facile, toil.…. Ça m'étouffe. C'est drôle ! j’ai presque envie de pleurer. Allons, quel enfantillage !M'y voici: Tu te rappelles bien ce jeune homme que j'ai rencontré un jour ici, un jour que je voulais partir malgré la pluie. une giboulée affreuse, et que tu m'as prêté ton parapluie, ce jeune homme que tu as prié de m'accompagner jusqu’à la Citadine?
— Oui, je me souviens, monsieur... Georges Marsault.. n'est-ce pas? Après?
— Nous n’avons pas trouvé de voiture, et ik m’a reconduite jusqu’au magasin.
— Je sais... je sais.
— Il te l’a raconté, c’est tout simple; mais il ne t'a rien dit de plus, au moins! je lui avais bien défendu...
— Non, continue.
— À la bonne heure! Il est très aimable, monsieur Georges; il ne ressemble pas aux autres jeupes gens qui vous disent toujours que vous êtes jolie, qui vous font des complimens à n’en pas finir; si on voulait les croire, on s’imaginerait qu'on est des phénix; lui, au contraire, ne vous conte des gentillesses qu’autant qu’il en faut pour ne pas paraître malhonnète. Au reste, 1l n’a pas besoin de parler : ses yeux disent assez ce qu’il pense. J'aime mieux ça, moi; avec ça qu'il n’est pas un freluquet , lui! Ses manières sont toutes franches , toutes naturelles. Et puis, un si bon caractère ! Il rendra sa femme bien heureuse. Je ne sais pas si c'était un pressentiment, mais à la premiére vue j'avais été tout de suite prévenue en sa faveur. Ce que je sais, par exemple, c’est qu’à la fin de notre course, je l’aimais déjà.
— Ah! — dit Claire.
— Ça t'étonne, pas vrai? pas plus que moi pourtant, je t'en réponds, quand je m'en suis aperçue ; mais la chose est telle que je te la rap-
porte : ce n’est pas à toi, ma sœur, que je voudrais rien cacher. Il me sembläit d'abord que c’était un mal de songer à lui, etj’y songeais toujours; malgré ça, jamais le travail ne m'avait paru si facile ; c'était cofhme un rêve qui me berçait.…. j'étais trop heureuse, ça ne pouvait pas durer. Figure-toi que , je ne sais pourquoi, je m'imaginais qu’il reviendrait, et je suis restée long-temps, bien Jong-temps sans le revoir; enfin, je n'avais plus d'espérance, lorsque hier, oui, hier : j'ai eu tant de joie depuis ce moment-là qu’on dirait qu’il y a dix ans... il s’est présenté à moi tout troublé, etil m'a quittée en courant : ilallait chez sœur Louise. Et puis aujourd'hui... ce matin... il m'aime, Claire , il m'aime, il me l’a dit!
— Ah !..... — dit encore la jeune fille en froissant de ses doigts crispés la lettre de Georges qu'à la vue de sa sœur elle avait serrée précipitamment dans la poche de son tablier. Fanny ne s’aperçut pas de ce mouvement , et se méprit sur le sens de cette nouvelle exclamation.
— Tu trouves ça extraordinaire ? reprit-elle.
:— Mon Dieu, non.
— Si fait, si fait, tu as beau dire, vois-tu, je n’en crois rien, C’est que vraiment c’est singulier : pour une fois qu’il m’a vue, qu’il a causé avec moi, conçois-tu ? Oui, et en me faisant cette déclaration il s'est accusé de ne pas me l'avoir faite plus tôt;
il n’a pas pu, m’a-t-il dit : des affaires pressées, qui prenaient tout son temps, la fabrique de son patron, qui est la sienne aussi, courait des risques; et puis il n’osait pas. Dis donc il avait peur!.... comprend-on ça, un hômme? C'est une preuve qu'il m’aime bien , et je ne suis pas fâchée qu'il n’ait pas été plus courageux... d'autant plus qu’à présent tout est réparé, arrangé. Il m'a demandé pardon de son retard, est-ce drôle? Moi, je ne me suis pas fait prier : j'étais si heureuse !. Après ça... toujours ce matin, comme je te le disais. voilà qui va te surprendre autrement que le reste ! il m’a offert son cœur et sa main, ilm’a suppliée de consentir à être sa femme... sa femme! Il voulait une réponse sur-le-champ. D'abord je ne savais plus où j'en étais, j'avais des éblouissemens : quand on ne s’attend pas à ces choses-là, on est honteuse. Enfin j'ai dit oui. Si tu l'avais vu, lui si sérieux, si tranquille d'ordinaire, il ne se connaissait pas de joie, il battait la campagne, il était genul comme tout. Quand son transport a été un peu. calmé, nous nous sommes mis à parler raison... c'est-à-dire pas nous, mais sœur Louise et son patron, son bienfaiteur, qui était venu avec lui... J'avais oublié de te le dire , mais c’est égal, tu me comprends tout de même?
Claire ne répondit pas.
—- Alors il a été décidé que notre mariage se
ferait Le plus tôt possible : nous n’aurons que deux bans, on achètera le troisième. Dam ! il est très pressé, M. Georges! moi, ça ne me fait pas de peine non plus. Bimanche prochain, la première publication ; l’autre dimanche, la seconde, et la semaine d’après, les noces. Mes noces! je serai la mariée ! je n’en reviens pas. Pendant ces arrangemens, lui et moi nous faisions des projets pour quand nous serons en ménage. J'irai demeurer avec lui à la fabrique. Il ne veut pas que je travaille, ni en magasin ni ailleurs; je ne manquerai pas d'ouvrage pour ça : j'aurai toute la maison à conduire. Enfin il a fallu se quitter ; mais il reviendra tous les jours, jusqu'à celui où nous nous réunirons pour ne plus nous séparer. Quel plaisir !
L'ouvrière avait débité cette longue tirade tout d’une haleine, comme impatiente de décharger le trop plein de son cœur. En terminant, elle laissa tomber sa tête sur le sein de sa confidente, pour y cacher son visage rouge de pudeur. La première émotion passée, étonnée du silence que continuait à garder sa sœur, silence étrange pour elle qui s'attendait à des félicitations amicales, à de tendres épanchemens, Fanny se releva sur sa chaise et regarda : Claire était pâle comme une morte. |
— Âh! mon Dieu, — s’écria la fiancée de Geor-
ges avec effroi, — qu’as-tu ? Moi je babille, tout entière à ce qui m'arrive d’heureux, et je n'avais pas remarqué...
— Que je souffre... en effet, je ne suis pas bien : à certains momens j’éprouve un mal singulier... Tu sais que 'ma mère est morte bien jeune... |
-— Allons, ne vas-tu pas te frapper à présent! N’aies donc pas de ces mauvaises idées ; il y a de quoi détruire tout mon contentement.
— Oui, je veux les chasser, — répondit -elle s’armant d’un prodigieux courage; —tu as raison, Fanny, à quoi bon attrister ce jour si beau pour toi? Que m’en reviendrait-il, sinon un chagrin de plus, celui de te voir malheureuse ? Tiens, je n'y pense plus; me voilà bien : le mal s’est-en- . fui à ta voix.
— Bonne sœur !
— Revenons à ton mariage.
—Tu ne m'en veux donc pas de ne t’avor parlé de rien? C’est que, vois-tu, jusqu’à maintenant je n'avais aucune certitude, et je craignais que tu ne te moques de moi : j'ai eu tort sans doute de m’imaginer ça?
: — Oh! oui, tu as eu tort; mais rassure-toi, je ne t'en veux pas... Ton choix est bon, Fanny. : celui que tu aimais, que tu vas épouser, — Claire ne se sentit pas la force de le nommer, — ton pré-
tendu est un brave et honnête homme ; je lé connais, ce sera un excellent mari; il te convenait sous tous les rapports. Vous avez les mêmes goûts, les mêmes idées peu ambitieuses ; modérés dans vos désirs, vous êtes moins difficiles à satisfaire, et cette existence calme et douce, vous lobtiendrez. Je ressens un vif plaisir à te le répéter, ton mari possède une belle âme, un noble cœur.
— Je suis enchantée de t'entendre faire son éloge.
— Je ne dis que la vérité. Remercie Dieu, ma sœur, d’avoir placé sur ton chemin un ami semblable; rends à celui-ci affection pour affection, bonheur pour bonheur.
— Oh! j'en réponds, ou bien cela ne dépendra pas de moi. |
— Maintenant crois que je suis, en cette occasion comme toujours, La sœur qui t'aime ; je veux dire que personne plus que moi ne bénit le ciel des biens qu'il t'envoie. Si je me portais mieux, sans doute je m’exprimerais avec plus de vivacité. Mon cœur est le même ; ma santé est la seule cause - de cette froideur apparente : si tu en doutais, c’est que tu ne me connaîltrais pas.
— Pauvre chérie !..….. Ainsi tu m’approuves?
— Tu ne pouvais mieux faire.
— Eh bien! je suis encore plus contente qu’en venant ici; je ne croyais pourtant pas que ce fût
possible. Ah! çà, j'espère que tu auras bientôt une semblable nouvelle à m’amnoncvr; éar j'ai presque honte de me marier avant toi : tu aurais dé me montrer l'exemple. Enfin, ça ne tardera pas; je vais prier le bon Dieu de t’envoyer ce jeune homme beau et riche dont tu me parlais autrefois.
— Tes prières seront inutiles; je ne l’attends plus ; je n’ai pas même envie qu’il vienne.
— De quel air tu me dis ça! Allons donc, quand il sera là, tu ne voudras pas être cruelle ; je sais ce qu'il en est. À propos, quoique tu conmaisses M. Georges, je serais bien aïse de te présenter mon prétendu ; je te l’'amènerai un de ces jours.
— Comment !....— s'écria-t-elle avec un accent d’épouvante qu’elle ne put maîtriser.
— Dame! c’est convenable, c’est dans l’ordre : il s’y attend sans aucun doute.
— Oui, mais... je te demande de n’en rien faire.
— Et pourquoi ça?
— Ce n’est pas que je n’eusse beaucoup de plaisir à vous voir... mais ma tante, tu n’ignores pas quelles sont ses préventions contre toi : elle t’en voudrait encore davantage de te voir joyeuse ; elle s'emporterait peut-être, vous recevrait mal; elle est si bizarre !
— Dis donc si méchante.
— Soit; pour éviter ce désagrément, il vaut mieux ne pas venir... Tu me comprends?
- — J'aurais cependant été bien fière de me montrer ici avec lui; enfin, puisque ca te contrarie, et que ça ne se peut pas à cause deta vilaine tante, n'en parlons plus. Je ferai part à M. Georges des difficultés.
— Et dis lui que je lui sais gré de sa visite comme si elle était faite.
— À la bonne heure! mais au moins je pense que tu viendras à ma noce. Quand le jour sera fixé, je viendrai t’avertir ; alors plus de tristesse, entends-tu ? D'abord, si tu n'étais pas là, ou que tu y fusses avec ta figure d’à présent, il me manquerait quelque chose. Et puis, songe que je compte sur toi pour être la plus jolie.
Fanny partit enfin, et Claire!
Le matin de ce Jour, suivant l'invitation de sœur Louise, l'ouvrière, intriguée par l'air de mystère qu'elle avait cru remarquer la veille, était accourue de bonne heure dans la cellule de la rue des Postes. En y entrant, elle avait vu quatre couverts dressés sur une table ronde. À ses questions réitérées pour savoir au Juste quels étaient les convives qu’on attendait, la religieuse avait fait la sourde oreille; trottant par la chambre, arrangeant tout avec symétrie, sortant dehors, surveillant en un mot les apprêts du déjeùner avec une ardeur que jamais sa protégée ne
lui avait vu apporter à de pareilles occupations, Louise la laissait, en jetant sur elle de temps à autre un regard dont l'expression n’était pas dénuée de malice, se perdre dans des conjectures à perte de vue.
Mais bientôt les invités arrivérent : c'était Georges accompagné d’un monsieur, beaucoup plus âgé que lui et d’une physionomie joviale qui néanmoins attirait le respect par sa douceur. À l'aspect du mécanicien, Fanny poussa un cri de surprise, rougit, se troubla : on eût dit qu'elle devinait le motif de cette réunion; et, tout en rougissant, par un coup-d'œil lancé à sa bienfaitrice, elle sembla lui reprocher de ne pas l'avoir avertie plus tôt.
— Tu as bien eu des secrets pour moi! — répondit celle-ci; — il y a lonig-temps que tu n'es plus au magasin, et tu me l'avais caché.
— Comment! qui a pu vous dire?
Du doigt sœur Louise montra Georges, et la petite, plus étonnée encore de le voir si bien instruit, ne sut que penser de tout ce qu'elle entendait.
— Madame, dit le vieux monsieur en s’inclinant , j'ai des excuses à vous faire pour-n'être pas venu hier moi-même, et vous avoir dérangé...
L'ouvrière était stupéfaite; la sœur riait sous <ape : enfin elle dit :
— Allons, asseyons-nous ; nous allons causer de tout cela...
Le déjener était servi : chacun prit place autour de la table ronde.
Après le déjeüner, Georges avait quitté son compagnon au bout de la rue des Postes, et couru dans un café où il demanda tout ce qu’il faut pour écrire; puis il s'était jeté dans un cabriolet, et avait remis lui-même au faubourg Poissonnière la lettre que nous avons rapportée plus haut.