‹ Histoire de DieppeChapitre 28 sur 99 · SU · texte numérisé non relu

SU

Reconstruction de la ville.

Le samedi 2/i, de bon matin, la flotte anglaise appareilla. Le vent soufflait de terre; en quelques heures elle avait disparu de la rade.

Alors les pauvres habitants se hasardèrent à rentrer dans leur ville, ^ul ne pouvait reconnaître remplacement de sa tnaison; la trace des rues elle-même n'était plus visible S Le gouverneur et les magistrats ne savaient que faire de cetléNDopuIation désolée. Le seul asile qu'ils pouvaient lui offrir i^ait le faubourg du Pollet, qui, grâce à la falaise dont il est abrité , n'avait pas été atteint par les bombes ^ Mais quand on eut logé tant bien que mal douze à quinze personnes dans chacune de ces maisonnettes de pécheurs, les quatre cinquièmes de la population restaient encore sans abri. Les uns se répandirent dans les campagnes, cherchant leur gîte et leur lit sous des pommiers ou dans des pressoirs , car les granges commençaient à se remplir de grains ; les autres qui avaient des parents dans les villes ou villages des environs, émigrèrent, et malheureusement pour toujours.

Cette journée du 2^ juillet fut déchirante : d'un côté le spectacle de la ville , véritable chaos de décombres et de cendres ; de Tautre, les cris de désespoir, les lamentations des habitans. Ils s'en prenaient à tout de leur disgrâce : les bourgeois maudissaient le gouverneur, le peuple

' Deux mois après le l>ombarderoent , le roi donna Tordre de nettoyer les rues, et de jeter les décombres sur les ruines des maisons, afin qu'on pût circuler dans la ville. Ce fut alors seulement que le feu, qui avait couvé jusque-là sous la cendre, fut complète* ment éteint.

* Une seule maison vis-à-vis du quai fut écrasée par un obus.

170 HISTOIRK ^^ piEPBIS.

maudissait les bourgeois; enûn je ne sais qui s'avisa de profiter de l'occasion pour maudire aussi les huguenots , les accusant d*être cause de tout; c'étaient, disait-on, leurs frères réfugiés en Angleterre qui avaient excité les Anglais à incendier la villa Ces mots jetés en Tair firent fortune : au lieu de se plaindre on ne songea plus qu'à crier l^arp sur les huguenots! La populace m m\ bienlOt siune telle fureur qu'elle pourchassa deu¥ P9uvre§ feiurn^s et uq vieillard soupçonnés d'anciennes habitudes d'héféiiiq, le| mit eu pièces et les jeta dans l'eau du haut du pont. P'autres meurtres allaient être commis, lorsque U force arn^ée intervint, û^s informfitioqs furent faitei p«ir l'siipîr^nté contre ces violences ; mais il ne s'agîfsait que d'une my^^ de huguenots : on ne trouva pas assez de preuves povr châtier les coupables.

A la première nouvelle du désastre de Dieppe , le roi avait envoyé son ingénieur, M. Pérronnel, pour tracer le plan d'uqe nouvelle ville. Il voulait que désormais Dieppe fût hors de la portée des bombes) il fallait donc bâtir sur un nouveau terrain. AJ. Pérronnel choisit la prairie qui S'étend derrière les remparts. Dans ce vaste emplacement, il dessina une ville grande au moips comme Rouen • doqt toutes les rues devaient être lirées au cordeau 9 réserva la place de quaire paroiases au lieu de deux, fit les plus beaui^ projets du monde pour tous les édifices publics , et s'en revint à Paris soumettre ses plans au roi.

Les échevins, au nom des habitants, protestèrent contre le travail de M. Pérronnel , remontrant qu'il fau-r drait des somnies considérables pour \^ réaliser, qu'il y en avait pour dix années ayant que les Wfilsqns fns^pt élevées au premier étage; que ce qu'il fallait aux Dieppois» ce n'était pas un Versailles , mais une ville telle quelle pour se loger, car ils couchaient à la belle étoile : enfin ils priaient le roi de considérer que , sous les rues de l'ancienne ville, il existait une centaine de beau^ canaux fournissant d*esm dpupe toutes le^ fonUine^; que ces ca-

naiiî , établis à si grands frais, ti*âvaifent rttillemetit souffert; ijtie les églises subsistaient encore , que lâ plupart des caves n'avâierit été endommagées ni par les bombes, niparlefëU; qii'en conséquence ils suppliaient Sa Majesté de vouloir bien leur permettre de reconstruire leur ville sur ses anciennes fondations.

Un débat s'engagea , j et près de huit mois s'écotilèretit avant qu'il fût jugé. Ce retard était funesie à Fâvenir de Dieppe ; car une partie des habitants qui seraient restés sans élablissemeht filie , s'ils eussent été retenus par l'espoir de rebâtir proiliptement leurs maisons, perdirent patience, et allèrent s'établir ailleurs avec leurs familles. Ce furent surtout les commerçants, les marchands les plus industrieux , ceux qui tenaient les meilleures maisons qu'on vit émigrer ainsi. Leur exemple fut bientôt imité par la plupart des capitaines de long-cours et par nombre de pi^ lotes et d'officiers de marine, de matelots, de charpentiers, de calfats, cordiers et voiliers, qui, faute d'armement de navireit-dieppois, ne pouvant rester plus longtemps sans salaire , allèrent offrir leurs services dans les différents ports du royaume, où depuis ils sont restés.

Quelque prompte qu'eût été la reconstruction de la ville, une émigration considérable était à craindre; mais ces lenteurs forent cause que plus de la moitié des habiiarits abandonnèrent ces ruines qu'on ne leur permettait pas de relever. Avec la moitié des habitants s'en allaient les trois quatrs des richesses. Dès iors il était facile de tirer l'horoscope de cette malheureuse ville. De quelque façon qu'on la fît bâtir, elle était destinée à ne jamais revoir, non-seulement sa splendeur première, son éclat commercial du seizième siècle, mais même l'état de demiprospi^rité où l'avait surprise le bombardement. Depuis l'invasion de la réforme, elle n'avait fait que déchoir \

^ Pour juger quene était la décadence de Dieppe long-temps avant le bombardement , il suffît de Voir qii'en Tannée 1667 on

mais peu à peu, par degrés; désormais elle tombait de toute sa hauteur : l'aiicieune métropole du commerce français dans les deux mondes n'allait plus être à l'avenir qu'un des premiers ports de pêche du royaume.

Le 8 mars 1695, la question en litige fut enfin tranchée. Le roi décida qu'on rebâtirait les maisons sur les anciens fondements, que la ville serait maintenue dans ses premières limites, que le port et les remparts resteraient tels qu'ils étaient , que seulement toutes les maisons seraient construites en briques, soumises à un plan uniforme, et que, pour assainir la ville, certaines rues seraient élargies, et certains groupes de maisons transformés en places publiques ^

parlait de sa splendeur passée, et qu'on s^occupait des moyens de ranimer son commerce et sa prospérité. Le passage suivant en fait foi ; il est extrait d'un manuscrit du temps : n Sa Majesté , par ar- » rêt du 2? octobre (1C67), ordonna en son conseil d'État que des » commissaires feroiont nommés pour connottre Tétat des afTaires » de la ville de Dieppe, pour y maintenir les officiers et les liabiu tants dans une bonne union, pour examiner les moyens d'acqu;t- » ter ses dettes, pour y rétablir le commerce et les manufactures, » augmenter le nombie des gens de marine, les disposer à entre- » prendre, comme ils ont fait par le passé, les navigations et les » voyages de long cours, visiter les murailles, les portes et les » ponts-lcvis de la ville, mettre en bon état les quais, le port et » son entrée, pourvoir à la bonté et sûreté de la rade, et faire pê- M cher les ancres; établir des pilotes, des balisiers ; examiner enfin » ce qui se pourroit faire , tant pour bannir de Dieppe et de ses » faubourgs Toisiveté et la fainéantise, par l'établissement d'un hù* » pital général , que pour remettre la ville en sa première splen- » deur. »

On voit combien, depuis 1560, tout avait dégénéré; combien, en l'espace d'un siècle , ce florissant port de mer avait perdu de son importance et de son activité; eh bien! la chute fut encore plus grande en une année qu'elle n'avait été en un siècle; et même après sa reconstruction il y a plus de distance entre le nouveau Dieppe et celui de 1694 qu'il n'y en avait entre le Dieppe de 1667 et celui de 1560.

^ Cet assainissement est la seule compensation que Dieppe ait

Le roi, dont Torgueil aVait souffert de cet insolent bombardement 9 prit à cœur la résurrection de Dieppe, et une fois le parti arrêté de reconstruire la ville à la même place , no négligea rien pour faire disparaître au plus vite les traces de Tincendie. Il accorda pour dix années exemp-

rencontrée à sa disgrâce. Des pestes terribles Pavaient frappée à di- Ters intervalles; depuis sa reconstruction, il est peu de villes en France qui IVgalent par la salubrité.

C'est encore à ces pauvres huguenots que les préjugés populaires attribuaient les pestes de Dieppe. On prétendait qu'avant l'invasion du protestantisme jamais on n'avait vu ni peste ni épidémie dans la ville , bien qu'elle fût le rendez-vous des marins de tous les pays, et que des vaisseaux venant d'Atrique et d'Amérique y abordassent tous les jours sans quarantaine. Rien de moins exact que cette prétendue salubrité de Dieppe avant la réforme. M. Méry a retrouvé une. information, faite le 3 février 1507 , sur la construction et Vétablissement du âtarché-NeuJ, dans laquelle on lit ce qui suit :

M A cause de ladite peste qui est souvent audit marcbé , peut » venir souvent inconvénient de maladie de peste à ceux qui y » bantent, parce que ladite ville est d'elle-même sujette à ladite » maladie. »

Ce qui a probablement donné lieu à accuser les réformés d'avoir pestiféré la ville, c'est qu'en tâ62 une foule de huguenots de Picardie , fuyant devant l'armée du duc d'Aumale , se réfugièrent à Dieppe, et que l'encombrement qu'ils causèrent dans la ville y fit éclater une violente contagion.

Depuis cette époque jusqu'en 1619, on ne voit pas trace de nouvelles épidémies ; oaais, le 2 octobre de cette année , « trois vais- » seaux faisant voile pour les Moluques laissèrent dans la ville des » germes pestilentiels. Huit à dix maisons furent d'abord atteintes » du fléau ; puis il devint si violent qu'il fallut bientôt faire aux » pestiférés des loges avec des planches sur le bord des prairies et » des fossés de la ville. La police , tant du coté des catholiques » que des religionnaires , s'employa pour étouffer ce mal en sa » naissance ; mais ce fut en vain , puisque la ville en fut affligée * pendant huit années consécutives sans aucune relâche, de sorte » qu'on fut obligé de faire bâtir un très grand nombre dtt loges » dans les prairies et les tranchées du mont de Caux. Un jésuite n s'exposa le premier au danger de la peste pour assister les ma-

174 HISTOIRE BE BiEPPÉ.

tion de totis les droits qui se levaient dans la ville an proGt du trésor royal , perdait de couper du bois dans la forêt d'Arqués pour payer la brique, la chaux et U tuile des trois cerils maisons qui seraient les premiôreB bâties , autorisa rétablissement d'une foire franche pendant quinse jours de chaque année, et consentit à laisser lever 60,000 livres par an sur trois élections de Normandie pour payer le nettoiement des rues et les réparations des deux églises. Les échevins et le gouverneur se bâtèrent de rendre en l'hôtel de-ville (le ik mars 1695) un règlement qui dé*

» ladés, et led religionhaires jso&ërent uh consolateur |^oar ceux de » lettr cioyâhce. » ( Chi-oniqite fhanuècrife.)

La t)^8te, qui s'était éteinte vers lë27, recdmmëtiçâ avec plUs de Hirie quarante aiis plus tard étivlron, à la Ûû de Tété de 1Ô66. Je trouve dans le mahuscrit du prêtée GbiheK le^ dëtails les plus circohsfàDciés siir Cette àffrebâe contagioti. Elle dura motus long^ temps que celle de 1619, mais fut bien plus meurtrière. Les ans disent que \à peste avait été a|)porléC par Un hàvire Venant d'Angleterre , chargé de vieua: souliers , d'autrfeS par Une bourgeoise nomrtiée t*elît , arrivant de îlouen , où elle était allée détei-rer un vieux sac de procédure. Ëti effet, la maladie s'était déjà fait sentie à Rouen, mais légèrement. 11 ti'en fUt pas de même à Dieppe; la mortalité, qui n'était pas d'abord très tbrtë, ne flt qUe cbltre pendant Thlver, ce qui n'a pas lieu ordinairement. Ses ravages devinrent plus terribles encore quand arriva l'été. I)an6 le seul niols dé juillet il mourut, principalement dans te Pollét et dans les quartiers (le la ville infectés de misère et de malpropreté , cinq cents catholiques, sans compter cent Vingt protestants, cômrtié dit le manilficrit. Le rtiois de septembre vît pt^rlr plus de nllllb personnes; enlin, du IS an !26 octobre, dans iine seule paroisse, oh conîtltfi cent quutre-vingt-doilze nouvelles nlaisons infectéeâ, dit^iUif cents personnes IVappées de la peste, et plbs de la liloitié (|ui en rtioururetit. Depuis cette terrible semaine la maladie ^e mo iéra, et alla toujours diminuant jiisqii*iiu mois de tésrïet ( iô7o), ob Un froid rigoureux, qui dura depuis le 3 jusqu'au 27, et surpassa le grand hiver de IÔ58, purifia si bien l'air, les hommes et les maisons, que la maladie disparut complètement.

Klle avait hiit périr 8et)t tttllle tleiif cent dîx-sepl personnes , et chassé de la ville toutes lès familles assex riches pour voyager ou

MEMlÈRÈ PÀATIE. 175

teritiinait là mâhière de bâHi" les maisons, lênrs planai et leurs dimensions. On suivit aveuglément les dessins d'titi Ingéniettf nolhmé M. de Venlabrcn, lequel, à en juger par sbn ouvrage, ne devait pas être un homme de génie '. Sans parier de l'extérieur de ces maisons, ()ui est loùk'd et sans grâce, de cette grande arcade qui fait à elle sètile toute la façade, et de cette fertôtre unique presque atiàsl large que Tarcade , il y a dans la distrib ulon intérieure la plus étrange hialadresse : fausse coupe , différences dé Ilivead d'une pièce i Tautre, rien n*y manque; enfin, pat*

86 ktîtirël' à Ih <$Ainpâgne. Un tel désastre ti*étâit p6» f^it t)(Mlr rendre à la viUd sa splendeur première, comme On en cliercliait les moyens Tannée précé()ente.

Durant cette peste, le commerce de mer fut interronijiu ; les vaisseaux n'entraient plus daus le port, et le poisson frais des pécher se vendait à t*ourvilU*, d*où parlaient les chasseurs de marées pour t^ris et autres liedx.

Le roi donne sur sa cas^te des sottitties hsseï consIdérébleA pblir isottlager les p&uvres pestiférés. Colbert envoya les médecinâ les plus habiles , prescrivit les (trécautions les plus sévères. Entre autres mesures de police, on avait organisé un eervice tVéventeurs: c*étaient des hommes du peuple qu*on payait pour désinfecter les ttialsohs âttâ()uëes en y brûlant du charbon et des parfums pendant iin certain temps. Ils éventèrent si bien deux maisons dans là rue de l'Oranger (|u'lis les brûlèrent de fohd en comble ; il est vrai que tout en éventant ils cherchaifnt l'argent de ceux qui étaient morts.

Quand on fut bien assuré que le danger avait disparu, on abattit les loges construites dans la prairie, et on enferma les tombereaux et autres objets dont on s'était servi pendant la maladie, dans l'hôpital, dont on barra les portes. Ces bâliments ainsi fermés subsistèrent Jusqu'en 1694 ; ils furent brûlés et détruits i)ar le bombardement.

^ Selon M. Méry, M. de Ventabren, itigénieur en chef des foitilications à Dieppe , n'aurait fait tout au plus qoe le dessin des façades de quelques maisons; mais, ia distribution intérieure de ces maisons étant étrangère à ses attributions, il ne faut pas suj)po?er qu*il s'en soit occupé. Je ne demande pas mieux que de disculper M. de Ventabren, mais, s'il n'a pas fuit, il A laissé faire , et de là sans doute la responsabilité que la tradition ftiit peser sur lui.

une incroyable distraction, Farcbitecte avait oublié dans ses maisons la place de Tescalier , ce qui est cause qu'aujourd'hui encore c'est à grand'peiue si vous trouvez à Dieppe , sauf dans les maisons toutes modernes , un escalier plus large et moins escarpé qu'une échelle.

On raconte que Vauban , étant venu visiter les travaux lorsque la ville était déjà presque à moitié rebâtie, ne put cacher à l'ingénieur le peu d'estime qu'il faisait de ses œuvres. « Monsieur, lui dit-il , vous pouviez faire beaucoup » mieux , mais vous ne pouviez jamais faire plus mal^ » La besogne était malheureusement trop avancée pour qu'il tentât de la corriger : il se contenta de faire exécuter quelques travaux de défense autour de la ville et du château.

La paix deRiswick, qui survint en 1697, avait été pour la reconstruction de la ville un plus puissant aiguillon que toutes les libéralités du monarque. Les Dieppois , voyant la mer libre , s'imaginèrent que si leur ville était rebâtie ils pourraient ranimer leur commerce avec l'Afrique et l'Amérique , et s'indemniser rapid( ment de leurs dé.sastrès. On se mit donc au travail avec une aideur extrême; mais , au bout de trois ans , la guirre éclata de nouveau, et fit évanouir toutes ces belles espérances. Les hivers, la famine, les armes de l'Europe entière, tous les fléaux enfin se conjurèrent contre la France , et l'on sait quelle fut sa détresse. 11 va sans dire que pendant ces douze années de misère Dieppe ne vit pas s'accroître le nombre de ses maisons; mais la paix d'Ulrecht vint enfin (1713) achever ce que celle de l\iswick avait commencé. Les travaux de construction furent repris activement , et en sept ou huit années, vers 1720, la ville était presque entièrement rebâtie. On y complaît, disent les mémoires du temps, deux mille cinquante maisons, c'est-à-dire sept cents de moins environ qu'avant le bombardement Néanmoins il restait peu d'es-

* Les Dieppois , pour se venger de ce malencoDireax architecte, rappelaient M. de Gâte-ville,

paces vides, parce que presque toutes les rues avaient été élargies, parce que les maisoDS étaient moins entassées, et que plusieurs grandes places publiques avaient été ouvertes.

Encombrement du port. — Projets et travaux pour le déblayer. — Conclusion.

Rien de moins varié et de moins piquant que Thistoire de Dieppe depuis sa reconstruction : autant vaut se promener dans ses nouvelles rues régulières et symétriques ; les événements ressemblent aux maisons. Tout à l'heure nous étions dans une ville du moyen âge , chaque habitation avait sa physionomie , et présentait au passant un pignon diversement orné : pas une porte, pas un balcon, pas un toit qui nVût son style, qui ne portât sa daté ; la pierre, la brique, le bois peint ou sculpté s'entremêlaient de maison en maison , et offraient une continuelle variété de tons et de nuances ; enfm à chaque pas c'était un souvenir et un spectacle d fférent : tandis que nous voilà introduits dans une grande manufacture ; pas une corniche, pas une cheminée qui ose dépasser ses voisines ; même taille, même patron, même couleur pour toutes ces façades : c'est un chapelet de maiso.is toutes fabriquées de même sorte , et toutes nées le même jour. Ëh bien ! il en est de même des annales de cette pauvre ville. Vous venez de les voir pittoresques, dramatiques, variées; vous n'allez plus y trouver désormais qu'une série de journées qui se ressembleront à tel point, qu'elles aussi vous les croirez coulées dans un seul moule et passées sous un même niveau.

Nous pouvons donc tout dire en peu de lignes. Qu'importe que tous les trois ou quatre ans un prince, une princesse ou tel autre grand personnage prenne fantaisie de venir voir la mer à Dieppe, ou traverse ses murs en voya-

178 HISTOIRE DK OIËI^^ft.

géant ? Tantôt ce sera madame la duchesse du Mâide« tan* tôt madame la duchesse de Gdhti, tme autre fois nd nonce du pape ou M. Tatcbevêque de Rouen. Les compagnies bourgeoises se mettront sous les armes avec plus ou moins d'apparat , les batteries du château tireront depuis sept jusqu'à vingt et un coups de cation, le gouverneur recevra une tabatière enrichie de diamants plus ou moins beaux ; mais ce sera toujours à peu près même cérémonie , et ce n*est pas la peine d*en instruire le lecteur.

Ce ne sont pourtant que des événements de ce genre qu'oh peut recueillir dans les mémoires et manuscHts du temps. On y trouve aussi par intervalles quelques tedtati* ves pour rappeler la vie et la rit^besse dans le poi*t , mais jamais elles ne sont couronnées de succès. Il semble qde pour être ainsi resté vingt années en jachères ce sol diep* pois fût devenu stérile aut affaires de commerce et de navigation. Bordeaux, Nantes, le Havre, avaient hérité de ses armateurs , de ses marins , de ses capitaux ; il lui fallait dire adieu aux vastes spéculations et aux voyages de lohg cours.

La pêche seule faisait Vivre ce qui restait de son ancienne population, et , grâce à la supériorité des pécheuk^ dieppois sur tous ceux de la côte, les bénéfices de cette iddustrie étaient encore assez considérables. Mais bientôt la pêche elle-même fut intet-dîte, car la guerre éclata de doUveau entre l'Angleterre et la France, en ilUk.

bepuis cette année jusqu'à la paix d'Aii-la-Chapelle (17^9), Dieppe fut en proie à la plus affreuse détresse et à des angoisses continuelles. Sod port était bloqué pai" les frégates anglaises ; à tout instant on parlait de siège et dé bombardement : le moindre bateau ne pouvait sortir sads risquer d'être pris , et la population était sads cesse appe« iée aux armes par le tocsin des clochers d'alentour.

On jugera jusqu'à quel point le commerce de la pêche, le seul qui restât à Dieppe , avait été détruit par ces cinq années de guerre, et combien la ville était épuisée et ini*

pucmièrs partie. 179

«érable , quand Qoas diroQs qu'une fqis h pm sjguéç on resta près d*un an aana pouvoir pêcher, faute de bate^iux et faute d'argent pour en construire. M plupart des anciens bateaux avaient été pris par iea Anglais | cepx qui restaient s*étaient pourris dans le port, et les armiiteurs et marchands de poisson* qui tous étaient ruinés, ne pouvaient fournir aux pêcheurs de nouvelles biirque^ Il ffil|ut que la ville fit un emprunt pour faire construire ii ses frais soixante bateaux de quatre-vingts tonneaux. Cet emprunt se couvrit péniblement : le gouverneur i pour donner l'exemple, fut obligé d'avancer de sa bourse 2Q,000 livres. Le port eommençait pourtant à se repeupler, et la ville voyait renaître lentement une ombre de prospérité, lorsque la funeste guerre de 1756 , cette guerre de s^pt ans , suivie d'une si triste paix, vint anéantir toutes les espérances et replonger le^ Dieppois dans de nouveau)^ malheurs. Leur côte étant |e point de débarquement le plus rapproché de la capitale, l'ennemi croisait sans cesse dans la rade, et, bien que leur port et leur marine eussent perdu cette importance qui, en 1694, portait ombrage à TAngleterre, ils furent h plusieurs reprises sérieusement menacés d'nne nouvelle catastrophe. En 1758, par exemple, le 7 juin au matin . un courrier arrivant <| bride abattue annonça que les Anglais avaient paru devant le (]avre avec environ cent voiles. Aui^sitôt on fit garder les pof tes par les bpnrgeo|s ; le régiment de Xaintonge fut posté sur le rivage , et les capitaines garde^-cOtes eurent ordre d'aller caipper chacun dans les gorges ou vallons qu'ils étaient chargés de défendre, La consternation régna dai^s Ifi ville pendant trois jours : on en vit sortir plus de quatre cents charretées de meubles; plusieurs familles se retirèrent. I^ gouverneur passait les nqits à faire armer les batteries ; les. échevins, à prendre des dispositions pour la sûreté df la ville. Ils ordonnèrent aux habitants d'avoir de l'eau devant jetir porte , d'enferpier m cave tontes leurs marchandises combustibles, de retirer des magasins le^ gqudrQna et eaux-

180 lIlSTOlUif; DE DIEPPE.

de -vie, et même de démoater les bateaux en chantier, de peur qu'ils ne prissent feu» Heureusement ces précautions furent inutiles : on apprit le 1<>' juillet que la flotte anglaise était rentrée à Porismouth.

La paix de 1763 , quoique désastreuse pour la France, fut accueillie à Dieppe avec bonheur. La mer redevenait libre ; les pê( heurs pouvaient sortir. Aux proGts de la pêche se joignirent bientôt ceux d'un commerce de cabotage assez actif avec le Nord ; mais une influence maligne semblait planer sur celte malheureuse ville depuis sa reconstruction : ce n'était pas assez que la peste, la famine, la guerre, Finceudie Teussent tour à tour ravagée depuis un siècle , il fallait qu'un nouveau fléau vînt la frapper et lui interdire un retour de prospérité que la persévérance de ses industrieux habitants aurait fini p ut-être par conquérir. C'est la mer maintenant qui se conjure contre eux; quand les croisières anglaises ont disparu, c'est elle qui se met à bloquer leur port en l'encombrant de galets.

Le galet est un silex arrondi par le frottement des vagues <, que la mer de Normandie jette incessamment sur notre côte , et qu'elle amasse dans nos baies , principalement depuis Fécamp jusqu'à l'embouchure de la Somme. Ce rivage est bordé , comme on sait, de roches ou falaises taillées à pic , contre lesquelles, dans les gros temps , la mer vient se briser, et qui, à force d'être ainsi sapées par le pied , finissent par succomber au choc des vagues. Ces falaises sont composées de bancs de craie séparés par des couches de silex : en s'écroulant, elles se brisent ; la craie se délaie dans l'eau de la mer, le silex seul résiste ; mais il est roulé nuit et jour sur la côte : il s'use , ses parties anguleuses se brisent ; il s'arrondit enfin , et devient ce <Iu'on nomme en Normandie galet.

Les falaises sont donc la mine du galet ; or cette mine

' Voyez le Mémoire de M. ringénieur Larablai'die, sur les côtes de la Haute-Normandie.

PUEMILRE PAK'IIE. 181

est intarissable, et chaque hiver ce sout de nouvelles masses que la mer détache du rivage, et qu'elle pousse ensuite sur nos côtes et à l'entrée de nos ports, poussée elle-même avec furie par ces terribles vents d'ouest qui régnent huit mois sur douze dans ces parages.

Déjà depuis long-temps l'entrée du chenal de Dieppe était menacée d'être obstruée par le galet. On voit dans les mémoires que j'ai sous les yeux que, dès le commencement du dix-septième siècle , on concevait de sérieuses inquiétudes à ce sujet. Des travaux considérables furent entrepris en 1613 pour rompre la lame et l'empêcher d'entasser à l'entrée du port des montagnes de galet. En 1616, sans qu'il en coûtât rien et sans mains d'hommes, une grande maré« fit seule, en une nuit, un ouvrage merveilleux. Elle changea l'entrée du port, et la porta au pied de la falaise du Puliet , après avoir rompu l'épi construit en 1613. Il résulta de ce coup de mer un chenal nouveau, plus facile et plus commode que l'ancien '. C'est, à quelques changements près, celui qui existe aujourd'hui.

* On n*est pas unanime sur ce point; il n'est pas prouvé que ce fut un service que la mer venait de rendre aux Dieppois. Ils s*en applaudirent beaucoup dans le premier moment; mais bientôt on s'aperçut qu'à tout prendre il eût été préférable que l'ancien chenal subsistât.

Toutefois , il résulte des recherches de M. Méry que les mérites de cet ancien chenal ont été fort exagérés. Ainsi les traditions locales n*bésitent pas à dire qu'au seizième siècle des navires de sept à huit cents tonneaux entraient tout armés dans le port de Dieppe, or rien ne confirme de tels récits. H est prouvé au contraire qu'au seizième siècle les navires de Dieppe n'étaient pas de plus de deux cents tonneaux , et que dans le siècle suivant ils ont rarement été de plus de trois cents. Si du temps d'Ango le commerce de Dieppe «'est élevé à un haut degré de prospérité, ce n'est pas à cause de la profondeur du port^ mais parce que les voyages de long cours se faisaient alors avec de petits navires. Le port d'Harfleur était envasé, et le Havre-de-Grftce était d'une création trop récente pour rivaliser avec Dieppe. Dans le dix septième siècle, an contraire, sa supériorité était déjà bien établie.

182 HISTOIHE DE DIEPPE.

Uais ce miracle ue pouvait se renouveler, et ses bons effets ne devaient pas être éternels. Bientôt la mer, sans respect pour son propre ouvrage , commença à entasser du galet à l'eqtrée du nouveau chenal comme elle faisait à rentrée de Tancien. Des travaux ingénieux portèrent remède ) ce fléau , mais ce n'étaient que des palliatifs ; le mal subsistait et ses ravages s'étendaient sourdement

Toutefois, jusqu'eu 1694, la ville était assez riche pour faire de grandes dépenses, et le port assez important pour que le gouvernement s'occupât activement de sa conservation ^ Depuis le bombardement il n'en fut plus de môme. Quand il n'y iivait pas assez d*argent dans la ville pour faire fabriquer quelques pauvres bateaux, comment se fûtil trouvé des fonds pour construire des digues, des épis et autres gruuds ouvrages? On ne pouvait pas même entretenir ceux qui existaient : aussi les masses de galet grossissaient à vue d'oeil; Tencombrement du port devenait chaque jour plus imminent. .

Ce fpt surtout après la paix de 1763 , lorsqu'on voulut renouveler quelques essais de commerce et de grande pêche, lorsque le port dut recevoir des bâtiments marchands de fort tonnage , qu'on reconnut combien le mal s'était accru pendant les sept années de guerre. Toutes les me-

On croit à Dieppe que les vs^ses et limons qui tendent à combler je port se sont élevés de plus de dix à douze pieds depuis le seizième siècle. M. Méry prouve que c'est encore là une erreur : il a fait sonder les murs du quai )es plus anciens , ceux qui remontent au quinzième oq seizième siècle , et il a été constaté que ces fon< dations étaient t>eaucoup plus élevées que le fand du port dans son état actuel.

* M. Méry a fajt les recherches les plus intéressantes sur les dépenses qui ont été faites dans le port de Dieppe pendant le dixseptième et le dix-huitième siècle. Il en résulte que de temps immémorial les habitants et commerçants de Dieppe avaient sopporlé seuM tons les frais de construction et d'entretien de tons les ouvrages établis dans leur purt. Pour la première fuis, sous le règne de Louis XIV, l'État, c'est-à-dire le roi, inter%int dans la direction

sures de précautioti avaient été tellement négligées qtt*une {^rossd met* d'équinoxe réduisit tout à coup la passe à des dimensions qu'on ne lui avait pas encore vues. Les moindres vaisseaux touchaient de la quille dès qu'ils manquaient rheure pKxise de la hautb mer. Une barre de galet s'élevait en avant des dent Jetées; et, comme à chaque tndrée elle changeait de place, les pilotes les plus habiles lie pouvaient l'éviter ; tous les jours c'étaient de Nouvelles avaries , de nouveaux malheurs.

Un cri de détresse parvint jusqu'à Versailles : les Dieppois suppliaient le monarque de prendre en pitié leur ville jadis si florissante, si utile à TÉiat, aujourd'hui si malheureuse. Des ingénieurs furent bientôt envoyés pour aviser aux moyens de rendre praticable l'entrée du port de Dieppe.

On avait à choisir entre deux partis : ou bien déblayer et raccommoder le vieux chenal , ou bien en créer un nouveau.

Le premier avis avait pour lui les pécheurs, les matelots^ les vieux marins , les bourgeois de la ville , tous les gens pressés de jouir ou dominés par d'anciennes habitudes : l'autre plaisait aux capitaines de long cours, aux arma->

des travaux , les fit sarveiller par ses ingénieurs et fbornit dles fond». Mais, par compensation, il 8*enopara d'une partie des droits perçus par la ville. Après le bombardement de 1694, les ingénieurs du roi devinrent ekclusivemetit chargés de tous les travaux.

De 1700 à 1762, il fut dépensé par les ingénieurs militaires 2,510,636 livres, seulement pour ta réparatiou des Jetées et pour leur prolongement sur une longueur de 110 mètres, d'après Uii plan de Vanban.

Pendant la guerre de sept ans , le port de Dieppe fut privé dés fonds indispensables pout* son entretien. En 1761 et 1762, on ne fit absolument aucune réparation , et, lorsqu*à la fin de cette deN nière année les ingénieurs des ponts et chaussées , succédant aux ingénieurs militaires, prirent le service du port, il y avait plusieurs brèches dans les jetées, et elles semblâietit menacer raine de tous côtés.

184 HISTOIBE DE l>IEPPI-:.

tears, aux pilotes habiles, et à quelques magistrats éclairés, li avait en outre ravautage d*a?oir été conçu, quatrevingts ans auparavant, par Colbert; ce qui u*éuitpas une médiocre autorité ^

En 1672 , ce ministre vint à Dieppe pour juger une vaste question qui lui était soumise. Un sieur de Fumechon lui avait proposé de faire creuser un canal de Dieppe à Pontoise. Ce projet hardi , qui devait mettre la capitale en communication si prompte et si directe avec l'Océan, plaisait au génie de Colbert ; mais il voulait voir de ses yeux avant de décider.

Accompagné du corps de ville, il visita le port, fit de longues promenades sur les jetées, sur les quais du Pollet jusqu'à lendroit où les eaux de la rivière se jettent dans i*arrière-port ; puis , étant revenu se placer vis-à-vis du collège, il se tourna vers les échevius , et rompant le silence qu'il avait gardé jusque-là : « Il parait, messieurs, leur dit-il, que vous n'avez jamais connu le don que vous a fait la nature : si vous pratiquiez un passage d'eau dans le terrain où je viens de marcher, et une écluse où je suis, dont l'explosion nettoierait et creuserait une entrée directe, vous auriez un des plus beaux ports du royaume et un

* C'est là, selon M. Méry, une tradition que rien ne justifie. H n*a trouvé aucun dessin du projet de Colbert, mais il possède le projet de 1684 et celui que fit Vauban en 1699 (ces deux derniers ont été gradés) ; aucun de ces trois plans n'indique que Ton ait eu l'intention de changer la position de l'entrée du port. M. Méry pense que Culberl n'avait d'autre projet que de faire des écluses de chasse et un bassin. Ce qui le confirme dans cette opinion , c'est que Guibcrt dit dans son manuscrit que le ministre, après avoir \j>ité les jetées, donna l'ordre d*ajouter à l'une d'elles une télé qui la dominerait. Eût-il fait faire ce travail s'il avait eu l'intention d'ouvrir une nouvelle passe? Selon M. Méry, il n'a pas été question de ce dernier projet . selon toute appai ence, avant 1775. Toutefois les documents que nous avons eus sous les yeux il y a douze ans ne laissaient guère de doute sur la vérité de la tradition que nous avons rapportée.

bassin sûr et tranquille. Je trouve votre situation si avantageuse que je puis vous assurer, de la part de Sa Majesté, le paiement de la moitié des fonds nécessaires pour ce travail , si vous voulez y contHbuer pour l'autre moitié. »

Cette proposition fut mise en délibération à Tbôtelde- ville. Quelques membres de l'assemblée, pensant que c'était un coup de fortune , se levèrent pour qu'on l'adoptât sur - le - champ ; mais ils ne purent convaincre un grand nombre de leurs confrères. On alla aux suffrages, et il fut décidé que la ville n'était pas en état de faire une si grande dépense.

Neuf ans plus tard, on 1681 , le marquis de Seignelay, Bis et successeur de Colbert, vint à Dieppe avec l'espoir de mettre à exécution ce grand projet que son père lui avait recommandé de ne pas perdre de vue. Il fit aux bourgeois et au corps de ville la même proposition, mais il essuya le même refus.

Lorsqu'au bout de quatre-vingt-dix ans , l'ancien port devenant impraticable, il fallut prendre un parti, le projet de Colbert fut de nouveau rais en délibération. Les ingénieurs envoyés par le roi étaient unanimes sur la nécessité de l'adopter, mais il n'en rencontra pas moins la plus vive opposition ^

. Cependant, comme on ne demandait plus à la ville de contribuer à la dépense, comme l'État se chargeait de tous les frais , il fallut bien céder à ses ingénieurs le droit de diriger les travaux. Le projet de créer un nouveau chenal fut donc adopté , et l'on se mit à l'ouvrage^.

' Voir un recueil de tous les mémoires imprimés sur cette con-

troverse. •— Bibliothèque du Roi ,934.

tA.

* Voici, en quelques mots, quel était le projet attribué à Colbert, revu et élaboré par les nouveaux ingénieurs : 1*^ Creuser un nouveau chenal de cent vingt p'eds de large seulement, à peu près au milieu de la vall^^o, sur l'emplacement orcnpé aujourd'hui par le

186 HlSTômiS DE DtEP^Ë.

Tbiitefbls , fevànt de creuser le cheAfll , on jageâ convenable d*étâbHr les écluses de chasse. Ôi) les construisit juste en hce de rciiiplacement destiné 11 iâ nouvelle passe, afin que leur explosion opérât directemcfit ^ Comme lé voulait COlbert.

11 y avait cet avantage à s'occuper â*abord des éclused^ qu'eti attètidant Tbiiverturfe de la passe projetée, elles devaient contribiier provisoirement à rendre Tancienne moins ilnpràticable ; car leur action; bieti qu'oblique et indirecte, devait cbâssei^ tltie pMïe du gâlet entassé entre les dent jetées.

L'avenit a prouvé combien cette décision était prévoyante : car le nouveau chenal n'a pas pu être ouvei*t, et c'est à cette actioii indirecte des écluses de châsse que

coUége, dans la direction nord-ouest quart nord , au sud-est quart sud ; 20 construire les jetées eh claires- \oie4 pour amortir la lame; 30 combler l'ancien chenal et donner au [ioft une fbt*me âe t)aratlélogramme réguUer ; 4<* pratiquer au delà du pobt du Pullet, dont la grande arche devait être ouverte, un arrièrë-port régulier; &• oii* yrir et mettre en communication avec cet arrière-port un vaste bassin destiné à tenir les navires constamment à Ilot , nonobstant les marées; 6« enfin , ce qui était comme la cheville ouvrière du projet, construire des écluses de chasse dont la bouche, placée vis- «Vvis du nouveau chenal , lancerait toutes les douze heures une masse d*eau suffisante pour en chasser constamment le galet*

Le réservoir de ces écluses, qui ont été construites comme on le verra plus bas, est un immense terrain limoneux au milieu duquel, à marée basse, on voit couler la rivière de Béthune, et que la mer en montant couvre de ses eaux. Ce terrain a été encaissé , et contient ainsi une inasse d'eau de soixante-dix mille toises superficielles sur quinze à dix- huit pieds de hauteur. Ce grand bassin une fois rempli , on ferme les portes des écluses, la mer se retire ; au bout de cinq heures environ le port est à sec , tandis que l'eau de la retenue reste toujours à la même hauteur ; albrs on ouvre les portes, l'eau se précipite en bobUlonnant dans le port et va gagner la iner. On conçoit que ce torrent artificiel entratne dans sa course de grosses masses de galet ; il a la même force qu*une rivière qui^ dans tihe grande crue d'eàù , creusé son lit et arrache jusqu'au! roches qui l'encaissent.

prëMiIrc PARTti:. 187

Dieppe doit aujourd'hui d*8tre encore prbviêolrement un port de pêche , et de voir elitréi- dahs son havre des bâtiments de deux à trois cents tonneaux.

Ces écluses et le vaste bassin qui leur sert de réservoir étalent terminés verâ 1180. En 1789 , on s'occupait activement de rouverllire de la noiivelle passe'; on avait même cointtiencé à construire la tête du canal qui devait alkf rejoindre Pontolste , lorsque la révolution vint interrompre tous les travaux, ajourner totls les plâhs, renverser toutes les espérances.

Après la tourmente i*êvolationnàire, le premier cotlsul, qui avait compris , d'ufa seul coup d*œii , ilmportaiice de Dieppe comme tête de pont de la France vis-à-viâ TAbgleterre , et qui était homme à apprécier l'excellence des plans de Colbert et de Duquesne^, ordonna que \ei an-

' « t'otir parvenir* à faire la fondai ion des riolivellea jetées , on « a fait ime digde de garantie fort avancée à !a mer, h l'abri de la- » queUe ou compte fondt^r les têtes de jetëe«. C'est vraiment uo » ouvrage hardi et bien exécuté t mais c'est un bouclier qui eoûte V cher ; et» si l'on n'en profite pas pour fonder les têtes de jetées, » il est à craindre que cette digue ne soit endommagée , peut-être » enlevée avant peu d'années , d'autant qu'elle n'est reniplle qu'en » galet; que l'enlèvement d'un bordage suffit pour la vider; que » l'acide marin rouille promptement les têtes des clous qui ^euls » tiennent les bordages | que cette digue est trè$*ex posée ; que la » mer est très-dore à Dieppe, et qu'il est à craindre, si les circon- » stances ne permettent pas de donner les fonds nécessaires pour » fonder cet été (1789). comme on l'espérait, an moins la tête de » jetée de l'ouest, cet ouvrage provisoire ne soit détruit par une de » ces tempêtes de plusieurs jours , qui ne sont pas très-rares à » Dieppe. » ( Journal de Normandie du 2 mai 1789.)

Cette prédiction s'est réalisée ; les tempêtes ont ruiné la digue, le nouveau clienal n'a pas été creusé, les nouvelles jetées n'ont pas été fondées , et de tou^t ces ouvrages provisoires il ne reste que quelques centaines de vieux pilotis plantés sur la grève, qui rhaque jour, à marée basse , laissent voir leurs têtes rongées par les va« goes et couvertes d'herbes marines.

^ Avant même que Colbert vint à Dieppe , dès 1667, OUquesne

ciens travaux fassent remis en activité. Les éclases de chasse étaient à moilié rainées, il les fit reconstruire à neuf en 1803.

Les Anglais, qui pressentaient ses desseins, voulurent les empêcher d*éclore. Le la septembre de cette même année 1803 , ils envoyèrent devant Dieppe une flotille et deux bombardes. Mais, après avoir jeté environ cent cinquante bombes sur la ville , voyant qu*ii n*y causait aucun dommage , lennemi se relira.

Le premier consul , devenu empereur, n'abandonna pas ridée de faire de Dieppe un port considérable. En ibù6 » le préfet du déparlement de la Seine-Inférieure vint ouvrir les travaux du bassin à flots , qui devait être établi dans la prairie , au sud de la ville , le long des cours et des anciens remparts S

Mais, au bout de quelque temps, les travaux furent abandonnés. L'empire s'écroulait : ce n'était plus le temps de fonder pour l'avenir. Quand la paix nous fut rendue, dix ou douze ans se passèrent encore avant qu'on jetât les yeux sur Dieppe et sur ses travaux en souffrance : enfin , vers les dernières années de la restauration , l'intercession de madame la duchesse de Berry mit un terme à celte indifférence. Quelques fonds furent consacrés à l'achèvement du bassin et de l'arrière port. Ces ouvrages faisaient partie du grand projet de rénovation du port , mais ils n'en étaient pour ainsi dire que les conséquences accessoires.

Depuis cette époque, un système tout nouveau a prévalu. Le projet d'une passe nouvelle a été complètement et définitivement abandonné. On a prolongé la jetée du ))ollet et rétréci l'ouverture du chenal , afin de donner

avait présenté ^ Louis XIV uu Mémoire dans lequel il démontrait combien la vallée de Dieppe offrait d'avantages pour construire un des ports les plus t>eaiix et les mieux situés de TEurope.

* Ce bassin, dont la moitié est ouverte depuis 1830, doit avoir dans sa totalité une étendue de quarante mille mètres.

Pa£llil£RE PARTIE. 189

dans celte partie plus d'action et de puissance aux écluses de chasse.

A ces travaux , déjk très-coûteux , il a fallu en ajouter d'autres. On s'occupe en ce moment de convertir i'arrière-port en bassin à flot. Ce travail était indispensable après la décision qui maintient l'entrée du port dans son étal actuel. En effet, la distance est si grande entre cette entrée et l'ancien bassin à flot que les navires ne pouvaient presque jcimais la franchir dans une seule marée et se voyaient ainsi dans la nécessité de s'échouer sur la vase , au risque de se faire des avaries. Au moyeu du nouveau bassin , la distance se trouve beaucoup diminuée , et les navires fins de quiile ne courent plus les mêmes dangers. Mais l'ensemble de tous ces grands travaux a coûté des sommes considérables : avec quelques sacrifices de plus , on eût pu faire la nouvelle passe. A-t-on bien fait de renoncer à l'entreprendre? L'avenir seul le dira. Jusqu'à présent , les avis sont partagés sur l'eificacité probable des grands travaux dont la ville de Dieppe est redevable depuis six ou sept années à la munificence du gouvernement. Ici doivent se terminer nos recherches historiques. Déjà peut-être avons-nous dépassé le terme que nous aurions voulu assigner à ce préambule.

Mais, avant d'entrer dans cette ville, aujourd'hui si modeste, avant de visiter et de décrire ses monuments, ne fallait-il pas avoir dit quel rôle elle avait joué jadis , et combien sa condition passée était au-dessus de son état' présent? ne fallait-il pas montrer derrière le simple cheflieu de sous-préfecture , la noble et puissante cité du seizième siècle , la ville qui , par sa population et ses richesses , était au moins la seconde de Normandie et uue des premières du royaume , qui , comme boulevard du protestantisme , fut quelque temps l'égale de La Rochelle , et qui , semblable à ces généraux tombés au champ d'honneur , a vu ses destinées s'éteindre dans une fin si éclatante et si tragique.

lOt) HISTOIRE DE DIEPPE.

Tbdtefois , notre tâche n'est qa'à moitié remplie. Dieppe a encore d'autres titres de noblesse qae ceux qu'on vient de lire.

L'histoire d'une vilie maritime est double en quelque sorte : ce n'est pas tout d'avoir parié du soi sur lequel elle est assise, d'avoir étudié l'origine de ses monuments et décrit les cobibats dont ses murs Airent le théâtre ; elle a un autre territoire» elle a ses monuments flottants, ses murs de éois. C'est là maintenant, c'est sur le vaste Océan qu'il nous faut suivre les Dieppois ^ si nous voulons compléter leur histoire. Une différence plus étonnante encore entre leur sort d'aujourd'hui et leur fortune passée va se présenter à nous : car, au lieu de chaloupes et de pêcheurs de harengs , nous trouverons dans ce port de Dieppe une forêt de navires voyageurs obéissant aux inspirations et à l'audace des plus précoces navigateurs de l'Europe.

FIN DE LA l»iiEl»tiÈRB PARTIE.

Page 1