CHAPITRE xX
La visite de noces.
Où donc cette Âme en peine trouveraitelle un refuge meilleur que dans votre sein, d mon Dieu ? vous ne le lui fermerez pas à tout jamais, vous qui êtes notre père, parce que vous êtes bou, et que ce n’est pas en elle qu'a pris naissance la mauvaise pensée qui l'a faite coupable et mulheureuse!
J. San.
À plusieurs reprises déjà madame Féret avait appelé sa nièce pour déjeûner, et celle-ci n'avait pas répondu.
Peu affectée d’abord de ce silence, elle crut qu'elle dormait ; mais sa dernière invitation n'ayant pas plus que les autres obtenu de réponse, l'im-
patience commença chez elle à faire place à l’inquiétude. Enfin, n'y tenant plus, la croyant réellement malade, elle se disposait à entrer dans sa chambre, lorsque Claire parut et s’avanca dans le petit salon. À sa vue, la vieille dame recula d’effroi.
Claire était pâle; ses yeux ternes regardaient sans voir; ses paupières bordées de rouge accusaient non pas des larmes, mais au contraire un effort excessif pour ne pas pleurer, à la suite duquel le sang violemment porté à la têtese serait écoulé entre la peau et la chair. Elle se tratnait plutôt qu’elle ne marchait, et son accablement fut tel au bout de quelques pas qu’elle tomba sur une chaise, ne pouvant ni aller plus loin ni rester debout.
— Me voici, ma tante, — dit-elle alors. — Je vous ai fait attendre, pardon!
Sa voix était triste, basse et creuse, et l’accent dont elle prononca ces mots prouvyait qu'il n'y avait entre eux et sa pensée aucun point de corrélation.
— Mais qu’as-tu donc, ma pauvre enfant ? — s’écria sa tante épouvantée en s’asseyant auprès d'elle, et en lui frappant dans les mains comme pour la rappeler à la raison. — D'où vient que tu te trouves dans un pareil état? Hier au soir tu n'étais pas comme cela...
— Hier au soir... je ne sais pas... — répon-
dit-elle, — mais ce matin je crois que je suis folle.
— Folle! Ne dis pas cela, Claire, car je le deviendrais. ,
— Écoutez-moi, ma tante : j'ai à vous parler, et le temps presse.
— Eh bien! oui, parle, ça te fera du bien; parle, ma fille , je suis là , je t’'écoute…. |
Claire n’entendait pas. Elle avait dégagé une de ses mains dont elle se pressait le front avec force, cherchant à en faire jaillir un souvenir qui la fuyait. Tout-à-coup : |
— M'yvoici! Hier, ma sœur s’est mariée? n'est-ce pas? Et moi, moi, qu’ai-je donc fait ?.….
Elle s'arrêta, cherchant encore avec une singulière ténacité ; dans ce nouvel effort , son visage, par transitions brusques et qui se succédaient rapidement, exprima d’abord l'anxiété, puis la souffrance , enfin la colère. C'était pénible à contempler. Madame Féret ne respirait pas, incapable d'apporter par ses soins ou ses paroles une diversion à ee rêve affreux qui semblait anéantir toutes les facultés de la jeune fille. Le réveil arriva pourtant. Elle jeta un grand cri, sa tête se pencha plus décolorée, comme morte ; elle serait tombée si la vieille dame ne l’eût retenue. Cette. faiblesse ne fut pas de longue durée ; au bout d'une minute, lorsqu'elle revint à elle, son: regard brillait d'un éclat extraordinaire.
— Je me souviens maintenant ! cria-t-elle.
Cet éclat et l'énergie momentanée qu'avait produits l'excitation de la fièvre s'évanouirent aussitôt, et dès qu’elle put parler :
— Je suis coupable envers vous, ma tante...
Sa voix alors était suppliante et douce.
— Allons, à présent! Je ne le crois pas, entends-tu, je ne le crois pas. C’est ta pauvre tête...
— Il faut cependant que vous me eroyiez, — ré- ” pliqua-t-elle, — car c’est vrai, car j'ai toute ma raison, voyez-vous, ma tante ; oui, je suis coupable parce que vous m’aimez et que je vais vous causer bien du chagrin. Ce n’est pas ma faute, aller, si ce matin je n’ai pas songé à vous , à ce que vous deviendriez.….. J'avais raison tout-à-l'heure : : j'ai été folle.…. folle à force de souffrir.
— Mais, mon Dieu! qu'est-ce que cela ner
Que veux-tu dire ?.… — Vous ne savez donc pas Oh! non, vous
ne pouvez pas le savoir... Je l’aimais.
— M. Morissot !.… J'en étais sûre, au contraire. Son absence te fait mal : eh bien ! j'irai le trouver, je le trouverai, je lui parlerai... Fie-toi à moi... Dès aujourd'hui... C’est indigne de sa part !..…, Vieux...
L'injure expira sur les lèvres crispées de madame Féret. Claire secoua la tête d’un air profondément triste.
— Vous ètes aveugle, ma bonne tante. Non, pas lui, mais l’autre, celui que ma sœur...
— M. Georges !
.— Oui, Georges. Il est franc et: bon, lui! avec lui J'aurais été heureuse femme... Je ne le méritais pas, imprudente jeune fille que j'ai. été, non, je n'étais pas digne de son amour, de son eœur ; je l’ai aimé trop tard. Mon amour sincère et véritable n’a pu obtenir grâce pour l'indifférence orgueilleuse avec laquelle j'ai reçu son premier aveu. Dieu m'a punie de l'avoir méconnu si long-temps.
— Pourquoi n’as-tu pas eu confiance en moi?
Pourquoi m’as-tu caché ?.… J'aurais tout sacrifié, ma fille, tout, mes idées, mes espérances, plutôt que te condamner à la position où je te vois. Les enfans sont ingrats ! On fait ce qu’on peut pour assurer leur avenir, on se donne bien du mal pour les conduire au bonheur à travers tous les obstacles, et voilà qu’ils ont un secret que vous ne connaissez pas, un secret qu'ils gardent, je ne sais pourquoi, et qui rend ensuite nos efforts inutiles. Claire, c'est mal de ne pas m'avoir avoué que tu aimais ce Jeune homme, car enfin, si je l'avais su, j'aurais consenti, je lui aurais accordé sa dernière demande.
— 11 me fallait d'abord un autre consentement.
— Et lequel ?
— Le sien, ma tante.
— Mais puisqu'il te suppliait ?.… Fu l'as vu, tu l'as entendu. |
— Vous ne pouvez pas comprendre.
— Encore du mystère! Vraiment, avec toutes tes cachotteries, tu me feras mourir. Voyons, explique-toi.…..
— Mourir!
Ce mot qu'elle murmura tout bas d’un ton mélancoliquement expressif, fut pour Claire comme un avertissement soudain. Elle se hâta de répondre :
— Je vais tout vous dire. Cette explication, Je vous la dois pour que vous ne m’accusiez pas bientôt; je l'espère, elle me servira d’excuse.
Elle paraissait calme. Elle continua. Dans son accent il n’y avait ni amertume ni reproche, mais du repentir, un froid désespoir. On eût dit qu'elle éprouvait à évoquer de poignans souvenirs cette espèce de jouissance cruelle que ressent un malade en racontant le matin les tortures d’une nuit sans sommeil et sans repos. Sa voix était posée, un peu sourde par momens ; elle souffrait, mais la souffrance ne se faisait pas jour au dehors. C'était encore son cœur, tout ulcéré qu'il füt, qui se fondait en paroles d’oubli et de pardon pour les autres, de regret sur elle et pour elle.
— Je n’en veux à personne, je ne vous en veux Pas, ma bonne tante, je n’en ai pas le droit ni le
courage non plus, Dieu merci! Quoique vous m'ayez fait bien du mal, — plus de mal qu’un homme n’en peut faire à son plus mortel ennemi, autant que le démon peut en inventer pour entrainer à sa perte une créature abandonnée du ciel, — et cela sans le vouloir, sans le savoir.
— Comment? — s’écria la vieille dame au comble de la surprise et avec une vivacité qui tenait de la colère. — Ton esprit s'égare, ma chère, taistol. °
— Oh! non, je suis dans mon bon sens... Mais veuillez ne pas m'interrompre, je vous en prie. — Quand j'ai perdu mon père, que je me suis trouvée pauvre et dénuée de secours, vous avez été bonne et généreuse pour moi, vous m'avez recueillie comme votre enfant, vous m'avez aimée comme une mère aime sa fille. Je vous rends justice. Pour moi, une destinée brillante, un riche mariage, ce qui constitue le bonheur selon vous! Ce désir, c'était votre vie ; aussi pour parvenir à le réaliser, vous n’avez épargné ni les soins, ni les peines. Partout où l'espoir vous apparaissait de trouver ce que vous cherchiez pour moi, vous m'y avez conduite, dans les bals, dans les soirées. Je sais qu'il est impossible de travailler avec plus de courage et de persévérance que vous avez travaillé pour moi. J'étais le but de toutes vos pensées, de toutes vos actions. Si les vœux de votre tendresse eussent
été exaucés, j'aurais eu à mes pieds lesrichesses de Ja terre, dans mon cœur les plaisirs et les joies du monde, je le sais.
— Eh bien! alors?
— C'est ce qui fait que je ne puis vous en vouloir. A votre avis, ma beauté allait me conquénir une félicité que vous me croyiez due. À votre avis encore, mes talens ne pouvaient manquer de m'attirer des hommages flatteurs , plus et mieux, me faire remporter une éclatante victoire, îñe mener par une pente rapide et fleurie à une union splendide. Tout me souriait. Je n'aurais qu’à choisir. De tant de chimères, qu “est-il resté? Vous aviez bâti sur le sable.
— Dis, est-ce ma faute ?....
— Dieu m'en garde! Je vous répète que je ne le pense même pas. — Et le pire en cela, ma tante, c'est que j'ai partagé vos espérances, que J'ai vécu de la même vie d'illusions; ces idées de grandeur si au-dessus de ma position que vous excitiez en moi, que vous favorisiez en toutes choses et par tous les moyens, je les ai embrassées avec transport, avec une sorte de fureur. Je m'y suis attachée , parce qu’elles étaient. séduisantes, comme à une ancre de salut. Je les ai caressées avec amour, avec l'abandon et l'élan aveugle de mon âge; je me suis bercée en elles. À force de vous entendre répéter que tôt ou tard j'arriverais
au but, ce but avait pris à mes yeux de la consistance , était devenu une réalité. Vous me disiez : « Marche, mon enfant, ne te rebute pas! » et j'allais. Je faisais de beaux songes la nuit, ou plutôt éveillée comme endormie, c'était toujours des songes. Et puis, lorsqu’après deux ou trois tentatives infructueuses, je vous ai entendue maudire le monde, moi aussi je lui ai voué de la haine à ce monde qui me dédaignait ; je me croyais supérieure à lui, Je l’ai méprisé. J'avais tort.
» J'étais pauvre avec une éducation et des idées comme si j'eusse dû être riche, et encore !..….. Instruite à moitié, trop pour me contenter d’une ‘ condition médiocre, pas assez pour que cela me servit à sortir de mon obscurité. Malgré tout, vous avez voulu me faire briller, et j'aimais à briller: Comment faire ? Mes talens dont vous étiez si fière, ces talens que votre partiale amitié s’ingéniait à mettre en évidence, à faire croire aux autres, comme vous les croyiez vous-même, du premier ordre , ils n'étaient que frivoles, ils n'étaient rien. A votre exemple , je me figurais que mes talens de danseuse et de musicienne suffraient pour m'acquérir une fortune et un mari. Je l’ai cru long-temps, j'ai refusé de voir clair dans les sévères leçons que l'expérience infligeait à une ambition qui se posait pour monter si haut sur une base si fragile. Pauvres malheureuses que nous étions!
nous vivions en dehors du monde, au-delà du vrai, du possible, et nous nous flattions de soumettre quelqu'un de ce monde à nos désirs. Aveugles! Vous, ma tante, vous m'avez montré l’abime couvert de fleurs et d’or, et moi je m’y suis précipitée.
» Je ne vous accuse de rien, je ne vous adresse aucun reproche. Le ciel m'est témoin qu'il n’y a pas en mon âme contre vous une goutte de fiel. J'ai trop à me faire pardonner moi-même pour que la pensée me vienne de détester comme un crime ce qui n’était qu’une erreur. Car voilà tout : vous vous êtes trompée de route : vous vouliez aller droit au bonheur, et c'est le malheur que j'ai trouvé au bout du chemin. Il y a de notre faute à toutes deux : si vous m'avez poussée, moi je n’ai pas reculé. Seulement j'ai obéi à votre impulsion, parce que rién ne me disait qu'elle fût mauvaise, et ç'est votre amour pour moi qui vous a égarée. Je me trompais : il n’y a là ni de votre faute ni de la mienne. — Telle est ma conviction, soyez-en bien persuadée, ma bonne tante. »
La vieille dame demeurait stupéfaite, étourdie, incapable de comprendre la générosité de sa nièce qui s’efforçait d’amoindrir ses torts, qui en prenait la moitié pour elle afin d’en diminuer le poids; ce qu’elle entendait lui semblait si étrange que, persistant dans sa première idée, elle y vit
de l’extravagance, du délire. — Où va-t-elle chercher tout cela ?.pensait-elle. — Puis elle l’examina tristement en hochant la tête. Après quoi, elle dit d’un ton de douceur et d'affection peinée :
— Tu es malade, chère enfant! tu te fatigues à parler... Je te crois, je connais ton bon cœur, je sais que jamais tu ne prononceras volontairement une parole avec l'intention de m'aflliger ; mais ce que tu dis est inutile, repose-toi, je le veux. Tiens, rentre dans ta chambre, je vais refaire ton lit, tu te recoucheras; à quoi bon te tourmenter ainsi l’esprit? Viens, tu dormiras : cela vaudra mieux; ou bien, pour peu que cela te plaise, je te lirai quelque chose... Vrai, tu. n’es pas bien !... Allons, sois donc raisonnable. c'est moi qui t'en prie.
Joignant le geste à l'exhortation, elle voulut l'aider à quitter sa chaise. Claire résista, la força elle-même de se rasseoir, et sans répondre à la verbeuse sollicitude de sa tante, après un court silence employé sans doute à se remettre de l'espèce de lutte qu’elle venait de soutenir , elle reprit :
. « Écoutez-moi donc : je ne suis pas encore à la fin, et mes instans sont précieux. — Dans les livres que vous m'avez mis entre les mains, j'ai vu des héroïnes, pauvres et jeunes comme moi, belles comme on dit que je l’étais.. car je ne le suis plus, n'est-ce pas? Les angoisses de mon âme
sont écrites sur mon visage qu’elles ont vieilli. non, pas toutes, c’est impossible : je serais horrible à voir. Je les ai donc vues, n'ayant pour tout bien que leurs charmes, finir par rencontrer des amans qui les épousaient, qui se faisaient ue joie de les élever jusqu’à eux; et puis des jours brillans, un bonheur sans nuages, que sais-je ? Vous me disiez, ma tante:—Tu feras comme elles. — Sans doute pour arriver là, il leur était besoin à toutes de patience et de force pour ne pas succomber aux efforts du temps, pour résister aux coups de la destinée, pour triompher des empèchemens qui s’amoncelaient sous leurs pas. Moi j'attendais patiemment : le dénoûment me paraissait assuré, le même qu’à elles pour moi. Avec le temps je devins un peu incrédule. Vous vous souvenez bien de ce bal, rue d’Enghien : comme on se moqua de la pauvre virtuose ! cela me fit perdre une illusion. Bientôt je lus d’autres ouvrages : ce n’était plus le bonheur qui arrivait à la fin de ceux-là ; au contraire, le découragement , l’infortune, la rage. Les personnages étaient tous méconnus du monde, hommes ou femmes, en butte à l'injustice, au dédain, jusqu’au jour qui terminait leur déplorable existence : ils maudissaient, à cette heure suprême, et Dieu etses créatures. A les entendre, pas un qui ne fût un grand génie, un noble cœur, une belle âme exilée sur terre, et cette belle âme,
ce gériie sublime, ce cœur noble et fier, vomissaient à leur tour l’imprécation et l’anathème sur cette société stupide qui les avait vus passer au milieu d’elle sans les appeler au partage de ses félicités dont seuls pourtant ils étaient dignes. Alors, ma tante, vous me disiez : — Ils ont raison ! — Alors je me crus pareille à ces prédestinés misérables ; comme eux je me trouvai indignement traitée par des gens Qui ne savaient pas me comprendre, et comme eux je me suis révoltée. Ces jeunes gens que je m'étais, grâce à vous, accoutumée à regarder comme des esclaves prêts à s’enchatner à mon char de triomphe, j'en vins à les tenir pour indignes de posséder un trésor tel que moi, puisqu'ils me méprisaient parce que je n'avais pas de dot à jeter à leur égoïsme : je raisonnais mal. Ces Jeunes filles que ma glace me montrait si inférieures à moi en beauté, il n’en est pas une seule que je crusse capable de lutter avec moi. C’est l’orgueil de ma beauté qui m'a perdue, parce que vous m'aviez dit trop souvent qu’elle était sans égale, et que je le croyais.
» Vous avez tout-à-l'heure, ma tante, prononcé le nom d'un homme qui a contribué plus que vous, plus que tout, à détruire la soif exagérée de bonheur qu’une fausse direction donnée à mes idées avait mise dans mon cœur : M. Morissot, puisqu'il faut que je le nomme pour qu’il n’y ait 9 24.
plus de doute dans votre esprit, M. Morissot, dont vous aviez encouragé les visites, les assiduités. En lui vous voyiez un mari sans doute’; vous l’attiriez sans cesse : il était riche!...... Pardon! mais à ce souvenir la haine et le mépris débordent en moi...
Madame Féret depuis un moment était devenue plus attentive, et commençait à croire que Claire n'était pas folle. #
— Eh bien? — demanda-t-elle avec un accent et une attitude de curiosité si prononcés que ses regards semblaient suspendus aux lèvres de sa nièce.
— Eh bien! ma bonne tante, si vous saviez de quelles promesses, de quels sermens il s'est servi pour abuser de mon imprudence ! Je me suis laissée aller : je courais au but que vous m'’aviez désigné et qu'il fallait atteindre n’importe comment. Mon crime à moi c’est d’avoir eu confiance en cet homme : vous me comprenez, j'espère.
— Mais c’est une infamie! — s’écria-t-elle ; — je vais. je cours... Il y a des lois... Je l’attaquerai devant les tribunaux ; il sera forcé de revenir.
— Il y a long-temps, ma tante, que j'ai pensé, lui revenant, à rejeter ses offres avec toute l’indignation dont je suis capable. — Restez, ce serait inutile. — Cette trahison m'a fait connaître tout le néant de mes espérances, espérances mauvaises
puisqu'elles avaient leur fondement dans le mal. De Rà ma tristesse que vous avez remarquée, que vous avez attribuée à une cause toute contraire, tristesse dans laquelle il y avait un cuisant remords et que rien ne pouvait consoler; de là ce découragement, cette indifférence de toutes choses, sur laquelle vous plaisantiez, vous!
Madame Féret baissa la tête d’un air confus, non pas de honte, mais de dépit : elle sentait, elle voyait que sa pénétration avait été mise en défaut.
« Ce fut alors que je me réveillai, ce fut alors que je compris combien était chimérique mon ambition. L'amour de Georges vint à mon aide; j'espérais en lui pour me relever à mes yeux ; mon amour à moi pour lui, amour pur d'égoïsme et digne du sien, je le regardais comme une expiation, comme une réparation. S'il l’eût accepté après l’aveu que je voulais lui faire, je rentrais dans cette médiocrité pour laquelle j'étais née, qui m'aurait rendue heureuse, cette médiocrité qui vit de son travail et que vous n’aviez pas voulue pour moi. Dieu seul ne l’a pas permis, voyezvous; c'est là le plus terrible lorsque l’aveuglement a cessé, il n’était plus temps.
— Bon ! ta sœur te l’a enlevé.
— Oh! ne l’accusez pas, n'accusez personne :
je ne vous reproche rien, moi! Elle ne le savait pas : c’est le sort qui a tout fait.
— Tu ne me tromperas pas, — répliqua l'opiniâtre d’un air de doute.
— Croyez-en ce que vous voudrez, c’est la vérité. Il n’était plus temps, non pas à cause de Georges, non pas à cause de Fanny, mais pour moi : le moment d’un repentir efficace était passé.
— Mais non, tu es si jeune encore !
— Oui, jeune, vous avez raison, ma tante, bien jeune ! — repartit la pauvre fille ; et ce simple retour sur son âge suffit pour l’attendrir plus que toutes ses douleurs, plus que son désespoir : elle pleura. Sa tante fut singulièrement émue, eu égard à son caractère, en voyant couler ses larmes.
— Allons, dit-elle, mon enfant, il ne faut pas s'imaginer que tout est perdu pour une jeune fille comme toi parce qu’un amant lui a fait faux bond. Il n’y a pas qu’un M. Georges dans le monde, et puisque tu ne veux plus m'écouter, puisque tu ne veux suivre que ta tête, nous en chercherons, nous en trouverons un autre.
—C'est impossible, impossible, entendez-vous!
Je sais ce que je dis, — poursuivit-elle avec une véhémence toujours croissante, mais qui s'arrêta subitement. — Allons, je suis calme, je veux être calme jusqu’à la fin, et si vous vous étonnerz de cette tranquillité, je vous répondrai que je l’ai demandée au ciel avec ardeur, que je le remercie de me l'avoir accordée ; j'en ai tant besoin pour ache-
ver!.... Je vous répondrai enfin queje me regarde comme une victime vouée au malheur, et que je me résigne.
— Le malheur, il était plus fort que moi...
M'être élancée dans la vie, belle et palpitante d’amour pour ses trésors; avoir couru au-devant du monde, le cœur avide de ses jouissances dorées : la richesse et l’orgueil satisfait, jouissances que vous m'aviez dit être le bien suprême; puis un jour m'être aperçue que je n’avais embrassé qu’un nuage, que de la fumée, me voir révéler toute l’inanité de mes projets si beaux, et cela par le remords d’une faute! tomber alors au dedans de moi-même avec amertume, avec une désolation profonde, courber la tête sous le poids écrasant d’une vérité implacable ! Et quand la raison m'a lui et m'a montré un but de simple et modeste félicité, avoir espéré de nouveau, m'être sentie encore forte et courageuse pour un bonheur qui n’était pas impossible, avoir mis dans ce retour à des idées plus saines toute mon espérance, tout mon avenir, et dire avec conviction : — Cela m'est refusé ! Il n’y a donc plus rien pour moi sur cette terre? — Oh! ma tante, si vous saviez de quel froid glacial ces paroles vous pénètrent, si vous saviez comme l’âme est vide quand elle a perdu ses croyances, sesillusions ! Voilà pourtant mon sort à moi, voilà ce que vous avez fait, et je n'ai pas vingt-trois ans !
— Cruelle enfant ! murmura la vieille.
— Chacun , — l'expérience des maux soufferts m'a rendue bien savante , — chacun apporte avec lui-même en naissant sa dot de bonheur ou de malheur, suivant les bonnes ou les mauvaises inclinations de sa nature. C’est aux parens à en tirer parti sagement, avec vigueur quelquefois, jamais avec violence : la violence ne vaut rien, pas plus pour lancer vers ce qui paraît le mieux que pour empècher de tomber. Le jardinier redresse un arbre, mais il n’a pas la prétention insensée de le faire monter plus haut que ne le permettent sa sève et le terrain où il est planté. J'en ai l'espoir, et cet espoir est une consolation, Dieu demandant compte aux parens de la manière dont ils ont fait leur tâche vis-à-vis de leurs enfans, si elle fut à moitié ou aveuglément remplie, Dieu chargera les premiers d’une partie de l’iniquité des seconds. Il y a toujours un peu de la faute des pères dans les fautes des enfans. Vous trouvez cela bien sévère, ma bonne tante, mais c’est un cri qui s’exhale malgré moi : mon cœur le désavoue. Non, l'on ne gagne rien à tenter la Providence : voyezmoi, voyez Fanny.
— Ne me parle pas sos — s'écria madame Féret avec fureur.
— Par bonheur, car il y a quelquefois un bien dans ce qui cause notre ruine, — reprit Claire, —
par bonheur, dans le nombre de ces romans qui m'ont été si funestes, il en est un du moins qui m’a appris comment, dans le désespoir , on peut guérir un mal incurable qui ne veut pas nous quitter : celui-là, je lui rends grâce. Battue de l'orage , je ne savais à quoi me retenir, à quoi m'adresser... il m'a ouvert l'entrée du port. Vous rappelez-vous, ma tante, cette jeune fille abandonnée par l'amant qu’elle adore, qui, après avoir tenté en vain tous les moyens de le ramener, vient un jour trouver sa mère, et tombe à ses pieds en lui disant : — Pardonnez-moi, car j'ai commis un crime et Je vais vous rendre la vie affreuse; mais je souffrais tant! Que ferais-je sans lui ? Pardonnez-moi, Je me suis empoisonnée. — Vous n’avez pas oublié cette fin touchante de la pauvre délaissée ?
— Non ,non..…..
— Vous l'avez approuvée; vous me disiez, après cette lecture, que, placés ici-bas pour être heureux, quand le bonheur s’en va, quand lespoir d'en conquérir un autre n'existe plus, nous devons mettre un terme à une existence flétrie, inutile; qu'il ÿ a du courage à chercher un refuge dans la mort. Vous pensiez, vous raisonniez ainsi, n'est-ce pas?
— Oui, oui....— répondit-elle encore du geste plutôt que de la voix.
— Eh bien! moi aussi... |
Madame Féret, ne sachant si c'était la vérité ou
l'expression d'un horrible vertige qu’elle allait entendre, la secoua rudement, espérant encore que la fièvre seule parlait en elle; mais Claire lui fit de la main un signe impérieux , et poursuivit rapidement comme si elle eût senti que ses forces allaient faiblir.
— Moi aussi, ma chère et bonne tante, j'étais trop malheureuse. Où serait le bonheur pour moi qui, d'après mes idées, l’ai rêvé là où ma position me défendait d'atteindre, où serait-il pour moi qui l’ai cherché au-dessus de moi et à mon niveau et qui ne l’ai trouvé nulle part? Moi aussi je suis à vos genoux et je vous dis : Pardonnez-moi, car j'ai.commis un crime; je le vois maintenant , c'en est bien un... Pardonnez-moi , ma tante, je me suis empoisonnée !
— Tu t’estuée, méchante enfant!
— Oh! il y a long-temps que cette idée me poursuivait... J’ai long-temps résisté... mais hier, cette noce...
— Tu t'es tuée! — répétait la vieille dame avec toute la violence de la douleur. — Mais non, c’est impossible ! Toi si jeune, si belle ! Claire ma fille, relève-toi. Tu veux m'’effrayer, pas vrai? Eh bien! accuse-moi, dis que je suis une mauvaise tante, une misérable, que j'ai fait ton malheur, tout ce que tu voudras... mais dis-moi que ce n’est pas vrai, dis-moi que tu ne t'es pas tuée !
— Une grâce, ma tante, j'ai une grâce à vous demander... Pas un mot à ma sœur, entendezvous... et qu'il ne sache rien non plus... lui... vous savez. Embrassez-moi... pardonnez-moi.…. Dieu me pardonnera... si vous.
Une convulsion lui coupa la parole : tout son corps se tordit sous l'effort du spasme, et sa tante, la tenant embrassée, répétait toujours :
— Tu ne mourras pas : reviens à toi! Oui, je te pardonne, je te le promets, je te promets tout... Ils ne sauront rien, ni lui, ni ta sœur... Mais parle encore, parle... Ah! mon Dieu, c'est donc bien vrai! — s’écria-t-elle tout-à-coup ; et elle tomba près de la moribonde, épuisée, anéantie.
Elle avait regardé Claire, et, à ce regard seulement, les doutes qu’elle s’efforçait de conserver s'étaient changés en une désolante certitude. Elle avait vu les yeux presque éteints de la pauvre fille, ses lèvres noires, son front et ses joues tachés de plaques livides, ses narines gonflées, et ses traits qui commençaient à se décomposer. Elle avait vu tout cela, et comme ce spectacle atteignait au vif le seul sentiment tendre qu’eût gardé son âme, son âme s'était brisée ; elle sanglotait, elle criait, elle blasphémait. Un éclair d'espoir lui revint subitement. e |
— Peut-être pourrait-on la sauver, — pensa-telle ; s’il en était temps encore!
Et sur-le-champ elle s’élança hors de la chambre et sortit sur le carré, sans songer à fermer la porte.
En ce moment, Fanny arrivait au haut de l’escalier, accompagnée de son mari.
— Êtes-vous médecin? — demanda la vieille dame à Georges qu’elle ne reconnut pas, et comme il ne répondit pas tout de suite, étonné de sa question autant que de son air égaré, elle continua à descendre précipitamment chez la portière de la maison, à laquelle elle dit de courir à l'instant chercher un médecin.
— Ma sœur est donc bien mal! — avait dit Fanny en proie à un funeste pressentiment, et elle entraîna Georges. ;
À l'aspect de Claire étendue et se roulant dans les dernières convulsions de l’agonie, elle se jeta sur elle, l'appelant des noms les plus tendres, essayant de la calmer et de la ranimer par ses baisers ; Claire revint à la vie aux accens de cette voix chérie. Elle rassembla toutes ses forces pour adresser à Georges et à sa femme un regard empreint d’une ineffable douceur. Puis une épouvantable secousse crispa ses membres. Elle expira. On eùt dit que pour mourir elle attendait sa sœur.
— Quelle mort étrange! — dit Fanny, — re-
garde donc, mon ami; son visage est tout bouleversé.
— C’est le poison.
se n'eut pas plus tôt ‘prononcé ces mots qu'il s’en repentit.
— Le poison! — s'écria-t-elle en redoublant de larmes et de sanglots ; — mais pourquoi donc?
Elle n'eut pasle temps d'achever. Madame Féret parut à la porte de la chambre. Cette fois elle les reconnut et comprit à l'expression de leurs physionomies que tous les secours étaient désormais inutiles. Alors, venant se placer auprès du cadavre, elle considéra Fanny l’espace d’une seconde sans rien dire, les lèvres serrées ; mais bientôt, n’écoutant plus que l'impulsion de la haine qui l’étouffait, oubliant sa promesse à la malheureuse Claire, elle voulut maudire les deux époux ; elle ne le put pas d’abord : le sang l’étranglait. Enfin, une espèce de rugissement gronda dans sa gorge, et, l’œil flamboyant, d’une main désignant la morte, son autre bras tendu avec menace vers la nouvelle épouse, elle fit éclater sa rage dans ce cri de malédiction :
— Misérable ! C’est toi qui l’as assassinée !
L’accusée, interdite un instant, ouvrait la bouche pour répondre.
— Laissez-moi, laissez-imoi ! — continua-t-elle d’un ton impératif ; —je vous déteste tous... Je n’aimais qu’elle, je ne puis plus, je ne veux plus vous voir. Sortez, je vous l’ordonne !.....
Malgré les efforts de sa femme pour rester afin de se faire donner l'explication de ces étranges paroles qui lui semblaient surpasser toute l’aversion qu’elle avait de tout temps essuyée de la part de madame Féret, Georges avait réussi à l’entrainer loin de ce lieu de désolation. Fanny pleurait en marchant.
— Elle m'en veut donc bien, — disait-elle, — qu’elle m’accuse aujourd’hui d’avoir tué ma pauvre sœur, moi qui l’aimais tant !
— Il ne faut pas y faire attention, — reprit le jeune homme , — elle est en démence, il faut lui pardonner. Tu es heureuse : voilà le motif de sa colère. Si ta sœur avait eu à se plaindre de toi, t'aurait-elle regardée comme elle l’a fait tout-àl'heure? Tu vois bien qu'il ne faut pas t'affecter de cela. |
— Tu as raison, mon ami, et me voilà rassurée. Mais Claire?.... le lendemain de notre mariage.....
— Qui sait ce qui l’a porté à cette extrémité ?.… Sa tante l'avait rendue ambitieuse... C'est un secret que je crois connaître...
— Et que tu me diras?
— Oui, plus tard...
Pourtant ce suicide avait frappé Georges : un doute bizarre qui ne pouvait naître que du trouble causé par la première impression et dans un
cœur honnète comme le sien , le tourmentait. En dépit de la voix intérieure qui lui affirmait qu’il n'avait aucun reproche à se faire, sa conscience était troublée en regard de cette catastrophe ar. rivée dans de pareilles circonstances, et il eût payé bien cher l'éclaircissement de son doute, la prenve convaincante après laquelle il eût pu se dire en toute sécurité : Je ne suis pour rien dans ce malheur.
Le hasard vint à son secours.
Au détour d’une rue, le vieux séducteur dont nous n'ayons pas parlé depuis si long-temps et que nous croyions pour toujours avoir perdu de vue, M. Morissot aperçut Fanny, et se présentant à elle avec le ton d’amabilité galante qui lui était ordinaire :
— Madame , — lui dit-il en souriant , — permettez-moi de vous féliciter. J'ai appris il n’y a pas long-temps votre mariage, chez votre ancienne patronne , la bonne madame Mollier..…... C’est là sans doute votre mari... monsieur, recevez mes sineères complimens..….. ravi de vous rencontrer, en vérité ! D’autant plus enchanté que je ne m'attendais pas à ce plaisir-là.
Georges et sa femme s'inclinèrent.
— Mais que vois-je ? — continua-t-il alors changeant de ton : — Des yeux rouges, des pleurs le lendemain d'une noce... Que peut signifier 7...
— Monsieur !.…. dit Georges.
— Monsieur est une ancienne connaissance, — interrompit-elle , — et ses questions ne prouvent que de l'intérêt... Vous connaissiez ma sœur, M. Morissot ?.….
— Oui... oui... certainement.
— Eh bien ! elle estmorte, et ce qu'il y ade plus douloureux, c’est que c’est elle qui s'est tuée... Vous le sauriez par d’autres, autant vaut vous le dire tout de suite. Vous concevez notre chagrin, vous qui avez été à mème d'apprécier ses excellentes qualités , la bonté de son cœur !
— Elle s'est tuée! — répéta-t-il.
Georges l'examinait. Il saisit sur son visage une pâleur imperceptible qui ne dura qu'un de ces instans qui n’ont pas d'expression dans la langue.
— Et sait-on pourquoi? — demanda-t-il avec assez d'assurance.
— Nous croyons, — répondit le jeune homme en fixant sur le vieillard un regard scrutateur, — qu'elle aimait quelqu'un, que ce quelqu'un Pa abandonnée après lui avoir fait des promesses qu'un homme d'honneur tient toujours sous peine
d’être un lâche...
= — Ah! c’est donc là ton secret? — dit Fanny.
Georges poursuivit :
— Mais vous, monsieur, qui avez été reçu chez madame Féret, admis dans son intimité, peut-
étre pourriez-vous nous en apprendre davantage?
Il parlait ainsi poussé par l'instinct; l’autre se croyait deviné. Pourtant il prit un air d’aisance en répondant.
— Ce que vous me dites-là m'étonne et me confond. Je ne sais rien, et mème j'ai peine à supposer... mon cher monsieur, on ne se tue guère pour si peu aujourd'hui. Il y a d’autres causes que ni vous ni moi ne pouvons pénétrer, que probablement nous ne connaîtrons jamais... Adieu! Désolé de vous avoir arrêtés. Pauvre jeune fille, nul ne la plaint plus que moi!..…..
Et il les quitta.
Nous ne savons pas si Georges lut en effet une révélation dans le ton et sur la physionomie de Morissot, mais, de plus en plus convaincu à mesure qu’il rappela ses souvenirs, il ne tarda pas à se croire tout-à-fait étranger aux causes de ce funeste événement. Pour Fanny, il ne fut pas moins facile à son mari de lui persuader que Papostrophe de la tante n’était que l'expression de sa haine injuste, aigrie encore par le sentiment de sa perte ; et les deux jeunes gens pensèrent long-temps à Claire, mais pour la regretter seulement et pour la plaindre.
Restée seule, le visage inondé de larmes, Îles yeux attachés sur le corps déjà froid de sa nièce
infortunée, madame Féret s’écriait dans l’amertume de son âme :
— C'est pourtant son bonheur que je voulais, Dieu le sait bien!
Puis, sourde aux lecons de la mort comme autrefois elle l’avait été aux conseils de l'expérience, incorrigible jusqu’à la fin:
— Et je l'aurais fait, — ajoutait-elle, — si Je n'avais pas rencontré sur mon chemin son hypocrite de sœur !
Œpilogue.
Sachez-le bien, hommes superbes, toutes vos théories politiques ne valent pas une goutte de sang.
Vers la fin de la première quinzaine du mois de juin 1832, Baudin, le serrurier de Chef- Boutonne, sortait de sa boutique, solitaire maintenant et déserte, où l’on n’entendait plus ni le bruit du soufflet de forge ni le marteau des apprentis, et se rendait chez une pratique, sans doute pour recevoir quelque commande concernant sa profession. À quelques pas de la porte il rencontra son ancien protecteur, celui dont les conseils raisonnables avaient été, quatorze ans