‹ Histoire de deux sœursChapitre 3 sur 29 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Mn Collégien.

Dans l'ordre positif, c’étaient d’utiles manœuvres, d’honnêtes artisans, qu'en a fait votre philanthropie imprudente ?

Cu. Nopter.

Par une belle journée de septembre, une carriole, trainée par un seul cheval, recouverte d’une large pièce de toile grise, cheminait lentement sur la route pierreuse qui conduit de Melle à Chef- Boutonne, deux petites villes de l’ancien Poitou. Sur le devant de la modeste voiture, la toile s'élevait en voûte au moyen d'un demi-cerceau, et formait une niche où deux personnes assises sur un

coffre pouvaient s'établir commodément; c'était ainsi qu’on avait fait près des deux tiers du voyage, mais à l'approche d’une montée un peu rude, le voiturier sauta vivement à terre, et se mit à stimuler du fouet et de la voix sa pauvre bète qui n’en ella pas plus vite pour cela : la charge était trop lourde sans doute. Notre homme eut bien envie de prier son compagnon de descendre comme lui, il se retourna même prêt à parler, et à son air on pouvait juger que sa prière ne serait pas faite d’un ton de douceur, mais il s'arrêta tout-à-coup, et se contenta de gronder entre ses dents: « Allons, le voilà qui lit à cette heure; comme si ça l'enrhumerait de marcher, le beau monsieur! » et, dans sa mauvaise humeur, s’en prenant, faute de mieux, à son cheval, il recommenca à jurer après lui et à le cingler de plus belle.

En effet, le voyageur, jeune homme de dix-huit à dix-neuf ans, tenant d’une main un livre ouvert, semblait absorbé tout entier dans sa lecture, quoiqu’en réalité ce n’eût pas été risquer un jugement téméraire que de prononcer qu’il avait choisi cette occupation, moins pour se donner un plaisir ou un moyen de tromper l’ennui du chemin, que pour prendre un air de supériorité. Son costume était des plus simples : une cravate blanche d’étoffe grossière, roulée sans soin autour de son cou, et un habit d’uniforme boutonné du bas en haut, en

étaient la partie la plus saillante ; le collet droit et montant de cet habit encadrait , de moitié avec des cheveux noirs tombant à plat le long des tempes, une figure qui, au premier abord, n'offrait de remarquable que des yeux brillans sous d'épais sourcils ; du reste, malgré des traits fortement accentués, malsgré un front large et déjà traversé par une ride horizontale qui le plissait par momens, c'était un visage commun, car il lui manquait ce qui donne une apparence de beauté même à la laideur, la physionomie; soit naturellement, soit par calcul, il était grave et pensif : cependant on pouvait supposer de l'affectation dans cette attitude réfléchie, et, à bien examiner, un habile ob. servateur y verrait autre chose que du calme : au feu sombre de ce regard, à la contraction imperceptible et presque continuelle de ces lèvres pAles, il devinerait qu’il y a là un orgueil né sans doute d’une grande confiance en soi-même, mais un orgueil qui souffre à cette heure surtout peutêtre, et qui souffre d’autant plus que la nécessité le force à se cacher. On comprendra aisément toute la portée de ces conjectures, lorsqu'on saura que sur les boutons de l’uniforme de notre voyageur sont empreints ces mots : Collége royal de Poitiers. C’est donc un collégien, un collégien roide et empesé, bourré de grec et de latin, boursouflé de suffisance et de pédantisme, un de ces 1 2

êtres malheureux qu’une éducation fausse et une ‘instruction mal appliquée renvoient à la maison paternelle imbus des idées les plus étranges sur le monde dans lequel ils doivent vivre, ne connaissant les lois et les mœurs de leur pays que par les mœurs et les lois des anciennes républiques, et dont les moins ignorans sont encore ceux qui, au bout de six ou sept années de travaux absurdes, ont appris cela : qu'ils n’ont rien appris. Quant au nôtre, qui revenait chargé de prix et de couronnes, il se sentait cruellement humilié dans son amour-propre, car il trouvait la pauvre carriole qui le portait un char triomphal bien peu digne de lui. Et puis, lui qui à l’aide de ses succès avait rêvé de brillantes destinées, un avenir à la bauteur de ses idées acquises, lui qui avait eu pour camarades, pour amis , des jeunes gens de familles riches et distinguées, et qui les avait vus, au sortir du collége, monter dans de somptueux équipages pour aller passer leurs deux mois de vacances au milieu des fêtes et des plaisirs, il ne pouvait qu'avec un douloureux serrement de cœur, son- ger à ce qui l’attendait ; sa vanité blessée se révoltait contre l’injustice du sort, contre ses amis, qu’il valait bien assurément, qu’il avait même vaincus en savoir , contre ses parens, contre la petite ville qu'il allait habiter, contre tout le monde enfin, excepté contre lui-même. Mais une pensée or-

gueilleuse venait poser un baume sur la blessure de son orgueil : il se voyait déjà au-dessus de son petit monde à lui, il allait écraser du poids de sa science toutes les connaissances de son père ; on le citerait comme un génie, on Île vanterait, on le porterait aux nues; quel triomphe sur ses camarades d’enfance, fils d’artisans comme lui, et qui tout au plus maintenant savaient lire et écrire ! Cette flatteuse perspective refoula pour un temps au fond de son cœur l’ardente jalousie qui le dévorait, et bientôt, car les mauvaises passions vont vite, il en arriva à jurer haine et mépris à tous ceux qu’il se préparait à éblouir. Pour commencer , il n’y avait pas jusqu’au pauvre conducteur de la carriole, auquel il n’eût voulu faire chèrement payer son infériorité en fait de lumières et d'éducation.

Tour à tour en proie à ces pensées amères ef à ces hautaines résolutions, il continuait à lire, ou pour parler plus justement, à tenir ouvert son livre dont machinalement il tournait les pages, sans Jeter les yeux autour de lui. A dire vrai, si ce n’était que le sol natal eùt dû éveiller en son Âme de doux souvenirs, le pays qu'il traversait n’avait rien dans son aspect qui püt l’arracher à ses méditations. C'était une large plaine, dépouillée à cette saison de l’année des moissons qui en font le plus bel ornement, coupée cà et là par des vallées peu

profondes et sillonnées comme le reste par la charrue ; aussi loin que la vue pouvait s'étendre, nul accident de terrain, pas un site pittoresque, pas un arbre, à l'exception des haies vives servant de clôture aux champs ; une nature fertile en un mot, positive, mais stérile pour l'imagination, sans contrastes, nue et triste, où la main de l’homme avait agrandi l'horizon au profit de l’agriculture, sans s'inquiéter du plaisir des yeux.

Le voiturier était remonté dans la niche et avait repris sa place auprès du collégien qui, sans prendre garde à son voisinage, n'avait pas cessé deparcourir son volume, tandis que son esprit était ailleurs ; enfin, arrivé au bout, il le ferma, et lebrave homme à qui ce long silence commençait à peser, saisit avidement ce temps d'arrêt pour entamer la conversation :

— Comme ça, M. Charles, dit-il, il paraît que vous avez joliment manié votre plume là-bas; il y en avait pourtant qui disaient que le père Baudin, tout riche serrurier qu’il est, avait fait une bêtise en vous envoyant au collége..…......

— Et qui disait cela? répondit le jeune homme, des ignorans, des imbéciles sans doute ?

— Dame, c'était tout le monde, et moi le premier, pardon excuse si je vous dis Ça, mais...

— Est-ce que vous y entendez quelque chose, vous ? interrompit vivement le collégien avec un

UN COLLÉGIEN. al

ton de dédain trop marqué pour qu'il échappât à son compagnon qui ouvrait la bouche pour continuer et qui s'arrêta tout court. Charles avait atteint son but, et tandis qu'il se félicitait à part lui d’avoir si bien profité de l’occasion, le propriétaire de la carriole se disait en lui-mème : « fier et mé- » prisant ! v’là que ça commence. » Mais comme il n'avait pas de rancune, il reprit la parole un instant après :

— Allons, encore une petite heure et nous arriverons. Tenez, M. Charles, ne voyez-vous pas, là, devant vous : c’est l’église !

Ils venaient d'atteindre le sommet d’un plateau qui domine une assez vaste étendue : au loin devant eux, des moulins à vent semblables à des sentinelles avancées dans cette paisible contrée, derrière les moulins un vert rideau de peupliers qui s'élève au fond d'une vallée où coule la Boutonne, petite rivière qui donne son nom à la ville, et, tout-à-fait à l’horizon, sur un monticule, au pied duquel jaillit la source de la rivière que nous venons de nommer, l’église paroissiale, ou pour mieux dire, la vieille chapelle, seul reste encore debout d’un antique manoir seigneurial dont les ruines l’environnent ; à ces ruines se rattache un souvenir doux et pénible tout à la fois, celui de la vertu et du malheur : le dernier maître de cette noble demeure fut le courageux Malesherbes, l'il-

lustre défenseur de son roi infortuné, et la faux révolutionnaire les abattit tous les deux, le seigneur et le château.

Aux paroles du voiturier, Charles se leva, et se pencha hors de la carriole pour mieux voir; à ce moment, son cœur battit avec force, non plus de haine et de colère comme tout-à-l’heure, mais de Joie : il ne pensait qu’à son père et à sa mère qu’il allait embrasser, et cette joie pure opérant tout-àcoup une révolution dans ses manières ainsi que dans ses paroles, il s’adressa avec douceur et amitié à son compagnon, pour le prier de hâter leur marche ; l’autre se prêta de bonne grâce à satisfaire son désir; par malheur, le cheval ne voulut pas montrer la même complaisance : rien ne put lui faire quitter sa languissante allure, ni les coups ni les exhortations. Charles se rassit alors palpitant d'émotion et d’impatience, et le lourd équipage poursuivit sa route au petit pas de la rosse récalcitrante.

Si le collégien n'avait pu résister à l'attendrissement, à l'aspect des lieux où il était né, si tout entier au bonheur de revoir sa famille il maudissait la lenteur avec laquelle il était forcé de voyager, et si ses vœux n'avaient maintenant qu’un but : d'arriver au plus vite ; c'était une allégresse autrement vive et bruyante dans la maison du serrurier Baudin. Là, dès le matin, on avait compté

Jes heures, puis les minutes ; le soufflet de la forge était au repos, et les deux apprentis, profitant de l'occasion, se croisaient les bras devant leur mattre, trop ocoüpé ailleurs pour les gourmander sur leur paresse, comme à son ordinaire; il se promenait en long et en large, sans pouvoir tenir en place, de l'atelier à l’arrière-boutique, puis il sortait dans la rue, faisait quelques pas et rentrait pour entendre madame Baudin lui répéter sans cesse : |

— Eh bien! ils ne viennent donc pas?

— De la patience, femme, répondait le serrurier, tu sais bien que la carriole de l’ami Morand va aussi vite qu'un limaçon.…. |

— T'aurais mieux fait de m’écouter et de lui envoyer un cheval à ce cher enfant ; ça lui aurait convenu, j'en suis sûre, et nous l’aurions vu plus tôt ; avec ça qu'il doit être beau comme tout avec son habit de collége. Dis. donc, mon homme, sommes-nous heureux d’avoir un garçon aussi savant? vont-ils enrager les autres? c'est que Charles a plus d'esprit dans son petit doigt qu'il n’y en a dans toutes leurs caboches ensemble. Ah! dame, faudra pas qu'ils viennent s’y frotter au moins... Mais il n’arrivera jamais... ma foi, les jambes me démangent, j'ai envie d’aller au-devant lui. -

— Et le souper, qu'est-ce qui le fera si tu n’es

pas là? voyons, commence-le tout de suite, et sois donc raisonnable.

Et l'instant d’après c'était elle qui surprenait son mari à dire : — Il n’arrive pas! la journée s’avance pourtant !

— Âh! bah ! dit alors la commère avec malice, t'es trop pressé, toi : est-ce qu'il n’a pas le temps de venir?

— Voyez-vous, la méchante ! elle qui en disait autant tout-à-l’heure.

— Allons, la paix, mon homme, et embrassonsnous ; il nous semblera à chacun que c’est lui.

Aussitôt fait que dit ; les deux époux se gratifient de deux baisers bien sonnans; madame Baudin recoit le sien en poussant des éclats derire, tandis que deux grosses larmes viennent mouiller ses joues, et les apprentis, mis en belle humeur par cetexemple et voulant prendre aussi leur part de la fête, se mettent à se poursuivre, à hurler à l’envi l’un de l'autre, et s'amusent à leur manière en se donnant des taloches capables d'assommer un veau. Pour comble de vacarme, surviennent les voisins et les voisines, demandant tous ensemble si M. Charles est arrivé, si enfin on n'aura pas bientôt le plaisir de voir M. Charles, ce gentil garçon qui apprend si bien, la merveille du pays. À travers ces derniers mots prononcés en chœur,

il est facile de voir que le voisinage n’empéche pas /

la jalousie, mais les parens de celui qui est l'objet de tant de louanges sont si heureux qu'ils ne s’en apercoivent pas. Baudin invite tout le monde à souper, et les éloges redoublent; sa femme envoie chercher des provisions, prépare les ustensiles de cuisine , et n'en tient pas moins tête aux plus bavardes; chacun parle à la fois : c'est à ne pas s'entendre dans la maison du serrurier. Quant à celui-ci, comme c’est bien la vingtième fois de la Journée qu’une pareille scène se renouvelle, il fait la sourde oreille à tout ce tapage, et se recueillant en lui-même, il jouit par avance du retour de son fils, retour définitif cette fois, moment tant désiré et pour lequel il s’est imposé durant cinq années des sacrifices que peut-être il n’eût pu continuer plus long-temps. :

Cinq ans en effet se sont écoulés depuis que l’artisan, n’écoutant que ses idées d’ambition, a conduit au collége Charles qui en avait alors quatorze, et qui promettait de devenir un habile homme, car aucun enfant de son âge ne montrait autant d'esprit naturel, autant de vivacité dans l'intelligence, un si ardent désir de s’instruire. À un fils qui eût moins flatté son orgueil paternel, le serrurier se fût sans doute contenté de mettre à la main une lime et un marteau, et de dire : « sois ouvrier » comme ton père! » Mais Charles n’était pas un garcon ordinaire : chez le maître d'école, il avait

eu bien vite dépassé tous ses camarades, et un jour celui-ci était venu dans l'atelier, tenant son élève par la main, et s'était exprimé ainsi :

— M. Baudin, reprenez-le : je ne peux plus rien lui apprendre.

Quelques jours après, Charles avait été placé dans une pension plus relevée, où les progrès furent si rapides et si brillans que, dans tout Chef- Boutonne, artisans et bourgeois ne parlaient de lui qu'avec admiration. Baudin en était fou de joie.

— Est-ee que vous laisserez votre fils en si bon chemin? lui disait-on à chaque instant; il a tant de moyens, ce serait dommage !

Il n’en fallait pas tant pour éblouir le bon serrurier : son amour-propre était trop bien d'accord avec les louanges données à son garçon, pour qu'il résistât à ces invitations réitérées. Et ce n'étaient pas seulement ses amis et ses voisins qui l’engagaient à pousser Charles dans l'instruction: ce qui surtout l’encourageait à mettre à exécution le dessein déjà formé dans sa tête, c'étaient les quelques paroles jetées en passant dans son atelier par Monsieur Garnaud, homme fort considéré dans la petite ville pour sa fortune et ses idées que la masse regardait comme généreuses et philanthropiques parce qu’elles étaient tout-à-fait en opposition avec le système du gouvernement d’alors.

— Père Baudin, répétait-il toujours, vous êtes

riche, votre fils a de l'intelligence , vous lui dever de l'éducation, ce serait mal à vous de priver la société d’un sujet qui peut devenir l’un de ses membres les plus distingués; il faut vous dépécher; le voilà qui prend des années. Allons, suivez mOn avis; MOI, Vous savez bien que si je vous parle ainsi, c’est dans votre intérèt.

À force d'entendre ces belles phrases, l'artisan avait fini par se persuader qu'il ferait un véritable vol à son pays en ensevelissant son unique rejeton dans une forge ou dans un atelier. Et puis, il se savait riche, maître Baudin, pas autant qu'on le disait pourtant, car la renommée, ici comme en tout, allait bien au-delà de la vérité. Parmi les envieux voisins, les uns ne se faisaient pas faute de donner, mais tout bas et en branlant la tête d’un air très significatif, une cause peu honorable à une richesse si vite amassée ; à quoi les moins désobligeans répondaient qu’ils savaient bien de quoi il retournait: « Son pére ne lui a rien laissé, ajoutaient ces derniers, mais il a trouvé un trésor. » ils disaient vrai sans le savoir : le trésor de Baudin, c'était le travail. N

Un soir la famille du serrurier était réunie après le souper dans l’arriére-boutique, Charles lisait un journal à son père qui trouvait cette lecture trop en rapport avec ses idées pour n’y pas prêter la plus sérieuse attention; pour madame

Baudin, elle écoutait, sans comprendre, les yeux fixés sur son fils et rayonnans d’une orgueilleuse tendresse.

— Encore une injustice ! s’écria tout-à-coup le brave homme en interrompant Charles ; mais ça ne m'étonne pas depuis quatre ans que ceux-ci sont revenus, on ne voit que ça; Ah! sous l’ancien, ça marchait joliment mieux ; vois-tu, garçon, si l’ancien était resté là où 1l était, t’aurais été soldat, officier, général : tout le monde était général dans ce temps-là, c’est-à-dire, quand on voulait l'être... Continue, ca m'amuse de leur voir faire des bêtises.

L'enfant obéit, et poursuivit sa lecture. Bientôt il tomba sur un passage qui fit vibrer fortement une corde bien sensible dans le cœur du père ; le journal ne faisait que répéter ce que lui avait dit si souvent le philanthrope de la ville, que nous avons nommé plus haut ; les termes étaient à peu près les mêmes, si bien qu’on eût pu croire que l’un était l'écho de l'autre. |

— Parbleu! c'est vrai, M. Garnaud me le disait encore ce matin, interrompit de nouveau maitre Baudin : c’est-il pas une pitié qu'aujourd'hui il n’y ait de places que pour les nobles ? mais patience ! le mérite et les talens auront leur tour ; faut donc s’instruire et faire instruire ses enfans quand on le peut... Je le peux, moi, continua-t-il tout bas,

et mon parti est pris. » Après quoi il ajouta à haute voix : « Pas vrai donc que les gens d'esprit valent bien les de pour avoir des emplois et des honneurs ?

— Tiens, certainement, répondit la serrurière.

— Certainement! Charles aussi faisait chorus avec un petit air de suffsance.

Ce soir-là il fut décidé qu’après l’année de pension qui touchait à sa fin, Charles serait envoyé au collége de Poitiers, tout comme les enfans des messieurs les plus huppés du pays.

— Pourquoi pas? disait l’artisan avec fierté: y en a qui n’ont pas une bourse si bien garnie que la mienne ; ma foi, l'argent égalise tout, et tant pis pour ceux qui ne seront pas contens ; qu'ils jasent tant qu’ils voudront, c'est le cadet de mes soucis. Qui, garçon, tu seras collégien, tu dameras le pion à ces jolis cœurs qui font les fiers parce qu'ils ont de beaux habits, tu reviendras savant, et qui sait ? un jour peut-être tu épouseras la fille aînée du cousin Granger, le négociant de Paris; elle n’a guère que sept ans, et on à déjà commencé à l’éduquer comme une princesse : vous serez à deux de jeu. C'est décidé: dans trois mois tu partiras; mais d'ici là, retenez vos langues, entends-tu, femme ?

Cependant Baudin avait senti qu’un devoir lui restait à remplir : dans la ville demeurait quelqu'un à qui il devait beaucoup, celui qui lui avait

autrefois fait apprendre un métier après l'avoir tiré de la misère. En reconnaissance d’un pareil bienfait, l'artisan avait contracté la douce habitude de ne rien entreprendre sans demander. conseil à l'homme qu'il appelait lui-même son bon génie, et cette habitude lui avait porté bonheur : il s’en alla donc, quelques jours après, lui faire part du projet qu'il avait formé relativement à l’avenir de Charles.

— Mon ami, répondit son protecteur, ce n'est pas moi qui vous blâmerai de vouloir élever votre fils au-dessus de vous par l'instruction; je n'ai à cet égard qu'une observation à faire : avez-vous bien songé à tous les sacrifices que vous vous imposez si généreusement ? Avez-vous calculé vos moyens . de fortune et les dépenses indispensables auxquelles vous vous soumettez pour de longues années ?

— Oh! j'ai fait mes réflexions là-dessus, monsieur, soyez tranquille. |

— À la bonne heure ; je voulais seulement vous prémunir contre le danger d’une instruction que vous ne pourriez pas achever; car pour vous, pour Charles surtout, il vaudrait mieux, suivant moi, ne pas commencer la route que d’être obligé plus tard de rester en chemin. |

L'homme raisonnable n’en avait pas dit davantage , car il voyait bien que cette fois son protégé était venu le consulter avec l'intention de ne sui-

UN COLLÉGIEN. al

vre son avis qu'autant qu'il entrerait dans ses idées. Cette observation ne laissait pourtant pas d'inquiéter le serrurier; ces longues dépenses qu’on venait de lui faire envisager n'étaient pas précisément de son goût; encore n’avait-il pas la certitude de pouvoir les faire. Néanmoins, l’ambition paternelle ne tarda pas à reprendre le dessus, et il n’était pas rentré chez lui qu’il avait répondu victorieusement, à ce qu'il pensait, aux objections de son conseiller, par cette présomption qui lui paraissait une vérité :

— Est-ce que Charles avec son esprit n’en apprendra pas autant en quatre ou cinq ans que Îles autres en dix ?

Après ‘cela, s’il eût eu besoin d’être rassuré et raffermi dans son dessein, les éloges que lui donna M. Garnaud auraient suffi de reste.

— Bien, mon cher, très bien! s'était écrié le phäianthrope avec enthousiasme quand Baudin lui avait annoncé sa résolution; elle vous fait honneur : le savoir, voyez-vous, aujourd’hui c’est tout, car tôt ou tard il faudra bien, bon gré mal gré, que les hommes de talent prennent leur plaee audessus des gens qui n’ont pour eux que la naissancé. Très bien, vous dis-je; il n’y aura que les sots et les amis des vieilles routines qui pourront vous désapprouver. Ne les écoutez pas, ne suivez que vos inspirations ; elles sont les meilleures.

Enfin, Charles était parti, et son pére lui avait dit en lui faisant ses adieux : — Songe bien, garçon, que tu dois là-bas laisser derrière toitous tes camarades et surtout ceux d'ici ; ca humiliera leurs parens, et tu en seras plus fier, et moi aussi.

L'envie n'avait pas attendu ce départ, pour s'exercer aux dépens du vaniteux serrurier. Aussitôt qu'on eut appris dans la ville le projet de Beaudin, ce fut à qui le blämerait; ceux-là mème de ses voisins qui par leurs discours semblaient lui avoir soufflé les idées ambitieuses qu’il voulait réaliser, lui reprochèrent alors de faire abandonner à son fils la classe où il était né ; bref, un concert unanime de grossières plaisanteries et de réprobations dictées par la jalousie, s’éleva contre lui; et pour rester inébranlable dans son dessein, il eut plus d’une fois besoin de toute sa ténacité naturelle. Seulement parfois il s’en prenait à sa femme, dont l’indiscrétion lui causait toutes ces tracasseries. Mais les rôles changèrent à mesure que l’on recevait des nouvelles du collégien ; ce fut au tour de l'artisan d'élever la voix et aux mauvaises langues de se taire; car, suivant l'expression du voiturier Morand, Charles maniait joliment sa plume au collége : au bout de sa première année d’études, il avait fait plusieurs classes et remporté tous les prix, et à toutes les distributions d’ensuite il avait été vainqueur. Deux ou trois fois, pendant cet

espace de temps, il était venu passer les vacances dans la maison de son père, et c'était alors que celui-ci était heureux de le montrer aux médisans ! enfin, il se consolait de voir diminuer sa bourse par la pensée qu'il n’y avait rien à quoi son fils ne pût prétendre.

— Il sera préfet un de ces jours, disait-il en se prélassant ; quoique né dans une férge, il forcera bien l'autorité à lui rendre justice.

— Ou bien il deviendra maire de chez nous, ajoutait un voisin.

— J'aime mieux préfet, et je vous dis qu'il ne peut pas manquer d’être préfet quand il le voudra, répliquait avec chaleur maître Baudin, à qui cette petite contradiction commençait à faire monter le rouge de la colère au visage.

C'était sans doute un semblable rêve que caressait le bon père en attendant son fils, au milieu du bruit qui régnait dans son arrière-boutique. Mais ue mois après l’arrivée de Charles, les idées de l'artisan ont pris une teinte moins brillante ; il est fier encore de voir le jeune homme accueilli et fêté partout où il le conduit, fier des éloges dont l'ont accablé M. Garnaud et son bienfaiteur lui-même, quoique celui-ci Ini ait dit à l’oreille à la fin de sa visite : « Dieu veuille que sestriomphes le conduisent à bien! » et pourtant son orgueil si délicieusement chatouillé n’est satisfait

‘qu’en apparence. C'est que Charles, après avoir, pendant les premiers jours, renfermé ses sentimens dans son cœur, ne se donne plus la peine de se contraindre, depuis que, dans une conversation avec son père, il lui a témoigné le désir de se faire avocat, et lui a demandé de l'argent pour aller faire son droit ; à quoi l'artisan a répondu, en fronçant le sourcil, que ça ne se pouvait pas, qu'il lui était impossible de s'imposer de nouveaux sacrifices, en ajoutant, par forme de consolation : .

— Qu'est-ce que ça fait donc, au site d'être avocat? tu n’en as pas besoin peu être tout ce que tu voudras. |

À ce refus dicté par la nécessité, le fils du serrurier est redevenu ce qu'il avait cessé d’être quelque temps, le jeune orgueilleux que nous avons vu au commencement de cette histoire. Sa hauteur, son affectation à montrer sans cesse sa supériorité sur ceux qui l’entourent, ne justifient que trop bien les conjectures de son compagnon de voyage : se voyant condamné à vivre dans une situation et au milieu de gens que ses nouvelles idées lui font trouver encore plus au-dessous de son mérite, il se venge, suivant la promesse qu'il s’est faite, en leur prodiguant à tous les dédains et les humiliations. Comme il n’a rien à faire, il dévore tous les livres qu’il peut se procurer, bons

ou mauvais ; et, comme lisant beaucoup, il s’imagine beaucoup savoir, il parle de tout pour tout fronder, pour tout blâmer : rien ne trouve grâce devant sa haine. Bientôt, devenu insupportable à tout le monde, il s’isole parmi ses livres, dans une petite chambre que le serrurier lui a fait arranger proprement sur la boutique ; c'est là qu'il passe la plupart de ses journées à lire et à ronger son frein.

Un matin qu’il était enfoncé dans la lecture d’un journal dont les raisonnemens s’harmoniaient par faitement avec la lourde colère qui couve déjà dans son cœur contre la société, il s'entend appeler par son père; il descend, et trouve dans la forge un de ses camarades de collége, qui n'avait pas voulu passer par la ville sans venir lui faire visite d'amitié. A l’aspect de son condisciple richement vêtu, et qui ne laissait pas de marquer son étonnement de le voir dans un pareil lieu, Charles se troubla d’abord; mais se remettant bien vies il dit avec buneu :

— Pourquoi n'avoir pas tout de suite amené Monsieur là-haut ?

— Mon fils, c'est que Monsieur n'a pas le temps de s'arrêter. :

Ces mots : Mon fils, prononcés par le serrurier, alors les manches retroussées jusqu'aux coudes et les mains noircies par la fumée et le charbon, cau-

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sérent à l’amour-propre de celui à qui ils étaient adressés une blessure si cruelle et si vive qu'il resta tout étourdi du coup; puis lançant un regard de dédain sur l'établi où travaillait son père, il balbutia quelques mots de remerciment au visiteur. Celui-ci, prenant pitié de son embarras, l’entratna dehors, et après trois ou quatre phrases échangées entre eux, il lui dit adieu et se retira.

Rien de ce qui s'était passé n'avait échappé à maître Baudin, ni la contenance humiliée de son fils, ni surtout ce coup-d’œil dont l'expression ne pouvait le tromper. Après le départ de son ami, Charles regagna rapidement sa chambre, et se jeta sur une chaise en maudissant la mortification qu'il venait de subir.

— Qu'est-ce encore ? s'écria-t-il un instant après en entendant un pas lourd qui faisait crier l’escalier.

—C'est moi : j'ai à te parler, répondit son père qui parut alors sur le seuil de la chambre. L’'artisan était pâle, et cependant la sueur ruisselait sur son visage. Ïl s’avança lentement, les bras croisés sur Sa poitrine, et se plaçant devant le jeune homme, il le considéra pendant quelques secondes sans parler. Tout son corps tremblait sous le poids d’une émotion plus forte que lui.

— Charles, dit-il enfin d’une voix entrecoupée, tu es un ingrat de mépriser ton père, car tu rou-

gis de moi, de mon état qui t'a rendu savant et qui te fait vivre encore aujourd'hui; ce n’est pas la première fois que je m'en suis aperçu, mais toutà-l'heure ca été plus clair que les autres, et je viens te dire que tu es un ingrat, un mauvais fils... |

Un sanglot étouffé l'empêcha de continuer. Charles ne résista pas au spectacle de cette douleur si poignante et si vraie; il se précipita au cou de son père, et demanda pardon en pleurant. Il n’en fallait pas tant pour que sa faute lui füt remise.

— Si vous saviez, mon père, comme je m’enpuie! ajouta-t-il, quand ils eurent tous deux essuyé leurs larmes.

— Eh bien! parle. vo que au Ça l'irait-il d’être notaire? Tu n'as qu'à dire oui, et à te mettre à travailler ici dans une étude : c’est facile à obtenir : Je m'en charge...

— Mais plus tard il faudra de l'argent... et vous m'avez dit.

— Que ça ne l'inquiète pas, ça me regarde...

J'en trouverai quand il en sera temps ; j'avais bien envie de laisser là le marteau pour me reposer, mais je m’en donnerai encore quelques années de plus. Bah! c’est rien; j'y suis accoutumé; es-tu content ?

— Oh! oui. Je vous remercie de ce que vous faites pour moi, et vous pouvez compter que je

ne perdrai pas mon temps où vous me placerez.

— C'est dit : t'auras un étude. D'ailleurs, d’être notaire, ça n'empêche pas de monter pit haut à l'occasion. |

On voit que l'artisan a ne Ed ent rabattu de ses idées de grandeur; mais comme il lui en coûte d'y renoncer entièrement, il s’est hâté de se donner lui-même, en compensation de l’abandon momentané de ses rêves et pour satisfaire son orgueil révolté, une lointaine espérance dans l’avenir. Charles l’embrassa de nouveau en lui témoignant sa vive reconnaissance; et maintenant c'étaient de douces larmes qui coulaient sur.la mâle figure du serrurier, lorsque madame Baudin, inquiète de ne pas trouver son mari à la forge, où on le demandait, accourut pour le chercher.

— Que faites-vous donc là, vous autres? demanda-t-elle tout ébahie.

— C'est Charles qui me contait ses petits chagrins, répondit le bon père en souriant.

— Et quels chagrins?

— Tu sauras ca plus tard, femme.

— Oui, ma mère, je vous dirai tout, reprit Charles, exalté par le repentir.

— Non, garçon, ce sera moi, répliqua l’autre vivement. :

Madame Baudin ignora toujours l’ingraiitude de son fils, qui, voulant aussi la faire oublier à son

UN COLLÉGIEN. 39 père, travailla pendant deux ou trois mois avec une ardeur sans égale dans l'étude où il était entré. Mais, par malheur, des actes à copier n’exigent pas une application tellement absolue que la tète ne puisse penser tandis que la main court sur le papier ; et les pensées du jeune homme ne lui faisaient voir qu'avec le découragement de l’amourpropre déçu la perspective qui s’ouvrait devant Jui. Enfin, dégoûté d'un travail stérile dans lequel son imagination-ne trouvait aucun aliment, et qui ne lui promettait qu'un état obscur, alors qu'il se croyait par ses talens appelé à une position brillante, il ralentit peu à peu ses visites chez le patron, puis 1l les cessa tout-à-fait et reprit son ancien train de vie.

— Mon bon père, dit-il un jour, tant que je resterai ici je ne ferai rien, et cependant ce que j’ai appris doit me servir à quelque chose. J'en sais trop pour me contenter d’une étude de notaire dans un village: laissez-moi plutôt aller à Paris, c’est là que le mérite vaut une fortune.

— Tu veux donc nous quitter ? objecta Baudin.

— Je veux, mon pére, que vous soyez plus content de votre fils que vous ne l’avez été dans ces derniers temps. Laissez-moi partir, et je vous réponds que vous entendrez parler de moi.

En mettant en jeu l’amour-propre paternel, il était sûr de la victoire. Le serrurier consentit donc,

mais avec un soupir, car son cœur se serrait à l’idée d'une séparation qui ne pouvait manquer d’être longue; seulement, il pria Charles d’attendre qu’il eût réalisé une somme un peu ronde.

— Après quoi, ajouta-t-il, je te donnerai une lettre pour le cousin Granger, le négociant ; il s’intéressera à toi, Je le connais; et puisque tu as bon espoir, au petit bonheur!

À dater de ce jour, maître Baudin se leva une heure plus tôt, se coucha une heure plus tard, travaillant avec un redoublement de zèle et d’assiduité; et pour chasser la tristesse, comme aussi pour se donner du cœur à l'ouvrage, il répétait sans cesse :

— Au fait, il a raison : il réussira peut-être mieux là-bas.

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