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Schisme et querelles parmi les réformés.
Pendant que cette pauvre église de Dieppe se livrait ainsi les mains liées à un ennemi si dangereux, d'autres calamités fondaient sur elle. Une querelle intestine, une sorte de schisme , vint à éclater à l'occasion de rivalités entre deux ministres. Le nombre des fidèles était si grand que M. de Saint-Paul, n'y pouvant suffire, demanda qu'il lui fût adjoint un second pasteur, il y avait alors à Dieppe un nommé Toussaint Tiboult, natif de CrielS qui avait été docteur en Sorbonne et chanoine théologal de Toulouse, mais qui depuis quatre ou cinq ans faisait profession de la nouvelle religion. H avait une grande facilité à s'exprimer et beaucoup d'assurance; en plusieurs occasions il avait pris la parole dans les assemblées, et a\ait fait des exhortations si vives et si heureuses qu'il était en grande vénération parmi le peuple et auprès des fidèles les plus fervents. On le demanda pour ministre , et quoiqu'il n'eût pas subi les examens d'usage et qu'il refusât avec fierté de s'y soumettre , il fallut , malgré l'avis du consistoire, l'admettre comme pasteur, tant il avait de partisans qui le demandaient avf^c instance. Il entra en fonctions vers le mois d'août 1564, et dès ses premières prédications il laissa voir plus d'ostentation que de doctrine et de piété, plus d'envie de s'insinuer dans les bonnes grâces de ses auditeurs, et notamment des femmes, que de travailler à leur instruction et à l'édification de
^ Bonrg à cinq lieues de Dieppe, sur la route de la ville d'En.
Téglise. Bientôt il fut accusé d'entretenir des relations trop familières avec une dame de la ville, et dénoncé pour ce fait au consistoire. Dans le premier moment, surpris cl tout honteux, il s'en confessa aux deux anciens qui avaient été députés vers lui , et promit de mieux faire à l'avenir, leur disant ces mots : Mai vit qui ne s'amende. Mais après avoir rassuré son front et banni toute honte, il nia tout effrontément , cria bien haut que c'étaient calomnies inventées pour le mettre hors de l'église, et ses paroles étaient si habiles que la plupart y furent pris. Alors, se sentant favorisé du peuple, il n'j eut point d'artiûce dont il n'usât, même en chaire, pour se disculper ; en môme temps il accusait par-dessous main son collc'gue Saint- Paul , qui , de son côié , répondait avec plus de feu que les sages du parti n'eussent désiré. La ville fut aussitôt partagée en deux camps, les uns disant qu'ils étaient pour Paul, les autres pour Céphas. Le peuple, à l'exemple de ses ministres, qui s'adressaient en chaire des invectives, en venait aux injures, aux outrages et aux coups. Ce scandale , qui dura près de trois années , apporta plus de dommages à la cause protestante que n'eût fait la plus rude persécution. M. de Sigognes , fin et cauteleux qu'il était, voyant dans ce conflit un merveilleux moyen d'en venir à ses fins , n'avait garde , comme on pense , de calmer lès esprits. Il soufflait le feu de toutes ses forces, faisant semblant de favoriser tantôt l'un, tantôt l'autre des partis, et rallumant les haines chaque fois qu'il les voyait sur le point de s'éteindre.
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Prise d'armes du prince de Condé ( 1567 ). — Les Dieppois se remuent. — Situation difficile de M. de Sigognes. — 11 demande du secours.
Il y avait trois années que ce fléau désolait l'église de Dieppe, et non-seulement l'église, mais la ville entière ,
102 IIISTOIIIË DE DIEPPE.
puisque le gouvernement de la ville n'était entre les mains que (le ceux de la religion, lorsqu'aux environs de la Saiut-Micliel (1567), le prince de Condé, animé parles justes plaintes de son parti et par les trop fréquentes et trop intolérables infractions de l'édit , se retira à Saint* Dcnis et manda à tous les gentilshommes de la religioa réformée qu'ils eussent à se rendre auprès de lui pour lui prêter secours.
A cette nouvelle, les Dieppois, oubliant leurs querelles intestines, commencèrent à se cotiser secrètement : plusieurs gentilshommes des environs, entre autres UM. de Catteville et de Linebœuf, levèrent des compagnies en grand mystère et partirent pour Saint-Denis : de tous côtés se formaient des conciliabules ; on entretenait une correspondance très-active avec tous les réformés du pays de Caux.
La position de M. de Sigognes devint très-difficile. Il ne se sentait pas assez fort pour lever le masque et s'opposer ouvertement à ces menées secrèlcs. Il n'était pas sûr de sa garnison. Beaucoup de soldats s'étaient convertis depuis quatre ans qu'ils vivaient en familiarité avec les bourgeois; ils avaient contracté dos liens qui lui rendaient leur fidélité suspecte. Il sentait donc que, s'il montrait les dents, les bourgeois ne tarderaient pas à s'emparer de sa pei sonne et du château. D'un autre côté, contintter k user de ruse n'était pas chose aisée : les plus aveugles commençaient à y voir clair; les chefs du parti savaient «i quoi s'en tenir sur la prétendue bonne volonté du gouverneur, et l'on so permettait de traiter assez mal ses espions qttand on les découvrait se glissant dans les assemblées. Il paraît même qu'un soir, à la brune, pendant qu'il montait la rampe du château, il lui fut lâché un coup d'arquebuse dont la balle siffla bien près de ses oreilles.
M. de Sigognes co:nprit qu'il ne fallait pas s'endormjr ; sans attendre au lendemain, il envoie dans la nuit un
message au roi pour exposer qu'il vient d'échapper à un assassinat,. mais que sa vie et celle de ses soldat? restent exposées aux plus pressants dangers; que la ville n'est pleine que d'hérétiques et de rebelles qui cherchent incessamment à se rendre maîires du château et h renouveler l'entreprise dont M. de Kicarville a été victime; qu'en conséquence il faut se hâter de lui envoyer du renfort, si l'on veut que la ville ne se déclare pas pour le prince de Condé, Je seul moyen de la garder fidèle étant do s'en emparer à force ouverte.
Le conseil, sans perdre de temps, donna commission à M. de La* Wailleraye, lieutenant du roi au bailliage de Caux , de prêter main forte ^ \l. de Sigognes en marchant sur Dieppe avec un régiment de gens de pied. Le gouverneur, qui connaissait les Dieppois, craignant que s'ils soupçonnaient son dessein ils ne se laissassent pas surprendre , pria M. de La MaiHeraye d'agir en grand mystère et de répandre partout que c'était contre Rouen qu'il marchait. Mais l'entreprise ne put être si secrète qu'il n'en transpirât quelque chose , et les frères du pays de Caux donnèrent l'éveil à ceux de Dieppe. Les échevins montèrent aussitôt chez le gouverneur pour savoir s'il était vrai que les préparatifs fussent dirigés contre eux ; M. de Sigognes leur fit les plus belles protestations, leur promettant avec serment qu'il ne serait rien entrepris contre la ville , et qu'ils pouvaient en donner toute assurance aux bourgeois. C'était le 25 octobre qu'il parlait ainsi » et M. de La xMailleraye était à six lieues de la ville. Le bruit s'en étant répaudu , et plusieurs témoins affirmant l'avoir vu, les échevins et quelques notables retournèrent au château pour sommer le gouverneur de dire ce qui en était. M. de Sigognes alla plus loin que le premier jour; non-seulement il jura que tous ces bruits étaient faux et inventés pour le rendre odieux, mais, après avoir protesté de ses bonnes intentions, de son désir de jouer plutôt sa vie pour le salut de la ville que de laisser tomber
un cheveu du dernier des habitants, il offrit comme preuve de sa sincérité de mettre, s'il le fallait, sa femme et ses enfants en otages entre leurs mains. Ces paroles , rapportées dans la ville , levèrent ou du moins apaisèrent les soupçons.