‹ Histoire de DieppeChapitre 13 sur 99 · XIII · texte numérisé non relu

XIII

M. de la Mailleraye introduit secrètement dans le ctiâteao. — Comment la nouvdle 8*en répand dans la ville. — Révolte. — Bar- . ricades. — Les bourgeois en fuite , puis vainqueurs.

Cependant, dans la nuit du 26 au 27 octobre, M. de la Mailleraye fut reçu dans la citadelle qui était sur la falaise, et bien éluigiiée de la ville; puis de la citadelle il pénétra sans bruit avec son réginienc dans le château. Le lendemain , de bon malin , personne dans la ville n*ayant soupçon de rien, M. de Sigognes traita magnifiquement le nouveau venu et ses officiers, et fit défoncer quelques pièces de vin pour les soldats , leur promettant qu*il leur donnerait bonne table chez les bourgeois, ou, si Ton osait résister, qu'il les ferait tous riches des richesses de ces damnés.

Un centenier étant monté au château demander les clefs pour ouvrir selon la coutume les portes de la ville, on lui répondit, quoiqu'il fît grand jour, que l'heure n'était pas venue, et qu'il s'tn retournât. Pendant ce temps, les habitants, sans défiance, se rendaient au prêche, comme d'ordinaire , en la maison des Charités. Vers le milieu du sermon , voilà une femme du port qui entre hors d'haleine, criant : o Cessez! tout est perdu, nous sommes trahis : on ne voit derrière les murailles du château que piques, hallebardes et enseignes déployées. »

A ces mots on se lève en grand tumulte; Tiboult, qui prêchait, veut prononcer quelques mots d'exhortation, mais sa voix est couverte par le bruit, et déjà tout le

monde est dans ]a rue, les regards tournés vers le château. On reconnaît que la vieille femme a dit vrai : chacun court , va , vient , se heurte dans la fouie ; les plus hardis veulent sortir de la ville pour voir de plus près ce qui en est , mais ils trouvent les portes fermées et le canon du château pointé contre lei maisons. Au milieu de la consternation générale , quelques-uns courent aux armes et s'assemblent devant Thôtel de-ville, ne sachant ce qu'ils doivent faire , mais résolus à vendre chèreme.il leur vie. Sur Fentrefait , les échevins , les centeniers ou capitaines des bourgeois , le procureur syndic , en un mot tous les magistrats de la ville, sont mandés par le gouverneur pour venir ouïr au château les volontés du roi. Ils montent , et trouvent à côté de M. de Sigognes M. de la Mail- Icraye en costume de bataille, qui prend la parole d'un air d'autorité et leur dit : « Messieurs, il a plu au roi de s'assurer de la fidélité de votre ville. Allez dire aux habitants qu'ils rendent les armes : il faut de gré ou de force qu'ils reçoivent garnison dans leurs maisons ; je leur donne deux heures pour s'y résoudre. » Quand les échevins rapportèrent cette réponse , ils trouvèrent grande foule dans riiôlel-de-ville ; on délibérait sur la résolution qu'il convenait de prendre. Les uns parlaient de se soumettre , les autres de résister. Les paroles hautaines de M. de la Mailleraye ne firent qu'accroître chez les uns les idées de prudence , chez les autres la soif du combat. En général les riches commerçants et les plus notables penchaient pour faire de bonne grâce ce qu'aussi bien , disaient-ils, on leur ferait faire de force; les petites gens avaient plus de courage. On compta les suffrages, et les belliqueux l'emportèrent de quelques voix. Ce furent alors de grands cris : Aux armes! aux armes! et chacun de courir décrocher son mousquet.

Cependant les deux heures accordées par M. de la Mailleraye allaient expirer : on eut l'idée, pour gagner du temps et se mettre en défense, de renvoyer les échevins et les centeniers sous prétexte d'obtenir, s'il se pouvait,

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quelques conditions raisoQoabli^. Ce fut une grande faute : M. de Sigognes ne manqua pas d*en profiter; car à peine ceux-ci eurent-ils mis le pied dans ie château qu'il les retint prisonniers, sentant bien quVn privant cotte multitude de ses chefs et de ses commandants, il lui ôtait la moitié de sa force.

Toutefois il relâcha un des échevins , ie sieur François Bouchard , rengageant à ailor dire au peuple qu'on ne vou'ait faire de mai à personne , mais seulement s'assurer de trois ou quatre mutins; que bien leur pr^n irait d'obéir, n'étant pas en état de faire résistance et ne pouvant espé« rer de secours, puisque tout le pays d'alentour leur était coutraire , et que IVl. le prince, empêché lui-même à Saint- Denis, ne viendrait pas les délivrer. Il ajouta bien d'autres beaux discours comme il savait les faire. M. Bouchard , bien endoctriné , descendit dans la ville.

Après être parvenu , non sans peine, à travers la foule, jusqu'à la place du Marché, il monta sur le bord de la cuve de la fontaine, tenant un écrit à la main , et faisant signe qu'on l'écoutât. Comme il passait pour s'entendre avec le gouverneur, il n'obtint pas grand silence; néanmoins il se mil à débiter de son mieux les paroles dorées dont il était porteur; mais il n'avait pas achevé quatre phrases qu'un des auditeurs l'interrompit en disant : « Si l'on en croyait ce discoureur, nous n'aurions qu'à tendre nos gorges à ces bourreaux pour nous les faire couper plus aisément. » A ces mots , il couche en joue son mousquet sur l'orateur : le coup partit , mais heureusement Bouchard avait vu son geste, et sautant lestement à terre , il avait fendu la presse et s'était enfui.

Ce coup de mousquet mit tout le monde en émoi et fit recommencer encore plus chaudement les discussions de rhôtel-de-ville ; les uns disant que Bouchard parlait très-sa;5cment , les autres qu'il rûl mérité que la balle lui cassât la tête. C'étaient des cris , des jurements , des iiîjprccations; on était î)rès d'vn venir aux mains. Dans celte confusion

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déplorable, les timides s'esquivaient et gagnaient leurs maisons; d'autres, qui, sans manquer de cœur, avaient opiné pour qu'on se rendit , rentraient chez eux pour ne pas se ntéler avec les fous qui voulaient combattre, ne compi^nant pas qu'une fois que quelques-uns prenaient le parti de résister, il était de l'intérêt de tous de rester unis , et de se faire tuer, s'il le fallait , plutôt en niasse qu'en détail. Enfin , quand, après tous ces débats, il fallut se compter et voir qui marcherait décidément au-devant de l'ennemi , ils ne se trouvèrent guère de bien déterminés qu'environ trois cents ; mais leur parti était pris, et, sans délibérer davantage, sans chefs, sans se donner le temps de combiner un plan de défense, ils s'élancent d'un commun mouvement sur les camions^ qui étaient entassés sur la place et çà et là dans la ville; puis, les entremêlant de pavés , de galets, de vieilles pièces de bois, ils en forment trois barricades au travers de la grande rue, qui devait être nécessairement le passage par lequel les troupes déboucheraient. La première barricade est dressée en avant du carrefour du Puits-Salé, devant la maison dite du Cerf- Volant ; ils la forlifient de deux pièces de canon : ils font ensuite leur seconde barricade à deux ou trois cents pas m deçà, près du Bras-d'Or, et la troisième devant l'hôtel de-ville.

A peine avaienl-ils achevé que le canon se fit entendre ; il tirait sur la ville, foudroyant les rues et les maisons. La Halle au blé fut à demi drmolie; toutefois, comme le canon ne pouvait porter qu'à une certaine distance , et que les rnes les plus proches du château se trouvaient à l'abri de son feu, ce tonnerre d'artillerie était plutôt destiné à épouvanter nos bourgeois qu'à leur faire grand mal; mais on avait affaire à des gens qui ne s'étonnaient pas du bruit,

* Espèces de grandes brouettes à deu\ roues, destinées k tian -^ porter à bras toutes s jrtes de marcli iridiées. Ces camions sont encore en usage à Dieppe anjourd'hui.

et qui, dans leurs navires, avaient plus d'une fois entendu semblable musique.

Cependant, au milieu des tourbillons de fumée qui s'é* lançaient du château , on voyait descendre le régiment de M. de la Mailleraye , au nombre de douze compagnies , la plupart formées de vieux soldats du Piémont; les douze capitaines marchaient de front, le morion doré et empanaché , le coutelas d'une main , le bouclier de l'autre , comme pour une sanglante exécution , leurs gens les suivant de pi es, jurant, blasphémant, criant : Mort aux huguenots ! à nous leurs fUics et ieur argent ! Les portes s'ouvrent , ils pénètrent dans la grande rue et s'avancent sur la première barricade. Les bourgeois veulent mettre le feu à leurs canons , mais ils s'aperçoivent que pendant qu'ils se disputaient à qui prendrait le commandement , leur batterie a été mise hors d'état de servir, il paraît qu'une nonmiée Renarde, servante d'un catholique, étant venue remplir sa cruche au Puits-Salé, s'avisa , sans qu'on la \ît , de répandre de l'eau sur la lumière des canons. Bien que ce contre-temps jetât du trouble et de l'héMiation parmi les bourgeois, ils tinrent ferme, et à coups de mousquet étendirent sur le carreau quelquesuns des a.^^saillants. Mais ces maudites querelles pour le commandement se ranimèrent au milieu de la fusillade : les plus qualifiés étaient deux ca()oraux ; ni l'un ni l'autre ne voulait obéir, et la dispute devint bientôt si vive que, les bourgeois prenant parti pour ou contre , personne ne songea plus à tirer sur l'ennemi ; alors la compagnie qui marchait en tête, profitant de l'occasion , se mit à charger si impétueusement qu'elle fit une trouée dans la barricade et culbuta tous ceux qui étaient derrière. Les bourgeois, repoussés jusqu'à la seconde barricade, pleins d'effroi et de désordre , ne purent s'y maintenir. Kn moins de dix minutes ils en furent chassés, et coururent à toutes jambes jusqu'à Thôtel-de-ville.

Mais tandis que les soldats se mettaient en devoir de

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sauter par-dessus les barricades qu^iis veuaient d'emporler, et employaient du temps à renverser les charrettes, à déblayer la rue et à se remettre en ordre , faisant grand bruit et criant : Fiile gagnée ! tout à coup ils sont salués par quinze ou vingt coups de feu tirés en partie de l'angle de la rue au Sel , en partie du coin de la rue de la Vieille- Poissonnerie. Huit à dix bourgeois et mariniers qui buvaient dans la poissonnerie, et sept ou huii autres qui passaient par la rue au Sel , attirés par les cris que poussait Tennemi , avaient pris fantaisie de décharger leurs arquebuses, et leur salve avait été si juste que cinq officiers et plusieurs soldats tombèrent sur le pavé.

On juge quel étonnement pour ces troupes qui se croyaient victorieuses : persuadées qu'on leur a dressé une embuscade, elles s'arrêtent et hésitent à franchir les deux rues. Pendant ce temps notre petit groupe de tirailleurs avait rejoint derrière la troisième barricade leurs compagnons déjà ralliés et disposés à bien défendre leur dernier rempart. Encouragés par ce succès inespéré, ils n'attendent pas l'ennemi , et , franchissant la barricade , s'élancent à sa rencontre. En ce moment les soldats , gourmandes par leurs capitaines , se mettaient en marche , mais lentement et avec mollesse ; en voyant ces bourgeois courir à eux en désespérés, ils s'imaginent qu'on les a fait tomber dans un guet-apens, qu'ils sont pris en tête et en queue; les premiers rangs commencent à s'ébranler : les bourgeois , qui s'en aperçoivent, font un feu bien nourri; et, sans se donner le temps de recharger, s'élancent en avant la dague au poing. Ils ne rencontrent pas de résistance ; les soldats se jettent les uns sur les autres, fuyant de droite et de gauche dans les rues latérales pour n'être pas arrêtés par les débris des barricades qui obstruaient la grande rue. Un grand nombre, en fuyant ainsi, s'égarent dans le cimetière Saint- Jacques ; on les cerne , on les désarme , et la |)lupart sont égorgés. De toutes les fenêtres on faisait feu sur les fuyards ; tout le monde alors était d'avis de résis-

ter : le succès donnait du cœur aux moins braves ; il n'y avait pas }usqu*aux femmes et aux enfanls qui sortaient des maisons pour courir sus aux vaincus. Enfin le gros du régiment, ainsi pourchassé Tépée dans les reins, parvient è {^extrémité de la grande rue : on se presse, on s'écrase tH)ur sortir par cette porte qu'une heure auparavant od venait de franchir avec tant d'insotence. Par bonheur ils parviennent à la refermer derrière eux ; sans cela les vainqueurs allaient entrer dans le château pêle-mêle avec les vaincus , et c*en était fait des mille ou douie cents hommes de M. de la iVlailleraye. La perte éiait déjà bien assez considérable : tant de tués ou blessés sur le lieu du combat, que d'égarés par la ville qui se rompirent le cou en voulant sauter de dessus les remparts, ou qui tombèreot dans les mains des bourgeois, il n'y eut guère moins de deux h trois cents hommes.

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