‹ Histoire de DieppeChapitre 42 sur 99 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

La première fois que je levai la tête pour éiudier Tensemble éblouissant de celte architecture , cette frise me frappa par le singulier ajustement des personnages que j'y voyais représentés. Il ne fait que demi-jour dans cette contre-allée du chœur, et la distance de vingt pieds est assez grande pour qu'il me fût impossible de distinguer nettement de si petites figures , car elles n'ont guère que douze à quinze pouces de hauteur, sur un développement d'environ vingt pieds. Toutefois, je crus remarquer des hommes nus avec ceintures et coiffures de plumes, des têtes rondes et frisées , de vraies têtes de nègres , des espèces de sauvages , que sais-je 7 même des singes et des serpents.

C'était la première fois que dans un lieu saint je voyais une image aussi profane ; j'avais beau chercher parmi cette longue série de personnages la mitre ou la crosse d'un évoque, la tonsure d'un abbé , ou seulement un crucifix; je ne voyais toujours que sauvages, sauvagesses et orangs-outangs. Évidemment ce n'était pas une cérémonie chrétienne qu'on avait voulu représenter ; la scène n'était pas en Europe : il y avait là quelque souvenir de pays lointain, de mœurs étrangères.

Alors l'idée me vint que la divinité à laquelle était consacré ce bas-relief pouvait bien n'être autre que la vieille gloire des navigateurs dieppois. A l'époque de leurs grands voyages, quand celte cité, riche bazar des nouveaux mondes , accueillait chaque jour dans son port quelques vaisseaux proclamant la découverte d'une nouvelle terre, d'une nouvelle race d'hommes , l'artiste qui sculptait cette façade n'avait-il pas cru devoir payer son tribut aux merveilles qui retentissaient à ses oreilles , dont toute la ville était folle, qui enflammaient toutes les imaginations? De là l'idée de représenter une suite de scènes des contrées nouvellement découvertes. Restait bien, il est vrai, la difficulté d'expliquer comment le clergé avait été assez complaisant pour donner asile , en face du saint autel , à une

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représentation si pea canonique, et que rien qe raUaçl|ait, ffi^m^ indirecteo^ep^, 9U culte et à la religion. Ufak étjiitpe la première fois qu^un clergé fût entré ^p jscppfninodement avec Fesprit dominant d'un/s populatJQp? ^t si quislgue homme puj^sapt, fondateur d^ ce peUt monuqiept, avait exigé qu'il fut ainsi décoré; si le pler^é, ait pr|x d^ celte cqmplaisance , avait espéré pgpseryef et apgraeptjsr les lar^eiîses de pe bienfaiteur, tout n'érait-il pas expliqué?

J^élais pjji^jn de ces idées, lorsqu'au sortit de T^glis^e j'^ilai demander à 1)1. ^ér.et s'il n'avait pas quelques éclaircissements à pi^'offrir sur ce singulier l^as-r^lief. Il m*as§uia, et depuis jc l'^i yérifié par moi mêfpe, qu'aucune histoire de la ville , aucune chronique imprimée ou manuscrite ne donnait sur cp monqmept la moindre indication ; que |a tradition était muette à son égard- Le prêtre Guibirt, qui consacre quinze ou vingt grandes pages à la desçriptiorf de T^glise Sajnt-Japques, qpi passe eu revue chapelle par chupelle, quafid il ep vient ^u Tr^aor^ se ponlenip de dire : « Sa face ej^t richement spulpléc , » sans ajouter pne seule psirole. JL Féret mp flit q^ie i'esplicalioif qui m'était venue à l'espri^ l^i spipblait aus^si depuis long-temps la plus naturelle, Qiai:^ qu'il i^'av^it pas encore pu étudier ni ipeme examiner ce has-r(ilief, à cause de sa trpp grande élévation.

Grâce à l'obligeance du bedeau , upe longue échelle nqps fpt procurée, et bientôt, pn nops trouyapl face à face avec ces petits personnages, nous acquîmes la conviction qii'ils étaieiit bien réellement habitants cjes terres éqpinqxiales. M. Férct n'était pas le §eul dpnt j'epsse réclamé les luinièies et rassislaiiçe pour cette astcepsip;! : deux hon^imcs bieu connus p^r iciirs conpaissjai^çps en £\rchéologip , i>lM. Charles Lenormand et Panof^ia, i^e trouvaient alors en passage à Dieppe; ils s'adjoignirent k nioi, el ç'çst ù quatre que npus fppe^ l'exapicp Ip plu^ détaillé de cç bas-velief. En i.ntei'rpççaut io.M,5 nos SQUVÇu.^rs, ï\ nous était impossible de retrouver ep quelqjuç He^ q\iece ^ût

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VU moDotnent analogue, et je Crois qti*(Ai peut dire bardiùient qu'il est unique en son genre*.

te prerailer groupe de compose de trois persounages : lin homme, une femme et un enfant. Ils sont tous trois coiffés de grandes plumes, comme les Bréi^illens et autres habitants de rÂmérique du sud; tous trois sont nus. L'homme et la femme portent une teinture de plumés; la femme a de plus tme espèce de collerette égaleiftent en p}umes : elle tient d'une main trtie grande feuille de paflmrer, de l'autre un tbyfse lermfiné par tme grosse fleur. L'homibe est a^mé d'un arc ; derrière son dos on voit un psKJuet de flèches.

Le second groupe a un tout aîtrtre caf actère : c'e^t un nègre , une négresse allaitant sori ehfatït , et un négrillon darissirtt et a^ant l'air de sortir d'une case ; le riègfe tient deux zagaièè de la main gauche , de la droite il en fait tibfer une autre an-dessus de *a tête : $a femme et lui p(frtent aux oreilles de grands aùneaorx ; ils ont les cheteùx crépus; c'est lin typé de figures fièvres bien prononcé* Entre l'homme et la femme on voit se rouler autour d'oi> tronc d'arbre tin énorme serpent; un gros oiseau est posé sur une branche.

Vient ensuite un troisième groupe , composé , comme les deux autres, d'un ménage, c'est-à-dire d'un liommc, d'une femme et d'dn enfant. Mais ici les personnages ont encore un nouveau caractère. D'abord ils ont des vêtements; l'homme porte un petit manteau et une draperie roulée autour des reins : le reste de son corps est nu; êi tête est coiffée d'un large Éurbafi avec mentonnière. Quant

* On voit sous le porche de Péglise de Gonfreviîle-lfrrcher, près da Havre, denx médaillons, de la même époque que notre bas* relief, qui représentent deux télés de nègres ; on retrouve aussi dans la maison d'Ango, à Varengeville, des méd lillons semblables. Mais ces têtes isolées ne peuvent entrer en contparaisôn a^cc le monument de Saint-Jacques, et ne Tempôchent pas d'élrc, comme nou^ le disons, p^robableroent uniqiie eh son genre.

à la femme , un grand voile ou manteau lui couvre la lête et descend jusqu'à ses talons; elle a de plus, comme son mari, une drai)erie autour des hanches. Enfin l'enfant lui-même n'est pas complélement nu ; il porte sur la tête une espèce de petit casque dont les oreilles sont armées d'une plaque hexagone.

Je crois voir dans ces trois groupes le résumé du basrelief tout entier, le fond même du sujet qu'a vouiu exprimer l'artiste. Le premier groupe, selon moi, représente l'Amérique; le second, la côte de Guinée; le troisième, les Grandes-Indes; c'est-à-dire les trois points du globe visités alors par les Dieppois, les trois théâtres de leurs découvertes, les trois grands buts de leurs navigations, les trois fleurons de leur couronne.

Cette explication ne s'est présentée à moi que depuis que j'ai étudié l'histoire maritime des Dieppois; je ne la donne que comme une conjecture , mais elle me paraît appuyée sur beaucoup de probabilités.

D'abord, quant au costume des premiers personnages, il est bien certainement américain ; le second groupe offre une image exacte des nègres de Guinée, et le troisième reproduit les principaux traits du costume oriental : le turban, ces draperies, ce grand voile, tout cela appartient soit aux Africains de la côte de Mozambique ou aux habitants de Madagascar, soit aux populations de l'Archipel indien. Dans les deux cas , mon hypothèse ne reçoit aucune atteinte ; je retrouve toujours mes trois grandes divisions : Amérique, côte de Guinée, mer des Indes.

Ces trois groupes seraient donc placés là en tête du basrelief comme un échantillon des trois sortes de peuples fréquentés par les Dieppois à l'époque où cette sculpture a dû être exécutée, c'est-à-dire en 1530 environ.

Le reste des personnages est beaucoup moins symétrique, et par conséquent moins facile à interpréter; cependant il semble qu'après avoir, en débutant, distingué soigneusement les trois espèces d'acteurs qu'il avait à

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