‹ Histoire de deux sœursChapitre 24 sur 29 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

La place vide.

J'urrivai. ..... Personne!

Bunexea.

Que vous êtes triste, à mon Âme!

Psaume.

— C'est dans deux jours, Claire; ne te fais pas attendre ; de bonneheüre, entends-tu, je t’en prie.

— Sois tranquille, tu as ma promesse.

— Une voiture viendra te prendre... ainsi que vous, madame, si vous voulez être assez bonne pour accompagner ma sœur. |

Pour toute réponse, la vieille dame s’inclina

légèrement, et quand elle fut seule avec sa nièce :

— Est-ce que réellement, — dit-elle d’un ton où perçaient l’aigreur et le dépit, — tu aurais envie d'aller à ces noces? Tu serais déplacée, ma chère, au milieu de tous ces gens-là. Au reste, tu feras bien ce que tu voudras ; quant à moi, je n'ai pris aucun engagement, et il est certain que Je resterai ici. Je ne vois pas la nécessité d'assister au triomphe d'une mijaurée qui, avec son petit air câlin, cherchera à nous humilier du spectacle de sa joie : le beau triomphe, en vérité !

Pour la première fois Claire ne prit pas la défense de Fanny, et madame Féret aurait pu parler longtemps encore sans risquer d’être interrompue : l'esprit absorbé par une pensée fixe et dominante, qui semblait la rendre étrangère à tout ce qui se passait autour d’elle, la jeune fille ne l’entendait pas.

Dès le matin du grand jour un mouvement d’une espèce inaccoutumée régnait dans la fabrique du patron de Georges Marsault : le brave homme avait voulu faire seul tous les frais de la noce, et quand son protégé s'était efforcé de combattre cette résolution, il lui avait aussitôt fermé la boùche avec cette réponse :

— N'est-ce pas moi qui dois te servir de père le Jour de ton mariage ? laisse-moi donc remplir mon rôle dans toute son étendue.

C'était donc un joyeux tumulte parmi les ouvriers endimanchés, qui payaient l'invitation de Georges par maintes rasades versées et bues en l'honneur du marié et de la mariée ; cris auxquels l'excitation produite par le vin ne donnait ni plus de cordialité ni plus de franchise. Ils avaient autrefois aimé comme un bon camarade celui qu'ils fétaient aujourd'hui, et devenus ses subordonnés de ses compagnons qu'ils étaient d’abord, ils avaient continué de l'aimer; maintenant encore, malgré sa nouvelle fortune, ils l’aimaient, car lui n'avait pas changé à leur égard. Sorti de leurs rangs, il se ‘rappelait son point de départ, avec un juste sentiment de fierté sans doute, mais cet orgueil il le gardait pour lui-même; il jouissait dans son cœur d’une“position acquise par un travail persévérant et courageux, mails en aucune circonstance il n'avait prit vis-à-vis des autres le ton arrogant du parvenu, jamais il ne les avait humiliés de sa supériorité : il était toujours leur frère, leur ami. Cette conduite, dans laquelle il entrait autant de bonté et de modestie que d'adresse et de savoirfaire, lui obtenait le pardon de ses succès ; de sorte qu’au milieu de ces hommes francs et loyaux dans leurs témoignages d'amitié, s’il se trouvait quelque envieux du mérite et de la prospérité de Georges, celui-là était forcé non-seulement de renfermer sa Jalousie dans son âme, mais encore, entrainé par

256 LA PLACE VIBE.

l'élan général, de méler sa voix aux voix unanimes qui félicitaient, au bruit des verres et des bouteilles, le futur époux de la gentille ouvrière.

Pour dresser un couvert capable de contenir tous les invités, on n'avait rien pu imaginer de mieux que de transformer un immense atelier en salle de festin. Aussi, tout en buvant, tout en chantant, tout en criant, chacun était à l’œuvre et débarrassait l’atelier de ses tables, de ses bancs, de ses établis, qu’on transportait ailleurs. Et puis, ne fallaitil pas un bal pour couronner dignement la journée? c'était là aussi qu'on danserait. Comme personne. ne s'était fait tirer l’oreille pour prêter main-forte aux travailleurs, en un quart d’heure tout fut terminé : les libations recommencérent. Le marié parut alors, et un vivat retentissant accueillit sa venue; comme à son ordinaire, il se montra bon, meilleur même. Rien de tel que le bonheur pour rendre bienveillant et doux : dans le bonheur, tout vous apparaît au travers d’un prisme qui embellit et colore de teintes séduisantes les plus sombres objets, toute créature vous semble amie, tout vous rit; on a besoin à propos de tout et au regard de tous d’épancher le trop plein de son cœur; il y aurait de l’égoïisme, presque de la honte à être heureux -seul, et l’Âme se fond en une affection universelle ; le malheur, au contraire, c'est lui qui dessèche, qui tue la sensibilité, qui aigrit

le caractère, c’est lui qui fait les méchans, Georges remercia ses amis avec effusion, leur serra la main à tous, et lorsqu'il leur eut annoncé que d’après les ordres du patron cette journée serait payée comme une journée de travail, l’enthousiasme ne connut plus de bornes.

Cependant la matinée s'avançait : à un sigoal donné, le gros de la noce se mit en route pour la mairie. Georges et son bienfaiteur montèrent en voiture, et se dirigèrent au grand trot des chevaux vers la rue des Postes.

En dépit de la joie qui faisait tressaillir tout son être, le jeune homme tremblait, non pas d'ivresse, non pas sous le coup de cette vive émotion qui vous saisit à l'approche d’une grande félicité, mais de peur. Sans doute il n’eût pas voulu retarder d’une minute le moment heureux où il allait voir Fanny, jeune fille encore, pour ne plus la perdre de vue jusqu’à cet autre instant fortuné qui la fe. rait sa femme ; sans doute si par un accident fortuit ce mariage tant désiré se trouvait renvoyé au lendemain, Georges donnerait la moitié de son sang pour racheter ce délai ; oh ! oui, c'étaient de bien pures, de bien heureuses impressions qu'il courait chercher auprès de sa fiancée; mais il y avait une image qu'il ne pouvait bannir, une crainte que ses efforts étaient impuissans à mattriser : l'image de Claire, la crainte de la voir. Quoi-

qu'il.eût la conscience d’avoir rempli vis-à-vis d’elle ses devoirs d’honnèête homme, une sorte de frayeur mélée de confusion lui venait, en songeant à celle qui avait eu son premier amour; vainement il s'encourageait, il se corroborait contre le trouble de cette entrevue, son courage échouait là : Claire devait être chez sa sœur.

Elle n’y était pas.

Depuis deux heures Fanny ne pouvait tenir en place : la religieuse, qui l’habillait, avait beau lui recommander de rester tranquille, rien n'y faisait. D'abord néanmoins elle avait été plus calme : elle sentait, malgré son désir profond d’unir son sort à celui de son amant, qu'il lui fallait cacher ce désir, et si tour à tour l’incarnat de la joie et la pâleur instinctive de la pudeur effrayée animaient et allanguisaient sa mobile physionomie, c'était dans le repos de son corps que se succédaient ces rapides métamorphoses. Mais quand la voiture qui devait ramener sa sœur fut partie, quand surtout, après ce départ, il se fut passé un assez long temps pour qu'elle dût être revenue, alors l’impatience de la jeune fille fut à son comble. La joie et l'attente se confondirent dans sa tête, et se résumèrent par une vivacité, une brusquerie de mouvemens et de paroles, que l’autorité amicale de sa protectrice se perdait à vouloir réprimer.

— Mon Dieu, comme il tarde! Elle ne vient pas... — disait-elle à chaque seconde en parcourant la cellule à grands pas. Son agitation était si grande qu’elle ne comprenait pas qu’il y avait contradiction manifeste dans ses vœux de sœur et de: fiancée ; car dès que Georges serait arrivé il faudrait partir, et Claire viendrait trop tard. Elle était bien capable de penser à cela!

L'un de ses souhaits du moins ne tarda pas à être exaucé : sa toilette était à peine achevée, que les deux hommes furent introduits par Louise toute radieuse. Enchanté de ne pas trouver là celle qu'il redoutait, plus sûr de lui à présent qu'il était le premier au rendez-vous; car il n’est personne qui n'ait remarqué combien, dans une position difficile, il y a davantage à attendre son adversaire au lieu de marcher à sa rencontre; délivré, disonsnous, de la moitié de sa terreur, Georges parla chaleureusement et long-temps. Fanny balbutiait en prononcant quelques mots, quelques bouts de phrases interrompues aussitôt que commencées. Il y eut après cela un court silence : la mariée était si jolie, sa blanche et simple parure lui allait si bien ! le jeune homme la contemplait avec délices.

Et puis, quel contraste saisissant entre cette ravissante créature et le lieu où elle était, émue et bien joyeuse pourtant ! D’un côté, la jeunesse dans sa force passionnée et dans sa beauté ; de l’autre,

des souvenirs de devoirs austères ; d'un côté, la vie qui s’offrait avec un large horizon, de l’autre, la mort, les agonies douloureuses, la tombe qui ferme tout ; ici un autel d’hyménée, là une cellule solitaire ; une mariée et une sœur de charité ; une épouse et une religieuse vouée au célibat!

Que les quatre personnes réunies en ce moment chez Louise fussent ou non absorbées dans de telles pensées, d’un ordre trop élevé sans doute pour que leur éducation à chacune leur permit d'y atteindre, toujours est-il que, sans savoir pourquoi, une tristesse communicative s'était répandue sur ces quatre physionomies tout:à-l’heure si animées. Georges sortit bientôt de cet état de méditation, étrange dans la circonstance :

— Si nous partions, dit-il; je suis sûr qu’on nous attend à la mairie.

— Et ma sœur? — objecta Fanny avec un soupir. — Si j'avais su, M. Georges, je vous aurais prié d’aller vous-même la chercher.

— Nous ne pouvons pas pourtant faire impatienter M. l’adjoint, — répliqua la religieuse ; — d’ailleurs, sois tranquille, elle nous. rejoindra là-bas.

— Allons, — dit à son tour le patron, — nous sommes déjà en retard.

— Allons donc!

Ils descendirent. Toutes les fenêtres de la maison étaient ouvertes et garnies de têtes qui regardaient : c'était en effet un événement extraordinaire dans cette paisible et silencieuse retraite, qu’une jeune fille en sortit en costume de mariée, accompagnée d’une femme qui ne connaissait pour époux que Dieu et qui allait se méler aux

joies du monde, elle qui par devoir consacrait son __ existence entière à l'humanité malheureuse. Mais chacune des spectatrices savait que ce jour-là aussi Louise remplissait un devoir, et nulle ne se crut le droit de l’accuser ; seulement elles regardaient, parce que la curiosité qui ne fait de mal à personne est chose toujours permise et toujours féconde en jouissances.

Ils étaient déjà établis dans la voiture, lorsque le roulement d’un fiacre qui s'avançait dans la rue, venant du côté de la place de l’Estrapade, suspendit un instant le départ.

— C'est Claire! — avait crié Fanny; — attendons un peu.

Et penchant la tête hors de la portière, elle plongeait un regard impatient dans le lourd équipage qui marchait bien lentement à son gré. Enfin il approcha, le cocher sauta pesamment à terre, et vint apporter un billet à la jeune fille qui l’appelait.

Claire ne venait pas!

Elle disait à sa sœur que, plus souffrante ce matin qu’à l'ordinaire, elle ne pouvait assister aux cérémonies du mariage, mais qu'elle espérait être assez forte dans l'après-midi pour se rendre au repas des noces. Quant à madame Féret, elle ne voulait pas laisser la malade seule.

À la lecture de ce billet, qui détruisait une chère espérance , le joli visage de Fanny se rembrunit. Georges ne dit rien. On roula vers la mairie où déjà l’on commençait à s'inquiéter du retard des prétendus.

Mais l'impression fâcheuse produite par l’absence de sa sœur s’évanouit bientôt, il n'est pas défendu de le croire, dans l'esprit de la fille de Madeleine, devenu accessible à ces autres impressions plus vives, sinon plus profondes , qui naissaient de la solennité dont elle était l'héroïne. Sans nul doute , lorsqu'elle entendit Georges promener le oui d'une voix ferme, et qu’elle même d’une voix douce fit la même réponse à la question de l'officier civil; lorsqu’à l’église elle reçut avec ferveur la bénédiction du prètre , et qu’elle sentit la main de Georges lui passer au doigt l’anneau nuptial; pendant ces deux ou trois heures qui traçaient la démarcation entre son passé de vierge et son avenir de femme, qui lui ouvraient une vie si différente de celle qui pour elle s'était écoulée jusqu'à ce jour, sans nul doute, tout entière à ses émo-

tions de nouvelle épousée, Fanny n’eut pas un instant pour penser à sa sœur.

Fanny Granger était madame Marsault.

La cérémonie terminée, ce fut un regard d’amour et de reconnaissance qu’elle laissa tomber sur celui qui lui donnait ce nom; dans ce nom il y avait pour elle de sérieux devoirs, de graves pensées : elle promit au ciel d’accomplir les uns, de ne point faillir aux autres. Ce nom renfermait aussi de gracieuses et riantes promesses, une certitude de félicité; elle jura dans la simplicité de son âme de se rendre digne de ces biens qu'elle ne croyait pas avoir mérités encore. Au sortir de la maison de ‘ Dieu, la jeune femme se sentit tout autre qu'avant d'y entrer : elle avait grandi à ses yeux, grandi non-seulement de son bonheur à elle, mais encore du bonheur dont elle s'était chargée et qu’elle devait donner au compagnon de ses jours bons ou mauvais. Le moyen, quand on a de tels sujets de réflexion, quand le cœur se fond sous le regard passionné de l’amant que la sainte parole a fait époux, le moyen de ne pas oublier, pour un temps du moins, un absent, quelque cher, quelque regretté que soit cet absent. Le souvenir de Claire ne revint à la mémoire de Fanny que lorsque le cortége arriva à la fabrique : elle s’informa ; Claire n'avait point paru, Mais il était encore de bonne heure, et, le cœur plein d'espérance, car

elle avait foi en ce que sa sœur lui avait écrit ce matin, elle dit à son mari, qui maintenant faisait des vœux pour la réalisation de ses désirs :

— Elle sera mieux, mon ami; nous la verrons.

Quelques minutes avant l'entrée de la noce dans l'église, une femme, enveloppée d'un schall qui déguisait sa taille, le visage cackié sous un voile épais qui ne permettait pas de distinguer un de ses traits même à l’œil le plus perçant et le mieux exercé, une femme, étrangère sans doute à la cérémonie qui allait avoir lieu, était agenouillée à peu de distance du maître-autel. Pendant la messe, pendant l’exhortation du ministre de Dieu, pendant la bénédiction, tout le temps en un mot, cette femme conserva la même attitude, immobile, indifférente à ce qui se passait auprès d'elle. Il y eut un moment toutefois, — et encore eût-il fallu être placé à ses côtés et avoir intérêt à l’examiner avec attention pour s’en apercevoir, — où elle tressaillit et frissonna : ce moment fut celui où le prêtre demanda au jeune homme s'il consentait à prendre pour épouse mademoiselle Fanny Granger. Mais le tressaillement de l’inconnue ne dura qu'une seconde : à la réponse de Georges, un soupir s’exhala de sa poitrine, si léger, si étouffé, qu’à deux pas on ne l'aurait pas entendu : en même temps elle s’inclina plus profondément, et tout fut dit. Elle continua de prier sans doute, plongée dans

un recueillement que rien ne semblait capable d'interrompre. Arrivée la première, elle sortit la dernière de l'église ; sa marche était lente, mais assurée. À la porte, un flot de pauvres se précipita sur son passage : les aumônes des mariés étaient loin d’avoir pu rassasier leur avidité. Au milieu d'eux, elle vit une jeune mère à la figure pâle et souffrante, qui allaitait un nourrisson et qui avait un autre petit enfant à ses pieds. Celle-ci ne demandait pas : l'inconnue s’approcha d'elle, et lui mettant une pièce de monnaie dans la main :

— Priez pour moi! lui dit-elle d’une voix qui paraissait brisée par la douleur.

Puis elle s’éloigna.

Quelle était cette femme ? Personne ne le demanda, personne ne l’avait remarquée : tous les regards, toutes les pensées étaient ailleurs.

Les heures s’écoulèrent vite à la fabrique jusqu'à celle du diner. Les ouvriers jouaient et chantaient dans Îles cours ; non pas qu’on les eût relégués là par dédain, et qu’on se fût ainsi débarrassé de leur compagnie tant soit peu tapageuse, mais euxmêmes avaient choisi ce vaste théâtre à leurs ébats : au dedans ils se seraient sentis mal à l'aise, gènés pour crier, pour lutter de vigueur, pour jurer. Au dehors, ils s'en donnaient de tout cela à cœur joie : par momens , lorsque dans une par-

tie de boules ou de siam s’offrait un coup douteux, toutes les voix s’élevaient, cherchant à se dominer les unes les autres, et c'était un vacarme à assourdir les oreilles ; puis un demi-silence s’établissait, jusqu'à ce que le jeu fournit matière à une nouvelle discussion qui souvent prenait tous les caractères d’une dispute. Heureusement quelque homme raisonnable et désintéressé dans la question s’agitait à grand renfort de poumons, leur rappelait le lieu où ils se trouvaient, et cette remarque suffisait pour calmer les esprits. En somme, une bonne grosse gaieté, comme à la guinguette, mais tempérée par une certaine dose de retenue, dont aucun n’était tenté de s'affranchir.

Dans la maison, le patron préchait d'exemple : le digne fabricant, homme tout rond et jovial, qui avait toujours vécu dans les ateliers, ne s'entendait pas beaucoup à faire avec élégance les honneurs de chez lui ; mais il était si franc, si naturel, si expansif ; lorsqu'il riait ou lançait le petit mot à double sens, on voyait si bien son cœur s’épanouir , que personne ne pouvait échapper à la contagion de sa bonne humeur. Ici, comme dans la cour, on jouait : les papas et les mamans au nain jaune ou à l'écarté, suivant les goûts, les Jeunes gens et les petites filles, même les grandes, à cause des pénitences, aux jeux innocens. Ici comme au dehors on s’amusait; le maître de la

maison faisait des calembourgs et l’on riait à gorge déployée. Une seule physionomie eût pu jeter du froid dans la société, et à cette heure celle-là était animée par une douce et naïve expression de bonheur : Fanny , elle , ne riait pas, elle était heureuse. Parfois cependant une vague réverie s’emparait d'elle, mais en sa qualité de nouvelle mariée c'était trop naturel pour qu’on y fit atten-

-tion ; seulement on chuchotait, on se parlait bas

d’un air malin. Parfois aussi un nuage de tristesse

voilait son front, mais Georges n'était-il pas là?

__ Lui qui savait pourquoi sa femme était triste, ce qu'elle regrettait dans ce jour si beau pour elle du reste, vite il accourait, il lui parlait doucement de son amour, et à sa voix le nuage s’enfuyait rapidement ; et fier de son triomphe, Georges continuait pour que la tristesse ne revint pas, pour que Fanny n'eût pas le temps d’y songer. Il réussit : il l’entoura de tant de soins, de prévenances, avec cette délicatesse que donne l'instinct du cœur, elle le vit si occupé d’elle, et elle en fut si contente, en un mot il sut si bien et si long-temps lui faire oublier la cause de ses regrets, qu’à l'heure du repas seulement elle se souvint que sa sœur n'avait pas pu sans doute tenir sa promesse, et en-

‘core pour se le rappeler fallut-il que son regard parcourüt la longue table au haut bout de laquelle les mariés étaient assis. |

Alors elle aperçut non loin de la sienne une

place inoccupée, la place où Claire devrait être en ce moment. À cet aspect, son cœur se serra. .… Georges fit aussitôt enlever le couvert inutile. Faut-il le dire ? Georges n'était pas fâché de cette absence ; intérieurement, en dépit du courage dont il s'était armé le matin, il voyait avec plaisir reculer l'instant de cette entrevue. Il lui semblait que plus tard, dès le lendemain, il aurait plus de force pour l’affronter, et cela sans précisément se rendre compte de ce qu’il éprouvait. Il savait bien qu'elle ne l’aimait pas, il en était sûr ; c'était son amour, à lui, son amour si promptement retiré à la jeune fille pour être donné à une autre, qui lui faisait presque honte. Il croyait, on l’eût dit, qu'une femme a toujours droit de vous demander compte des sentimens dont nous lui avons fait l’aveu, même quand cet aveu l’a trouvée insensible, même quand elle est restée sourde à l'expression de ces sentimens. Il est bien possible que Marsault ne raisonnât pas ainsi; mais son contentement de ne point avoir à supporter la vue de celle qui causait sa terreur involontaire n’aurait pas été autre s’il eût ainsi raisonné.

Une fois convaincue que son attente serait vaine, et décidée à aller, dès le lendemain, savoir ce que c'était que cette maladie de Claire qui commençait à l’inquiéter, Fanny se livra tout en-

tière aux naïfs plaisirs de la fête dont ellé était la reine ; elle ouvrit le bal avec son mari, vive et légère, suppléant par un charmant abandon et sa grâce naturelle à ce qui lui manquait d'art dans cet amusement que jusqu'alors elle ne connaissait que de nom.

Un peu avant minuit, et les danses duraient encore, elle s’éclipsa.

À l'approche de ce moment solennel où la mariée du matin va déposer entre les bras d’un époux sa couronne de vierge, les demoiselles bien élevées ont recours aux larmes pour dire adieu à leur passé de jeune fille, pour saluer leur avenir de femme , et le monde, qui a toujours un mensonge brillant à jeter sur la fausseté des convenances qu’il s’est imposées, dit emphatiquement : C'est la pudeur qui ne sait pas et qui s’alarme.

C’est le regret plutôt, et cela se conçoit : dans ce monde où l'argent d’abord, puis nous ne savons quelles mesquines et stupides considérations de bienséance, font la plupart des mariages, — unions honteuses dans lesquelles, si c’est l’homme qui reçoit il y a vente, et si c’est la femme, prostitution; — dans ce monde où l'amour s’escompte au plus haut prix, où un contrat n’est qu’un acte de sociélé commerciale; là, disons-nous, une jeune fille perd plus qu’elle ne gagne en cessant de l’être, et il lui est bien permis, à la pauvre enfant livrée comme

une proie à des désirs que son cœur n’a eu le temps ni de comprendre ni d’embelliret de sanctifier en les partageant, il lui est permis, sans doute, de rejeter en arrière un regard de désolation sur ses belles années d’innocence, permis surtout de craindre le compagnon que l’on vient de donner à sa vie.

. Il yen a aussi qui pleurent parce qu’une tante ou une mère leur disent : Adieu, mon enfant ! d'une voix si pénétrée que c’est presque pour elles un devoir de répondre à cette tristesse par des larmes.

En vérité, tout s'accorde à faire envisager le mariage comme un lien de douleur, tout, nos lois, nos mœurs, nos habitudes; et puisque dés le seuil nous rencontrons des regrets, doit-on s'étonner si plus tard ces regrets se ‘changent en révolte, enfantent la perturbation des familles, et vont ajouter une maille à ce filet immense de la corruption qui, à légal d’une lèpre hideuse, menace d’envelopper notre société gangrenée du sommet à la base, une lettre de plus à ce mot gigantesque déjà, qui:se dresse.au milieu de nous comme un symbole de ruine et de dissolution : Adultère !

Fanny s'était liée par amour au sort de Georges: elle ne pleurait pas. Louise, absente pendant le bal et qui la chercha d’abord en rentrant, la trouva qui priait dans la chambre nuptiale , le petit-livre

de Madeleine ouvert, sous ses yeux, à la page blanche: Le bruit des pas de la religieuse n'interrompit pas la fervente action de grâces qu’en ce moment elle adressait à Dieu. La sœur fut obligée de prendre la parole.

— Ma fille, lui dit-elle, je n'ai que peu de choses à te dire. Mon rôle finit aujourd’hui : dans les recommandations de ta mère il y a un mot à changer.

Et en même temps elle montrait du doigt son nom tracé par son amie ; elle continua :

— Ce n’est plus à moi que tu devras tout confier désormais : efface donc mon nom, et mets à la place celui. le sien !

Elle montra Georges qui entrait.

— Oh ! tous les deux, tous les deux ensemble ! — s’écria la fille de Madeleine.

Et Louise s'éloigna.

IL est des tableaux que la plume du conteur ne doit pas chercher à peindre, des voiles que sa main ne doit pas soulever. Ce chaste entourage du lit conjugal nous le respecterons : y laisser pénétrer un regard indiscret, ne serait-ce pas une profanation? Quoi qu’en ait dit et fait la littéra- , ture envahissante de nos jours, la vie intérieure a des retraites inabordables , des secrets que nul, sans se rendre coupable de trahison, ne peut divulguer. La chasteté de la langue ne fait pas certes

les hommes vertueux, mais l'impudeur dans le langage est toujours l'expression certaine d’une société corrompue.

Page 1