DEUXIEME PARTIE. S
prirent plus tôt le parti qu'ils pouvaient tirer de ce merveilleux instrument.
Tel était donc Tétat des esprits et des connaissances dans cette cité de Dieppe vers le commencement du règne de Louis XI. Un grand mouvement théorique , l)eaucoup d'idées en circulation sur les régions d'outre-mer et sur la
£n Tiau le mettent sans plus , Et li festus li tient dessus , Puis se tourne la poincte tonte Contre Testoille , si sans doute Que per riens n'y faulsera Ne maronniers n'en doutera.
Quand la nuict est obscure et brune Qu'on ne voit cstoille ne lune.
Lors font à l'aiguille alumer, Puis ne peuvent-ils s'esgarer ; Contre l'estoille va la poincte ; Per ce font li maronniers ceinte De la droite voye tenir.
C'est un arts qui ne puet mentir ; Là prennent la forme et le molle Que ceste estoille ne se croUe, Mont est Testoille belle et claire , Tel devroit estre le sainct Père.
1* Là il enseigne que Taiguille frotee d'aymant tourne tousjours tant qu'elle s'arreste au north , et qu'en la nuict la plus obscure les mariniers allument de la chandelle pour voir le cadran ; mais alors onmettoit quelques festus en l'eau, et suriceux on asseoit l'aiguille, qui ne demeuroit en repos tant qu'elle eust atteint son poinct polaire : maintenant on la met dans la boussole sur une petite poincte de leton.
» L'on void en nos histoires sainctes que l'usage en estoit desj \ assez ordinaire pour la navigation dès Tan 1213*. £t cependant on n'en attribue l'invention aux Amalfitains que depuis l'an 1!260, ou environ. Quelques uns mesme veulent que Marc Pôle, Vénitien, en ait apporté l'invention de la Chine; mais avant luy elle estoit desja assés cog- eue, côme ces passages monstrent. »
• Jacques de Vitry, Hist. orient. ^ LIv. I.
ii6 HISTOIRB DE DIEPPE.
possibilité de les décooTrir, enfin un cours public où les vieux pilotes faisaient part aux jeunes gens de leur expérience, et où Ton professait, entre autres nouveautés, qu'il y avait moyen de se reconnaître en pleine mer avec autant de certitude que sur une route de terre. On comprend maintenant que , lorsque , à la renaissance du commerce, les marchands dieppois s'aperçurent que , pour trafiquer dans leurs anciens comptoirs d'Afrique, il fallait guerroyer et subir les inconvénients de la concurrence , l'idée leur vint bientôt que mieux vallait aller en avant et chercher quelques mines vierges qu'ils pourraient exploiter seuls et en paix , comme leurs pères avaient fait en Guinée.
Il se forma une association de commerçants , et un gros navire fut armé pour aller à l'aventure , pour faire ce qu'on appellerait aujourd'hui un voyage de découvertes. Le commandement en fut confié à un jeune homme nommé Cousin , qui s'était distingué quelque temps auparavant dans un combat naval contre les Anglais. On lui recommanda d'explorer la côte d'Afrique an delà de l'équatour. Cousin était bon pilote , il avait beaucoup étudié l'hydrographie, et était l'élève favori d'un nommé Descaliers , que les chroniques dieppoises citent comme le père et l'inventeur de cette science*. A en croire les chroniques, Descaliers aurait été pour Cousin ce qu'avait été pour Coloitib le Florentin Paolo Toscanelli lorsqu'il confirmait ce grand homme dans ses conjectures et l'engageait à tenter d*aborder en Asie par la voie du couchant. Descaliers se-
* V. ci-dessus, p. 222 — Descaliers était né, dit-on, yen 1440. Il était prêtre d'une des églises de Dieppe, mais passionné pour Tétude des mattiématiques et de Tastronomie. D'après la Chronique dieppoise il aurait ea pour successeur, comme professeur d'hydrographie, d'abord un nommé Prescot, puis le célèbre ca|)itaine Cousin, devenu vieux et n'allant plus en mer. Après eiix Jean Guérard et Jean Gaudron , prêtres comme Prescot et Descaliers, auraient continué à donner des leçons d'hydrographie aux Dieppois jusqu'à l'époque où la chaire fut confirmée par Loliis XFV.
DEUXIEMB PARTIB. 227
mit parvenu à inspirer au jeune Cousin des pressentiments semblables , et lui aurait communiqué les convictions que lui-même devait à sa science.
Quoi qu'il en soit^ Cousis partit de Dieppe au commencement de Tannée 1^88. Descaliers lui avait recommandé , dit-on, de ne pas serrer les côtes, comme avaient fait tous ses devanciers, et de se lancer hardiment au travers de rOcéan. Une fois parvenu dans T Atlantique , Cousin aurait suivi ce conseil , et se serait trouvé bientôt eotrahié par le courant équatorial , qui porte à l'ouest , connne on sait. Après deux mois de navigation il aurait abordé sur une terre inconnue , près de Tembouchure d'un fleuve immense.
Quelle était cette terre , quel était ce fleuve inconnus ? Les Mémoires de Dieppe n'hésitent pas à prononcer que c'était TAmérique du sud et le Heuve des Amazones , auquel Cousin aurait donné le nom de Maragnon,
Ce n'est pas tout : notre navigateur, au lieu de revenir directement dans sa patrie , aurait formé le dessein de regagner ce rivage d'Afrique qu'on l'avait chargé de reconnaître ; et , jugeant , d'après sa science cosmographique , sous quelle latitude il devait le chercher, il aurait fait route vers le pôle du midi en courant sur l'est. Suivre cette direction avec constance » c'était le moyen infaillible de rencontrer la pointe d'Afrique » c'est-à-dire le cap de Bonne-Ëspérance.
Ainsi , dans ce seul voyage , Cousin aurait accompli les deux grandes découvertes qui out immortalisé Christophe Colomb et Vasco de Gama. IJ aurait précédé le premier de quatre ans sur le sol américain, et reconnu neuf aimées avant le second qu'il y avait k l'extrémité de l'Afrique un passage pour aller aux Indes.
On sent combien une telle assertion est téméraire. Il:
* faudrait , non pas des preuves , mais une sorte de rôvéla-)
tion pour ravir aujourd'hui à des hommes tels que Colomb
et Gama la gloire dont ils sont en possessiqn depuis^^trois
siècles. Or , je me hâte de le dire , les Dieppois n*ont pas même ce qu'on peut appeler des preuves pour justifler leur prétention. Si ulement ils soutiennent que cette navigation du capitaine Cousin avait été consignée ofiSciellement au greiïe de leur amirauté. La seule trace qu'il en reste aujourd'hui se trouve dans un ouvrage écrit malheureusement avec trop peu de critique pour faire autorité: ce sont les Mémoires chronologiques pour servir à i" histoire de Dieppe et de ia navigation française (par M. Desmarquets) *.
Convenons toutefois que, si ce livre est souvent inexact, plein d'erreurs et de négligences , il a pourtant l'avantage d'avoir été composé sur des manuscrits que la révolution nous a ravis , et qui n'étaient eux-mêmes que des compilations écrites avant le bombardement par quelques ecclésiastiques érudits , habitués à compulser les archives de l'Hôtel-de-Yille. En général, ce sont plutôt les détails que le fond des choses qui sont inexacts dans ce livre; et déjà, comme nous le verrons plus bas , des preuves inattendues sont venues , sur quelques points , vérifier la véracité de l'auteur.
Après tout, quand on considère l'état de la navigation à Dieppe à cette époque , quand on songe que depuis plus d'un siècle on y faisait des voyages aux contrées situées sous l'équateur , que la science hydrographique y était connue, que la boussole était dans les mains des moindres patrons de navire , choses qui sont toutes hors de contestation , ou doit convenir que rien n'était moins extraordinaire que la découverte accidentelle qu'on attribue à Cousin. Du moment que les navigations dans l'Atlantique devenaient plus fréquentes , il était inévitable qu'un jour ou l'autre un navire , écarté par le vent de son droit chemin , tombât dans ce courant si puissant qui porte à la côte de l'Amérique du sud. C'est ce qui arriva eu 1500 à
» Paris, 1786, 2 vol. in-i2.
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Cabrai, qui, parti de Lisbonne pour doubler le cap de Bonne-Espérance , découvrit fortuitement le Brésil. Pourquoi le même hasard n'aurait- 11 pas favorisé Cousin douze ans plus tôt, puisqu'il est bien certain que dès lors il naviguait dans ces mers ? Robertson Ta dit avec justesse , la découverte de l'Amérique était un événement nécessaire : si Colomb ne l'eût point faite , elle n'eût été ajournée que quelques années, tant les chances d'une découverte fortuite se multipliaient chaque jour.
M. Estancelin a consacré tout un chapitre de son ou*» vrage à discuter les titres de Cousin à la gloire qu'on lui attribue. Ce morceau , plein d'aperçus ingénieux , ne détruit assurément pas l'objection qui pourra toujours naître de l'absenCe de preuves positives ; mais il démontre trèsbien , selon moi , qu'il n'y a aucun motif pour nier de prime abord, comme chimérique et inadmissible, la double découverte dont on fait honneur au capitaine dieppois.
Il est un point que M. Estancelin s'attache surtout à éclaircir, c'est la question de savoir si le voyage de Cousin n'a pas quelque connexion avec l'entreprise de Colomb , et s'il n'a pas contribué à son succès. En effet, j'oubliais dédire que la tradition dieppoise, non contente de donner à Cousin les prémices de la gloire de Colomb , firétend que celui-ci , en faisant voile vers l'Amérique , n'ignorait pas qu'un vaisseau français l'avait déjà découverte par hasard.
Cousin , pendant son long voyage, avait eu pour contremaître un étrcmger nommé Vincent Pinçon ou Pin-' zon, A son retour il dénonça dans son rapport aux magistrats de la ville l'insubordination de cet homme , qui n'avait cessé de contrarier ses projets, et avait même essayé de faire révolter l'équipage. Le corps de vide , qui exerçait alors la juridiction maritime, ût une enquête; et, d'après les témoignages des officiers et matelots du navire, déclara Vincent Pinçon incapable d'être à l'avenir employé sur les vaisseaux du port de Dieppe.
230 UISTOIRB DB JDIBPPI.
Ces faits paraissent constants ; mais ce qui n'est qu'une conjecture , c'est ce qu'ajoute la chronique. S'il faut l'en croire, Vincent Pinçon se retira en 'Espagne» sa pairie, et il n'est autre qu'uu de ces trois frères Finzon qu'on voit trois ans après accompagner Colomb dans son voyage.
Ces trois frères Pinzon étaient originaires de Palos en Andalousie , et leur famille y vit encore aujourd'hui. Dans l'espoir de découvrir quelques renseignements sur la vie qu'ils avaient menée, sur les pays qu'ils avaient fréquentée avant de s'associer avec Colomb , M. Ëstancelin a fait faire des recherches dans les archives de Palos ; mais il n'a rien trouvé qui indique d'une manière certaine que l'un des trois frères ait navigué sur un vaisseau dieppots.
Quant à l'identité du nom , elle existe. Les tt'ois frères se nooMBiaient Martin-Aiom^o Pinzon , Vincent- Yanez Piozon et Martin Pinzon. Fincent^Yznet Pimon peoi trèsbien être le Fineent Pinçon, contre-maître de Cousin. La différence de la prononciation explique suffisamment la différence de l'orthographe.
M»is ce contre-maître était-il Espagnol? Rien ne fc prouve» rien non plus ne rend la chose impossible. Au contraire , il y a mille preuves des relatioas! continoelles entre les Dieppois et les Castillans à celte époque. Nonseulement on voit le Dieppois Robert de Braquémont , amiral de Castille ; Jean de Bethancoort , souverain des Canaries au nom du roi de Castille ; mais la présence de nombreux marchands espagnols dans la ville de Dieppe pendant le quinzième siècle est un fait également constaté. On sait même qu'il était d'usage que , sor presque tous les vaisseaux dieppois qui partaient pour un voyage de long cours, on prit à bond soit an Espagnol, soit on Portugais, pour ser\ir d'interprète ou de JFaclettr. Or, conwne il partait sians cesse de nouveaux vaisseaux , il (allait que h nombre de ces interprètes fut considérable, ef , par conséquent , qu'il y eût de fréquents rapports entre le» CasCill^i» et les Dieppois.
DBUXIJSME PAATIE. 231
Ainsi rien ne s'oppose h ce que YincenUYanez Pinzon ' se trouvât comme capitaine en second sur le navire confié au commandement de Cousin pour entreprendre son grand voyage.
Et d'un autre côté , lorsqu'on voit que Colomb , après avoir essuyé les dédains de ses compatriotes et les refus de plusieurs souverains, après avoir vainement attendu les secours que lui promettaient Ferdinand et Isabelle , trouve tout à coup chez trois navigateurs de Palos , marins habiles et expérimentés, hommes prudents et réfléchis, nonseulement des compagnons dévoués , mais des associés qui lui ouvrent leur bourse et se chargent de presque tous Ifs frais de Tarmement; lorsqu'on ne perd pas de vue que ces trois navigateurs sont précisément les trois frères Pin^ zon ; que les espérances de Colomb leur semblent si peu chimériques que tous trois ils veulent s'embarquer avec lui et risquer toute leur fortune dans cette entreprise que tant d'autres appellent insensée ; lorsque plus lard, quand Iq vaisseau est au milieu de l'Océan , on voit Tun des Pinzon discuter avec Colomb sur le chemin qu'il convient de tenir et insister à chaque instant sur la nécessité de se porter plus au sud que ne le voulait l'amiral , en un mot , agir comme un pilote qui cherche à retourner dans un lieu déjk visite par lui et dont la position lui est connue, tandis que Colomb semble marcher en homme qui n'a fait que rêver ce qu'il cherche ^; n*est>on pas tenté de se demander si la
' Le fiU de Colomb, dans la relation qu'il a écrite du premier voyAge de son père, ne nie pas que Pinzon fut consulté par lui dans toutes les occasions difticiles. A quel titre Tinterrogeait-on ? comme habile marin? non: Colomb n*avait pas besoin de set leçons; ce n'était pas à sa science, c'était plutôt à ses souvenirs qu'on semblait adresser des questions. Supposez que Pinzon se saovint du courant éqoatorial qui l'aurait entratné dans un premier voyage, et tous com|)rendiez pourquoi il demandait à l'amiral de cingler pins au sud ; il voulait retrouver ce courant favorable.
« Cette hypothèse, dit M. Estancelio, est fondée sur la déclari^ tion de dix témoins qui, dans l'information , affirmèrent que sou-
tradition dieppoisc n'a pas donné le véritable mot de celte énigme, et si i*un des Pinzon ne serait pas cet étranger qui • accompagnait Cousin dans son voyage de 1^88?
Je doute qu'on puisse jamais éclaircir un tel mystère; quoi qu'on fasse , on ne sortira point des conjectures. Christophe Colomb et Yasco de Gama continueront à jouir paisiblement de cette gloire que leurs compatriotes ont eu le talent de faire enregistrer ofificiellement par l'histoire ; mais, pour être né dans une patrie plus insouciante de sa renommée, Cousin n'en doit pas moins être considéré sur par oie comme un grand et hardi navigateur. Il est impossible qu'il fût un génie ordinaire. De tels souvenirs ne s'attachent pas au nom d'un homme , il n'est pas déifié par ses concitoyens , sans que ses actions se soient élevées au*
vent Colomb, dans le cours da voyage , ayant demandé à Alonso s*ils étaient en bonne route, celui-ci, dont en toute circonstance on Tante la haute capacité et la grande expérience (el cualera a quel tiempo hombre muy sabido en las coms de la mar), lui répondit toujours négativement , et ne cessa de réi)éter qu'ils devaient cingler vers le sud-ouest pour trouver teire ; c« à quoi Colomb fmit par consentir ; Sea asi , Martin Alonso, hagomos lo asi, dit-il. C'est en suivant cet avis qu'il arriva à Guanahani... Francisco Garcia Vallejo, l'un des principaux témoins dans l'information , déclare que, se trouvant à douze cents lieites de la terre, l'amiral convoqua, le 6 octobre, les capitaines pour les consulter sur ce qu'il y avait à faire pour calmer le mécontentement qui éclatait h bord. « Allons, » dit Vincent Yanez, jusqu'à deux mille lieues, et, si nous ne trou- » vons pas la terre, alors nous virerons de bord. — Comment! dit » plus résolument Alonso, nous sommes partis hier de Palos, et » déjà le courage nous manquerait ! En avant! Dieu est avec nous; » nous découvrirons bientôt la terre. Dieu nous préserve de nous V arrêter à la lâche pensée de revenir honteusement au pays ! »
u On voit dans cette immuable volonté de cingler au sud-ouest, dans cette résolution de persister dans l'entreprise, dans cette assurance de découvrir la terre , plus que l'effet de simples conjectures ; il n'en eût pas été autrement si les Pinzon eussent été sûrs de l'existence des terres. Un tel caractère, une telle conduite, de telles intentions font présumer quelque chose de plus que le dévouement inspiré par la seule confiance ou par des probabilités. »