DEUXIEME PARTIE
curieux et en données instructives. Voici comment il y est parlé de Texpédition de Belhancourt : les réflexions qui terminent ce passage ne paraîtront pas , je crois, étrangères à notre sujet :
« Environ l'an lZi02 , messire Jean de Bethancourt , gentilhomme normand d'auprès Dieppe, ennuyé, comme il est aisé à croire , des querelles et divisions qui estoient lors en France entre les maisons d'Orléans et de Bourgogne, qui tant y causèrent de maux, et furent la source des longues et cruelles guerres du depuis entre celles de France et d'Autriche : il se résolut d'aller chercher ses adventures en quelque lieu eslongné pour y vivre avec plus de repos ; et sur ce qu'il avoit ouy renommer ces isles , fit dessein de les aller conquérir à ses propres cousts et despens, non pour désir de gagner et butiner, comme les autres avant luy, mais seulement pour la gloire de pouvoir réduire ces peuples-là à la cognoissance du vray Dieu , comme il fit heureusement; ainsi que ceste histoire nous apprend. Ce qui est confirmé par tous les autres historiens Italiens, Espagnols et François , encores que ce soit avec quelque différence des années et autres circonstances, comme nous ferons
isles qui sont sur celle belle bende, qui se client les isles de Canare, habitées de gens mescreans de diverses loix et de divers langages, dont la grand' Canare est une des meilleures , et des plus princi-' pales et mieux peuplée de gens et de vivres , et de foutes autres choses; et pour ce est ce livre nommé le Canarien y auquel , s'il plaist à Dieu, on trouvera au temps advenir de bien estranges choses en escrit. Et nous, frère Bontier, moine de Sainct-Jovin de Marnes, et Jean le Verrier, prestre, et serviteur dudit de Bethencourt dessus nommé , avons commencé à mettre en escrit le plus des choses qui luy sont advenues à son commencement, et aussi la manière de son gouv^nement , dont nous pouvons avoir eu vraye connoissance dès ce qui se partit du royaume de France , jusques au 19« jour d'avril 1406, que ledit Bethencourt est arrivé es isles de par deçà, et là en avant est venue l'escriture en autres mains, qui la poursuivront jusques à la fin de sa conqueste... *
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voir cy-aprè» ; mais iousiours s'accordent-ils en substance à ceste histoire , d'autant plus vraye , qu'elle est escrite du temps mesme et par ceux qui avoient accompagné ce seigneur en toute ceste entreprise. Ce qui sert à rabattre d'autant la vanité desPortugois et Castillans, qui se vantent d'estre les premiers descouvreurs et conquesieurs de nouvelles terres, depuis près de deux cents ans ou environ : veu que nos François les ont précédés en cela , et leur ont rompu la glace et monstre le chemin qu'ils ont fort bien suivy, et leur a plus heureusement et utilement réussi qu'à nous, pour y avoir apporté plus d'ordre , de patience, de résolution, et d'autres qualitez, dont» avec raison. Ils s'avantagent sur nous.... ils devindrent sages de bonne heure à leurs despens, par la prudente conduite de leurs chefs. Ce qui n'arrive pas si aisément entre nous, qui ne faisons pas guères profit de nos fautes, que nous laissons venir à tel comble , que tout remède après y est inutile et mesme dangereux. Ce qui vient ordinairement du peu d'ordre qui est parmi les nostres , et que la pluspart sont plus touchez de leur particulier intérest que de celui du public, et de la gloire de la nation et de l'empire françois : qui est au contraire ce qui picque principalement les Espagnols, et qui leur a acquis ce très grand estât qu'ils possèdent aujourd'hui. À la vérité nostre nation seroit assez disciplinable» voire autant ou plus qu'autre qui soit , si elle esloit conduite et menée comme il faut , suivant le témoignage du feu prince d'Aurenge , bon juge de cela : et que ne feroit-elle avec les forces et commoditez qu'elle a, et qui manquent à la plupart des autres? car on sçait assez que la nature a doué la France d'une excellente situation, tant pour son climat doux et tempéré, que pour estre comme le centre et milieu de l'Europe ; pour avoir les deux mers comme ses deux bras à commandement , nombre d'hommes de courage et de service , abondance de tous vivres, et commoditez nécessaires pour faire équiper et fournir armes et flottes pour la guerre et le com-
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merce. Ce qui seroit un bon etnploy de ce qu'elle a de trop, et un salutaire remède aux maux qui Taccablent, comme est la fainéantise , la mendicité, les duels, les pro* cez , le nombre excessif des oflBciers de justice et de finances, la multiplication non nécessaire de gens qui estudient et qui pourroient plus utilement estre employez au trafic, peuplades, arts et agriculture, ainsi qu'il y a esté sagement pourveu en Espagne par la pragmatique de Tan 1623. Et lors la marchandise et le labourage, qui sont les V rayes richesses et forces de TEslal , scroient remises en l'honneur qui leur est deu...
» Enfjn , donc il faut que les estrangers , veuillent ou non , nous cèdent en ce point des premières conquestes de terres nouvelles ; car si bien ils peuvent avoir descouvért les premiers, la gloire d'avoir conquis emporte tousiours le dessus; puisque Ghristofle Colon, bien que instruit par ce. pilote incognu qui avoit desjà descouvert les Indes d'Occident , ne laissa pas de remporter à bon droit tout l'honneur de ceste entreprise. Ainsi peut-on dire que Bethencourt et les François ont esté ceste estoile matinière qui par son lever a ouvert la porte à la lumière du soleil , par laquelle le monde en ces derniers jours a esté remply de la veue et de la cognoissance de soy-même.
» il est donc bien certain que dès Tan 1602 nostre Be« thencourt entreprit sa conquesle , qu'il acheva en cinq ou six ans; où les Portugois ne commencèrent les leurs que quelques années après, et les Castillans bien plus tard encore. »
S in.
Suite du qulD/ième siècle. — Nouveaux voyages en Guinée. — Science de Thydrographie cultivée à Dieppe. — Le capitaine Cousin ; — ses voyages. — Conjectures à son sujet.
La conquête dés Canaries n'est qu'un épisode isolé. Pendant que Bethancourt entreprenait son grand v<^agc ,
les marchands dieppols commençaient à renoncer aux leurs : de jour en jour le commerce allait tombant; ils ne trouvaient plus le débit de leurs épices ni de leurs marchandises; enfin la misère des temps devint telle qu'ils fu-. rent réduits à ne plus expédier qu'un ou deux vaisseaux chaque année pour traiter sur la côte d'Afrique.
Villaut de Bellefond nous apprend, comme on Ta vu plus haut, que les établissements de la Mine, du Petit- Dieppe, du Petit-Paris, et tous les autres comptoirs fondés depuis quarante à cinquante ans sur ces rivages, étaient, en 1/ilO, complètement abandonnés par les Dieppois.
Il paraît que jusqu'à la bataille de Formigny, cette belle journée qui acheva d'affranchir la Normandie du joug des Anglais (1^50) , et même jusqu'à la mort de Charles VU (1461), les Dieppois se trouvèrent hors d'état de tenter de nouvelles expéditions. Grâce à la paix et à la main vigoureuse de Louis XI, on vit enfin renaître la sécurité et l'abondance. Alors nos marchands se mirent à construire et à équiper des navires; mais quand ils voulurent les envoyer dans ces parages où s'étaient enrichis leurs pères, ils trouvèrent la place prise. Les Portugais, pendant les cinquante années qui venaient de s'écouler, s'étaient mis en possession de tout le littoral africain jusqu'à l'équateur, et ne paraissaient pas d'humeur à partager avec qui que ce fût leurs immenses profits. Il ne fallait donc plus songer à naviguer paisiblement comme par le pass^, sans autres ennemis que les vents et les flots. Les premiers vaisseaux dieppois qui se présentèrent en firent la triste expérience ; ils furent coulés à fond par les Portugais. Alors on profita de la leçon : tous les bâtiments de commerce furent équipés en guerre , armés de quatre canons au moins, et montés comme les corsaires par un équipage nombreux et exercé au métier des armes.
Cette manière hasardeuse de faire lé commerce devait être goûtée des Dieppois ; c'était encore une de ces incli-
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nations dont ils avaient hérité de leurs pères, les hommes du Nord. Aussi ne tardèrent-ils pas à devenir formidables à leurs rivaux. Toutefois, comme des richesses ainsi ache< tées finissaient par coûter cher, on jugea qu*au lieu de se disputer dans de sanglants combats l'or, le poivre et Tivoire de cette côte d'Afrique, mieux valait peut-être lâcher d'en trouver ailleurs.
Dieppe possédait alors des ressources toutes nouvelles pour tenter des découvertes. Si pendant un demi-siècle les vaisseaux s'étaient pourris dans le port, les esprits i^'étalent pas restés stationnaires. Ces navigateurs, rentrés dans leurs foyers , s'étaient mis à réfléchir sur leurs courses passées, leurs idées s'étaient mûries; et tandis que la pratique languissait, la théorie avait pris son essor. C'est dans ces temps de repos que la science hydrographique parait être née à Dieppe , et je ne crois pas qu'en aucun lieu d'Europe elle fût alors aussi généralement cultivée. On voit bien l'infant don Henri de Portugal *■ se livrer à ces études ; mais ce sont plaisirs de princes ou d'hommes de génie, tels que Colomb et quelques antres; on s'y adonne mystérieusement comme à une espèce d'alchimie, et rien n'indique que les éléments de cette science fussent devenus familiers aux pilotes et aux navigateurs du iVlidi.
A Dieppe, au contraire, quelques hommes dont les noms se sont gravés dans le souvenir de leurs concitoyens, et que toutes les chroniques manuscrites signalent à notre admiration , donnaient dès cette époque des leçons d'hydrographie, et enseignaient aux moindres matelots l'art de
^ Quatrième fils du roi Juan, qui, dès Tàge de vingt-un ans y se retira dans son château de Segros, près du cap Saint- Vincent, pour se livrer à l'étude de la géographie et de la navigation. Il finit par acquérir la conviction quMl existait des contrées au delà des mers connues, et qu*il était possihle d*y parvenir. Ce ne fut qu'à prix d'argent et de promesses qu*il parvint à trouver quelques pilotes portugais qui osassent , sur ses indications, se hasarder à franchir les caps de Nun et de Boïador.
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devenir pilote , c'est-à-dire de se diriger en pleine mer, de prendre la hauteur et de reconnaître son chemin.
La preuve que celte préienlion des Dieppois n'est pas vainc et que , au moins parmi les Français , ils sont bien tes premiers qui aient cultivé avec succès l'hydrographie et la cosmographie , c'est que les cartes manuscrites les plus anciennes que possède aujourd'hui le dépôt de la marine ont été tracées par des Diepj}oi8. On peut faire la même observation dans tous les cabinets d'amateurs de ces sortes de raretés. D'un autre côté , l'existence d'une chaire d'hydrographie à Dieppe dès lés temps les plus reculés parait un fait incontestable. Golbert, en confirmant cette chaire en 1669 et en chargeant le sieur Denis de continuer le cours , rec(mna!t que la ville de Dieppe en a joui de temps immémorial ^
^ Voici ce qu*on lit aa sujet des cartes marines, fabriques d'instruments, etc. , à Dieppe , dans la chronique manuscrite d'Asse* line, qui est de 1682 ;
(c Pour ce qui est des cartes marines , je diray avec M. Oablon » que le sieur Pierre des Ciieiiers, prestre à Aiques, a eu la gloire » d'avoir esté le premier qui en ait fait en France. Aussi estuit-i) » un si habile géographe et astronome qu'il fit une spiière plate, » au milieu de laquelle on voyoit un globe qui représentolt toutes » les parties du monde. J'adjouteray à cela, à la louange de nos Diep- » pois, que le sieur Presot, surnommé le Sçavant, excelloit en la M pratique des globes, et que le capitaine Cou8^in, qui estoit habile » à les construire, ne Testoit pas moins à fabriquer des splières. On » tient qu'il en fit une dans un œuf d'autruche avec tant d'indus- » trie et de justesse que cet ouvrage imitoit les mouvements des » cieux. Ce qui m'a fait souvenir de la machine du nommé Meniel, •» lequel y avoit enfermé un grand globe qu'il faisoit router par » des ressorts imperceptibles, en sotte que le ciel du soleil et celuy » de la lune régloient leurs mouvements avec une cadence si juste » que ces deux luminaires ne manquoient à s'approcher ou se re- » culer au temps destiné pour faire le croissant ou la pleine lune, » ou la nouvelle., et môme les éclypses de ces deux astres. Comme » je sçais que le nommé Pierre Desliens fut un excellent géographe, » et qu'il fit par l'ordre de M. de Guise un plan universel de ton-
L'étude de Thydrographie présupposant la connaissance de la boussole , une fois qu'on est forcé de reconnaître que la science hydrographique avait pris naissance à Dieppe vers le milieu du quinzième siècle , on peut admettre , jusqu'à uu certain point , la vraisemblance d'une autre tradition fort répandue parmi les Dieppois, et selon laquelle ils auraient connu les propriétés nautiques de la pierre aimantée dès le règne de saint Louis , c'est-à-din^ en même temps qu'elles se révélaient à ce savant d'Amalfi auquel on en attribue généralement la découverte ^ Il
» tes les furets de France. Comme je sçay encore que le nommé » Charles Blous a fait de rares cadrans , dont un s'appelle éqni- » noxial ou universel, et un autre azimutal, et un aulre bilindre. »
Dieppe avait dans le moyen âge une grande réputation dans tout ce qui concernait la fabrique des instruments astronomiques , ce qui s'accorde parfaitement avec la renommée de ses navigateurs.
Les cartes réduites sont de l'invention d'un nommé Le Vasseur, Dieppois, qui était un simple tisserand, mai$ qui s'occupaiten mémo temps de géographie. 11 avait eu en main, dit un vieil hydrographe, les mémoires de certains prêtées d'Arqués, bourg pi es de Dieppe , qui étaient excellents géographes , dont l'un se nommait des Celiers et l'autre Breton. Le Vasseur mourut à Rouen dans les premières années du dix-septième siècle.
Les écriva ns qui ont parlé du père de notre hydrographe varient sur la roanièie d'écrire son nom. On écrit aujouid'hui Descaliers. Les deux plus anciens auteurs qui en aient parlé le nomment l'un des Cheliers, l'autre des Celiers.
' Ce qui est certain, c'est que les Dieppois excellaient dans l'art de fabriquer des boussoles ,- et que pendant long-temps ils en ont fourni à tous les ports de France. Cette industrie, comme celle de la sculpture en ivoire , parait avoir été exercée par eux depuis l'époque la plus reculée.
M. Ëstaocelin croit que les Vénitiens avaient au treizième siècle de fréquents rapports avec le port de Dieppe; qu'ils y relâchaient dans leurs grands voyages en Hollande et dans la Baltique. Alors on pourrait concilier les traditions dfs deux pays; la boussole à peine inventée en Italie aurait été apportée à Dieppe par les Vénitiens.
Au reste, il n'y a pas de question plus m>stérieuse que celle de
est impossible de juger la valeur d'une telle prétention , qui ne se fonde que sur des données traditionnelles ; mais ce qui n'est pas douteux , c'est que Dieppe dut être une des premières villes où l'usage de la boussole fut importé, et que , comme ses mariniers avaient plus d'intelligence que la plupart des gens de mer de ce temps-là , ils corn-
la découveite de la boussole. On peut voir, dans les R<Hîherches de Pasquier, combien les opinions varient sur ce sujet. Le passage suivant, extrait du Traité de la Navigation qui suit la Chronique de Bethancourt, me semble contenir quelques faits assez curieux.
« L'aiguille aymantée, que Ton dit auoir esté trouuée à
Melfe, il y a près de quatre cents ans, par un nommé Flavius, que d'autres appellent Jean Gira ou Goya. Nos poètes de ce temps-là appellent à ceste occasion marinete la pierre d'aymant qui sert aux voysiges de mer^ à cause de ses pôles qu'elle tourne vers ceux du monde, selon sa situation en la mine ; ainsi la nomme Hugues de Bercy du temps de sainct Louys, en l'an 1260 , quand il souhaite que le pape ressemble à Testoille du north *.
De nostre père l'Apostoile
Voulsisse qu'il semblast l'estoile
Qui ne se muet ; moult bien le voyent
Les maronniers qui s'y auoient ;
Par celle estoille vont et viennent ,
Et lor sens et leur voye tiennent; ^
Celle est attachée et certaine ,
Us l'appellent la Tramontaiiie ;
Toutes les autres se remuent ,
Et lor lieux rechangent et muent ,
Mais ceste estoille ne se muet ;
Un art font qui mentir ne puet ,
Par vertu de la marinière,
Une pierre laide et noiriere
Ou li fers volontiers se joint;
Et si regardent le droit poinct ,
Puis que l'aiguille l'a touchié
Et en un festu l'ont fichié ,
* En $a bible Giiiot. Voyez Pasquier en ses Recherches, Liv. VU, nh. m.