‹ Histoire de DieppeChapitre 34 sur 99 · S II · texte numérisé non relu

S II

Quinzième siècle. — Conquête des Canaries par Jean de Bethaucourt.

Le président Hénault, qui n'est pas homme à se compromettre en fait d'assertions historiques , après avoir parlé de la découverte de Colomb, ajoute ces mots : « Vers Tan » lZi02 , Jean de Bethancourt , gentilhomme normand , » chambellan de Charles VI, et cousin de l'amiral de » France, avait déjà voyagé aux îles Canaries, et s'en était » fait déclarer souverain. »

Plusieurs écrivains espagnols, entre autre» don Fernandéz Navarette^ conviennent que ces îles , qui , selon toute apparence, étaient connues des anciens, et que les géographes arabes ont décrites, avaient été visitées vers le milieu du quatorzième siècle par des aventuriers normands. En 1392 ou 1393, quelques marchands de Séville ayant armé quatre ou cinq vaisseaux pour reconnaître l'extrémité des côtes du royaume de Maroc , découvrirent les

* Pietro Quirino.

^ Colleccion de los Viages^ etc.

21^ HISTOIAS Bfe MEl^Ffi.

îles TénérilTe et Lancerote , y firent une descente » les ravagèrent , et en rapportèrent de riches marchandises. Cette expédition, au dire d* Antonio deViana et deGallendo, était dirigée par un Normand nommé Servand, muni d'un brevet du roi de Castille ; d'autres disent par un sieur Robert ou Robin de Braquemont , lequel était aussi normand d'origine et même dieppois, car Braquemont est un village à demi-lietie de Dieppe, sur la route d'Eu. Cette dernière version est sans contredit la plus croyable ; d'abord parce qu'on sait positivement qu'à celte époque un Robert de Braquemont était au service du roi de Castille en qualité d'amiral ; ensuite parce qu'il existe quelques titres d'un acte passé entre ce même Robert de Braquemont et Jean de Bethancourt, son parent, au sujet de la souveraineté des îles atlantiques. Dans ce singulier contrat , Bethancourt échangeait , pour un temps , ses terres et domaines de Normandie contre l'investiture des îles Canaries, concédée à Braquemont par le roi de Castille.

Il paraît que, sur les récits de son parent, l'envie était venue à ce brave gentilhomme de courir les aventures et d'aller à la découverte. Il partit de son château de Grainville-la-Teinturière , accompagné de quelque noblesse des environs de Dieppe , et s'en vint à La Rochelle , où il fit rencontre du sieur Gadifer de la Salle, chevalier, lequel se joignit à lui , et l'aida à organiser son ex|)édition. Parvenu sans trop de peine à 1 île Lancerote , Bethancourt jugea que, pour en prendre possession , il avait trop p^u de monde , et qu'il lui fallait retourner en Europe pour demander des renforts : il laissa Gadifer à la tête de sa petite colonie , lui recommandant d'achever les travaux de fortification qu'il avait fait commencer.

Mais durant son absence , un nommé Berneval , origi- Uiiiredes environs de Dieppe , commit toutes sortes d'excès, et souleva la population de l'île contre les Européens. Sans la prudence de Gadifer, Bethancourt n'eût pas retrauvc un seul des siens à son retour.

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Il était alors en Europe, allant de cour en cour pour trouver un monarque qui youlût bien l'aider à devenir roi des Canaries. Le roi de France, Charles VI , avait trop à faire dans son royaume pour lui prêier Toreille : Henrique III , roi de Castille, fut mieux inspiré, et accueillit 8a demande.

Quoique le secours qu'il avait obtenu fût bien faible , Bethanrourt parvint à s'emparer de toute Tîle de Lance-rote : il passa ensuite dans celle de Farta Ventura, en soumit les habitants et les fit baptiser en assez grand nombre. Alais tout à coup il fut pris du désir de revoir la Normandie, et s'en vint débarquer à Harfleur, où il fut reçu en roi et en caaquérant. Quand il s*en retourna dans ses États j tous ses amis et vassaux, émerveillés de ses récits, voulaient s'embarquer avec lui : il en venait vingt et trente par jour, sollicitant de lui faire compagnie sans demander de gages , et même offrant de porter leur pro* vision de vivres. Il en accepta cent soixante, dont vingttrois ammenèrent leurs femmes.

De retour ^ Lancerote , Bethancourt fit de nouvelles conquêtes : il s*empara de Tilc de Fer et de Tîle de Palme : puis il retourna en Espagne et passa en Italie pour demander au Saint-Père d'ériger un évêché dans son nouveau royaume* Le. pape , Innocent YIII , cdnsentit à sa requête , et nomma évêque des Canaries don Alberto de las Casas.

Ce ne fut qu'en 1425 , vingt-trois ans après son pre* mier départ, que Bethancourt retourna pour la seconde fois dans sa patrie. En quittant Rome, il s'était rendu à Florence ; de là il vint à Paris, pais à son château de Be-^ thancourt Les Anglais étaient alors maîtres de la France ; Bethancourt vit avec douleur son pays livré à l'étranger» Étant tombé malade dans ses terres de Grainville, il rendit l'âme peu de temps après son retour, et fut euterré devant le maiire-autel dans l'église de Grainville-k^Tein-^ turière.

L'histoire de cette expéditioo de Bethancourt a été écrite , de son vivant , par deux de ses familiers , François-Pierre Bontier, religieux de Saint-François , et Jean Le Verrier, prêtre , qui s'intitulent domestiqiies du sieur de Bethancourt. C'est de leur récit plein de grâce et de naïveté que j'ai tiré les détails qu'on vient de lire. Il existe à Rouen un manuscrit de cette précieuse chronique : si ce n'est pas l'original, c'est au moins une copie faite dans le temps même , c'est-à-dire peu d'années après la mort de Bethancourt , car l'écriture est de la première moitié du qumzième siècle. J'ai peu vu de manuscrits plus intéressants. Chaque tête de chapitre , et il y en a quatrevingt-treize, est ornée d'une vignette qui représente la scène principale décrite dans le chapitre : ce sont des dessins qui tiennent la moitié de la page , teintés comme des espèces de camaïeux : les figures sont tracées avec peu de finesse, mais «lies ont du mouvement et de l'originalité.

On a imprimé en 1650 la chronique de Bethancourt*, et on y a joint comme appendice un traité de ia navi" gation, des voyages et des découvertes , principa-iement des Français. Je ne sais quel en est Tauteur» mais il est écrit avec bon sens et esprit, abonde en faits

^ Histoire de la première descouverte et.conqueste des Canaries, faite dès Tan 1402, par messire Jean de Betbaacourt , chambellan du roy Charles VI , escrite du temps mesme par F. Pierre Bontier, religieux de S ainct François, et Jean le Verrier, prestre, domestiques dudit sieur de Bethancourt , et mise en lumière par M. Galien de Bethancourt, conseiller du roy, en sa cour de Parlement de Rouen ; plus un Traicté de la Navigation , et des voyages de descouvertes et conquestes modernes, et principalement des François. A Paris, chez Michel Soly, rué Sainct-Jacques , au Phoëuix.M. DO. XXX.

La chronique est précédée d'une préface des deux auteurs , qui s j termine ainsi :

« Jean de Bethencourt, chevalier, né du royaume de France,

entreprint ce voyage à Thonneur de Dieu , et au soustenement et accroissement de nostre foy , es parties méridiennes , et certaines

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