‹ Histoire de DieppeChapitre 14 sur 99 · XIV · texte numérisé non relu

XIV

SitHation eritrqve des troupes et de leurs ciiefs. — Singolière méprise. — Comment l<à ville tombe au pouvoir des \aiDcus.

Pendant que ses soldats se faisaient ainsi battre et désarmer, M. de la Mailleraye descendait au petit pas pour rejoindre ses gens; il n'était pas à rai-chemin de la descente du château , que tout à coup il faillit être renversé par les fuyards les plus diligents qui montaient hors d'haleine. M. de la Mailleraye n'en pouvait croire ses yeux : tout bouillant de colère, maudissant M. de Sigognes, qui lui valait cet affront, il se mit à suivre le torrent des fuyards; mais il était si pesamment armé et avait tant d'embonpoint qu'il fallut que deux soldats le portassent jusqu'au château. H accablait M. de Sigognes de reproches; mais celui-ci, l'air calme et affectaBt la plus grande assurance , lui répond qu'il ne faut pas s'étonner, qu'en

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moins d'une heure il aura pris sa revanche. Là-dessus il rassemble quelques-uns de ses officiers et de ses moîlleurs soldats, et , vers la chute du jour, il descend hardimimt à la porte du château , disant qu*il veut avoir bon marché de cette canaille. Les vainqueurs, quoique sans chef et sans plan de campagne , avaient prévu qu*on reviendrait les attaquer, et s'étaient logrs avec force munitions dans les maisons qui font face au château; déjà ils les avaient percées de meurtrières , et , la mèche allumée , ils faisaient boi\ne garde. Lors donc que iM. de 8igogncs s*en vint ouvrir les portes, il fut reçu par une si terribhî décharge de mousqueierie qu'il lui fallut lestement battre en retraite et rejoindre tout confus M. de la Mailleraye. La consternation était dans le château : les soldats se croyaient ensorcelés par ces magiciens de huguenots, et refusaient de ratouruer se battre contre eux. Pendant toute la nuit, iMiVl.de Sigognes et de la Mailleraye restèrent en conférence , délibérant s'ils ne devaient pas se retirer à Arques ou autres lieux voisins plutôt que de se laisser affamer dans la citadelle. Ondit mêmequ'ilsavaient déjà donné Tordre de brider et seller leurs chevaux , lorsqu'à la pointe du jour on vint leur dire qu'on voyait en mer quantité de petites embarcations qui semblaient chargées d'hommes d'armes, et qui faisaient voile au large ; en même temps des soldats on sentinelle du côté de la campagne rapportèrent qu'on apercevait sur la côte de Neuville et dans loute la vallée une foule de fuyards qui s'échappaient de la ville. M. de Sigognes s'en vint sur l'esplanade , et s'assura par ses yeux qu'en effet les habitants , les uns en armes, les autres presque en chemise, s'enfuyaient de la ville dans toutes les directions. Que s'était-il passé dans la nuit qui les forçât à s'expatrier? D'où leur venait cette terreur panique? on ne pouvait le deviner.

Il paraît que pendant cette fusillade du soir qui força M. de Sigognes à rebrousser si promplement chemin , on tenait à l'hôtel-de ville une grande assemblée , dans laquelle

les démêlés et les cabales de la matinée se ranimaient avec plus de force. Il s'agissait toujours de savoir qui serait élu chef des deux caporaux Frimouse et Fournier, les deux héros de la journée. Pendant qu'on était au plus fort de la querelle, voilà le bruit de la fusillade qui se fait entendre ; quelques poltrons accourent , disant que les portes sont forcées, que Tennemi est dans la ville. Â ces mots , nos querelleurs se précipitent hors de la salle ; mais au lieu de courir aux armes, les uns s'enfuient par la porte du Pollet , au risque d'être assommés par les Polletais, qui n'étaient pas en général fort amis des Dieppoiset de leur religion ; les autres se sauvent par l^s quais pour se j( ter dans leurs bateaux; d'autres enfin vont ramasser dans leurs maisons leurs effets les plus précieux. Cette étrange frayeur fut si subite, si aveugle, si folle, qu'il n'y eut pas moyen d'arrêter les fuyards; et, comme ils s'entraînaient les uns les autres, la ville se trouva au point du jour presque dégarnie de ceux qui le matin l'avaient si vaillamment défendue. A la vérité , les plu^ braves n'étaient pas ceux qui discouraient à l'hôtel-de-ville : ils avaient pris pour eux le poste dangereux , la garde de ces maisons qui faisaient face au château. Après s'être tenus l'œil au guet durant toute la nuit, ils furent bien surpris, quand il fit jour, de ne point voir revenir leurs compagnons pour les relever. Inquiets , ils envoient dans la ville , et bientôt ils apprennent qu'ils sont abandonnés : comme la résistance devenait impossible , ils prennent le parti de se retirer à leur tour.

On comprend maintenant que c'étaient ces derniers fuyards que les sentinelles du château venaient d'apercevoir s'échappant à force de rames ou courant dans la plaine. Il ne restait plus alors dans la ville que les Flamands et autres marchands étrangers tremblant pour leurs richesses, les vieillards, les enfants et les femmes, et ceux des bourgeois qui , ayant refusé la veille de faire résistance , devaient alors en être moins tentés que jamais. Néanmoins

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tel était l'effroi dont était saisie la garnison , que M. de Sigognes ne put trouver une compagnie de bonne volonté pour descendre dans la ville. Lui-même craignait de donner dans un piège : cette fuite lui semblait inexplicable, si elle ne couvrait quelque guet-apens. Enfin, pour sonder le terrain, il fit mettre le feu aux quinze ou vingt maisons Toisines du château. En voyant qu'aucun renai*d ne sortait du terrier, il fallut pourtant bien se convaincre que la ville était abandonnée. Alors c'est à qui descendra le premier : tous les soldats du château sont bientôt dans les rues , enfonçant les portes , saccageant les maisons : le pillage dura tout le jour et toute la nuit suivante. Comme ils ne trouvèrent point de résistance, il n'y eut point de sang répandu. Enfin M. de la iMailleraye fit défendre de piller davantage. Toutes les maisons n'avaient pas été dévastées : les soldats n'avaient pénétré que jusqu'à l'hôtelde-viile; tout ce qui était au-delà, tout le quartier du Moulin-à-Yent, les quais, la rue du Haut- Pas et autres de ce côté avaient été respectés. C'était le riche quartier, celui qu'habitaient les commerçants étrangers et les plus opulents : ils proposèrent à MM. de Sigognes et de la Maillera ye de composer avec eux ; et , moyennant rançon , les uns de cent , Ks autres de quatre , de cinq et jusqu'à six cents écus, ils obtinrent que le pillage cesserait, et qu'on éteindrait l'incendie des maisons, au pied du château, qui brûlaient depuis la veille, et dont les flammes menaçaient de dévorer tout le reste de la ville.

Quatre compagnies furent logées chez les bourgeois pour y vivre à discrétion , et M. de la Mailieraye, afin d'achever ce qu'il appelait la pacification de cette malheureuse cité, lui demanda 16,000 livres pour frais de guerre et pour la solde des soldats qui l'avaient si bien pillée. On fit sortir des prisons du château les échevins et les autres magistrats qu'on y retenait depuis trois jours; mais M. de la Mailleiaye, de sa propre autorité, les déposa de leurs charges, et, sans convoquer d'assemblée, sans demander

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à personne ni avis ni suffrages, il leur donna des succès^ scurs^ Ce furent quelques habitants obscurs restés secrè* tement catholiques. Celte élection, contre laquelle personne n*osa réclamer, fut ratifiée en conseil et par lettres patentes du roi du 27 novembre (1567) ^ Enfin , quoique la ville

'Depuis la fin du quatomème siècle (1396), les bourgeois étaient en possession «rélire librement deux échevins et un syndic. 11 parait qu'avant cette époque la ville avait un maire, le<|uel était élu pareillement. Il est parlé du maire de la ville dans les Mémoires de l'abbaye de Foucarmunt , aunée 1211. Mais , après le tnlzième siècle , l'usage d'élire un maiie se perdit peu à peu , et vers les dernières années du siècle suivant on créa un corps de i)ilh composé de deux é( bevins et d*un syndic. On acquit , pour loger le corps de vUle^ une maison sur U place du Moulii)*à-Vent. Cette maison fut échangét^ en Wll contre celle où l'iiôlel-de-ville état encore établi au seizième siècle durant les troubles. En 1498, le nombre dos écbeviris fut porté à quatre. Enfin il existe une ordonnance de Louis XIV, en date du 27 octobre 1667 , qui arrête que d.ircnavant le cotps de ville sera composé du gouverneur, on , en son absence, du lieutenant de roi, son second ; du lieulenant^générai de la justice d'Aiques,de quatre écbevios, de qudtre conseillers, d'un syndic et d'un greffier; que l'assemblée des babitants pour l'élection des écbevins se fera ttus les ans iiu mois de seplembre, le dimancbe avant la Saint-Micliel, et qu'à la pluralité des voix on y élira un écbevin et un conseiller de ville pour prendre la place de ceux qui sortiront de cli.uge pareillement cbaque année. Le roi attribua en môme temps à ce corps la police de lu ville, et ordonna que dans toutes les aà^enlblées publiques, et aux processions, les officiers de ville tiendraient toujours la dro te on le premier rang; les officiers royaux et ceux de la justice ordinaire, la gaucbe. Au moisd'aoAt 16U2, quand la créatum de nouveaux offices était devenue un système d'impdt , Louis XIV remit sur pied ou créa la cbarge de maire , éteinte depuis quatre cents ans. La ville la raciiela, et elle se trouva ainsi , par arrêt du 30 juin 1693, réunie au corps de ville. {Voyfz dom Duplessis, Description de la Haute- Normandie; et ci-iiessus, page 34.)

^ Par autres lettres-patentes, M. Sigognes fut fait cbevalier de l'ordre en récompense de sa conduite.

Un Te Deum fut chanté devant une poignée d'auditeurs dans les deux églises Saint-Jacques et Saint-Rem y, et il fut institué qu^toas

PRBHIERE PARTIE. IIÔ

parût délivrée pour long-tpmps de ceux qui pouvaient donner de l'ombrage à M. de Sigognes , quatre compagnies lui furent laissées pour renforcer sa garnison et tenir tout en ordre. Cela fait , tout fier de sa belle besogne , mais le cœur encore gros de sa mésaventure , M. de la Mailleraye quitta la ville.

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