DEUXIÈME PARTIE
D'un autre côté, c'était un usage chez presque tous les capitaines de long cours de ramener sur leur bord, comme pièces de conviction, des habits de sauvages, et plus souvent encore les sauvages eux-mêmes, hommes, femmes ou enfants. Aussitôt arrivés, on les exposait à la curiosité publique; s'ils étaient de naturel complaisant, on leur donnait le baptême , ce qui faisait une grande cérémonie; puis, quand ils étaient bien apprivoisés, on les faisait remonter à bord , et Ton se servait d'eux en qualité d'interprètes poui* un nouveau voyage. Comme les vaisseaux allaient et venaient sans cesse , il était rare qu'il ne se trouvât pas toujours à Dieppe cinq ou six sauvages, tantôt des Grandes-Indes, tantôt Américains, tantôt nègres de Guinée; c'était autant de modèles vivants pour notre sculpteur du Trésor de Saint- Jacques ^
septième siècles étaient accompagnés de dessins à la gouache intercalés dans le tente.
M. Féret possède le manascrit d'un voyage de Champlain dans rAmérique du Sud ; il est plein de gouaches entremêlées au récit.
* Il eiiiste une preuve bien positive de ce double usage de nos premiers navigateurs, savoir» d'emmener avec eux des dessinateurs et de ramener des sauvages ; on la trouvera dans la relation du capitaine Gonneville , citée par fragments dans un touchant opuscule de Tabbé Paulmier de Gonneville , écrit pour supplier le pape Alexandre YII et le roi de France d'envoyer une mission dans la Nouvelle-Hollande ( Mémoires touchant l'établissement d'une mission chrétienne dans le troisième Mende, autrement appelé la Terre australe, méridionale, antarctique et inconnue , par Tabbé Binot* Paulmier de Gonneville. 1663.)
Bien que le capitaine Gonneville ne fût pas de Dieppe, mais d'Honfleur, je ne puis m'empécher d'entrer à son sujet dans quelqnes détails.
Il partit d'Honfleur an mois de juin 1503, sur un vaisseau équipé par des marchands de cette ville, alors l'émule de Dieppe pour les navigations de long cours. Après avoir doublé le cap de Bonne- Espérance , il eîisuya une furieuse tempête qui le jeta hors de sa route, c'est-à-dire hors de la direction de l'Archipel indien. Surpris par un grand calme, il erra long-temps dans une mer inconnue,
J*ni dit qne ce bas-relief avait dû être exécuté fers 1530. Voici les raisons sur lesquelles je fonde cette con* jecture.
Il existe dans Téglise Saint-Jacques un autre monument
puis enfin rencontra une immense contrée quMI nomme dans sa relation les fndes méridionale.^, et que, d'après f« position au sadsud-est , on peut conjecturer être la Nouveile*Holiande. Après six mois passés dans ce pays, après avoir reçu des iiabitants un doux «iccueil, il planta une croix sur le rivage, et se rembarqua, emmeliant avec lui deux Indiens. L'un d'eux, nommé Essomerlcq, fut baptisé; le capitaine, qui lui avait servi de parrain, étant mort par la suite sans enfants, le jeune Indien prit ses nom, prénoms et armoiries. Il fc maria , eut des enùints, et devint ainsi le chef de Il famille des Gunneviile. L'abbé Binot-Paulm'er de Gooneville, auteur du Mémoire cité ci'dessus, était le petit*fils de l'Indien Essomericq.
C'est à titre d'héritier de la gloire du capitaine Gonneviile que ie pieux abbé demande à aller prêcher la foi dans eette terre ans» Irale découverte par son aïeul adoptif. Après avoir donné quelques détails sur eette expédition , dont le souvenir aurait certainement péri s'il n'eût fait imprimer ce Mémoire , il ajoute :
n Ils mouillèrent dans un fleuve qu'ils comparent à la rivière d'Orne, qui est celle dont les eaux baignent les murailles de Ta ville do Caen. Le séjour qu'ils y firent fut d'environ «x mois entiers , lesquels ils furent ob'igez d'employer à remanier et r'ebastir leur vaisseau, et à chercher de quoy le charger pour ie retour en France, qui fut résolu par le refus que l'équipage fit de passer cuire, sous prétexte de la foiblesse et du mauvais estât du navire.
> Dans ce long intervalle, ils eurent assez de loisir pour remarquer les qualitez de cette terre et les mœurs de ses iiabitants, et ils Tavoîent fait fort curieusement ; mais ils furent si malheureux que de tomber entre les mains d'un corsaire angiois, à la veue des isles de Jersay et Grenesey , et des costes de la Normandie ; dont ils rendirent leurs plaintes au siège de Tadmiraiité, et l'accompagné* Tcnt d'une déclaration de leur voyage, le procureur du roy l'ayant ainsi requis, conformément à la disposition des anciennes ordoti" nonces de la marine, lesquelles ont sagement et utilement désiré que le matelot françois dépose au greffe de ces sièges les Uémoi' res des navigations de long cours,
» Cette déclaration du capitaine de Gonnevilie, qui est une
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k pea près Au même style et dont la date est certaiae. C'est la chapelle bâtie oa plutôt réparée et embellie par Ango, et destinée par lai à recevoir sa sépulture. Cette chapelle fut achevée en 1535, Taonée où Fraoçois P' vint
pièce judiciaire et aafhentique, dastée da 19 juillet 1505, sigaéA des principaux o/6ciers du navire, et qu'un historiographe de Sa Majesté très cbrestienne, des mieux conuuS , n*a pas estimée indigne de ses recueils et annotations , nous apprend que ce pays est fertile et peuplé. Elle nous fait voir que ces Austraux firent une si l)onne réception à nos Européens, qu'elle semble les convier à leur rendre de nouvelles visites. J'en rapporteray ici les propres termes, ro*assurant que leur rudesse et leur uaïfveté ne seront peut-estre pas entièrement désagréables :
« Item disent (ce sont les paroles de l'original ) que pendant leur <1émourée en ladite terre ils conversoieot bonnement avec les gens d'icelle; aprez qu'ils furent apprivoisez avec les chrestiens, an moyen de la chère et petits dons qu'on leur faisoit...
)* Disent oustre, avoir entré dans ledit pays, bien deux journées avant, et le long des costes davantage , tant dextre que senextre , et avoir remerehé (remarqué) ledit pays estre fertile $ pourvu en forces bestes, oiseaux, poissons et autres choses singulières, inconnues en chrestienté, et dont feu maistre Nicole Le/ebure d*Hon* fleur, qui estoit volontaire au viage, curieux, et personnage de sça* voir , avoit pourtrayé les façons ; ce qui a esté perdu, avec les journaux du veage, lors du piratement de la navire, laquelle perte est à cause qu'icy sont maintes choses et bonnes recliierches ob* mises.
)> Item, disent que voulant laisser marches (marques) audit pays, qu'il avoit là abordé des chrestiens, fust faite une grande croix de bois haute de trente-cinq pieds, et mieux bien peinturée , qui fust plantée sur un tertre à veue delà mer, à belle et dévoste cérémonie, tambour et trompette sonnant à jour exprès choisy ; sçavoir, le jour de la grande Pasques lôO't, et fust la croix portée par le capitaine et principaux de la navire, pieds nuds ; et aydoiènt ledit seigneur Arosca (un des rois du pays) et ses eufan», et autres greigneun (notables, quasi grandiores) indiens^ qu'à ce on invita par honneur, et s'en monstroient joyeux ; suivoit l'équipage en armes» chantant la tétanie , et un grand peuple d'Indiens de tout aage , à qui de ce long temps devant on avoit faist teste , coys et moult ententi/s au roistère. Ladite croix planstée, furent faintes plusieurs
à Dieppe , dans le temps de la grande richesse et de la puissance d*Ango. Quoiqu'elle soit bien mutilée, bien défigurée aujourd'hui , on peut dire que les sculptures en sont peut-être plus fines et plus pures que celles du Tré-
descharges de scoppeterie et artillerie , festin et dons honestes audit seigneur Àrosca et premiers Indiens; et pour le populaire, il n'y eust cil (aucun) à qui on ne fist quelque largesse de quelques mesnues babioles, de petit coust, mais d'eux prisées ; le tout à ce qiie du fait il leur fust mémoire ; leur donnant à entendte (entendre), par signes et autrement, au moins mal que pouvoient, qu'ils eussent à bien conserTer et honorer ladite croix , et à icelle estoit engravé d'un costé le nom de notre saint Père le pape de Rome et du roy nostre sire, de monseigneur l'admirai de France, du capitaine, bourgeois (armateurs) et compagnons, depuis le plus grand jusques au petit, et faist le charpentier de la navire cest œuvre, qui ly valut un présent de chaque compagnon ; d'autre costé , fut engravé un deuxain nombral (deux vers) latin, de la façon de maUtre Nicole Le Feure, dessus nommé, qui, par gentille manière, déclaroit la datte de l'an du placement de ladite croix, et qui plantée Tavoit, et y a voit : Hic sacra Palmarius, posuit Gonivilla Binottts, grex socius pariter neutraque progenies.
» Disent ouitres qu'à la parfin, la navire ayant estée radoubbëe, gallif restée (calfatée), et munie au mieux qu'on peut pour le retour, fut arresté de s'en partir pour France, et par qur c'est coos-
TDHE K GBDX QUI PARVIENNENT A NOUVELLES TERRES DES InDES , o'en
AMENER EN CHRESTiENTÉ AUCUNS INDIENS, fust tant fait par beau semblant, que ledit seigneur Arosca vousist bien qu'un sien jeune fils, qui d'ordinaire tenoit bon avec ceux de la navire, vint en chrestienté, parce qu'on promettoit aux père et fils le ramener dans vingt lunes du plus tard (car ainsi donnoieut-ils entendre les mois), et ce qui plus leur donnoit envie , on leur faisoit accroire que elh (ceux ) qui viendroient par deçà on leur apprendroit l'artillerie, qu'ils souhaitoient grandement pour maîtriser leurs ennemis, comme astout (aussi) à faire miroùers, cousteaux, haches, et tout ce qu'ils voyoient et admiroient aux chrestiens , qui estoit autans leur promettre, que qui promettoit à nn chrestien or, argent et pierreries, on lu y apprendre la pierre philosophale, lesquelles offres, crues fermement par ledit Àrosca, il estoit joyeux de ce qu'on vouloit amener son dit jeiine fils , qui avoit à nom Essomertcq^ et luy donna pour compagnie un Indien d'aage de trente-cinq ou quarante ans.
sor; non-seulement on reconnaît qu'elles sont TouTrage d'une main encore plus délicate , mais on doit présumer qu'elles ont été faites postérieurement. Sur la façade du Trésor, le style de la renaissance n*est pas encore dégagé
appelé Namoa; et les vint, luy et son peuple, convoyer à la navire , les pourvoyant de force vivres et de maintes belles plumasséries et autres raritez, pour en faire présent de sa part au roy nos* tre sire, et ledit seigneur Arosca et les siens attendirent le départ de la navire , faisant jurer le capitaine de s'en revenir dans vingt lunes ; et lors du dit départ tout ledit peuple faisoit un grand cry, et donnoient à entendre qu'ils conserveroient bien la croix, laisant le signe d'icelle en croisant deux doigts.
» Item, disent qu*adonc partirent des dites Indes méridionales, le tiers jour de juillet cinq cent-quatre, et depuis ne virent terre jttsques au lendemain saint Denis, ayant couru diverses fortunes et bien tourmentez de fièvre maligne, dont mSints de la navire furent entachez, et quatre en trépassèrent, sçavojr : Jean Richerel, du pont d'Eaesque, chirurgien de la navire; Jean Renoult, soldat d*Honfleur ; Stenot Vennier, de Gonneville sur Honfleur, varlet du capitaine , et l'Indien Namoa , et fut mis en doute de le baptiser pour éviter la perdition de Tame ; mais ledit maistre Nicole disoit que ce seroit prophaner baptesme en vain, pour ce que ledit Namoa ne sçavoit la croyance de nostre mère sainte Eglise , comme doivent sçavoir ceux qui reçoivent baptesme, ayant aage de raison, et en fut creu ledit maistre Nicole, comme le plus savant ckrc de la navire, et pourtant dempuis en eut scrupule , si que Tautre jeune Indien, Essomericq, estant malade sa fois, et en péril, fut de son advis baptisé, et lui administra son sacrement ledit maistre Nicole, et furent les parrains ledit de Gonneville , capitaine, et Anthoine Thiery; et au lieu de marraine fut pris Andrieu de la Marc pour tiers parrain, et fut nommé Binot, du nom de baptesme d'iceluy capitaine. Ce fut le quatorzième scptembie que ce fut fait, et semble 40$- ledit baptesme servit de médecine à Tame et au corps, parce que dempuis ledit Indien fut mieux, se guérit, et est maintenant en France, etc. »
Sans parler du charme de cette relation , de Timportance de la navigation de Gonneville , lequel parait bien réellement avoir découvert la Nouvelle-Hollande en 1503 , indépendamment enfin de l'intérêt romanesque qu'inspire ce jeune Indien devenu chef d'une famille française, nous ferons remarquer dans ce fragment du rap-
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de tout souvenir gothique : on y remurqne qvdqoes pe» lites figares à la vérité bien mai conserrées , mais dont le costuoifi paraît avoir le caractère du quinziènoe siècle; en* fin il s'y trouve certaines dentelures qui appartiennent plutôt au temps de Louis XII qu'à celui de François P'. Toutefois, je ne voudrais pas faire remonter Texécntion de ce monument jusqu'aux premières années du seizième siècle; je sais trop combien » quand il s'agit de déterminer une date à quelques années près , il est facile de prendre pour une différence de temps ce qui n'est qu'une diffé« rence de savoir et de goût entre deux artistes; mais en admettant que le Trésor ait été construit quelques années avant la chapelle d'Ango, c'est-à dire de 1525 à 1530 environ, je ne crois pas qu'on puisse craindre de se tromper beaucoup.
JN'est'il pas d'ailleurs tout à fait probable que celui qui obtint du clergé de Saint-Jacques le droit de s'édifier une chapelle avait acquis antérieurement, par quelques grandes libéralités, des titres à une telle tolérance? On pourrait donc présumer que cette façade du Trésor a été construite aux frais du célèbre armateur , comme son coup d'essai dans Téglisc, comme un prélude de sa magnifî* cence, avant qu'il commençât à faire décorer sa chapelle. Et alors, si c'est Ango qui a fait édifier le Trésor, comme il était au moins aussi vaniteux que riche et puissant , on s'explique tout naturellement pourquoi ces sauvages , ces nègres, ces Indiens; ce sont en quelque sorte les insignes du fondateur. D'autres font graver sur leurs offrandes leur
port officiel de Gonnevllle trois choses : d'abord, que les anciennes ordonnances de la marine exigeaient que les relations des capi' laines de long cours fussent déposées au greffe des amirautés, ce que nous avions affirmé plus liaut; ensuite, qu'il était aasez ordinaire qu*un des voyageurs pourtraydt let clioiei singulières des paya nouvellement découverts, et en rapportât les desrins en France^ enfln que c'était la coutume à ceux qui parvenaient à nouvelles terres des Indes d'en amener en chrestienté aucuns Jndienê,
BBUXIEIIE PARTIE. 270
chiffre ou kar écdsson ; Ai^o aura mieux aimé faire sculpter le portrait des peuples ses tributaires.
Quelle qu# soit la valeur de cette hypothèse, qaeHe que soit la main qui fit ér^ér ce Trésor de 8aint<*Jacques , k bas-relief qui le décore doit sortir de Foubli où Ta laissé languir jusqu'ici une inexplicable indifférence. Il est* )e k répète» k digne pendant du journal de voyage de Jean Par^ mentier. Dans k journal, j*admire Taudace de ces premiers navigateur», j^ vénère kur science si précoce, leurs calcids encore confus, mais fondés sur des observationi si justes , si sensées ; k bas-reikf me fait assister aoi trans^ porta de k multitude , à Tivresse des îmagioatiotis pendant cette ère de découvertes , quand k monde en se ré« veillant se trouva subitement agrandi de moitié. Ces detii monuments sont l'expression d'un même fait i Tun en parle sdentifiqnement, Vautre k révèle poétiquement*