NAVIGATEURS DIEPPOIS
Penès quos ( Deppenses) prœcipua rei nauliccb gloria semperjuU,
Thoanus.
Il y a quelques années , par une belle matinée cFautomne, j'étais assis à Textrémité de la jetée de Dieppe, sur un des bancs de bois adossés au parapet : c'était rheure de la mer montante ; les yeux fixés sur l'immense horizon , je me plaisais à voir de temps en temps jaillir de cette bande bleuâtre qui sépare le ciel de la mer une petite voile noire qui , grossissant peu à peu , se transfor^mait bientôt en navire , et s'en venait enfin glisser et bondir à mes pieds sur les eaux bouillonnantes à l'entrée du
chenal Distrait par ce spectacle, je ne m'étais pas aperçu qu'on personnage assez étrange était venu prendre place à mon côté. Son pays était écrit sur sa phytiionomie : il était Anglais ; son costume ressemblait à celui des quakers ; il tenait sous le bras deux ou trois volumes , dans une main des cartes marines , dans l'autre une longue lunette.
Cette lunette , qu'il me prêta avec obligeance , fut cause que je liai conversation avec lui ; et j'eus bientôt appris qu'il était voyageur de son état ; que déjà trois fois il avait passé les tropiques , visité l'Amérique du sud dans tous les sens , et qu'il se préparait à faire voile pour l'Afrique, avec l'intention de la traverser à pied, si Dieu lui prêtait secours. Il était fort conteur , comme tous ceux qui ont beaucoup vu , et je subissais depuis une demi-heure le flux de ses paroles , lorsqu'il prononça quelques mots qui réveillèrent mon attention et que je n'oubliai point. Je l'entends encore me dire avec son mauvais accent : « Vous ne savez pas , monsieur , combien cette petite ville me touche. Voilà trois fois que je reviens du continent, et toujours je veux passer par ce port de Dieppe. J'y viendrais en pèlerinage comme les musulmans vont à la Mecque. C'est ici la patrie des premiers navigateurs de l'Europe. » Et comme je le regardais avec un peu d'étonnement : « Oui , monsieur , les premiers, n'en déplaise aux Portugais et à tous ces méridionaux : car , nous autres Anglais qui avons été des paresseux , nous sommes sans prétentions dans ce débat. Mais vous , Français, comment laissez-vous depuis si long t( mps ces gens-là vous dépouiller d'une gloire qui vous appartient ? J'ai la conviction que vos compatriotes, et surtout ceux de ce petit port, ont fait , sinon les plus belles , au moins les premières décou* vertes, et qu'ils naviguaient sur les côtes de Guinée, où j'espère aborder bientôt» trente ou quarante ans avant qu'un vaisseau portugais eût osé franchir le cap de Boïador. n
Comme je lui demandais à quelles sources il avait puisé
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sa conviction : « Dans les relations de ces vient voyageurs oubliés aujourd'hui, répondit-il en me montrant les volumes qu'il tenait sous le bras, et dans tant d'autres anciens livres peu connus : car j'ai beaucoup lu, beaucoup fouillé les récits de voyages avant de voyager moi-même ; et partout, sur toutes les mers , aux époques les plus reculées , j'ai trouvé le nom de vos Dieppois et la trace de leurs na* vires. Si j'étais Français , monsieur , je ne laisserais pas les Portugais tranquilles , je vous jure. » Et là-dessus , ouvrant un de ses volumes , qui portait ce litre : ViliauCs reiatùm ofthe ooasts of Africa; London, 1670, il commençait à le feuilleter , et allait m'en lire quelques passages , lorsqu'un coup de pierrier tiré dans le port annonça le départ du paquebot à vapeur sur lequel mon homme devait retourner en Angleterre. Il se leva brusqucment , tira sa montre > puis , sans me dire adieu , prit sa course et disparut.
Je me souvenais bien d*avoir entendu quelques habitants de Dieppe afficher ces prétentions au droit d'aînesse en fait de découvertes ; je connaissais entre autres un ancien armateur , homme assez peu instruit , mais dont la mémoire était meublée de toutes les traditions dieppoises, qui disait à tout propos : « Quel malheur que les archives de l'amirauté aient été brûlées par le bombardemenl! on prouverait aussi clair que le jour que ce sont des Dieppois qui ont découvert l'Amérique. » Or, je l'avoue , je n'avais vu dans ces dictons qu'une de ces forfanteries provinciales dont bien peu de petites villes sont exemptes, et qui survivent pendant des siècles , même aux arrêts de l'évidence. Je connais deux ou trois villes en France qui sont convaincues que leur clocher égale en hauteur la flèche de Strasbourg; tous les géomètres du monde ne les en feraient jamais démordre.
Bien que mon Anglais me parût plus désintéressé dans la question et partant moins suspect , ses assertions si tranchantes, son ton d'oracle, ne m'avaient pas, je dois le dire»
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inspiré beaucoup plus de croyance. Mais, depuis ce temps, le hasard fit tomber entre mes mains l'original français du livre dont il ne m'avait montré que le titre , c'est-à-dire la Relation des côtes d'Afrique , appelées Guinée, par FUlauty escuyer ^ sieur de Beilefond. Après avoir lu ce petit livre, je sentis que mon scepticisme commençait à s'ébranler. Le sieur de Bellefond, qui n'était, je crois, ni Dieppois ni même Normand , raconte naïvement à i>i. de Golbert, auquel il dédie son livre , les remarques qu'il a faites dans un voyage aux côies d'Afrique, entrepris par lui dans les années 1666 et 1667. Ce qui l'a frappé surtout , c'est de trouver des traces incontestables du séjour des Français dans ces parages à une époque nécessairement très reculée, attendu, dit-il, que depuis près d'un siècle les Hollandais y commercent exclusivement, et qu'avant eux les Portugais passent pour en avoir été les premiers et les seuls possesseurs. Il fait part au ministre des recherches auxquelles il s'est livré pour expliquer celte énigme , et comment il a reconnu , non-seulement par le témoignage d'anciennes traditions , mais par des monuments et des actes irrécusables, que les premiers explorateurs de celte côte avaient été des marchands dieppois; qu'au mois de novembre 136/i deux vaisseaux partis de Dieppe s'étaient avancés jusqu'aux régions situées entre le dixième et le cinquième degré de latitude nord ; et que depuis ce temps jusqu'à l'an 1410 environ, c'est-à-dire jusqu'à l'époque des malheurs de la France, sous Charles YI, les Dieppois n'avaient cessé d'envoyer chaque année de nombreux navires sur cette côte , qui leur fournissait de riches marchandises et d'immenses profits.
Je venais d'achever cette lecture lorsque M. Estancelin fit paraître une brochure intitulée Dissertation sur les découvertes faites par les navigateurs dieppois. J'y trouvai le témoignage de Yillaut confirmé par des autorités si nombreuses et si respectables que de ce moment je conçus le désir d'étudier cette question de plus près.