‹ Histoire de DieppeChapitre 17 sur 99 · S XVII · texte numérisé non relu

S XVII

Quatrième édit de pacification (1670); — de quelle manière on l'exécute. — Quels étaient alors la situation et le degré d'.ufluence du parti réformé. — Saint-Barthélémy. — Conduite de M. de Sigognes.

Enfin , après avoir été battus pendant deux années par cette furieuise tourmente , les pauvres religionnaires apprirent un jour que, pour la quatrième fois, la paix venait d'être faite entre eux et leurs persécuteurs* ; triste paix, puisqu'elle cachait sous son voile les sanglantes horreurs de la Saint-Barthélémy !

Quand ce nouvel édit fut publié, quelques vieux Diep« pois disaient en soupirant : « Attendons-nous à une cinquième guerre ! » Mais la foule se berce si facilement d'espérance 1 Ces malheureux avaient tant besoin de repos, de bonheur, qu'ils se livrèrent avec confiance aux promesses de l'édit. Coligny et tous les habiles du parti ne dormaientils pas tranquilles ! et qui sait si Catherine elle-même roulait alors dans sa tête tous les noirs desseins qu'on lui prête ?

Quoi qu'il en soit, le jour où l'on eut à Dieppe nouvelle de l'édit, quelques fidèles se réunirent en petit nombre dans diverses maisons pour chanter des psaumes en l'honneur de Dieu. M. de Sigognes le leur fit interdire » sous prétexte que l'édit n'était pas enregistré. Après l'enregistrement ce fut pour quelque autre cause, si ;bien que, six mois encore après la conclusion de la paix, les protestants de Dieppe n'étaient guère mieux traités qu'auparavant. Ce n'était plus à titre de protestants qu'ils étaient poursuivis, puisque la huguenoterie par elle-même cessait d'être ud crime ; mais c'était à titre de relaps, M. de Sigognes pré-

1 Au mois d'août 1570, quatrième édit.

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tendait que les relaps ne devaient point jouir du bénéfice de redit. Or, comme pendant la guerre un grand nombre d'habitants avaient été contraints de déguiser leurs croyances et d'aller à la messe pour éviter la corde , retourner au prêche devenait pour eux un crime irrémissible.

Cependant, sur les plaintes réitérées qui eu furent adressées à l'amiral , le duc de Montmorency et deux autres commissaires nommés pour faire exécuter l'édit de pacification arrivèrent à Dieppe le Z mars 1571* Ils enjoignirent à M. de Sigognes de calmer un peu son zèk , el exhortèrent les protestants à oublier le passé , à vivre eu repoa dans leurs maisons et à n'aller au prêche que dans les lieux permis par l'édit. Or, il n'en était pas cette fois comme des trois autres : l'exercice public dans la ville n'avait pas été autorisé, attendu les désordres et les émotions dont la ville avait été le théâtre. Ce n'était qu'en dehors des murs qu'il leur était permis d'assister aux prédications de leurs ministres. Ils se réunirent d'abord chez ia dame Languetot , au village de la Gour-le-Comte, distant de quatre lieues de la ville ; puis à Bacqueville , qui n'est qu'à trois lieues ; puis enfin ils établirent définitivement leur prêche dans un lieu plus proche encore, à Saint- AubiU'Sur-Arques , dans le château du sieur de Saint- Aubin, Robert Desmarets, lequel avait plein fief de haubert à toui^ venants.

On voit combien la réforme était déjà déchue à Dieppe, combien les persécutions avaient depuis trois ou quatre ans abattu les prétentions et l'importance de la population protestante. En signant celte paix, qui pour la cause réformée en général était peut-être plus avantageuse que les précédentes , l'amiral n'avait pas cru devoir insister pour que le prêche fût public dans la ville, ce qui deux ans auparavant n*avait pas fait la moindre diÔiculté. Obligés d'aller chercher l'instriiction religieuse à deux lieues hors des murs, les protestants, quelque nombreux qu'ils fussent

pubmièrb bartik. 12*1

encore , ne pouvaient plus être qu'une fraction de la population ; le culte réformé devenait le culte des gens qui avaient de la richesse et du loisir : de ce moment le petit peuple allait retomber sous Tinfluence des prêtres catholiques et reprendre, de guerre lasse, et grâce au voisinage, sa vieille habitude d*aller prier à Saint-Jacques et à Saint- Remy,

Pendant un an et quelques mois, on vit tous les dimanches matin le troupeau des fidèles sortir par la porte de la Barre et se répandre avec gravité et recueillement sur le chemin ^e Saint-Aubin ; souvent aussi dans la semaine un baptême , un mariage , un enterrement faisait recommencer ce pèlerinage. Il fallait bien quelquefois endurer les rires moqueurs des soldats du château ou les insultes des habitants d'Arqués , ces vieux ennemis de la réforme dicppoise; mais d'ordinaire tout se passait assez paisiblement , et ces malheureux se livraient avec confiance aiix douceurs d'un repos inespéré, lorsque tout à coup la non-» velle de cette sanglante nuit du 24 août vint retentir à leurs oreilles. Au i)out de quelques heures, pasteurs et troupeau, tout était dispersé : la plupart se sauvèrept en Angleterre ou à La Rochelle ; d'autres se cachèrent soit dans la ville , soit dans les châteaux ou masures du voisinage ; d'autres enfin firent abjuration.

On sait , car c'est un fait consigné dans presque toutes les histoires de France , que , sur le refus de M. de Sigo* gnes, le massacre n'eut pas lieu à Dieppe. La réponse de ce gouverneur est citée à côté de celles des Matignon et des vicomte d'Orlhès. Toutefois notre chroniqueur protestant s'évertue pour lu^ en ravir Thonneur : il ne peut nier qu'en cette circonstance M. de Sigognps ait refusé son concours aux volontés du conseil ; mais il ne veut pas qu'il ait cédé à un motif généreux , à un mouvement d'honneur et d'humanité. Les raisons qu'il en donne nu sont pas sans réplique , et la passion parait les avoir dictées, dais il faut convenir pourtant que si quelqu'uif

devait s'abstenir du massacre des calvinistes comme d'une cruauté inutile, c'était assurément M. de Sigogues, qui, pendant deux années, n'avait laissé ni paix ni trêve à ces malheureux, et les avait si bien harcelés, pourchassés , pressurés , qu'il ne leur restait qu'un souffle de vie. A moins d'un bien grand luxe de cruauté , il ne pouvait avoir envie d'écrire ce jour en lettres de sang dans le calendrier de Dieppe.

Quoi qu'il en soit , M. de Sigognes fît réponse au conseil que les calvinistes de Dieppe étaient presque tous en fuite, qu'un certain nombre avaient abjuré, et que ceux qui restaient fidèles à l'hérésie ne valaient pas la peine qu'on leur fît l'honneur de les craindre.

Cependant vingt à vingt-cinq coupe-jarrets du pays de Caux, hommes de sac et de corde, qui, après s'être trempé les mains dans le sang à Rouen , avaient couru les campagnes en qualité de massacreurs, arrivèrent un soir à Dieppe, porteurs, disaient-ils, de commissions royales pour faire danser le branle aux huguenots. lis furent logés et traités joyeusement par Nicolas Dupont, catholique exalté, qui, persécuté lui-même par les huguenots en 1562, leur avait voué une haine furieuse. Sa maison était située au cœur de la ville , dans la Grand'Rue , à l'image de Saint- Georges. Déjà ses hôtes s'apprêtaient h leur exécrable exercice quand M. de Sigognes , instruit de leur arrivée , les envoya sommer de sortir de la ville au moment même, les menaçant, en cas de refus, de les y contraindre à main armée.

En même temps il convoqua l'assemblée de ville , et , après avoir donné connaissance de ce qu'il venait de faire, il ajouta qu'il espérait bien qu'en récompense d'un si grand service ceux qui persévéraient encore dans les erreurs de la prétendue religion réformée lui montreraient quelque obéissance et ouvriraient enfin les yeux à la vérité. Après ces paroles , il annonça qu'il allait prendre les mesures les plus sévères pour qu'il ne restât pas dans la ville une seule

personne qui ne vécut à la catholique. « Je leur ai sauvé la vie , dit-il , il faut qu'ils la rachètent maintenant. »

M. i'évêque de Roze étant venu, sur ces entrefaites, passer quelques jours à Dieppe , il se fit entre ses mains un assez grand nombre d'abjurations publiques. Quant à tous ceux qui ne voulurent ni fuir ni abjurer en pleine église, ils n'en furent pas moins obligés de signer sur un registre qu'ils renonçaient à l'hérésie, et de présenter à certaines époques fixes l'attestation des prêtres qui les avaient confessés et admis à la communion catholique.

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