DEUXIEME PARTIE
dessus de celles du vulgaire. En effet , ce n'est pas d'hier que Cousin est célébré à Dieppe comme le premier qui ait découvert la côte d'Amérique et les aiguilles du cap de Bonne-Espérance. Dès le commencement du seizième siècle , dès l'époque où la renommée de Colomb et de Gama se répandit en Europe, il y eut à Dieppe réclamation et protestation constantes en faveur de Cousin , et La Popelinière , dans son Histoire du Monde , écrite en 1582 , dit , en parlant du capitaine dieppois : « Notre Français , 9 malavisé , n'a eu ni l'esprit ni la discrétion de prendre » de justes mesures publiques pour l'assurance de ses des- » seins , aussi hautains et généreux que ceux des autres , » comme si c'était trop peu d'avoir commis une semblable » faute touchant les découvertes des nôtres en Afrique, où » les vaisseaux normands trafiquaient avant que les Portu- » gais y eussent abordé. »
S IV-
Seizième siècle. — Voyage à Sumatra. — Journal da capitaine Jean Parmentier.
Nous nous sommes écarté un instant dans le champ des conjectures, maintenant il nous faut revenir à l'histoire et aux faits dont nous pouvons donner la preuve. De tous les monuments qui nous attestent la réalité des grandes navigations accomplies par des Dieppois , le Journal de Jean Parmentier est assurément le plus positif, le plus incontestable.
En racontant comment il a été retrouvé et quelle clarté subite sa découverte est venue répandre sur des faits jusque-là hypothétiques , on sentira mieux encore , je crois , qu'il y aurait quelque imprudence à traiter avec trop de dédain les traditions que nous venons de rapporter.
Le nom de Parmentier était célèbre à Dieppe , comme celui de Cousin y sans qu'on pût donner la preuve de ce
<|u*il avait fait. Il passait pour avoir conduit plusieurs fois 6on vaisseau jusqu*aux Graudcs-Indes et à la Chine dès les premières années du seizième siècle. « Jean Parmentier , disent les Mémoires chronologiques ^ était un génie rare, t)on astronome, excellent hydrographe et bon marin.» L'auteur ajoute qu^après plusieurs voyages à la Chine il mourut vers Tan 1529 , dans une des îles de la mer des Indes, ^ Tâge de quarante-neuf ans.
Voil^ tout ce qu'on savait de Jean Parmentier il y a quelques années. Le hasard voulut que M. Estancelio , passant à sens, trouvât chez un de ses amis, M. Théodore Tarbé, un manuscrit dont celui-ci avait hérit^ d*un de ses frères , négociant à Rouen , pour qui l'histoire du commerce et de la navigation avait été l'objet de sérieuses études. Ce manuscrit était intitulé: Voyage des Dieppois. M. £stancelin n'eut besoin que de le parcourir pour reconnaître qu'il contenait le journal d'un voyage de Jean Parmentier h i'île de Taprobanc , aujourd'hui Sumatra.
Ce journal a été tenu à bord de ia Pensée , un des deux navires dont se composait l'expédition conunandée par Parmentier *. Il est l'ouvrage d'un des hommes de l'équipage. On y voit chaque jour le chemin qu'a fait le navire, I éiat de l'atmosphère et la description de tous les incidents de la navigation. U commence au 8 mars 1529 , cl fniit au 22 janvier 1530; enOn il constate un fait que la tradition avait recueilli, la mort du capitaine dans une des îles de l'Archipel indien.
Après avoir étudié ce manuscrit, M. Estancclin s'aperçut , à son grand étonnement , que , sans nous en douter* nous possédions déjà un témoignage écrit non-seulement de ce voyage h Sumafra , mais de plusieurs autres accomplis par ce même Parmentier soit dans la mer des Indes ,
* I/ai)tre navire , comme on le verra plus bas , se nommait ie Sacre ; ils appartenaient l'un et l'antre au célèbre armateur Ango. Parmentier avait denx frères: rund*eux, Raoul y raccompagnait dans ce voyage.
0EUXIÈ9IB PARTIE. 235
soit sur les côtes des deux Amériques. En effet, dans un grand recueil de voyages, assez peu connu , mais très-e»* timé des savants et des géographes , dans la collection de Jlamusio, on trouve au tome ii[ un morceau ainsi inli* tulé : Discours d'un grand capitaine français du port de Dieppe sur les voyages à ia terre neuve des Indes occidentales appelée Nouveite-Franee^ aux terres du Bréail, de la Guinée et aux iles dû Saint-Laurent et de Sumatra; jusqu*oik sont par* venus les earavelies et les navires français.
Quel était ce grand capitaine ? Ramusio convient )t r«*> gret que, malgré bien des recherches, il n'a pu le décou"* vrir, mais qu'il n*en a pas moins traduit du français en italien son discours , parce qu'il lui semble « réellement très-beau, très-remarquable et digne d'être mis au jour, » Eh bien! la découverte du journal de Parmentier a mis M. Estancelin b m^me de satisfaire le vœu de Ramusio : il a reconnu , en confrontant les deux récits , que c'était évidemn^ent du même voyage qu'ils faisaient mention , et que le grand capitaine de Ramusio n'était autre que Jean Parmentier. Si Ton en veut une preuve , il suffit de dire que dans ce journal on voit le capitaine dieppois donner à trois îles situées en face de Ticou les noms de Marguerite , Louise et Parmenti&RE , et que ces trois noms sont indiqués sur la carte annexée au récit traduit par Ramusio ^
On sent combien ces deux relations , en se prêtant mutuel appui , acquièrent un plus haut degré d'intérêt et d'importance historiques. Du moment que le Discours
1 Ce récit, conservé par Ramusio, mérite d'être consulté. M. Estancelin l'a cité textuellement en italien, et Ta traduit en français. Il croit ppuvoir présumer que son auteur , qui parait très-versé en cosmographie, et qui commence par étaler tout son savoir en cette science , pourrait bien être un des compagnons de Parmentier, qu'on voit jouer un rôle asses important pendant la traversée , ta voir, Pierre MaoclerC; V astrologue din Sacre.
du grand capitaine est coufiraié et sanctionné par le journal quant à ce qui concerne le voyage à Sumatra , il doit inspirer une confiance à peu près égale dans toutes ses autres parties. Or il parle de voyages à Terre-Neuve et au Brésil, c'est-à-dire aux deux extrémités nord et sud du continent américain : ces voyages ont été nécessairement entrepris avant celui de Sumatra , puisque Parmentier est mort eu quittant cette île. Ainsi , dès les premières années du seizième siècle , les Dieppois connaissaient les côtes du Brésil et du Canada ; ainsi la tradition qui leur en attribue la découverte , comme nous le verrons tout à rheure, se trouve conBrmée par une puissante autorité.
La lecture de quelques extraits du journal de Parmentier fera sentir plus vivement que toutes nos paroles quels hommes étaient ces premiers marins dieppois et combien, dans ces temps d'ignorance et de tâtonnement , ils étaient déjà merveilleusement servis par leur expérience héréditaire et par leur instinct.
Voici conmient débute cette pièce , que je crois à peu près unique en son genre :
a Mémoire que nous issismes du havre de Dieppe, - le jour de Pasques , 2%"^ jour de mars 1529, environ deux heures après midi, et notre nef, la Pensée , fut mise en rade honnestenunt sans toucher; mais le Sacre toucha et ne peut isser de ceste marée f et issit et fut mis en rade ia marée après minuit,
» Le vendredi en suivant 2' avril , environ six heures après midi , se recueillit nostre capitaine Jouan Parmenlier et nostre maislre Michel Merry et le reste des compagnons es tous les deux navires la Pensée et ie Sacre.
» Ce dit jour, après minuit, environ deux heures du