DEUXIEME PARTIE
lestés de matériaux propres ^ bastir ; estant à ta Mine , ils y firent une petite loge où ils laissèrent dix à douze hommes , et s*en revinrent encore richement chargés , dix mois après leur départ.
» Mais le petit vaisseau , qui vouloit passer Cormentin et Akara , ayant esté emporté par les marées, fut con* traint de retourner , et arriva trois mois auparavant les autres , avec la moitié de sa cargaison.
» L'on le fit partir dans Tinstant que les autres furent venus , pour porter des rafraîchissements à ceux qui estoient demeurés dans la nouvelle habitation de ia Mine, qui , en quatre ans , s'augmenta si fort par la grande colonie qui alla s*y établir, qu'ils y bastirent une église que Von y voit encore aujourd'hui,
» Ces commencements estoient trop heureux . et les profits trop grands , pour avoir de longues suites, tes guerres civiles ayant commencé en 1410, le commerce dépérit avec la mort de quantité de marchands ; et au lieu de tiois et quatre vaisseaux qui partoieut tous les ans du port de Dieppe, c*estoit beaucoup quand, pendant deux ans , ils pouvoient eu mettre un à la mer, pour la CostedfOr et un autre pour le Grand-Sestre. Enfin les guerres augmentant y ce commerce se perdit tout-à-fait.
» Cependant les Portugois commencèrent de vouloir aller plus loin que les isles du cap Vert^ qu'ils te^ noient , et de tâcher de s'établir aussi bien que les François à la Coste^d'Or.
» Pour cet effet , du règne de Jean P', roy de Portugal, ils équipèrent un grand vaisseau à Lisbonne pour courir les costes d'Afrique , où ils se trouvèrent au temps des pluyes , ce qui leur donna tant de maladies qu'ils furent contraints de les abandonner, et, voulant gagner le vent pour retourner en Portugal, furent portés le 23 décembre 1605, feste de saint Thomas, dans une isje sous la ligne, qu'ils nommèrent » k cause de ce » Tisle de Saintthamé ou Thomas
204 HISTOIHE DE DIEPPE.
n Là , ils commencèrent à bastir et y faire des cases , voyant que toutes les chosesn écessaires à la vie s'y irouvoient en si grande *abondance , et envoyèrent en rendre compte au roy de Portugal, qui y renvoya en l/i07.
» Peu de temps après ils vinrent à Tisle du Poivre, et de là , dans la terre ferme , vinrent au Bénin , passèrent en Jkara, où ils trouvèrent de For ; ce qui leur donna tant de joye qu'ils résolurent de retourner à Saint^ Thomé pour chercher les choses nécessaires pour faire des habitations sur ces costes , ce qu'ils firent , et rendirent compte de tout au gouverneur de cette isle , qui ne perdit point de temps.
» En 1433, il envoya des caravelles qui s'avancèrent jnsquesà fa Mine {que nous avions abandonnée vingt ans auparavant , n'en ayant joui que trente ans à cause des guerres) ; ils y arrivèrent le 23 avril , fesle de Saint Georges , sous le règne de Charles VII , roy de France , des malheurs duquel ils profitèrent , et qui ne nous avoient pas seulement forcés d'abandonner cette place, mais aussi toutes celles que nous avions sur les autres costes.
» Les Mores, qui s'estoient bien trouvés de nous, les mirent en possession de notre habitation , leur firent mille caresses et achetèrent leurs marchandises au prix qu'ils voulurent. Les Portugois voyant ces profits immenses le font savoir au roy de Portugal , Jean II , qui y envoyé trois vaisseaux avec exprès commandement d'y bastir un cbasteau ; ce qui fut fait en 1482 , sur la fin du règne de Louis XI, roy de France, et donnèrent à ce chasteau le nom Saint Georges-de-ia-Mine , en mémoire de ce qu'ils y estoient arrivés le jour de Saint-Georges , quarante-neuf ans auparavant , d'où ensuite ils se sont répandus dans les terres et dans toutes les costes d'Afrique.
n Le chasteau basti , le roy de Portugal forma une compagnie pour faire ce commerce, à l'exclusion de tous autres , laquelle rendit de grands revenus au roy. Gomme elle se sentit assez puissante quelque temps après, elle
bastit le chasteaa à'Axime au-delà du cap de Tres- PuntdSy un fortin en Akara, et une case en Achema, à cause de la bonté du lieu d'où ils tiroient la plupart des choses nécessaires à la vie. <^ (rn.*
» Cependant les François , qui commençoient un peu de respirer après tant de guerres civiles et estrangères , au commencement du règne de Henri III , reprirent ces voya- . ges, et vinrent premièrement sur la coste de Mataguette et passèrent de là sur celle d*Ory mais appréhendant les Portugois, qui y avoient toujours de bons vaisseaux, ils ne trafiquoient que dans les lieux éloignés de la Mine , comme Akara. . . .
» Les Portugois voyant que de tous costés ils ne pouvoient empescher les Mores de négocier avec les François, qui , outre les deux habitations qu'ils avoient déjà à Akara et à Cormentin , avoient encore basti un fortin à Takora , au commencement de la coste , se résolurent d'en venir à la violence avec les Mores , brusiant de nuit tous leurs canots, leur faisant des défenses souls peine de la vie , et les faisant esclaves, ce qui ne servit de rien; c'est pourquoi ils s'en prirent aux François qui venoient à Mouré et à Cap-Corse.
» Ayant fait venir deux navires de guerre de Lisbonne / en l'année 1^86, dix ans après que les François y furent 5 retournés , ils nous coulèrent à fond , en Akara , un / grand vaisseau de Dieppe, nQxsxmé i* Espérance , tuèrent une partie des gens, et Qrent les autres prisonniers.
» Cinq ans après, ils nous firent encore la même chose / (149^), ayant bruslé un grand vaisseau qui estoità la rade ^f du Cap-Corse, et en diverses autres rencontres brusloient nos chaloupes , tuoient nos gens et faisoient des prisonniers qui n'osoient pas après se sauver, à moins que de perdre la vie , ce qui arriva à un jeune François qui estoit prisonnier depuis huit ans à la Mine, d'où se sau- / vant, il fut attrappé le 17 décembre i/99, et fut mis sur 6 rhenre à l'embouchure d'un canon , auquel on mit le feu,
S06 HISTOIRE W PIEPBE.
ce qui épouvanta si fort les autres prisouoiers qu'ils y périrent misérablement.
» C'est pourquoi tout cecy, joint aux guerres civiles dos temps de Henri III et Henri IV, d'iieureuse mémoire » qui tenoient occupés les François che^ eux , fut cause que nous abandonnâmes tout, aimant mieux manquer de gagner que d'estre perpétuelletdent au hazard de perdre la vie ; ce que nous fîmes, et quittâmes non seulement la CoslC" d'Or mais aussi toutes les autres,
» Or, par xe que dessus , je conclus que les François ont les premiers habité ces terres; qu'ils les ont connues avant les Portugois, et que les Dieppois doivent avoir cet avantage, qui leur est justement dû , d'avoir esté les premiers navigateurs de l'Europe. »
C*est ainsi que s'exprime Villaut de Bellefond dans son Voyage aux côtes de Guinée : il a placé ce récit circonstancié à la fm de sa relation , sous ce titre : Remarques sur ies castes d'Afrique , four justifier que les François y ont esté iong-temps auparavant les autres nations^.
Dans le cours de l'ouvrage , il cite des faits qui détruiraient tous [es doutes s'il pouvait en subsister encore. Ainsi, comme on l'a vu tout à l'heure, il a entendu les Nègres au voisinage de l'ancien Petit-Dieppe et des autres établissements dieppois prononcer quelques mots de français , dont le souvenir s'était sans doute perpétué parmi eux de père en fils; ainsi, au château de la Mine, il a vu les Hollandais se servir d'une église sur laquelle on apercevait encore les armes de France à peine effacées.
Villaut de Bellefond n'est pas le seul qui ait signalé
' Le gavant M. Eyriès (dans la Biographie universelle) parle ainsi de la relation de Vinaiit de Bellefond : « Ce livre est *jn des meilleurs qui aient été publiés sur l'Afrique occidentale. L'antenr fait preuve de disoeraemelit et de sincérité. U a tfès-bien observé les ii8«gQ9 des Qè|grM« etc. »
DSUlCtEltS MRTIE. 907
cette dernière circonstance. Le sieur d'Elbée » dans le jodrnal de son voyage à la côte de Guinée, en 1669 et 1670 , s'exprime ainsi : « Le long de Cébéré {Rio Cùhus) »et proche de là , il y a un château qui appartient aux Hoi- »landois, que l'on appelle Saint- Antoine d*Axem ( Axim) ; tfil paroît rouge, assez bien bâti; Ion ni*a assuré qu'au - Direfois cela avoit élé aux François, et inôuie qu'il y «avoit eu sur la porte de ce château les armes du roy de » France, qui ont esté ostées par les Hollandais depuis huit »à dix ans, et qu'il y a encore des vestiges d'une chapelle »qoi y éloit*. »
Dapper, dans sa Description des côtes de Guinée (Amsterdam , 1686) , dit : « Le fort de la Mine est à trois lieues » du petit Commcndo. C'est un bâtiment fort vieux , à ce » qu'on peut en juger par les dates et par les masures. 11 » y a quelques années que , les HoUandois relevant une «batterie qu'on appelle \di .hatttrie des François, » parce que, selon l'opinion des originaires du pays, les » François eu ont élé les maîtres avant les Portugois , on
• trouva gravés sur une pierre les deux premiers chiffres » du nombre treize ténts , mais il fut impossible de dislin-
• guer les deux autres. Il y avoit un autre écriteau, gravé » aussi sur la pierre , entre deux colonnes , dans une petite » chambre, en dedans du fort ; mais il étoit tout effacé. On » peut conjecturer, par un chiffre qui est sur la porte du magasin , que cet appartement a été bâti l'an ilx^lx , » sous Jean II, roi de Portugal. Or, comme les chiffres de » ce nombre sont encore aussi entiers que s'ils avoient été » gravés depuis neuf ou dix ans , on a raison de croire que V les autres sont d'une grande antiquité^. »
^ Journal du voyage du sieur d'FJbée , commissaire général dj Il marine» aux Iles et à lac6te de Guinée. Paris, 1671.
2 Au témoignage de ces voyageurs, on pourrait encore ajouter celui d'historiens contemporains qui , à la vérité , ne sont pas de très-grands critiques , mais qui , par la date de leurs publications, doivent aussi faire autorité en cette matière. Ainsi , dans l'histoire
S08 BISTOIBE DE DIEPPE.
Une preuve sans réplique, selon moi, que les Dieppois naviguaient sur cette côte avant qu'elle fût fréquentée par aucune autre nation, c'est que les Portugais, les Anglais et les Hollandais , qui seuls passent pour y avoir eu des
sommaire de Normandie, publiée à Rouen en 1793 * par le sieur de Masseville, on lit ce fiassage :
(i Ceux qui ont écrit les anciennes chroniques de notre province y ont mis si peu de chose du treizième et du quatorzième siècles, que Ton ne doit point être surpris de n*y pas trouver les belles navigations des habitants de Dieppe. Celle dont parlent M. de Manesson-Mallet , dans sa Description de l'Univers, et M. de la Croix, dans son A/tique^ est trop considérable pour n'en pas faire mention dans cette histoire.
» L'an 1364 , quelques vaisseaux marchands de Dieppe entreprirent de pénétrer vers le midy sur l'Océan atlantique , quoique cette mer et les terres qui sont de ce côté-là fussent alors entièrement inconnues à ceux de r£urope ; et ils s'avancèrent si loin qu'ils passèrent le tropique et le cap Vert, et qu'après avoir fait dix-huit cens lieues de chemin , ils arrivèrent heureusement dans la Guinée , qui est une Fégion d'Afrique située auprès de la ligne équinoxiale, et habitée par des nègres idolâtres.
• Les Dieppois imposèrent le nom ôe Dieppe à un lieu qui l'a toujours conservé , malgré les colonies porfugoises et hollandoises qui s'y sont depuis établies; et ils en raportèrent une si grande quantité d'y voire, que la plupart des habitans de Dieppe se mirent à y travailler, et à force de s'y être apliquez ils se sont aquis la réputation de surpasser ceux de toutes les autres villes du monde pour la délicatesse des ouvrages d'yvoire.
» Ainsi les Portugois ne doivent point s'attribuer la gloire d'avoir été les premiers de l'Europe qui ayent découvert la Guinée, puisque leurs navigations n'y ont commencé que le siècle d'après celle de nos Normans. »
Voici le passage de Manesson-Mallet :
« Les Portugois s'atribuent l'avantage d'estre les premiers peuples qui l'ont découverte (la Guinée) Tannée 1417. Mais il est constant que cette gloire est due à des vaisseaux marchands de Dieppe, qui la reconnurent et y firent la traite ou trafic en l'année
• 6 vo!. in-12. Rouen , chez la veuve d'Ant. Maiirry. 3« Partie, pag. 393, 394.